Jason et la Toison d'Or II

Jason accepta l'épreuve et repartit. Argos le suivit, ayant fait signe à ses frères de rester. Chalciopé, redoutant la colère d'Aiétès, retourna avec ses fils à son appartement. Médée se retira aussi. Elle avait peur pour Jason et le pleurait comme s'il était déjà mort. Sorti de la ville, Argos proposa à Jason de se concilier une jeune fille qui s'occupait de poisons. Jason lui répondit de faire comme il l'entendait mais que l'espoir était faible s'ils confiaient à des femmes le soin de leur retour. Dès qu'ils les virent, leurs compagnons les interrogèrent. Jason, affligé, leur expliqua quelle épreuve l'attendait. Ils se regardèrent les uns les autres, abattus. Enfin, Pelée prit la parole pour dire qu'il fallait agir au lieu d'attendre.

Argos avança que l'aide de sa mère pouvait leur être utile. Il y avait au palais d'Aiétès une jeune fille instruite par la déesse Hécate à préparer des poisons. La mère d'Argos, qui était sa sœur, pouvait la persuader de les aider. Les dieux envoyèrent alors un présage. Une colombe, fuyant un faucon, tomba sur Jason. Aussitôt Mopsos dit qu'il fallait convaincre la jeune fille. Elle ne repousserait pas leur demande si Phinée avait dit vrai en prédisant que leur retour aurait lieu grâce à Aphrodite. Cet oiseau qui lui était consacré avait échappé à la mort. Il fallait suivre les conseils d'Argos. Les jeunes gens approuvèrent. Seul Idas s'indigna qu'on ne parle plus que de femmes. Personne ne lui répondit. Jason dit à ses compagnons qu'Argos allait retourner en ville pendant qu'ils allaient s'amarrer au rivage sans se cacher plus longtemps.

Aiétès réunit l'assemblée des Colchidiens. Il préparait contre les Argonautes de terribles machinations. Il voulait, aussitôt que les taureaux auraient mis Jason en pièces, faire brûler son équipage avec le bois de son navire pour punir l'insolence de ces gens. Jadis il n'aurait jamais consenti à recevoir Phrixos si Zeus n'avait envoyé Hermès pour le lui ordonner. A plus forte raison ces brigands ne pouvaient échapper longtemps au châtiment, eux qui n'avaient d'autre but que de voler le bien d'autrui. Les fils de Phrixos subiraient un châtiment bien mérité, eux qui étaient revenus en compagnie de ces hommes malintentionnés. C'était l'accomplissement de l'oracle qu'il avait jadis entendu de son père Hélios, annonçant qu'il fallait déjouer les ruses de sa race. Quand les fils de Phrixos avaient manifesté le désir d'aller en Grèce, il avait accepté. Du côté de ses filles, il n'avait pas la moindre crainte. Ni du côté de son fils Apsyrtos. Ces machinations devaient venir des enfants de Chalciopé. Et ces crimes, il ne les tolérerait pas. Il ordonna qu'on surveille les Argonautes pour qu'aucun d'eux n'échappe à la mort.

De retour au palais, Argos demanda à sa mère de pousser Médée à les aider. Chalciopé y avait pensé mais elle craignait que sa fille n'ait peur de la colère de son père ou qu'elle n'agisse trop visiblement. La jeune fille dormait. Des rêves l'agitaient. L'étranger était venu pour l'emmener chez lui comme épouse. Elle combattait elle-même les taureaux et le combat était aisé. Mais ce n'était pas à la jeune fille mais à Jason qu'on avait ordonné de mettre les bœufs sous le joug. De là une contestation entre Aiétès et les étrangers. Elle, on la laissait libre et c'était l'étranger qu'elle choisissait. Ses parents poussèrent alors des cris indignés et à ce moment elle s'éveilla. Elle sortit de sa chambre pour aller chez sa sœur. Mais elle renonça et se jeta sur son lit en pleurant.

Une esclave la vit, qui en avertit Chalciopé. Entendant la servante, elle se précipita dans la chambre de Médée et lui demanda ce qui se passait. La jeune fille lui dit qu'elle s'inquiétait pour ses fils, craignant que leur père ne veuille les faire périr avec les étrangers. Elle parlait ainsi pour pousser sa sœur à solliciter son aide. Chalciopé, effrayée, demanda à sa sœur quelque moyen de salut. Médée jura à sa sœur de l'aider. Chalciopé lui avoua qu'Argos était venu demander son secours. Le cœur de Médée bondit de joie. Elle promit qu'au matin elle porterait au temple d'Hécate les substances magiques qui charmeraient les taureaux et Chalciopé partit annoncer la bonne nouvelle à ses fils. Mais la crainte tourmentait Médée car, à cause d'un homme, elle désobéissait à son père. Elle se disait tantôt qu'elle donnerait la substance pour calmer les taureaux, tantôt qu'elle ne le ferait pas. Elle pensait même mourir.

Finalement elle alla chercher un coffret où étaient enfermées beaucoup de substances, les unes salutaires, les autres funestes. Elle voulait un poison pour elle-même mais elle eut peur. Elle pensa aux plaisirs qui charment les vivants, aux compagnes de son âge et à leur gaieté. Alors elle repoussa le coffret. Dès qu'elle eut aperçu les premières lueurs, elle lia ses blonds cheveux, revêtit un beau péplos et, sur sa tête, jeta un voile blanc. Elle avait douze esclaves du même âge. Elle leur ordonna d'atteler les mules à son char pour aller au temple d'Hécate. Elle tira de son coffret un poison qu'on appelait Prométhée. Si on s'en enduisait le corps, on devenait invulnérable, fort et courageux. Une plante était née dans le Caucase du sang du pauvre Prométhée. La jeune fille avait recueilli son suc dans une coquille des bords de la mer Caspienne après avoir appelé sept fois Brimô, déesse des enfers.

Elle partit. Deux esclaves étaient sur le char, les autres couraient, retroussant leurs tuniques jusqu'au genou, le peuple s'écartait. Arrivée au temple, elle demandé le secret à ses servantes. Elle leur dit qu'Argos et Chalciopé voulaient que l'étranger soit vainqueur et qu'elle allait les aider. Ce plan leur plut. Peu après Argos, qui avait appris que Médée irait au temple d'Hécate, y mena Jason et le devin Mopsos. Il y avait prés du temple un peuplier où les corneilles avaient coutume de se percher. Au passage des trois hommes, l'une d'elles transmit la volonté d'Héra. Médée ne dirait rien à Jason tant qu'il serait accompagné. Mopsos dit alors à Jason d'aller au temple. Il y trouverait la jeune fille bien disposée envers lui grâce à Aphrodite, comme l'avait prédit Phinée. Argos et lui l'attendraient.

De son côté, Médée regardait au loin sur la route. Son cœur battait à se rompre chaque fois qu'il lui semblait entendre un bruit. Mais bientôt Jason apparut et le cœur de la jeune fille cessa de battre, une rougeur couvrit ses joues et ses pieds furent cloués au sol. Ses servantes s'étaient retirées. Ils se trouvaient seuls tous les deux, silencieux, incapables de parler. Enfin Jason demanda à Médée pourquoi elle était si troublée. Elle n'avait rien à craindre. Il la suppliait au nom d'Hécate et au nom de Zeus protecteur des étrangers. Sans elle, il ne pouvait s'en sortir. Plus tard il lui témoignerait sa reconnaissance et rendrait son nom célèbre. Autrefois Thésée avait été sauvé par Ariane. Aussi les dieux l'avaient chérie et, dans le ciel, des étoiles appelée couronne d'Ariane apparaissaient chaque nuit parmi les constellations. C'est ainsi que les dieux lui témoigneraient leur reconnaissance si elle le sauvait.

Le cœur de Médée fondit. Elle le regarda en face et tira de sa ceinture la substance magique. Lui, aussitôt, la saisit, plein de joie. Eros faisait rayonner sa tête blonde et les yeux de Médée étaient fixés sur lui. Tantôt ils tenaient tous les deux les yeux à terre, tantôt ils se regardaient en souriant. Enfin, Médée expliqua à Jason ce qu'il devait faire. Quand il aurait reçu d'Aiétès les dents à semer, il devrait, à minuit, se laver dans un fleuve dont les eaux ne tarissent jamais. Seul, en vêtements sombres, il devrait creuser une fosse circulaire, y égorger un agneau femelle et placer crue la victime sur un bûcher qu'il aurait établi dans la fosse. Il devait prier Hécate en versant du miel comme libation. Il devrait ensuite s'éloigner du bûcher sans se retourner, quoi qu'il arrive.

Au matin, il ferait fondre la substance magique et en frotterait son corps. Il aurait alors une force immense. Sa lance, son bouclier et son épée devaient également être enduits de la substance. Il serait ainsi invulnérable. Cela ne durerait que ce jour-là. Il ne fallait donc pas hésiter à engager la lutte. Médée lui donna aussi un conseil utile. Quand il aurait labouré le champ et que les géants seraient apparus, il devrait lancer une pierre sans qu'ils s'en aperçoivent. Ils se tueraient alors les uns les autres. Ainsi il pourrait emporter la toison en Grèce. Elle se mit alors à pleurer en pensant qu'il allait partir loin d'elle. Elle lui prit la main et lui demanda de se souvenir d'elle. Elle lui demanda où il comptait aller en repartant et qui était cette Ariane. Il répondit que jamais il ne l'oublierait.

Sa patrie était une terre entourée de montagnes, riche en brebis et en pâturages. C'est là que Prométhée avait engendré Deucalion qui, le premier, avait bâti des villes, élevé des temples et régné sur les hommes. C'est là que se trouvait lolcos, sa ville. On n'y connaissait pas l'île d'Aia. C'est de là qu'était parti Minyas qui avait fondé la ville d'Orchomène. Quant à Ariane, son père Minos l'avait donnée à Thésée. Il espérait qu'Aiétès en ferait autant. Elle répondit en pleurant que son père n'était pas comme Minos. Elle espérait seulement qu'il se souvienne d'elle, de retour à Iolcos. Alors il lui proposa de partir avec lui et de l'épouser. A ces mots, la jeune fille défaillit. Héra voulait, pour la perte de Pélias, que Médée aille à Iolcos.

Les esclaves, qui regardaient de loin avec curiosité, s'inquiétèrent. A ce moment de la journée, la jeune fille devait rentrer à la maison. Elle ne s'en serait pas souvenue si Jason ne le lui avait dit. Elle retourna vers ses esclaves, l'âme dans les nuages. Jason retrouva ses compagnons et leur montra la substance magique. A l'aube, Télamon et Aithalidès allèrent demander la semence à Aiétès. Le roi leur donna les dents du serpent que Cadmos avait tué à Thèbes alors qu'il recherchait Europe. Athéna avait arraché ces dents et les avait données à Aiétès et à Cadmos. Aiétès permit qu'on emporte les dents qu'il possédait car il ne pensait pas que Jason terminerait le combat.

Le soir, Jason partit secrètement. Il avait avec lui tout ce dont il avait besoin. Argos lui avait apporté l'agneau femelle et il s'était procuré le reste au navire. Quand il eut trouvé un endroit à l'écart, il se lava dans le fleuve. Il mit un manteau sombre qu'Hypsipylé lui avait donné. Ayant creusé une fosse profonde d'une coudée, il y amoncela des morceaux de bois pour le feu, égorgea l'agneau et l'étendit sur le bûcher. Il enflamma le bois et versa par-dessus un mélange de substances diverses en invoquant Hécate. Après cela, il se retira. L'ayant entendu, la déesse se rendit à la cérémonie. Elle avait une couronne de serpents entrelacés à des rameaux de chêne. Des torches répandaient autour d'elle une lumière éclatante et les chiens des enfers aboyaient. Sous ses pas, le sol tremblait. Les Nymphes des marais hurlaient. Jason fut effrayé mais repartit sans regarder derrière lui.

A l'aurore, Aiétès mit la cuirasse qu'Arès lui avait donnée et un casque d'or orné de quatre pointes en métal brillant. Il brandissait un bouclier et une épée immense. Aucun des Argonautes n'aurait pu en soutenir le choc depuis qu'ils avaient abandonné Héraclès. Phaéthon tenait l'attelage d'un char à deux places. Le roi y monta et sortit de la ville pour aller assister à la lutte. Une foule immense le suivit. Sur les instructions de Médée, Jason avait fait fondre la substance magique et en avait enduit son bouclier et ses armes. Ensuite, il s'en était enduit tout entier et avait été pénétré d'une force irrésistible. Il allait de tous côtés, à grands pas, brandissant son bouclier et sa lance. Les Argonautes trouvèrent sur les lieux du combat Aiétès au bord du fleuve et les Colchidiens qui s'étaient placés sur les rochers du Caucase.

Quand ils eurent accosté, Jason sauta à terre et marcha au combat. Son casque était rempli des dents du serpent. Il semblait aussi fort qu'Arès et aussi beau qu'Apollon. Il vit le joug destiné aux taureaux et une charrue. Il s'en approcha, ficha sa lance dans le sol et laissa son casque à terre. Alors, couvert de son bouclier, il chercha les taureaux. Tout à coup, sortant d'un souterrain où était leur étable, les deux bêtes se précipitèrent. Les Argonautes furent effrayés mais Jason attendit leur choc. Les taureaux frappèrent son bouclier de leurs cornes mais ne purent l'ébranler. Ils soufflaient une flamme qui sortait à grand bruit de leur gueule mais le charme donné par Médée protégeait le héros. Il saisit par une corne un des taureaux et entraîna l'animal maîtrisé près du joug. Là, d'un coup de pied, il mit le monstre à genoux.

Le second taureau s'approchait. Il le jeta lui aussi à genoux d'un seul coup. Il avait jeté son bouclier et maintenait les deux taureaux tombés en avant. Aiétès fut saisi d'admiration. Castor et Pollux apportèrent le joug à Jason. Il l'assujettit solidement puis, saisissant le timon, il l'adapta à la charrue. Il reprit son bouclier, le mit sur ses épaules, saisit son casque rempli des dents du dragon et sa lance. Jason dirigeait d'une main ferme le manche de la charrue. Pendant un moment, la fureur des animaux fut terrible. Ils vomirent des torrents de flammes. Mais bientôt, contraints par la lance, ils marchèrent. Derrière eux, d'énormes mottes de terre éclataient dans le sillon de la charrue. Le héros marchait à la suite, appuyant son pied sur le coutre. Il jetait les dents loin de lui et se retournait, craignant l'attaque des hommes nés de la terre. Aux deux tiers de la journée, Jason avait fini de défoncer la jachère.

Il détacha les taureaux et les effraya pour leur faire prendre la fuite dans le champ. Déjà on voyait s'élever, comme des épis, les fils de la terre. Jason se souvint des instructions de Médée. Il arracha du sol une grosse pierre. Quatre hommes n'auraient pu la soulever mais Jason la saisit et la lança, puis s'assit à l'abri de son bouclier. Les Colchidiens poussaient des cris et Aiétès était stupéfait. Les guerriers nés de la terre, comme des chiens qui se sautent dessus, se déchirèrent en hurlant. Jason se précipita sur eux, l'épée nue, et frappa. Le sang remplissait les sillons. Aiétès reprit le chemin de la ville avec les Colchidiens. Le jour disparaissait et Jason avait accompli le travail imposé.

Aiétès était dans une colère sans bornes et soupçonnait que tout cela ne s'était pas fait sans le concours de ses filles. Médée se persuada que l'aide qu'elle avait donnée à Jason était connue de son père. Elle aurait pris du poison si Héra ne l'avait poussée à fuir avec les fils de Phrixos. Elle arracha une boucle de cheveux qu'elle laissa dans sa chambre en souvenir et sortit du palais. Sa frayeur l'entraîna hors des murailles de la ville. Les gardes ne la reconnurent pas et elle put s'échapper à leur insu. Elle décida d'aller au temple. Elle parvint sur les rives du fleuve et vit sur l'autre bord le feu des Argonautes. Alors elle appela Phrontis, le plus jeune des fils de Phrixos. Celui-ci devina que c'était Médée. Trois fois, elle répéta son cri et trois fois Phrontis lui répondit.

Les Argonautes menèrent le navire vers la jeune fille. Ils n'étaient pas encore amarrés que Jason sauta à terre suivi de Phrontis et d'Argos. Elle les supplia de partir immédiatement, avant qu'Aiétès n'arrive, et de l'emmener avec eux. Tout était découvert. Elle leur donnerait la toison d'or en endormant le dragon qui la gardait. Jason releva en la jeune fille tombée à ses genoux et jura de l'épouser quand ils seraient rentrés en Grèce. Ayant embarqué Médée, les Argonautes poussèrent le navire loin du rivage, courbés sur leurs rames. Avant l'aurore, Jason et Médée débarquèrent dans un endroit appelé la couche du Bélier car c'est là que, pour la première fois, se plièrent les genoux fatigués de l'animal qui portait sur son dos le fils d'Athamas. Aux environs se trouvaient les restes de l'autel que Phrixos avait élevé à Zeus pour immoler le prodigieux animal suivant les instructions qu'Hermès lui avait données.

C'est là que, sur les conseils d'Argos, les Argonautes firent débarquer Jason et Médée. Ils arrivèrent au bois sacré, cherchant le chêne où était suspendue la toison. Le dragon tendit son long cou en les voyant approcher et fit entendre un horrible sifflement. Il enroulait les spirales de son corps couvert d'écailles. La jeune fille s'avança, demandant à Hypnos de fasciner le monstre. Jason suivait, effrayé, mais déjà le monstre laissait fléchir son corps. Cependant, il tenait encore haute son horrible tête. Avec une branche de genévrier, Médée lui arrosa les yeux d'une préparation magique qui l'endormit et il s'abattit sur place. Alors Jason prit la toison et ils retournèrent au navire. Jason, plein de joie, tenait à bout de bras la grande toison aussi vaste que la peau d'une génisse d'un an. L'Aurore se répandait déjà sur la terre quand ils rejoignirent les autres.

Tous furent émerveillés à la vue de cette immense toison qui brillait. Chacun voulait la toucher. Mais Jason les écarta et, ayant jeté un manteau sur la toison, il la déposa à la poupe et y fit asseoir Médée. Puis il dit à ses compagnons qu'ils allaient rentrer chez eux, ayant atteint, grâce à Médée, le but de leur navigation. Il ramenait la jeune fille de son plein gré chez lui, comme son épouse légitime, et la leur confiait. Il était sûr qu'Aiétès voudrait les empêcher d'atteindre la mer. Il fallait que les uns rament et que les autres protègent le navire. II revêtit ensuite ses armes de guerre, trancha les amarres puis alla, tout armé, se placer aux côtés du pilote Ancaios. Les Argonautes se hâtèrent de faire sortir le navire du fleuve.

Mais déjà Aiétès et les Colchidiens, sachant ce qu'avait fait Médée, se rassemblaient. Ils arpentaient les rives du fleuve en criant. Sur son char, Aiétès se distinguait entre tous, grâce aux chevaux qu'Hélios lui avait donnés. Il tenait de la main gauche un bouclier et de l'autre une immense branche de pin. Apsyrtos avait les rênes en mains. Mais déjà, loin de la côte, le navire fendait les flots. Le roi invoqua Hélios et Zeus. Il appela des malédictions sur son peuple entier si on ne lui ramenait pas Médée. Les Colchidiens mirent leurs navires à flot et prirent la mer. Cependant, grâce à Héra qui voulait que Médée arrive en Grèce, le vent entraîna rapidement les Argonautes et, à la troisième aurore, ils s'amarrèrent en Paphlagonie, en avant du fleuve Halys. Alors la jeune fille leur ordonna d'apaiser Hécate par des sacrifices. Jason se souvint des paroles de Phinée qui avait dit qu'il faudrait naviguer par une autre route pour revenir d'Aia mais aucun d'eux ne la connaissait.

Argos leur dit qu'à l'époque où la Grèce n'avait pas encore pour rois les fils de Deucalion, un homme était parti d'Egypte pour faire le tour de l'Europe et de l'Asie. En route, il avait fondé dix mille villes. Certaines étaient encore habitées, dont Aia subsistait, avec les descendants des hommes qu'il y avait établis. Ceux-ci conservaient des colonnes gravées par leurs pères et où se trouvaient toutes les routes de la terre et de la mer. Or, il y avait un fleuve large, profond et navigable qu'ils nommaient Ister. Au delà du pays où soufflait le Borée, ses sources se trouvaient dans les monts Riphées. Sur le territoire des Thraces et des Scythes, il se divisait en deux branches. L'une se jetait dans la mer Orientale. L'autre se déversait dans un golfe au-dessus de la mer de Trinacrie. Pendant qu'il parlait, la déesse leur envoya un présage qu'ils interprétèrent en disant qu'il fallait suivre la direction indiquée. En effet un rayon traçait la route à prendre. C'est là qu'ils laissèrent le fils de Lycos.

Ils passèrent en vue des monts de Paphlagonie mais ne doublèrent pas le Carambis. Les vents et la flamme céleste persistèrent jusqu'au moment où ils eurent pénétré dans l'Ister. Quelques Colchidiens sortirent du Pont en passant entre les roches Cyanées mais les autres se dirigèrent vers le fleuve. Apsyrtos les commandait. Il pénétra par la bouche de l'Ister que l'on nomme Galon. Aussi, il arriva avant les Argonautes au golfe le plus reculé de la mer Orientale. Une île, nommée Peucé, est entourée par l'Ister. Le fleuve se sépare en deux embouchures qui l'entourent. On les nomme Narécos et Galon. Dans les prairies, les bergers sauvages abandonnaient leurs troupeaux, effrayés par ces navires car ils n'avaient jamais vu de bateaux. Les Colchidiens côtoyèrent le mont Angouros et le rocher Cauliacos près duquel l'Ister se partage en deux. Ayant dépassé la plaine de Laurion, ils pénétrèrent dans la mer de Cronos dont ils fermèrent tous les passages pour empêcher les Argonautes de leur échapper.

Ceux-ci sortirent près des îles d'Artémis. Dans l'une était un lieu consacré, c'est dans l'autre qu'ils débarquèrent. Au milieu de beaucoup d'autres îles qui sont dans cet endroit, les Colchidiens avaient respecté ces deux-là par vénération pour la déesse. Mais ils tenaient les autres et fermaient ainsi tout passage vers la mer. Les Argonautes auraient succombé sous le nombre dans un combat mais ils conclurent une convention. Puisque la toison d'or leur avait été promise par Aiétès s'ils accomplissaient les travaux imposés, elle devait rester leur propriété. Quant à Médée, elle serait confiée à Artémis jusqu'à ce qu'un roi décide s'il fallait qu'elle rentre chez son père où qu'elle aille avec Jason.

La jeune fille, angoissée, attira celui-ci à l'écart et lui demanda ce qu'étaient devenues ses promesses. C'était à cause d'elles qu'elle avait abandonné sa patrie et ses parents. C'était grâce à elle qu'il avait la toison. Elle voulait le suivre en Grèce. Il devait la défendre au lieu de l'abandonner, ou bien la tuer. Et elle le maudit. En colère, elle voulait mettre le feu au navire et se jeter dans l'incendie. Mais Jason l'apaisa. Il cherchait à gagner du temps. Les gens de la région voulaient aider Apsyrtos. Les Argonautes seraient tués s'ils luttaient et, en mourant, ils l'abandonneraient. Ce pacte était une ruse par laquelle ils conduisaient Apsyrtos à sa perte. Les habitants ne bougeraient pas sans lui. Quant aux Colchidiens seuls, Jason n'hésiterait pas à les combattre.

Alors ils formèrent un complot contre Apsyrtos. Ils préparèrent des présents d'hospitalité, dont le péplos d'Hypsipylé, couleur de pourpre, œuvre des déesses Charités elles-mêmes qui l'avaient fait pour Dionysos. Le dieu l'avait donné à son fils Thoas qui l'avait laissé à son tour à sa fille Hypsipylé qui l'avait remis à Jason. Médée fit inviter Apsyrtos à venir se concerter avec elle. Elle voulait faire croire à son frère que c'était par violence que les étrangers l'avaient emmenée. Les Argonautes laissèrent Médée dans l'île d'Artémis et Jason se plaça en embuscade. Apsyrtos, trompé par les promesses de sa sœur, aborda dans l'île sacrée. Il se présenta seul face à Médée et Jason surgit, l'épée nue. La jeune fille se couvrit de son voile pour ne pas voir le meurtre de son frère. Jason frappa Apsyrtos près du temple d'Artémis. Il trancha les extrémités des membres du mort, essuya le sang en le léchant et cracha ce sang car c'est ainsi qu'il est permis d'expier un meurtre commis par trahison. Puis, il ensevelit le cadavre.

Ayant aperçu une torche, signal convenu avec Médée, les Argonautes se jetèrent sur le navire colchidien et massacrèrent son équipage. Puis ils délibérèrent. Pelée les poussa à embarquer alors qu'il faisait encore nuit et à ramer dans la direction opposée à celle que les ennemis surveillaient en espérant que, privés de leur chef, ils se disperseraient. Les jeunes gens l'approuvèrent. Ils ramèrent sans relâche jusqu'à l'île sacrée Électris, voisine du fleuve Éridan. Lorsqu'ils se furent aperçus du meurtre de leur roi, les Colchidiens recherchèrent le navire Argo mais Héra les en détourna en faisant briller dans l'air des éclairs effrayants. Redoutant la colère d'Aiétès, certains s'établirent dans le pays, dans les îles que les Argonautes avaient occupées, et y habitent encore, conservant, comme nom de nation, celui d'Apsyrtos. D'autres bâtirent une forteresse et s'établirent dans le pays des Enchéliens. D'autres, enfin, habitent dans les montagnes qui ont reçu le nom de monts Cërauniens.

Quand les Argonautes pensèrent pouvoir revenir en sûreté, ils s'avancèrent vers la terre des Hylléens et s'y amarrèrent. Des îles nombreuses ne laissaient entre elles que des passages difficiles pour les navigateurs. Mais les Hylléens n'avaient plus de projets hostiles. Au contraire, ils étudièrent avec les Argonautes la route à suivre et reçurent comme récompense un des trépieds qu'Apollon avait donnés deux trépieds à Jason quand il était venu à Pytho consulter l'oracle. Là où ces trépieds seraient établis, les ennemis ne pourraient venir. Aussi, ce trépied est-il aujourd'hui encore près de la ville d'Aganc, enfoui dans le sol. Zeus, en colère à cause de la mort d'Apsyrtos, décida que les Argonautes devaient être purifiés par Circë, déesse d'Aia, et subir des peines avant de retourner dans leur patrie.

Quittant la terre des Hylléens, ils laissèrent en arrière les îles Liburniennes, passèrent le long de Cercyra et dépassèrent Mélité, Cérossos et Nymphaié. Il leur semblait déjà apercevoir les monts Cérauniens quand Héra devina la colère de Zeus et comprit son but. Elle fit se lever des vents qui les ramenèrent vers les côtes d'Electris. Tout à coup, au milieu des Argonautes, une voix sortit de la poutre tirée d'un chêne de Dodone qu'Athéna avait placée au milieu de la carène. Cette voix leur disait qu'ils ne rentreraient pas sains et saufs avant que Circé ne les ait purifiés du meurtre d'Apsyrtos. Elle ordonnait à Pollux et Castor de supplier les dieux d'ouvrir les routes de la mer d'Ausonie où ils trouveraient Circé. La tristesse s'empara de tous.

Le navire était entraîné en avant par sa voile et ils se jetèrent dans le cours de l'Éridan. C'est là qu'autrefois, frappé par la foudre, Phaéthon tomba du char d'Hélios dans l'estuaire du fleuve. Maintenant encore, celui-ci exhale une lourde fumée. Au-dessus de ces eaux, aucun oiseau ne vole. Les jeunes Héliades, enfermées dans des peupliers noirs, pleurent. De leurs paupières se répandent des gouttes d'ambre qui sont séchées sur le sable et entraînées par le fleuve. Les Celtes disent que ce sont les larmes qu'Apollon versa autrefois, chassé du ciel par son père. Les Argonautes n'avaient ni faim ni soif. Le jour, ils furent incommodés par les émanations de l'Éridan. La nuit, ils entendirent les lamentations des Héliades. Ils entrèrent dans le Rhodanos qui se jette dans l'Eridan. Ce fleuve vient des terres les plus reculées où sont les portes de la Nuit.

Il jette une partie de ses eaux dans l'Océan et les autres dans la mer Ionienne et dans la mer Sardonienne, golfe immense où son cours se déverse par sept embouchures. De ce fleuve, ils passèrent dans les lacs qui s'étendent sur le territoire des Celtes. Un courant les portait aux golfes de l'Océan d'où ils n'auraient pu revenir mais ils furent ramenés en arrière par Héra et comprirent alors quelle était la route qu'ils devaient suivre. Ils arrivèrent aux rivages de la mer, s'avançant au milieu des Celtes et des Ligyens. Autour d'eux, la déesse avait répandu une nuée qui les enveloppa tout le temps qu'ils traversèrent ces pays. Ils parvinrent aux îles Stoichades sains et saufs et arrivèrent épuisés dans l'île Aithalia. De là, ils naviguèrent rapidement au milieu de la mer Ausonienne. Les rivages Tyrrhéniens passaient devant leurs yeux.

A Aia. Ils trouvèrent Circé qui purifiait sa tête dans la mer car elle avait été effrayée par des songes nocturnes. Elle s'était vue éteindre un incendie avec le sang d'un meurtre qu'elle puisait à pleines mains. Des êtres sauvages mi-hommes, mi-animaux l'entouraient. Les Argonautes comprirent sans peine que c'était la sœur d'Aiétès. Après s'être purifiée, elle rentra chez elle et voulut les forcer à la suivre. Mais, sur l'ordre de Jason, ils restèrent où ils étaient. Jason et Médée suivirent Circé jusqu'à chez elle. En silence, ils s'assirent près du foyer, car telle est la coutume des suppliants. Médée mit son visage dans ses mains et Jason enfonça son épée dans le sol. Circé comprit qu'ils avaient commis un meurtre. Aussi, ayant prié Zeus, elle accomplit les sacrifices qui purifient.

D'abord, pour expier le meurtre, elle tint au-dessus d'eux un porcelet nouveau-né. Elle l'égorgea et arrosa leurs mains de son sang. Puis elle expia le crime par des libations. Les eaux impures furent portées dehors par les Naïades servantes. Elle brûla elle-même les gâteaux et les offrandes expiatoires en prononçant les prières qui accompagnent les sacrifices où les libations se font sans vin. Quand elle eut fini, elle les fit asseoir sur des sièges et leur demanda d'où ils venaient. Elle voulait connaître l'origine de la jeune fille dès car ceux qui descendent d'Hélios sont faciles à reconnaître à l'éclat de leurs yeux. Médée répondit dans la langue des Colchidiens. Elle raconta l'expédition des Argonautes, ce qu'ils avaient souffert, comment elle avait péché sur les conseils de sa sœur et comment elle avait fui avec les fils de Phrixos. Elle recula devant l'aveu du meurtre d'Apsyrtos mais Circé comprit. Apitoyée par les lamentations de la jeune fille, elle lui dit qu'elle ne pourrait pas longtemps éviter la colère d'Aiétès. Elle avait accompli un crime affreux mais, puisqu'elle était venue en suppliante et qu'elle était de sa famille, Circé ne ferait rien contre elle. Mais elle devait partir avec cet inconnu. Médée pleura jusqu'au moment où ils quittèrent la demeure de Circé.

Iris les vit et les montra à Héra qui lui avait ordonné d'épier le moment où ils sortiraient. Héra demanda à Iris d'aller chercher Thétis puis d'aller voir Héphaistos pour lui dire de tenir en repos ses soufflets jusqu'à ce qu'Argo soit passé. Ensuite elle ordonnerait à Eole d'arrêter les vents. Seul le Zéphyre devait souffler jusqu'à ce que les Argonautes soient arrivés dans l'île d'Alcinoos. Aussitôt, s'élançant de l'Olympe, Iris se précipita. Elle pénétra sous la mer Egée, là où sont les demeures de Nérée, et alla trouver Thétis et lui commanda de se rendre auprès d'Héra. Ensuite, elle se dirigea vers Héphaistos et lui fit arrêter le mouvement de sa forge. Enfin elle se rendit auprès d'Eole.

Thétis, ayant quitté Nérée et ses sœurs, alla de la mer au ciel. Héra lui dévoila ses intentions. Jason et ses compagnons lui étaient chers. Scylla et Charybde se trouvaient sur leur route. Avec l'aide de ses sœurs, Thétis devait les détourner de Charybde, de peur qu'elle ne les engloutisse, et du gouffre de Scylla, monstre malfaisant qu'Hécate avait enfanté. Elle devait diriger le navire vers un passage qui leur permettrait d'échapper à la mort. Thétis partit aussitôt rejoindre ses sœurs et les envoya vers la mer Ausonienne. Elle, elle se rendit au rivage d'Aia, au pays Tyrrhénien. Elle trouva les Argonautes près de leur navire, en train de s'amuser. Elle s'approcha de Pelée, son époux, et n'apparut qu'à lui seul. Elle lui dit qu'ils devaient repartir et que Héra les aidait. Puis elle replongea dans la mer. Pelée ne l'avait pas revue depuis qu'elle l'avait quitté, en colère. La nuit, alors elle brûlait les chairs mortelles de leur fils, Achille, et, le jour, elle enduisait d'ambroisie son corps pour qu'il devienne immortel. Pelée, une nuit, avait vu son fils au milieu des flammes et avait hurlé. Thétis avait alors sorti Achille des flammes, s'était précipitée dans les flots et n'était plus revenue.

Pelée transmit à ses compagnons les instructions de Thétis. A l'aurore, en même temps que descendait le Zéphyre, ils rejoignirent leurs bancs, levèrent l'ancre et hissèrent la voile. La brise poussa le navire. Bientôt, l'île Anthémoessa, où les Sirènes causaient la perte des marins, fut en vue. Unie à Achéloos, la Muse Terpsichore les avait enfantées. A moitié oiseaux et à moitié filles, elles avaient déjà tué bien des hommes. Elles firent entendre aux Argonautes leurs chants délicieux et ils auraient abordé si Orphée n'avait pris sa phorminx et chanté. Le chant des Sirènes fut vaincu. Seul Boutés s'élança dans la mer, le cœur séduit. Mais Aphrodite l'enleva pour le porter sur le cap Lilybéen. Les Argonautes arrivèrent dans des passes dangereuses. D'un côté apparaissait le rocher abrupt de Scylla, de l'autre mugissait le gouffre bouillonnant de Charybde. Plus loin frémissaient sous les flots les Roches Errantes qui, naguère, exhalaient de leurs sommets une flamme. La fumée obscurcissait l'air.

Héphaistos avait bien cessé ses travaux mais la mer continuait d'émettre une vapeur. Thétis attrapa l'extrémité du gouvernail pour diriger l'Argo au milieu des Roches Errantes. Telles des dauphins, les Néréides, en troupe serrée, se groupèrent autour du navire. Elles se le renvoyaient de l'une à l'autre et il volait au-dessus des flots. Ce fut un long travail pour elles mais les Argonautes avançaient toujours. Bientôt ils dépassèrent le pré de Trinacrie qui nourrit les génisses d'Hélios. Alors les déesses s'enfoncèrent dans la mer, mission accomplie. A la nuit, les Argonautes parvinrent en haute mer. Ils firent route jusqu'au matin. Avant le détroit Ionien, il y a, dans la mer de Céraunie, une île riche et d'un abord facile où, dit la tradition, se trouve la faux dont Cronos se servit pour trancher le sexe de son père. Les Phéaciens viennent du sang d'Ouranos. C'est vers ce peuple qu'Argo, après ses épreuves, arriva.

Alcinoos et son peuple reçurent les arrivants avec amitié,en célébrant des sacrifices. En leur honneur, la ville faisait éclater sa joie. On aurait dit que les Phéaciens se réjouissaient du retour de leurs propres enfants. Les Argonautes étaient heureux mais ils durent bientôt reprendre les armes. Des Colchidiens apparurent, déclarant bien haut qu'ils voulaient reprendre Médée et la ramener chez son père. Le roi Alcinoos voulut apaiser les deux partis. La jeune fille, terrorisée, supplia les Argonautes. Elle implora aussi Arété, la femme d'Alcinoos, de ne pas la livrer aux Colchidiens et d'intercéder pour elle auprès de son mari. Aux Argonautes elle rappela que c'était à cause d'eux qu'elle était dans cette situation et grâce à elle qu'ils avaient la toison d'or. La nuit ramena le calme mais elle ne put dormir.

Dans leur maison, le roi Alcinoos et son épouse réfléchissaient. Arété demanda au roi de délivrer Médée des Colchidiens et de se rendre agréable aux Minyens. Leur pays était proche du leur. Aiétès, au contraire, était pour eux un inconnu. Médée avait commis une faute en donnant à Jason les substances qui avaient charmé les taureaux puis, voulant réparer un mal par un autre mal, elle s'était enfuie. Mais Jason avait promis de l'épouser. Il ne fallait pas qu'il se parjure et que cette jeune fille soit châtiée. Alcinoos répondit qu'il chasserait bien les Colchidiens mais il craignait de manquer de respect envers la justice de Zeus. D'autre part, Aiétès était un roi puissant qui pouvait porter la guerre jusqu'en Grèce. Aussi, il lui sembla juste de rendre un arrêt qui serait vu comme le meilleur par tous. Si Médée était vierge, il la ferait reconduire à son père. Si elle avait déjà partagé le lit de Jason, il ne la séparerait pas de son mari. Aussitôt après, il s'endormit.

Arété se leva, fit informer Jason de l'arrêt qu'allait prendre Alcinoos et l'encouragea à s'unir à la jeune fille. Le messager trouva les Argonautes près de leur navire, en armes. Tous se réjouirent de la nouvelle. Aussitôt, après un sacrifice, ils préparèrent la couche nuptiale au fond d'une caverne où habitait autrefois Macris, fille d'Aristée, celui qui montra aux hommes le miel et l'huile d'olive. On mit sur le lit la toison d'or pour faire honneur à ces noces. Les Nymphes avaient cueilli des fleurs. Héra elle-même les avait fait venir pour honorer Jason. Les héros armés, car ils craignaient les ennemis, la tête couronnée de feuilles, chantaient à l'entrée de la chambre au son de la phorminx d'Orphée. Jason aurait préféré célébrer ses noces dans le palais de son père, une fois de retour à lolcos, mais la nécessité les forçait à s'unir en ce pays.

Au jour, Alcinoos arriva pour prononcer son arrêt. Il avait à la main le sceptre d'or dont il se servait pour rendre la justice. Les nobles Phéaciens le suivaient. Les gens arrivaient, ayant appris ce qui se passait. Ils conduisaient celui-ci un bélier, celui-là une génisse. D'autres avaient des amphores de vin pour faire les mélanges consacrés et, au loin, s'élevait la fumée des sacrifices. Les femmes portaient les ornements dont se parent les jeunes mariées. Elles furent émerveillées à la vue des Argonautes et d'Orphée qui, au milieu d'eux, accompagnait sa phorminx en frappant le sol de sa sandale. Et les Nymphes dansaient en rond. Le roi Alcinoos resta ferme dans ses résolutions, sans se laisser ébranler par la colère d'Aiétès. Les Colchidiens comprirent que leur opposition serait inutile et, redoutant leur roi, ils supplièrent Alcinoos de les recevoir en alliés. Ils habitèrent longtemps dans l'île avec les Phéaciens. Alcinoos fit de nombreux présents aux Minyens qui partaient. Arété leur en fit aussi. De plus, elle fit cadeau à Médée de douze Phéaciennes, esclaves du palais, pour qu'elles soient ses suivantes.

Sept jours après leur arrivée, ils quittèrent Drépané. Il y avait une brise favorable et, poussés par le vent, ils avancèrent rapidement. Depuis longtemps ils avaient laissé derrière eux le golfe d'Ambracie, le pays des Courètes et les îles qui le suivent, et la terre de Pélops commençait à être en vue. Alors une tempête, excitée par Borée, les emporta pendant neuf jours au milieu de la mer de Libye jusqu'au fond de la Syrte, golfe d'où les navires ne peuvent plus sortir. C'est un marais couvert d'algues qui borde une vaste plaine. Les Argonautes débarquèrent et furent saisis d'angoisse, ne voyant que le désert. Le pilote Ancaios était désespéré, ne sachant comment remettre le navire à flot. Vint le soir. Ils allèrent, chacun de son côté, s'étendre sur le sable. Ils restèrent couchés toute la nuit et toute la journée qui suivit, sans boire ni manger, attendant la mort.

Mais les déesses de la Libye eurent pitié d'eux. C'était le milieu du jour, les rayons du soleil brûlaient le pays. Les déesses s'approchèrent de Jason. Elles lui dirent d'arrêter de pleurer, de réveiller ses compagnons et, sitôt qu'Amphitrite aurait dételé le char de Poséidon, de rendre la pareille à sa mère qui s'était fatiguée si longtemps à le porter dans son ventre. Ainsi ils pourraient revenir en Grèce. Puis elles disparurent. Jason n'avait pas bien compris mais il rassembla ses compagnons pour leur rapporter ce qui s'était passé. Il leur dit que trois déesses semblables à des jeunes filles vêtues de peaux de chèvres lui étaient apparues et lui avaient ordonné de rendre la pareille à sa mère, qui s'était longtemps fatiguée à le porter dans son ventre, quand Amphitrite aurait dételé le char de Poséidon.

Ils l'écoutaient avec stupeur quand un prodige eut lieu. Sortant de la mer, un cheval d'une taille merveilleuse bondit sur le rivage et commença à courir. Pelée comprit alors et dit à ses compagnons que le char de Poséidon avait été dételé. Quant à leur mère, c'était Argo lui-même qui les portait dans son ventre. Ils devaient porter le navire dans la direction montrée par le cheval. Ils portèrent alors le navire sur leurs épaules pendant douze jours à travers les dunes et le déposèrent dans les eaux du lac Triton. Aussitôt, il se mirent à la recherche d'une source pour apaiser leur soif. Ils arrivèrent à l'endroit où, la veille encore, le serpent Ladon gardait les pommes d'or dans le champ d'Atlas. Il avait été tué le jour même par Héraclès et gisait à terre. Près de lui, les nymphes Hespérides gémissaient.

Les Argonautes s'approchèrent. Aussitôt les Nymphes disparurent. Orphée leur adressa une prière pour qu'elles leur indiquent une source. Elles réapparurent alors sous la forme de jeunes arbres et répondirent qu'un homme portant une peau de lion avait tué le serpent et emporté les pommes d'or. Comme il avait soif, il avait frappé de son pied un rocher qu'elles montrèrent et l'eau avait coulé. Aussitôt ils y coururent et purent se désaltérer. L'un d'eux s'écria qu'Héraclès les avait sauvés. Ses traces avaient été effacées par le vent. Les fils de Borée, Euphémos, Lyncée aux yeux perçants et Canthos s'élancèrent à se recherche. Ce dernier voulait apprendre d'Héraclès où il avait laissé Polyphémos. Celui-ci, après avoir fondé une ville chez les Mysiens, était allé à la recherche d'Argo et était mort au pays des Chalybes.

Héraclès apparut à Lyncée, au loin dans la plaine. Il se retourna vers ses compagnons, leur dit qu'ils ne pourraient pas le rejoindre et ils s'en retournèrent. Canthos voulut voler des brebis et leur berger le tua d'un coup de pierre. Ce berger était Caphauros, petit-fils de Phoibos et d'Acacallis, fille de Minos. Il ne put échapper aux Argonautes quand ils apprirent ce qu'il avait fait. Les Minyens ensevelirent leur compagnon et emmenèrent les troupeaux. Le même jour, Mopsos mourut, malgré sa science de la divination. Quand Persée avait survolé la Libye, portant la tête fraîchement coupée de la Gorgone, des gouttes de sang étaient tombées et des serpents en étaient nés. C'est sur un de ces reptiles que Mopsos marcha. Le serpent le mordit et Mopsos mourut aussitôt. Ses compagnons creusèrent une tombe et s'arrachèrent une partie de leur chevelure en pleurant le mort. Trois fois, en armes, ils tournèrent autour du cadavre. Ensuite, ils élevèrent le tombeau. Puis ils embarquèrent.

Le vent du sud soufflait. Toute la journée, ils cherchèrent un passage pour sortir du lac Triton. Finalement, Orphée ordonna d'offrir le trépied d'Apollon aux dieux indigènes. Ils descendirent à terre et l'y déposèrent. Triton se présenta à eux sous l'aspect d'un jeune homme. Il offrit aux Argonautes une motte de terre et désigna la passe qui conduisait hors du lac, entre les falaises. La mer qu'ils aperçurent dans le brouillard s'étendait jusqu'au delà de la Crète. Une fois sortis du lac, ils devraient se diriger vers la droite et longer la côte jusqu'à un endroit où elle s'avançait vers la mer. A partir de là, une route sans danger s'étendait devant eux. Aussitôt ils s'embarquèrent et virent Triton, qui tenait le trépied, disparaître dans le lac. Jason prit une brebis, prononça une prière, égorgea l'animal et le jeta dans les flots. Le dieu leur apparut alors sous sa forme véritable. La partie inférieure de son corps était une queue de baleine. Il conduisit le navire jusqu'à la mer puis plongea dans les abîmes.

Le lendemain, les Argonautes virent l'angle de la côte. Aussitôt le Zéphyre s'apaisa et le Notos s'éleva. Au soir, le vent tomba. Ils ramèrent toute la nuit, tout le jour suivant et encore la nuit d'après. La rocailleuse Carpathos les accueillit. De là, ils devaient passer en Crète. Mais un géant d'airain, Talos, qui arrachait des rochers pour les leur lancer, les empêcha de débarquer dans le port de Dicté. Zeus l'avait donné à Europe pour qu'il soit le gardien de la Crète. Il était indestructible à part une veine. Les héros auraient été repoussés de Crète, accablés de soif et de fatigues, si Médée ne leur avait révélé qu'elle pouvait le tuer. Elle monta sur le tillac. Elle invoqua les Kères et fascina Talos. Il s'écorcha la cheville sur un rocher et tomba avec bruit. Aussi les Argonautes purent-ils passer la nuit en Crète. A l'aube, ils repartirent pour doubler au plus vite le cap Salmonide.

Mais, dès qu'ils furent en route, il se fit une profonde obscurité. Ils ne savaient plus s'ils étaient emportés dans le royaume d'Hadès ou sur les flots et abandonnèrent à la mer le soin de leur retour. Alors Jason invoqua Apollon à grands cris et le dieu l'entendit. Du haut du ciel, il leva son arc d'or qui projeta de toutes parts un éclat splendide. En même temps apparut une des Sporades, une île peu étendue située en face de la petite île Hippouris. Ils y abordèrent. Alors, au milieu d'un bois, ils tracèrent pour Apollon une enceinte sacrée et élevèrent un autel. Ils préparèrent ensuite toutes les cérémonies qu'on peut préparer sur un rivage désert. En les voyant jeter, comme libations, de l'eau sur des charbons ardents, les servantes Phéaciennes de Médée rirent. Les Argonautes s'amusèrent de leurs moqueries. Un agréable échange de plaisanteries s'engagea entre elles et eux. C'est en souvenir de cela que les femmes de cette île font assaut de railleries avec les hommes aux cérémonies en l'honneur d'Apollon.

Euphémos se souvint d'un songe qu'il avait eu pendant la nuit. Il lui avait semblé qu'il tenait serrée dans ses bras une motte de terre. De cette motte de terre sortait une femme avec laquelle il s'était uni et qui lui avait dit de la confier aux filles de Nérée pour qu'elle habite la mer aux environs d'Anaphé. Elle apparaîtrait plus lard, prête à recevoir ses descendants. Il le raconta à Jason qui, après avoir réfléchi, s'écria que, lorsqu'il aurait lancé dans la mer une motte de terre, les dieux en feraient naître une île où demeureraient les fils d'Euphémos. Celui-ci lança dans les flots la motte de terre d'où s'éleva l'île Callisté. Ses descendants, chassés de Lemnos par les Tyrrhéniens, s'établirent à Sparte puis Théras les conduisit dans l'île Callisté qu'il nomma Théra. Mais cela se passa bien plus tard. Les Argonautes abordèrent sur les côtes d'Egine pour faire de l'eau puis rejoignirent sans difficultés les rivages de Pagases.

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