Jason et la Toison d'Or I

Jason et la Toison d'Or I

Un oracle avait prédit au roi Pélias qu'il serait victime d'un homme au pied nu. Un jour, Jason perdit une de ses chaussures en traversant une rivière et vint ainsi prendre part à un festin que le roi offrait. Quand Pélias le vit, il repensa à l'oracle. Alors il lui imposa une expédition dangereuse dans l'espoir qu'il ne reviendrait pas. Il s'agissait de rapporter la toison d'un bélier miraculeux que détenait le roi Aiétès, en Colchide

Jason emmena Orphée qui charmait de ses chants les rochers et les fleuves. Vinrent aussi Astérion, Polyphémos qui avait combattu contre les Centaures, Iphiclos, oncle de Jason, Admète, Erytos et Echion, fils d'Hermès, rejoints par leur demi-frère Aithalidès, Coronos, Mopsos, qui prédisait l'avenir, Eurydamas, Ménoitos, Eurytion et son frère Erybotès, Oileus, Canthos, Clytios et son frère Iphitos, Télamon et son frère Pelée, Boutés, Phaléros, envoyé par son père qui, pourtant, n'avait pas d'autre fils, Tiphys, habile à se diriger grâce au soleil et à la Grande-Ourse, envoyé par Athéna qui avait aussi fabriqué le navire avec Argos. Il y avait aussi Phlias, fils de Dionysos, Talaos et son frère Aréios et Léodocos. Quand Héraclès apprit que les héros se rassemblaient, alors qu'il portait le sanglier d'Erymanthe, il se précipita avec Hylas. Vinrent aussi Nauplios, descendant de Poseidon, Idmon, à qui son père Apollon avait enseigné l'art de prédire l'avenir. Léda envoya ses jumeaux Pollux et Castor. Il y eut encore Idas et Lyncée à la vue perçante, Périclyménos à qui Poséidon permettait de changer de forme, Amphidamas et son frère Cépheus ainsi que leur neveu Ancaios qui arriva avec une hache car son grand-père avait caché les armes pour l'empêcher de partir. Augéiès, fils d'Hélios, Astérios et son frère Amphion, Euphémos, fils de Poseidon, capable de courir même sur la mer, se joignirent aux autres ainsi que deux autres fils de Poséidon, Erginos et Ancaios, bons navigateurs. Après ceux-ci arrivèrent le jeune Méléagros, son demi-frère Laocoon, plus âgé, son oncle Iphiclos, Palaimonios, fils d'Héphaistos, Iphitos qui avait reçu Jason à Pytho, Zélés et Calais, fils de Borée. Même Acastos, fils de Pélias, et Argos rejoignirent le groupe. On les appelait les Minyens car la plupart d'entre eux descendaient de Minyas.

Quand tout fut prêt, ils gagnèrent leur navire. Les citoyens accouraient en foule. Chacun se demandait quel était le but recherché par Pélias. Les Argonautes étaient capables de lutter contre Aiétès s'il refusait de leur donner la toison mais le voyage était risqué. Les femmes demandaient aux dieux de leur accorder un heureux retour. La mère de Jason embrassa son fils en pleurant. Il lui dit de faire confiance à Athéna et aux oracles puisqu'Apollon avait donné des réponses favorables et se hâta de partir. Tous lui adressaient leurs encouragements. La vieille Iphias, prêtresse d'Artémis, vint lui baiser la main. Jason parvint au rivage et retrouva ses compagnons près du navire Argo. Alors on vit Acastos et Argos arriver en courant. L'étonnement fut grand de les voir désobéir ainsi à Pélias. Jason s'abstint de leur poser des questions.

Tout était prêt pour le départ et ils devaient se choisir un chef. Ils se tournèrent vers Héraclès qui refusa et proposa que celui qui les avait réunis commande la troupe. Tous approuvèrent. Ils élevèrent alors un autel à Apollon qui avait promis dans ses prédictions de leur montrer la route si on lui offrait des sacrifices. En attendant l'arrivée des serviteurs qui amenaient des bœufs, ils traînèrent le navire à la mer. Ils commencèrent, sur le conseil d'Argos, par entourer le navire avec un câble afin que les pièces de la charpente restent bien ajustées. Ensuite ils creusèrent, jusqu'à la mer, un fossé assez large pour le navire. Dans ce fossé, ils disposèrent des rouleaux. Sur les premiers, ils inclinèrent le navire pour qu'il y glisse peu à peu. S'étant placés des deux côtés du vaisseau, ils appuyèrent de leurs mains et de leurs poitrines. Tiphys monta sur le navire pour faire tirer les jeunes gens au moment voulu. Il donna le signal par un grand cri. De toute leur force, ils le poussèrent hors de la place où il s'enfonçait dans le sol. Sous la quille, les rouleaux gémissaient, broyés par le frottement et Argo glissa dans la mer.

Alors ils le retinrent avec des cordes. Ils adaptèrent les rames et placèrent le mât, la voile et les provisions. Ils se partagèrent ensuite par le sort les places des bancs, de façon que l'équipage de chacun d'eux soit de deux hommes. Le banc du milieu fut réservé à Héraclès et Ancaios et on confia à Tiphys le soin de diriger le navire. Les bouviers amenèrent deux bœufs. Les plus jeunes compagnons les menèrent près de l'autel et présentèrent le bassin d'eau pour les ablutions et les grains d'orge sacrés. Alors Jason invoqua Apollon, lui promettant, au retour, autant de taureaux que d'hommes revenus ainsi que des offrandes à Pytho et à Ortygie. Il répandit l'orge sacré. Héraclès assomma un des bœufs avec sa massue. Ancaios tua l'autre de sa hache. Ils prirent pour le sacrifice les cuisses consacrées et, quand elles furent couvertes de graisse, les firent brûler. Jason versa des libations de vin pur.

Aussitôt, Idmon annonça la pensée d'Apollon. Ils devaient revenir avec la toison mais les épreuves seraient innombrables. Lui-même savait qu'il mourrait en Asie. Les oiseaux le lui avaient appris. En entendant cela, les jeunes gens se réjouirent tout en plaignant leur ami. Ils firent sur le sable un lit de feuillage et s'y couchèrent avec, auprès d'eux, de la nourriture et du vin. Bientôt ils commencèrent à échanger entre eux ces plaisanteries que des jeunes gens échangent au cours des banquets. Pourtant Jason pensait aux dangers de l'expédition. Idas l'interpella en lui disant qu'il n'avait rien à craindre et se vanta d'être capable de lutter même contre un dieu. Idmon l'accusa d'être ivre et de provoquer les dieux. La dispute aurait dégénéré si les autres n'étaient intervenus. Alors Orphée pris sa cithare et chanta. Tous restèrent silencieux, si grand était le charme de ces chants. Quand les libations à Zeus eurent été versées sur les victimes, ils s'endormirent.

A l'aurore, Tiphys ordonna à ses compagnons d'embarquer et d'ajuster les rames. Ils montèrent vers les bancs et s'assirent en bon ordre. Déjà on retirait les câbles et on versait sur les flots les libations de vin. Jason, en pleurant, détourna les yeux de sa patrie. Quant à ses compagnons, au son de la cithare d'Orphée, ils frappaient l'eau de leurs rames. Ce jour-là, du haut du ciel, tous les dieux regardaient le navire et les héros qui, pleins de courage, naviguaient sur les flots. Une fois sortis du port grâce à Tiphys qui tenait le gouvernail, les Argonautes dressèrent leur mât et déployèrent la voile. Ils dépassèrent le cap Tisée. Orphée, s'accompagnant à la phorminx, chantait Artémis, protectrice d'Iolcos. Les poissons suivaient en bondissant.

Bientôt la terre des Pélages disparut dans la brume. Leur course laissait en arrière les rochers du Pélion. L'île de Sciathos et le tombeau de Dolops apparurent. C'est là que, sur le soir, le vent contraire les força à aborder et, pour honorer le héros, ils sacrifièrent des brebis. La mer était forte. Ils y restèrent deux jours. Le troisième, ils repartirent, ayant tendu très haut l'immense voile. Ils passèrent au large de Méliboia, dont ils évitèrent le rivage battu par les vents. Au matin, ils côtoyèrent Homolé. Ils ne tardèrent pas à franchir l'embouchure du fleuve Amyros. Ils virent ensuite Eurymènes et les vallées de l'Ossa et de l'Olympe. Ensuite, ils passèrent de nuit devant Pallénées, sur la pente du promontoire Canastrée. Leur course était hâtée par le vent. Au matin, ils étaient assez avancés pour voir s'élever le mont Athos de Thrace.

Aux premiers rayons du soleil, le vent s'apaisa et c'est à la rame qu'ils abordèrent à Lemnos. Les hommes de l'île, qui avaient délaissé leurs épouses pour des captives thraces, avaient été tués par leurs femmes l'année précédente. Les Lemniennes, punies par Aphrodite qu'elles avaient négligée, avaient tué leurs maris et les captives, et tous les mâles de l'île afin de ne pas subir de représailles. Seule, la reine Hypsipylé avait épargné son vieux père en le mettant dans un coffre emporté par la mer. Des pêcheurs l'avaient recueilli. Pour les femmes de Lemnos, s'occuper des troupeaux, porter les armes et labourer semblait plus facile que ce qu'elles faisaient jusqu'alors. Cependant, elles regardaient souvent la mer, inquiètes de la venue des Thraces. C'est pourquoi, lorsqu'elles virent Argo arriver, elles sortirent en armes de Myriné.

Les Argonautes envoyèrent Aithalidès avec le sceptre d'Hermès, son propre père. Il persuada Hypsipylé de les recevoir. Le jour tombait, ils ne passeraient que la nuit. Mais, le lendemain, ils ne repartirent pas à cause du vent. De leur côté, les femmes de Lemnos se réunirent à l'agora. Hypsipylé leur proposa d'envoyer aux Argonautes du vin et des présents pour qu'ils n'aient pas besoin d'entrer en ville et qu'ils ignorent ce qui s'était passé. Mais sa vieille nourrice Polyxo évoqua les malheurs qui pouvaient arriver à cette population de femmes seules, surtout quand elles vieilliraient, et proposa de confier à ces étrangers le gouvernement de l'île. Un tumulte approbateur emplit l'agora. Hypsipylé envoya Iphinoé inviter le chef de l'expédition à conférer avec elle et les autres à venir en ville. Ces propositions plurent aux Argonautes qui supposèrent que Thoas était mort et qu'Hypsipylé, sa fille unique, régnait à sa place. Ils envoyèrent aussitôt Jason et firent eux-mêmes leurs préparatifs.

Le héros mit un manteau pourpre qu'Athéna lui avait donné et prit la lance offerte par Atalante. Elle avait voulu suivre l'expédition mais il avait refusé de peur des discordes qu'aurait pu faire naître la présence d'une femme. Quand Jason et ses compagnons entrèrent en ville, les Lemniennes s'agitèrent, heureuses de ces hôtes. Jason avança jusqu'au palais d'Hypsipylé. Les servantes ouvrirent les portes et Iphinoé le fit asseoir devant sa maîtresse. Celle-ci lui raconta que les hommes de Lemnos avaient négligé leurs femmes pour vivre avec des captives thraces et qu'un jour où ils rentraient d'expédition, les femmes de Lemnos avaient refusé de les recevoir. Alors ils étaient partis, emmenant leurs fils, et elles étaient restées seules. Elle dissimulait ainsi le meurtre commis. Elle proposa à Jason de rester et de devenir le roi. Il remercia pour cette offre mais la déclina à cause de sa mission. Puis il alla retrouver les autres. Autour de lui, joyeuses, des jeunes filles s'empressaient. Elles descendirent au rivage avec des cadeaux d'hospitalité.

Elles décidèrent facilement les Argonautes à venir chez elles, Aphrodite leur inspirant du désir afin que, grâce à ces hommes, la population de Lemnos soit complète. Jason retourna au palais d'Hypsipylé. Les autres allèrent où le hasard les conduisait. Seul Héraclès resta auprès du navire. Aussitôt, la ville s'égaya de danse et de festins. On différait de jour en jour le départ. Ils seraient restés longtemps si Héraclès, convoquant un jour ses compagnons, ne leur avait reproché d'oublier leur mission. Aucun n'osa répondre. Aussitôt après, ils allèrent préparer leur départ. Quand les femmes se rendirent compte de leur projet, elles ne quittèrent plus les hommes, priant les dieux pour qu'ils reviennent. Hypsipylé prit les mains de Jason en pleurant. Elle lui rappela qu'il aurait toujours sa place auprès d'elle. Jason lui demanda, s'il ne revenait pas de son expédition et si elle avait un fils de lui, qu'elle l'envoie à Iolcos à ses parents pour qu'il les console de leur deuil. Après cela, il embarqua le premier et ses compagnons le suivirent.

Argos largua les amarres et ils fendirent l'eau de leurs rames. Vers le soir, sur les conseils d'Orphée, ils abordèrent à l'île d'Électra pour apprendre, par l'initiation, ces arrêts des dieux qu'on ne peut répéter. Ils parcoururent ensuite à la rame le golfe Mêlas, ayant d'un côté la terre des Thraces, de l'autre l'île d'Imbros. Puis, peu de temps après le coucher du soleil, ils arrivèrent à la pointe de la Chersonèse. Là, le vent du sud se mit à souffler et ils purent établir la voile. A la nuit, ils arrivèrent à Abydos. Ils dépassèrent Percoté, la côte d'Abarnis et Pityéia, et, cette nuit même, après que le navire eut couru d'un côté et de l'autre, ils arrivèrent au terme de l'Hellespont. Il y a en Propontide une presqu'île élevée proche du continent phrygien, au-dessus du fleuve Aisépos. Les peuples des environs appellent cet endroit la montagne des Ours mais il a des habitants sauvages, fils de Gaia, qui ont six bras.

L'isthme et la plaine située en face étaient habités par les Dolions descendants de Poseidon. Leur chef était Cyzicos. Les fils de Gaia n'attaquaient pas ce peuple protégé par Poséidon. C'est là qu'Argo aborda, poussé par les vents de Thrace, dans le port de Calos. Cyzicos et les Dolions vinrent à la rencontre des Argonautes et les reçurent avec hospitalité. Ils élevèrent alors un autel à Apollon sur le rivage et s'occupèrent du sacrifice. Le roi lui-même leur donna le vin et les moutons dont ils avaient besoin car un oracle lui avait dit que lorsque viendrait une telle expédition, il devrait la recevoir avec bienveillance. Il était aussi jeune que Jason. Il partagea leur repas des Argonautes et ils s'interrogèrent mutuellement. Il leur demanda quel était le but de leur voyage et eux s'informèrent des villes voisines et de la Propontide.

A l'aurore, certains gravirent le mont Dindymos pour se rendre compte de la route. Les autres firent avancer le navire jusqu'au port de Chytos mais les fils de Gaia se précipitèrent et obstruèrent avec des rochers l'issue du port. Bandant son arc, Héraclès en tua un bon nombre. Héra suscitait ces monstres car cette lutte était un des travaux réservés à Héraclès. Les Argonautes qui revenaient de la montagne intervinrent à coups de flèches et avec leurs lances et le combat dura jusqu'au moment où tous les assaillants eurent été mis en pièces. Les héros, après cette lutte, larguèrent les amarres et poursuivirent leur route. Argo courut toute la journée à la voile mais, la nuit, le vent changea.

La tempête ramena le navire en arrière si bien qu'ils abordèrent de nouveau chez les Dolions. Les Argonautes débarquèrent mais aucun ne s'aperçut que c'était la presqu'île qu'ils avaient quittée. Les Dolions non plus ne comprirent pas, dans la nuit, que c'étaient eux qui revenaient. Ils pensèrent que l'armée des Macriens venait d'aborder. Aussi engagèrent-ils la bataille. Et, de cette bataille, leur roi ne devait pas sortir vivant. Jason le frappa en pleine poitrine. Beaucoup d'autres furent tués. A l'aurore, on reconnut de part et d'autre la terrible erreur. La douleur s'empara des héros quand ils virent Cyzicos à terre. Trois jours durant ils le pleurèrent, eux et les Dolions. Ensuite ils accomplirent les cérémonies funèbres. La reine Cleité ne survécut pas à son époux. Elle se pendit.

Après cela s'éleva une tempête qui, pendant douze jours, empêcha les Argonautes de repartir. Au bout de ce temps, une nuit, ils dormaient. Acastos et Mopsos veillaient sur leur sommeil. C'est alors qu'au-dessus de la tête de Jason un alcyon vola, prédisant par son chant la fin de la tourmente. Mopsos le comprit. Il réveilla Jason et lui dit qu'il devait aller au temple du Dyndimos apaiser la mère de tous les dieux. Alors cesserait la tempête. Jason se leva, joyeux, réveilla ses compagnons et leur exposa le présage divin. Aussitôt, les plus jeunes firent sortir des bœufs des étables et les conduisirent au sommet de la montagne. D'autres menèrent à la rame le navire dans le port thrace. Puis ils se mirent en marche, ne laissant à bord que quelques hommes.

Toute la Thrace se découvrait à leur vue. Dans la brume apparaissait l'embouchure du Bosphore et, plus loin, les montagnes de Mysie, le fleuve Aisépos et la plaine d'Adrestéia. Les Argonautes trouvèrent un cep de vigne desséché qu'ils coupèrent pour en faire un simulacre de la déesse de la montagne. Puis ils construisirent un autel et s'occupèrent de la cérémonie. Invoquant la mère du Dindymos ainsi que Titias et Cyllénos que l'on nomme les conducteurs des destins, Jason suppliait à genoux en versant des libations sur les victimes enflammées. En même temps, sur le conseil d'Orphée, les autres faisaient la danse armée. Ils heurtaient leurs boucliers de leurs épées afin d'égarer les lamentations de mauvais augure que le peuple poussait encore pour les funérailles du roi. La déesse prêta attention à ces cérémonies, des signes se manifestèrent. On vit des fruits et des fleurs et les bêtes sauvages arrivèrent en remuant la queue. Aucune source n'arrosait le Dindymos et pourtant de l'eau se mit à couler. Les héros préparèrent un festin en l'honneur de la déesse.

Vers l'aurore, les vents s'étant apaisés, ils quittèrent la presqu'île à la rame. Argo bondissait si bien sur la mer que les chevaux de Poséidon n'auraient pu l'atteindre. Cependant, les vagues forcirent. Dans leur course, les héros côtoyèrent l'embouchure du Rhyndacos et le tombeau d'Aigaiôn, un peu au-dessous de la Phrygie. Alors, Héraclès brisa sa rame. C'était le soir. Les Argonautes arrivèrent près du mont Arganthonéios et de l'embouchure du Cios. Les Mysiens, habitants du pays, les reçurent avec hospitalité et leur fournirent les provisions dont ils avaient besoin. Parmi les Argonautes, les uns apportèrent des feuilles et de l'herbe pour faire des lits. D'autres firent un feu, mélangèrent le vin dans les cratères et préparèrent le festin. Au crépuscule un sacrifice fut offert à Apollon.

Héraclès laissa ses compagnons préparer le repas et partit pour la forêt. Il avait hâte de se fabriquer une rame. Après avoir erré un peu, il trouva un sapin convenable. De sa massue, il ébranla le tronc puis il l'entoura de ses mains et l'arracha du sol. Puis, reprenant son arc, sa peau de lion et sa massue, il se mit en route pour rentrer. Hylas s'était écarté des autres à la recherche d'une source. Il arriva à une fontaine. Des chœurs de nymphes y étaient installés pour célébrer Artémis. La nymphe de la fontaine aperçut Hylas et en tomba amoureuse. Quand il plongea son vase dans la source, elle l'entraîna dans l'eau. Il cria. Seul Polyphémos l'entendit. Dégainant son épée, il se mit à sa recherche. Il rencontra Héraclès qui se mit à chercher avec lui.

Au moment où l'étoile du matin commença à briller, la brise revint. Aussitôt Tiphys ordonna d'embarquer pour profiter du vent et ils furent entraînés le long du cap Posidéios. A l'aurore, ils s'aperçurent qu'ils avaient laissé leurs compagnons. Une querelle s'éleva. Incapable de prendre un parti, Jason restait assis, accablé de chagrin. Télamon, en colère, l'accusa d'avoir tout arrangé pour abandonner Héraclès. La querelle s'envenimait quand Glaucos, messager de Nérée, sortit de l'eau et expliqua que le destin appelait Héraclès à Argos pour accomplir ses douze travaux. Polyphémos, lui, devait fonder une ville chez les Mysiens. Quant à Hylas, une nymphe en avait fait son époux par amour. Ayant dit cela, il retourna au fond de la mer. Télamon s'excusa auprès de Jason et, réconciliés, ils reprirent leurs places. Tout le jour, le navire fut entraîné par le vent. Mais il n'y avait plus la moindre brise quand l'aurore se leva. Ayant aperçu une baie qui semblait très vaste, ils y abordèrent à la rame, au moment ou le soleil commençait à briller.

Là vivait Amycos, le roi des Bébryces, fils de Poséidon. Il vint demander aux héros qui ils étaient et leur déclara que nul étranger ayant abordé chez les Bébryces ne pouvait repartir avant d'avoir lutté avec lui. En entendant cela, la colère les prit. Pollux surtout se sentit atteint par cette provocation. Il se leva aussitôt et releva le défi. Leurs compagnons se placèrent sur le rivage en deux troupes séparées.. Pour ceux qui les voyaient, rien d'égal dans les deux adversaires, ni la stature, ni la prestance. L'un était un être monstrueux, l'autre un astre. Lycoreus, le serviteur d'Amycos, plaça devant chacun d'eux une paire de cestes. Amycos dit à Pollux de prendre celle qu'il voudrait. Pollux prit sans hésiter les cestes placés à ses pieds. Castor et Talaos les lièrent autour de ses poignets. Arétos et Ornytos firent de même avec Amycos.

Dès que les deux adversaires furent face à face, ils levèrent leurs mains devant leur visage et marchèrent l'un contre l'autre. Le roi des Bébryces s'élança. Pollux recula d'abord puis, quand il eut jugé Amycos, il s'arrêta et en vint aux mains avec lui. Leurs mâchoires craquaient sous les coups. Enfin, Amycos prit son élan et laissa retomber son poing sur Pollux. Mais celui-ci esquiva le coup et frappa violemment le roi à l'oreille et lui brisa les os de la tête. Amycos tomba mort. Les Bébryces, armés de massues et d'épieux, marchèrent sur Pollux. Mais les Argonautes se dressèrent, les glaives dégainés. Finalement, les Bébryces se dispersèrent dans le pays pour annoncer la mort d'Amycos. Au même moment, leurs champs et leurs villages étaient dévastés par Lycos et des Mariandyniens qui profitaient de l'absence du roi. Les deux peuples ne cessaient de combattre au sujet du sol riche en mines de fer. Les héros pillèrent les étables et les bergeries, immolèrent un bétail nombreux et passèrent la nuit sur place. Ils soignèrent les blessés et, après avoir offert des sacrifices aux dieux, ils apprêtèrent un festin. Ils se couronnèrent de branches de laurier, Orphée prit sa phorminx et tous l'accompagnèrent en chantant un hymne.

Lorsque le soleil réapparut, ils larguèrent les amarres. Le vent favorable les conduisit à travers le Bosphore. Là, une vague gigantesque se dressa devant le navire mais, grâce à l'habileté de Tiphys, ils échappèrent au danger. Le lendemain, ils s'amarrèrent en face de la Bithynie. C'est là que vivait Phinée. Ses oracles avaient dévoilé aux hommes les desseins de Zeus. Aussi le dieu l'avait-il rendu aveugle et ne lui permettait pas de profiter des aliments que lui portaient les habitants du voisinage qui venaient l'interroger car les Harpies venaient les lui arracher des mains. Elles lui laissaient juste assez pour qu'il continue à vivre en souffrant de privations. Et elles répandaient sur ces aliments une odeur infecte. Aussitôt qu'il entendit cette troupe d'hommes, il comprit qu'ils étaient ceux dont l'arrivée, suivant l'oracle de Zeus, devait lui permettre de jouir de sa nourriture.

Il se leva, appuyé sur un bâton. Il n'avait que la peau sur les os. Il s'assit sur le seuil de la porte. Un vertige le prit et il tomba, sans voix. Les Argonautes s'assemblèrent autour de lui. Alors, à grand'peine, il leur demanda, s'ils étaient bien ceux que Jason conduisait vers la toison d'or sur le navire Argo, de le protéger des Harpies Les dieux disaient que les fils de Borée les chasseraient. Une grande pitié s'empara des héros, surtout des deux fils de Borée. Zétès lui dit qu'ils écarteraient de lui les Harpies si cela ne déplaisait pas aux dieux. Le vieillard lui répondit qu'aucune vengeance divine ne les éprouverait. Aussitôt, les plus jeunes des Argonautes préparèrent le repas du vieillard. A peine commençait-il à y toucher que les monstres se précipitèrent, poussant des cris aigus.

Après avoir tout dévoré en hurlant, elles planèrent au-dessus de la mer laissant une insupportable puanteur. Les fils de Borée s'élancèrent, brandissant leurs épées. Ils auraient exterminé les Harpies si Iris n'avait vu ce qu'ils allaient faire. Elle se précipita du ciel les arrêta en leur disant qu'il n'était pas permis de tuer les chiennes de Zeus. Mais elle jura par l'eau du Styx que jamais plus elles ne s'approcheraient de Phinée. Ils cédèrent devant ce serment et retournèrent au navire. Les Harpies s'enfoncèrent dans une caverne de Crète et Iris repartit vers l'Olympe. Les héros immolèrent des brebis qu'ils avaient prises chez Amycos et préparèrent un grand repas. Phinée mangeait avidement. Après s'être rassasiés de nourriture et de boisson, ils passèrent la nuit à veiller en attendant le retour des fils de Borée et, au milieu d'eux, près du foyer, le vieillard était assis, leur enseignant quelles seraient les épreuves de leur navigation et le terme du voyage.

Le premier obstacle était les roches Cyanées qui se heurtent et sont entourées d'un tourbillon. Il fallait lâcher une colombe. Si l'oiseau parvenait à la haute mer, ils devraient passer en hâte à force de rames. Si, au contraire, la colombe périssait au milieu des rochers, il fallait retourner en arrière et céder aux immortels. S'ils passaient sains et saufs et s'ils pénétraient dans le Pont, il fallait naviguer en gardant à droite la terre des Bithyniens, en évitant ces rivages escarpés jusqu'au mouillage de l'île Thynias. La terre des Mariandyniens est en face. Ensuite on côtoie les collines des Paphlagoniens. Il y a dans ce pays un promontoire appelé Carambis. Une fois qu'on a doublé ce promontoire, le vaste Aigialos s'étend au loin. Le fleuve Halys s'y jette, ainsi que l'Iris qui coule dans son voisinage et, plus loin, le Thermodon, à l'abri du cap Thémiscyréios.

Là sont la plaine de Doias et les trois villes des Amazones, puis les Chalybes qui travaillent le fer et les éleveurs Tibaréniens. Les Mossynoiciens habitent le pays boisé qui suit au pied des montagnes. Après les avoir dépassés, on aborde une île au sol nu. Il faut disperser les oiseaux qui fréquentent les lieux en grand nombre. Dans cette île, un temple a été élevé à Arès par les reines des Amazones, Otréré et Antiopé. Là, de la mer, un secours leur viendrait, aussi fallait-il s'y arrêter. Au delà de cette île vivent les Philyres. Au-dessus des Philyres sont les Macrônes et, après eux, les nombreuses tribus des Bécheires, puis les Sapeires. Après ceux-ci il y a les Byzères au-dessus desquels sont les Colchidiens. Ils devaient naviguer jusqu'aux parties les plus reculées de la mer. Là, sur le territoire de Cytais et des Amarantes, se jette le Phase. Poussant le navire dans les marais, ils apercevraient les tours d'Aiétès et le bois sacré d'Arès où la toison, déployée au sommet d'un chêne, est sous la garde d'un dragon.

Les Argonautes restèrent silencieux. Enfin Jason demanda si le retour en Grèce serait possible. Le vieillard lui répondit qu'une divinité conduirait sa navigation par une autre route. Leur succès dépendait du soutien d'Aphrodite. Les fils de Borée revinrent et Zétès raconta ce qui s'était passé. Phinée s'en réjouit. Jason lui dit qu'il serait heureux qu'il recouvré également la vue. Mais Phinée lui répondit qu'il préférait que le dieu lui accorde au plus tôt la mort. Autour de Phinée se rassemblaient les hommes du voisinage qui lui portaient chaque jour une part de leur nourriture. Il leur annonçait l'avenir et ses prédictions les avaient délivrés de bien des maux. Son ami Paraibios fut heureux de voir les Argonautes car Phinée avait prédit depuis longtemps qu'ils arrêteraient les attaques des Harpies.

Le vieillard congédia ses visiteurs et Paraibios alla chercher le plus beau de ses moutons. Phinée expliqua aux Argonautes que cet homme était venu le voir parce que le mauvais sort s'acharnait contre lui. Il payait la faute de son père qui, un jour qu'il coupait des arbres, avait méprisé les prières d'une nymphe qui lui demandait d'épargner un certain chêne. Phinée lui avait recommandé d'élever un autel à la nymphe et d'y célébrer des sacrifices. Paraibios revint avec deux moutons de son troupeau. Jason et les fils de Borée invoquèrent Apollon et célébrèrent le sacrifice sur le foyer de la maison. C'était le soir. Les plus jeunes préparèrent le repas puis, rassasiés, tous s'endormirent.

Au matin, les vents Étésiens s'élevèrent. On dit qu'une certaine Cyrène faisait autrefois paître ses troupeaux près du marais du Pénée. Apollon l'enleva et la confia aux Nymphes de Libye. C'est là qu'elle enfanta Aristée. Par amour, le dieu fit de Cyrène une nymphe. Quant à son fils, il le fit élever par le centaure Chiron. Lorsqu'il fut grand, les Muses le marièrent et lui enseignèrent l'art de guérir les maladies et d'interpréter les présages divins. Elles en firent le chef de leurs troupeaux qui paissaient aux environs du mont Othrys et du fleuve Apidanos. Alors que Seirios desséchait les îles Minoïdes, on appela Aristée pour écarter le fléau. Il s'établit à Céos, éleva un autel et célébra des sacrifices en l'honneur de Seirios et de Zeus. C'est grâce à ces cérémonies que les vents Etésiens, envoyés par Zeus, rafraîchissent la terre pendant quarante jours. Les Argonautes furent retenus par les vents. Finalement, ils construisirent un autel en l'honneur des douze dieux au bord de la mer et, ayant célébré un sacrifice, ils embarquèrent, emportant avec eux une colombe. Le navire parvint au passage dangereux.

Les rochers se heurtaient avec fracas. Euphémos, la colombe à la main, se mit la proue et ses amis se mirent à ramer de tout leur force. Au coude du détroit, ils virent les roches séparées. Euphémos lança la colombe. Elle s'envola entre les roches qui se heurtèrent avec bruit. Une masse d'eau bouillonnante s'éleva, la mer mugit, l'air vibra le flux roula le navire mais le choc des rocs ne fit que couper la queue de la colombe et l'oiseau passa. Tiphys cria aux héros de faire force rames car, de nouveau, les roches se séparaient. Ils ramèrent jusqu'au moment où le reflux entraîna le navire entre les rochers. Alors une peur affreuse les prit. Une vague immense se dressa devant eux mais Tiphys la prévint. Une masse d'eau souleva le navire et l'entraîna au loin. La violence des flots le faisait reculer deux fois plus loin qu'il n'avançait mais Athéna le poussa pour qu'il franchisse le passage. Et Argo s'élança, suspendu dans les airs, semblable à une flèche. Les rocs, s'étant réunis, s'enracinèrent définitivement. Les dieux avaient décidé qu'il en serait ainsi le jour où un mortel serait passé entre eux en bateau.

Les Argonautes respirèrent et contemplèrent la haute mer qui s'ouvrait au loin. Ils venaient d'échapper à Hadès. Tiphys affirma qu'ils étaient sauvés et que Jason réussirait sa mission puisque Phinée avait dit que les autres épreuves seraient facilement surmontées et, en même temps, il poussait le navire vers la haute mer, le long de la côte de Bithynie. Mais Jason répondit qu'il craignait de ne pouvoir les ramener tous sains et saufs en Grèce. II parlait ainsi pour éprouver ses compagnons mais ceux-ci se récrièrent. Il s'en réjouit. Bientôt le fleuve Rhébas, le rocher de Coloné et le cap Mêlas furent dépassés, puis les bouches du fleuve Phyllis. C'est là qu'autrefois Dipsacos avait reçu le fils d'Athamas alors qu'il fuyait avec le bélier la ville d'Orchomène. Le temple consacré à ce héros leur apparut puis fut laissé en arrière.

A l'aube, ayant fait entrer le navire dans le port de l'île déserte de Thynias, ils débarquèrent. Apollon, revenant de Lycie et se dirigeant vers les Hyperboréens, apparut. Les Argonautes s'inquiétèrent mais le dieu passa dans les airs au-dessus des flots. Orphée leur dit de consacrer l'île à Apollon. Il fallait élever un autel sur le rivage pour offrir un sacrifice avec ce qu'ils avaient. Si, plus tard, ils revenaient sains et saufs, alors, en son honneur, ils placeraient sur l'autel des cuisses de chèvres. Les uns construisirent l'autel avec des pierres, les autres allèrent dans l'île chercher quelque faon ou quelque chèvre sauvage. Tous les animaux qu'ils prirent furent brûlés sur l'autel, suivant les rites. Autour des victimes, ils instituèrent un chœur de danse et Orphée entama un chant sur sa phorminx. Ils se jurèrent, en faisant des libations et la main sur les victimes, de se secourir toujours les uns les autres et de conserver une concorde perpétuelle.

Le troisième jour, ils quittèrent l'île. Sur le continent l'embouchure du Sangarios, la terre des Mariandyniens, le cours du Lycos et le marais Anthémoéisis leur apparurent successivement. Au matin, comme le vent s'était apaisé, ils arrivèrent au port du cap Achérousis. Ce cap regarde la mer de Bithynie. A l'intérieur, tournée vers le continent, se trouve l'antre d'Hadès. Il en sort une vapeur glaciale qui condense sans cesse un givre qui ne fond qu'au soleil de midi. C'est là que sont les bouches du fleuve Achéron qui, se précipitant du haut du cap, se jette dans la mer. C'est de ce côté que les Argonautes abordèrent. Lycos, le chef du pays, et les Mariandyniens apprirent l'arrivée des meurtriers d'Amycos et se lièrent d'amitié avec eux car il y avait longtemps qu'ils étaient en guerre contre les Bébryces.

Ils passèrent tous la journée en amis devant un festin au palais de Lycos. Jason raconta leurs aventures au roi qui fut peiné d'apprendre qu'Héraclès avait été abandonné. Il l'avait rencontré alors qu'il rapportait la ceinture d'Hippolyté. Lycos était alors tout jeune. Héraclès avait alors soumis les Mysiens, les Phrygiens, les Bithyniens et les Paphlagoniens. Mais, depuis lors, les Bébryces et Amycos l'avaient dépouillé. Les Argonautes leur avaient fait expier leurs crimes. Aussi Lycos leur témoigna-t-il sa reconnaissance en leur donna son fils Dascylos pour les suivre. Avec lui, ils étaient sûrs de rencontrer des gens hospitaliers jusqu'aux bouches du Thermodon. En outre il voulut construire sur le cap Achérousis un temple à Castor et Pollux.

Au matin, ils retournèrent au navire. C'est là que le destin frappa Idmon. Sa science de devin ne put le sauver. Il fut attaqué et tué par un sanglier. Ses compagnons le pleurèrent pendant trois jours et l'ensevelirent. Le peuple tout entier et le roi Lycos prirent part aux cérémonies funèbres. On égorgea sur la tombe d'innombrables brebis et un tertre fut élevé. Tiphys, lui, mourut de maladie alors que les héros rendait les honneurs funèbres à Idmon. Avec ce malheur l'espoir du retour s'éloignait pour eux. Ils seraient restés longtemps arrêtés par la peur si Héra n'avait poussé Ancaios. Fils de Poséidon, il savait gouverner un navire. Il dit à Pelée qu'il serait déshonorant d'abandonner et que Jason l'avait emmené pour sa science de la navigation. Heureux, Pelée annonça aux autres qu'ils avaient un pilote et qu'il fallait se remettre en route. Erginos, Nauplios et Euphémos proposèrent aussi de prendre le gouvernail. Mais tous acceptèrent Ancaios.

Ils embarquèrent au matin du douzième jour, mirent peu de temps à traverser l'Achéron à la rame puis déployèrent la voile et arrivèrent bientôt aux embouchures du fleuve Callichoros. Ils aperçurent la tombe de Sthénélos, mort au retour de la guerre contre les Amazones. A ce moment, Perséphone laissa sortir l'âme du mort qui l'avait suppliée de lui permettre de voir quelques instants des hommes avec lesquels il avait vécu. Monté sur son tombeau, il regarda le navire puis retourna dans les ténèbres. Les héros qui l'avaient vu furent effrayés. Mopsos les poussa à aborder et à apaiser l'âme du mort par des libations. Ils accostèrent donc. Des libations furent répandues et des brebis furent sacrifiées. Ils élevèrent un autel à Apollon, firent brûler les cuisses des victimes et Orphée consacra sa lyre.

Aussitôt après, comme le vent les pressait, ils rembarquèrent et dépassèrent le cours du Parthénios. La nuit suivante, ils ne cessèrent de naviguer. Ils arrivèrent au delà de Sésamos, des rochers Érythiniens, de Crobialos, de Cromna et du Cytoros couvert de forêts. Ils tournèrent le cap Carambis au lever du soleil. Après cela, ils avancèrent à la rame le long de l'Aigialos pendant tout le jour et la nuit qui suivit. Bientôt, ils abordèrent la terre assyrienne où Sinopé fut établie par Zeus. Les trois fils de Deimachos, Deiléon, Autolycos et Phlogios, habitaient là depuis qu'ils s'étaient égarés loin d'Héraclès. Quand ils apprirent l'arrivée des Argonautes, ils allèrent à leur rencontre et embarquèrent avec eux.

Emportés par le vent, les navigateurs laissèrent bientôt en arrière le fleuve Halys, l'Iris et les alluvions de la terre d'Assyrie. Ce même jour, ils doublèrent le cap des Amazones. C'est jusque-là que s'était avancée autrefois Mélanippé. C'est là qu'Héraclès l'avait prise en embuscade et Hippolyté lui avait donné, comme rançon de sa sœur, son ceinturon. Ils abordèrent près des embouchures du Thermodon car la mer était agitée. Aucun fleuve, comme le Thermodon, ne donne naissance à autant de cours d'eau sortant d'une seule source qui descend des monts Amazoniens. Si les Argonautes étaient restés à cet endroit, ils auraient dû se battre contre les Amazones de la plaine Doiantienne qui ne respectaient pas le droit d'hospitalité et aimaient la guerre. Mais Zeus envoya de nouveau le souffle de l'Argestès et le navire, poussé par le vent, quitta le rivage. Le lendemain et la nuit suivante, l'expédition côtoya la terre des Chalybes.

Ces hommes ne pratiquent ni l'agriculture ni l'élevage. Leur sol est riche en fer et, en échange de ce fer, ils se procurent ce qui leur est nécessaire. Après avoir doublé le cap de Zeus Génétaios, les Argonautes longèrent la côte des Tibaréniens. Dans ce pays, quand les femmes ont accouché, ce sont les hommes qui gémissent sur leur lit et les femmes qui les soignent. Ensuite, ils longèrent le mont Sacré et le pays des Mossynoiciens. Les mœurs sont chez eux différentes de ce qu'elles sont ailleurs. Ce qui est permis en public, ils le font à la maison. Tout ce que nous faisons chez nous, ils l'accomplissent dans la rue. Leur roi rend la justice mais, s'il se trompe, on l'enferme et on le tient toute la journée sans manger. Plus loin, devant l'île Arétias, ils continuèrent à la rame car le vent les avait abandonnés. Ils virent voler dans l'air un oiseau d'Arès, habitant de l’île.

Il lança une plume aiguë qui blessa Oileus. Ils en furent stupéfaits. Un autre oiseau apparut. Clytios le frappa d'une flèche mais Amphidamas dit aux autres que, s'ils voulaient aborder l'île, leurs flèches ne suffiraient pas. Héraclès lui-même n'avait pu chasser les oiseaux du lac Stymphale qu'en faisant du bruit. Il fallait en faire autant. C'est ce qu'ils firent et ils ne virent plus un seul oiseau. Après avoir échoué le navire sur le rivage, ils firent encore résonner leurs boucliers. Les oiseaux par milliers s'enfuirent vers les montagnes en lançant aux Argonautes de nombreuses plumes. Les fils de Phrixos s'en retournaient vers Orchomène, loin de la demeure d'Aiétès, pour aller prendre possession des richesses de leur père quand une tempête les jeta sur le rivage de l'île. Les naufragés et les Argonautes se rencontrèrent et Argos prit la parole pour demander de l'aide au nom de Zeus.

Jason l'interrogea, pensant que les prédictions de Phinée étaient accomplies. Argos lui raconta que Phrixos était jadis allé de Grèce à Aia, la ville d'Aiétès, monté sur un bélier qu'Hermès avait changé en bélier d'or. Sur l'ordre de l'animal lui-même, il l'avait immolé à Zeus. Aiétès avait reçu Phrixos dans son palais et lui avait donné pour femme sa fille Chalciopé. Il était le fils de Phrixos et de Chalciopé. Phrixos était mort. Selon ses volontés, il allait à Orchomène avec ses frères Cytisoros, Phrontis et Mêlas chercher les richesses d'Athamas. Les Argonautes se réjouirent de cette rencontre. Jason expliqua qu'ils étaient parents puisque Crétheus et Athamas étaient frères et qu'il était le petit-fils de Crétheus. Lui-même allait à Aiétès. II donna des vêtements aux naufragés puis ils se rendirent tous au temple d'Arès pour sacrifier des brebis. A l'intérieur du temple sans toit il y avait une pierre sacrée noire à laquelle les Amazones sacrifiaient des chevaux.

Quand tous, après leur sacrifice, se furent rassasiés du festin, Jason proposa à ses hôtes d'aller avec lui soit vers Aia, soit vers Orchomène. Mais lui-même voulait rapporter en Grèce la toison d'or et il demandait leur aide. Ils l'écoutèrent avec effroi car ils ne pensaient pas trouver Aiétès bienveillant pour ceux qui voudraient emporter la toison du bélier. C'était un homme cruel. Autour de lui habitait le peuple nombreux des Colchidiens et lui-même égalait Arès. La toison était gardée par un dragon que Gaia avait enfanté. En apprenant cela, bien des visages pâlirent. Mais Pelée répliqua qu'ils étaient capables d'affronter Aiétès. Ils s'entretinrent ainsi jusqu'au moment où ils s'endormirent.

Au matin, une petite brise soufflait. Ils hissèrent la voile et bientôt ils laissèrent l'île derrière eux. A la nuit tombante, ils côtoyaient l'île Philyréide. C'est là que, du temps où il régnait dans l'Olympe, Cronos, trompant Rhéa, s'était uni à Philyra. La déesse les y avait surpris. Philyra avait enfanté le monstrueux Chiron, fruit de cette union. Ensuite les Argonautes longèrent les pays des Macrônes, des Bécheires, des sauvages Sapeires et des Byzères. Déjà s'élevaient devant eux les pics escarpés du Caucase. C'est là que, lié aux rochers, Prométhée repaissait un aigle de son foie. Ils virent cet oiseau, le soir, voler autour du navire en poussant des cris aigus. Il ébranla même la voile en l'attaquant à coups d'ailes. Ils entendirent aussi les gémissements de Prométhée.

Argos les fit arriver de nuit à l'embouchure du Phase. Aussitôt ils amenèrent la voile. Le mât fut abattu et ils se hâtèrent de faire entrer le navire dans le lit du fleuve. Ils avaient donc à leur gauche le Caucase et la ville d'Aia, et de l'autre côté la plaine d'Arès et les bois où le dragon gardait la toison suspendue aux branches d'un chêne. Jason versa dans le fleuve des libations de vin pur en l'honneur de Gaia, des dieux du pays et des âmes des héros morts. Il les supplia de lui être secourables et de recevoir favorablement les amarres du navire. Sur les conseils d'Argos, Jason fit amarrer le navire dans un marais voisin du lieu où ils étaient arrivés. C'est là qu'ils passèrent la nuit. Sans être vus des Colchidiens, les Argonautes restèrent embusqués au milieu des roseaux.

Mais Héra et Athéna s'aperçurent de leur présence. Elles délibéraient entre elles. Héra demanda à Athéna si elle imaginait une ruse qui permettrait à Jason de prendre la toison d'or ou s'il l'obtiendrait par persuasion. Athéna répondit qu'elle n'avait encore rien décidé. Héra exposa alors son plan. Il fallait qu'Aphrodite demande à son fils de pousser Jason dans les bras de la fille d'Aiétès, habile dans l'art des poisons. L'idée plut à Athéna. Elles partirent aussitôt vers la maison d'Aphrodite. Héphaïstos était parti pour sa forge dans les profondeurs de l'île où il fabrique toutes sortes d'ouvrages merveilleux grâce à la puissance du feu. La déesse était seule à la maison. Elle leur demanda en souriant ce qui les amenait. Héra exposa l'affaire.

Jason lui était cher depuis qu'elle l'avait rencontré sur les rives de l'Anauros débordé. Elle était transformée en vieille femme. Il avait eu pitié d'elle et l'avait portée à travers l'eau. Elle voulait le sauver pour se venger de l'insolent Pélias qui l'avait exclue de ses sacrifices. Aphrodite accepta de l'aider. Héra lui demanda d'ordonner à son fils d'inspirer à la fille d'Aiétès une passion pour Jason. Aphrodite répondit que son fils, peu docile, obéirait par respect pour Héra. Celle-ci repartit avec Athéna. Aphrodite trouva son fils avec ce Ganymède que Zeus avait établi dans le ciel, passionné pour sa beauté. Ils jouaient aux osselets. Ganymède n'avait plus que deux osselets. Il était furieux contre Eros qui riait aux éclats. Ayant perdu ses derniers osselets, il s'en alla les mains vides. Aphrodite s'arrêta devant son fils et promit de lui donner un jouet de Zeus, une boule d'or qui répandait dans l'air une traînée brillante quand on la lançait. Pour cela, il fallait qu'il frappe d'une flèche la fille d'Aiétès et la séduise en faveur de Jason. Cela plut à Eros qui supplia sa mère de lui faire son cadeau tout de suite. Celle-ci répondit en qu'il l'aurait dès qu'il aurait fait ce qu'on attendait de lui.

Aussitôt, il prit son arc et franchit les portes de l'Olympe. Les Argonautes, au milieu des marais, discutaient. Jason disait aux autres de rester en armes sur le navire. Il irait au palais d'Aiétès avec les fils de Phrixos et deux autres compagnons. Il verrait s'il acceptait de leur céder amicalement la toison d'or. Alors ils décideraient ou non de recourir à la force. Tous l'approuvèrent. Alors il prit le sceptre d'Hermès et, accompagné des fils de Phrixos, de Télamon et d'Augéiès, ils abordèrent dans la plaine Circaienne. Des arbres portaient des cadavres suspendus. Maintenant encore, c'est un sacrilège pour les Colchidiens de brûler les morts et il n'est pas permis de les ensevelir. On les enferme dans des peaux de bœufs et on les suspend à des arbres. Mais on ensevelit les femmes, plus délicates que les hommes.

Héra répandit dans la ville un brouillard épais pour cacher aux Colchidiens leur arrivée. Ils s'arrêtèrent à l'entrée de l'enclos royal. Quatre sources creusées par Héphaïstos y coulaient. De l'une jaillissait du lait, de l'autre du vin, la troisième ruisselait d'un liquide huileux et parfumé. La dernière lançait de l'eau chaude le matin et froide le soir. Le dieu avait également fait des taureaux d'airain, dont le mufle exhalait une flamme, et une charrue en reconnaissance pour Hélios qui l'avait recueilli sur son char alors qu'il était épuisé par le combat de Phlégra. Autour de la cour intérieure s'ouvraient les nombreuses portes des appartements. Dans l'un, le roi Aiétès habitait avec sa femme. Dans un autre demeurait Apsyrtos, fils qu'Aiétès avait eu d'Astérodéia, nymphe du Caucase, avant qu'il n'ait épousé Eidyia, la plus jeune des filles de Téthys et d'Océanos. Les autres bâtiments étaient occupés par les servantes et les deux filles d'Aiétès, Chalciopé et Médée.

Les Argonautes virent celle-ci qui passait de son appartement à celui de sa sœur. Elle avait été retenue par Héra car, d'habitude, elle passait la journée au temple d'Hécate dont elle était la prêtresse. Quand elle les vit, elle poussa un cri. Chalciopé l'entendit, les servantes s'élancèrent mais Chalciopé, voyant ses fils, leva les bras en signe de joie. Aiétès sortit le dernier, avec sa femme Eidyia. La cour était pleine d'une foule laborieuse. Des esclaves apprêtaient un taureau, d'autres fendaient du bois, d'autres encore chauffaient l'eau du bain. Eros arriva, banda son arc et prit une flèche neuve. Invisible, le petit dieu se blottit aux pieds de Jason, tira sur Médée et quitta le palais en riant. La flèche brûla au fond du cœur de la jeune fille comme une flamme. Elle regardait Jason de ses yeux brillants, son cœur battait et son âme était consumée par une douleur délicieuse. Elle était amoureuse.

Quand les nouveaux-venus furent sortis du bain et que les esclaves eurent placé des mets devant, Aiétès demanda à ses petits-fils pourquoi ils étaient déjà de retour. Argos, l'aîné, raconta comment ils avaient fait naufrage et comment Jason les avaient secourus. Il poursuivit en expliquant qu'un roi obligeait Jason à rapporter la toison d'or en Grèce, que celui-ci espérait qu'Aiétès la lui céderait et qu'il proposait en échange de soumettre les Sauromates à son autorité. D'ailleurs Jason lui était apparenté et tous ses compagnons étaient des fils ou des petits-fils de dieux. En entendant cela, le roi s'irrita, furieux contre les fils de Chalciopé.

Il accusa les Argonautes de vouloir s'emparer de son royaume. S'ils n'avaient pas déjà été reçus en hôtes, il leur aurait fait couper la langue et les mains. Le roi hésitait à les tuer tout de suite ou à mettre leur force à l'épreuve. Finalement, il adressa de nouveau la parole à Jason pour lui promettre la toison d'or quand il aurait accompli certains exploits. Aiétès avait deux taureaux monstrueux avec lesquels il labourait un champ. Il y semait les dents d'un terrible serpent et des hommes armés en sortaient. Alors il se battait contre ces ennemis et les tuait, le tout en une journée. Il proposa à Jason de lui donner la toison s'il réussissait le même exploit.

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