Amaury en Egypte

XIX

(1163-1166)

Amaury en Egypte

 

Baudouin III eut pour successeur son frère Amaury, comte de Joppé et d'Ascalon, en 1163. Il avait vingt-sept ans lorsqu'il parvint au trône et il régna onze ans et cinq mois avec beaucoup de sagesse. Le nouveau roi avait la langue un peu embarrassée mais nul ne connaissait mieux que lui le droit coutumier du royaume et il se distinguait par son discernement. Il était peu lettré mais avait l'esprit vif et de la mémoire. Il questionnait souvent, aimait lire et écoutait avec avidité le récit des faits historiques. Il n'aimait ni les baladins, ni les jeux de hasard, et son principal divertissement était le vol des hérons et des faucons. Il supportait la fatigue et ni le froid ni la chaleur ne le gênaient. Il entendait la messe chaque jour et supportait les injures qui pouvaient lui être faites. Il était sobre et faisait confiance à ses agents.

 

En revanche, il était taciturne et n'avait aucune urbanité. Ce qui était d'autant plus visible que son frère était affable. Il était très attiré par les femmes. Adversaire de la liberté des églises, il s'attaqua souvent à leur patrimoine. Il était avide d'argent. Séduit par des présents, sa justice était souvent partiale. Il disait qu'un roi doit toujours se tenir à l'abri du besoin parce que les richesses des sujets sont en sûreté lorsque celui qui gouverne n'a pas de besoins. Mais les richesses de ses sujets n'étaient pas pour autant en sûreté. Avec cela, il était grand et avait un air de dignité qui révélait un prince. Il avait, comme son frère, le nez aquilin, les cheveux blonds rejetés en arrière et une barbe bien fournie.

 

Amaury avait épousé Agnès, fille de Josselin le jeune, comte d'Edesse et en avait eu deux enfants, un fils nommé Baudouin et une fille appelée Sibylle. A la mort de son frère, Amaury dut renoncer à sa femme. Il l'avait épousée malgré le patriarche parce qu'ils étaient cousins au quatrième degré. Une enquête eut lieu et le mariage fut dissout. Les enfants qui en étaient issus restèrent néanmoins légitimes. Le roi resta seul après ce divorce mais la comtesse Agnès épousa aussitôt Hugues d'Ibelin, fils de Balian l'ancien. Hugues étant mort, elle épousa ensuite Renaud de Sidon et cette union était encore moins légitime que celle qu'elle avait contractée avec Amaury, le père de Renaud étant parent du roi et de sa femme.

 

La première année du règne d'Amaury, les Egyptiens refusèrent de payer le tribut annuel pour lequel ils s'étaient engagés envers son frère. Le roi convoqua son armée et descendit en Egypte, en septembre. Le soudan, qui se nommait Dargan, marcha à sa rencontre et la bataille eut lieu dans le désert à la frontière de l'Egypte. Il perdit beaucoup de monde et dut s'enfermer dans Bilbéis. Les Egyptiens rompirent les digues qui retiennent le Nil et les eaux, qui étaient en crue, se répandirent dans la campagne. Le roi repartit couvert de gloire.

 

Peu de temps auparavant, Dargan avait expulsé du pays un homme puissant nommé Savar. Celui-ci s'était retiré chez les Arabes, ses compagnons de tribu, pour demander leur aide. Attendant l'issue de l'expédition de notre roi, il resta caché parmi les siens. Apprenant que le roi rentrait dans son royaume et que son adversaire se montrait plus insolent que jamais, il se rendit auprès de Noradin, roi de Damas, et le supplia de l'aider à rentrer en Egypte. Gagné par des présents, espérant aussi s'emparer de l'Egypte, Noradin accepta et ordonna au chef de ses chevaliers, nommé Syracon, de se rendre en Egypte à la tête d'une armée. Syracon, déjà âgé, avait amassé de grandes richesses et son mérite l'avait élevé d'une condition servile au rang le plus haut.

 

Le soudan Dargan apprit que l'ennemi qu'il avait expulsé arrivait dans le pays avec des milliers de Turcs. N'osant compter sur ses forces, il envoya au roi de Jérusalem des députés pour le supplier de lui prêter secours contre ses ennemis. Il offrit de payer un tribut plus élevé que celui dont il était convenu avec le roi Baudouin, promettant en outre une soumission éternelle dont les conditions seraient déterminées par un traité d'alliance, et se déclarant disposé à livrer des otages. Avant que les députés égyptiens aient pu retourner dans leur pays, Savar et Syracon étaient entrés en Egypte. Dans une bataille, ils furent vaincus mais Dargan fut tué. Alors Savar entra au Caire en vainqueur et prit le pouvoir. Le souverain d'Egypte voit d'un œil indifférent tomber ou triompher ceux qui se disputent le pouvoir à condition qu'il y en ait toujours un qui se charge de gouverner.

 

Syracon s'empara alors de Bilbéis et annonça son intention de prendre possession du reste du royaume malgré le soudan et le calife. Savar craignit bientôt d'avoir aggravé sa condition en introduisant un tel hôte dans le pays. Il envoya des députés auprès du roi de Jérusalem et les chargea d'exécuter les conventions qui avaient été arrêtées entre Dargan et lui. Ces accords ayant été confirmés par un traité, le roi se mit en marche, la deuxième année de son règne, à la tête de ses troupes et descendit en Egypte. Avec Savar et ses Egyptiens, ils allèrent assiéger Syracon dans Bilbéis. Sans vivres, il se rendit à la condition de pouvoir sortir de la ville avec les siens pour retourner chez lui. Ces propositions ayant été acceptées, Syracon partit pour Damas.

 

Pendant ce temps Noradin était dans les environs de Tripoli. Enorgueilli de ses succès, il se laissa aller à des négligences. A cette époque, des nobles étaient arrivés d'Aquitaine dont le frère du comte d'Angoulême et Hugues de Lusignan l'ancien, surnommé le Brun. Après leur pèlerinage, ils allèrent vers Antioche. Apprenant que Noradin était arrêté dans la région de Tripoli, ils tombèrent dessus à l'improviste et détruisirent presque entièrement son armée. Noradin s'échappa de justesse. Chargés de richesses, les Chrétiens rentrèrent chez eux en vainqueurs. Noradin, voulant se venger, remit ses forces en état et alla assiéger Harenc, sur le territoire d'Antioche. Aussitôt Bohémond, prince d'Antioche, Raymond, comte de Tripoli, Calaman, gouverneur de Cilicie, et Toros, prince des Arméniens, se mirent en marche.

 

Alors Noradin et les chefs perses qui étaient avec lui, jugeant qu'il était plus sûr pour eux de lever le siège, se retirèrent. Les nôtres ne s'en contentèrent pas et se mirent à leur poursuite. Les Turcs, revenant sur eux, les surprirent dans un défilé marécageux et les enfoncèrent. Toros chercha son salut dans la fuite. Bohémond d'Antioche, Raymond de Tripoli, Calaman, Hugues de Lusignan, Josselin le troisième et beaucoup d'autres nobles furent capturés. Noradin reprit le siège du château et s'en empara en quelques jours. Cela arriva le 10 août 1165, alors que le roi était retenu en Egypte. C'est alors que le comte de Flandre, Thierry, beau-frère du Roi par sa femme, arriva avec celle-ci et quelques chevaliers. Le peuple s'en réjouit et espéra pouvoir, avec l'appui du comte, attendre le retour du roi et de son armée.

 

Noradin, voyant le royaume sans défenseurs, profita de l'occasion pour assiéger Panéade. Cette antique cité, établie au pied du Liban, marquait au nord les limites des possessions du peuple d'Israël, comme Bersabée les indiquait au midi. Elle est limitrophe, du côté de l'orient, de la plaine de Damas. La source du Jourdain est située tout près. Noradin mit le siège devant cette place qu'il trouva sans défenses. Le connétable Honfroi, son seigneur, avait suivi le roi en Egypte. L'évêque de la ville était également absent et la population était fort diminuée. Noradin fît miner les murailles et s'empara de la ville en quelques jours. Les habitants se rendirent à condition de pouvoir partir librement en emportant ce qui leur appartenait, cela eut lieu le 17 octobre 1167. Le connétable avait confié la garde de la ville à un chevalier nommé Gautier de Quesnet. Certains disent qu'il avait reçu de l'argent pour livrer la place.

 

Après ces événements, le roi, ayant expulsé Syracon d'Egypte et remis le Soudan Savar au pouvoir, rentra dans son royaume. Lorsqu'il apprit les malheurs survenus pendant son absence et lorsqu'il se vit appelé au secours par les gens d'Antioche, il prit avec lui le comte de Flandre et y alla à marche forcée. Il prit soin des intérêts du prince, plaça dans chaque ville des hommes habiles puis retourna chez lui sans renoncer toutefois à racheter le prince captif. Il y réussit dans le courant de l'été, moyennant un sacrifice d'argent considérable. De retour à Antioche, le prince se rendit auprès de l'empereur de Constantinople qui avait épousé sa sœur cadette Marie et qui le combla de présents.

 

On peut s'étonner que Noradin ait consenti si rapidement à rendre la liberté au prince d'Antioche. Il est possible qu'il ait eu peur que les habitants ne choisissent un homme plus habile pour les gouverner. A la même époque, Syracon alla assiéger une position chrétienne vers Sidon. C'était une caverne appelée la grotte de Tyr. Il corrompit les défenseurs et en prit possession. Les traîtres passèrent en territoire ennemi sauf leur chef qui fut pris par hasard et pendu à Sidon. Une autre caverne située au-delà du Jourdain sur le territoire d'Arabie et que les Templiers gardaient fut aussi livrée à Syracon. Le roi se mit aussitôt en marche pour voler à sa défense, mais trop tard. De colère, il fit pendre douze Templiers qui avaient livré la position. Ainsi dans le cours de cette année, la troisième du règne d'Amaury, les Chrétiens essuyèrent plusieurs échecs graves.

 

Le bruit se répandit que Syracon se préparait à descendre en Egypte. Il était allé trouver le calife de Baghdad et lui avait vanté les richesses de l'Egypte. Il lui avait représenté le peuple de ce pays comme inapte à la guerre. Il avait aussi dit que celui qui gouvernait ce royaume cherchait à rivaliser avec lui, ne craignant pas d'enseigner une loi différente et d'adopter des traditions contraires aux véritables doctrines. Par ces discours Syracon avait frappé l'esprit du calife qui écrivit à tous les princes qui lui obéissaient pour qu'ils marchent sous ses ordres. Voulant prévenir les entreprises des Turcs, le roi Amaury convoqua une assemblée à Naplouse. Là, il exposa les besoins du royaume et sollicita des secours. On décréta que tout le monde, sans exception, donnerait le dixième de ses propriétés mobilières pour subvenir aux besoins de l'Etat.

 

On disait que Syracon s'était mis en route, transportant de l'eau dans des outres, et qu'il traversait le désert. Le roi marcha à sa rencontre. Il s'avança jusqu'à en vain Cadesbarné, au milieu du désert, puis revint sur ses pas. Des hérauts allèrent de ville en ville convoquer toutes les forces disponibles qui se réunirent à Ascalon et les Chrétiens se mirent en route le 30 janvier. Ils traversèrent le désert situé entre Gaza et l'Egypte. A Laris, ils attendirent les retardataires puis l'armée se rendit à Bilbéis, l'ancienne Péluse. A l'arrivée du roi, le soudan Savar eut peur. Lorsqu'il apprit le motif de la marche des Chrétiens, il eut peine à le croire mais des patrouilles envoyées dans le désert lui annoncèrent, à leur retour, que les Turcs étaient à Attasi. Alors, plein d'admiration pour la bonne foi des Chrétiens, il les combla de louanges et mit à la disposition du roi toutes les richesses de l'Egypte.

 

Après avoir traversé Péluse et le Caire, les Chrétiens dressèrent leur camp au bord du fleuve, ayant à leur gauche la ville appelée Babylone et en arabe Macer. Babylone est une très ancienne cité et Le Caire fut fondée par Johar, chef des troupes de Mehezedinalla qui régnait alors en Afrique après qu'il eut conquis toute l'Egypte. On dit que cette Babylone est l'antique Memphis. Le peuple de Memphis aurait transféré sa résidence en deçà du fleuve et le nom de la ville aurait été changé à cette époque. La fondation du Caire remonte à l'an 358 depuis le règne de Mahomet. Trois ans après, Mehezedinalla y transporta le siège de son gouvernement.

 

Les Chrétiens jugèrent que le mieux était de marcher contre Syracon avant qu'il ait passé le fleuve mais arrivèrent trop tard. Des captifs racontèrent un fait ignoré jusqu'alors. Après que les Turcs eurent traversé la Syrie de Sobal, il s'éleva un tempête dans le désert. Ils perdirent dans ce désastre leurs chameaux et la plus grande partie de leurs vivres. Beaucoup d'entre eux périrent. L'armée chrétienne retourna dresser son camp au bord du fleuve. Le soudan, persuadé qu'il ne pouvait résister à l'ennemi sans l'assistance du roi, cherchait à le retenir en Egypte. Il décida d'établir une alliance perpétuelle entre le roi et le calife et de transformer le tribut un revenu fixe qui serait payé annuellement au roi sur les trésors du calife.

 

On décida qu'il serait alloué au roi une somme de quatre cent mille pièces d'or. La moitié fut payée sur-le-champ et on promit que le reste serait payé aux époques déterminées à condition que le roi s'engage à ne pas quitter l'Egypte avant que Syracon et son armée soient détruits ou expulsés. Ce traité fut accepté par les deux parties. Le roi chargea Hugues de Césarée de se rendre auprès du calife pour recevoir la confirmation du traité. Hugues et Geoffroi, chevalier du Temple, se rendirent au palais appelé Cascer dans la langue du pays, précédés d'une troupe d'appariteurs armés. On les conduisit à travers des passages étroits et obscurs et, à chaque porte, ils rencontraient des compagnies d'Ethiopiens armés.

 

Après avoir franchi les deux premiers corps de garde, ils furent introduits dans un lieu découvert. Il y avait pour se promener des galeries à colonnes de marbre, lambrissées en or et les pavés étaient de diverses matières. L'élégance des matériaux et des ouvrages retenait le regard. On voyait des bassins en marbre remplis d’eau claire, on entendait des oiseaux inconnus chez nous. De là, suivant le chef des eunuques, ils trouvèrent d'autres bâtiments plus élégants encore. Ils arrivèrent enfin dans le palais. La belle tenue des soldats proclamait la gloire du seigneur de ces lieux, de même que les objets qu'on voyait montraient sa richesse. Lorsqu'ils furent à l'intérieur, le soudan se prosterna trois fois devant son maître puis déposa le sabre qu'il portait suspendu au cou.

 

Aussitôt on tira des rideaux tissus d'or et ornés de pierres précieuses. Le calife apparut, assis sur un trône doré, magnifiquement vêtu et entouré de quelques eunuques. Le soudan baisa humblement les pieds du souverain, exposa les motifs de la venue des députés et finit par déclarer ce qu'on attendait du calife. Celui-ci répondit, l'air enjoué, qu'il était prêt à faire tout ce qui était prévu par le traité. Nos députés demandèrent alors que le calife confirme ces paroles par un geste. Les officiers parurent scandalisés. Après une longue délibération, le calife tendit sa main couverte d'un voile. Alors, à la grande surprise des Egyptiens qui s'étonnaient qu'on ose parler ainsi au prince, Hugues de Césarée dit au calife qu'il devait présenter la main nue. Enfin, comme s'il avait dérogé à sa dignité, le calife mit sa main dans celle de Hugues de Césarée et s'engagea à observer les conventions de bonne foi.

 

Ce calife était jeune, brun et grand. Il avait un grand nombre de femmes et se nommait Elhadech, fils d'Elfeis. Le prince d'Egypte est appelé par les siens de deux noms différents. On le nomme calife, ce qui veut dire successeur parce qu'il occupe la place de leur prophète. On l'appelle aussi mulene, ce qui signifie notre seigneur. Ce dernier nom remonte au temps du Pharaon, quand Joseph acheta leurs propriétés aux Egyptiens pressés par la famine. Il les mit sous l'autorité de Pharaon en demandant aux paysans de donner le cinquième de leur récolte au roi. Ainsi il acheta d’abord les propriétés et ensuite les personnes. C'est ce qui fait que les Egyptiens sont plus étroitement liés à leur seigneur que ne le sont les habitants des autres pays. Plus tard sous les Ptolémée et sous les Romains, cette coutume s'est maintenue et les Egyptiens ont donné ce titre à leur souverain.

 

C'est aussi une coutume ancienne qui veut que le prince vive dans l'oisiveté, ayant un gouverneur qui administre les affaires du royaume. Ce gouverneur est nommé Soudan. Mahomet le prophète, qui le premier entraîna les peuples de l'Orient aux superstitions qu'ils pratiquent encore, eut pour successeur un nommé Bebecre. Celui-ci eut pour successeur Homar fils de Chatab. Après lui vint Ohémen, et après celui-ci Hali, fils de Béthaleb. Chacun d'eux fut appelé calife, comme ceux qui les suivirent, parce que chacun succéda à son premier maître et fut son héritier. Hali, le cinquième à partir de Mahomet, et cousin germain de celui-ci, étant vaillant à la guerre plus que ceux qui l'avaient précédé, s'indigna d'être appelé successeur de Mahomet et de n'être pas considéré lui-même comme un prophète.

 

Il alla jusqu'à dire que l'ange Gabriel avait été envoyé du ciel vers lui, que c'était par erreur qu'il s'était adressé à Mahomet et que l'ange avait été réprimandé par dieu. Hali trouva une partie du peuple disposé à le croire et c'est ainsi que se forma dans la nation arabe un schisme qui n'a jamais pu être détruit depuis cette époque. Les uns soutiennent que Mahomet était le prophète, et ceux-là sont appelés en langue arabe les Sunni, les autres disent qu'Hali est le seul prophète et sont nommés les Ssii. Hali ayant été tué, ses adversaires reprirent le pouvoir et opprimèrent ceux qui professaient des opinions différentes. L'an 296 depuis le règne de Mahomet, on vit paraître un noble nommé Abdalla, descendant d'Hali.

 

Venant de Sélémie, en Orient, il passa en Afrique, s'empara de ce vaste pays et s'appela Mehedi, ce qui veut dire celui qui aplanit. Il fit construire une ville qu'il nomma Méhédie et dont il fit sa capitale. Ayant équipé une flotte, il s'empara de la Sicile et ravagea quelques régions d'Italie. Il fut le premier des descendants d'Hali qui ose se nommer calife. Il osa aussi prononcer publiquement des malédictions contre Mahomet et ses sectateurs, et établir des rites nouveaux. Son arrière-petit-fils Ebu-themin, surnommé El Mehedinalla, soumit l’Egypte grâce à Johar, le chef de ses troupes, qui fit construire Le Caire, nom qui signifie la victorieuse. Quittant Carée, située en Afrique, où avaient habité quatre de ses prédécesseurs, El Mehedinalla établit au Caire le siège de sa puissance. Depuis cette époque, le calife d'Orient a un rival en Egypte.

 

Chrétiens et Egyptiens prirent leurs dispositions pour poursuivre l'ennemi et l'expulser du royaume. Durant la nuit Syracon était venu dresser son camp sur la rive opposée du fleuve, vis-à-vis de notre armée. Le roi donna l'ordre de construire un pont de bateaux. On construisit dessus des tours en bois et on dressa des machines de guerre. Au bout de quelques jours ce travail atteignit le milieu du fleuve. Mais la crainte de l'ennemi empêcha de le terminer et il ne se passa rien pendant plus d'un mois, les nôtres ne pouvant traverser le fleuve et les ennemis n'osant abandonner leur position. Dans cette situation des deux armées, Syracon détacha une partie de ses troupes pour s'emparer d'une île voisine pleine de provisions afin que les nôtres ne puissent y faire une descente.

 

Quand le roi le sut, il envoya vers cette île Milon de Planci et Chemel, fils du soudan. Ils y trouvèrent les Turcs exerçant leur fureur contre les habitants. Le combat s'engagea et les nôtres l'emportèrent. Ils forcèrent les Turcs à se jeter dans le fleuve. Ceux-ci perdirent cinq cents chevaliers. Lorsqu'on apprit cela à Syracon, il commença à être moins confiant. Dans le même temps Honfroi de Toron et Philippe de Naplouse rejoignirent le camp. Ils furent accueillis avec joie car ils étaient vaillants et expérimentés. Les chefs décidèrent de profiter de la nuit pour conduire la flotte, à l'insu des ennemis, dans une île située au dessous du camp et d’y transporter toute l'armée afin de pouvoir lui faire traverser le fleuve sans que les ennemis le sachent et de les surprendre au milieu des ténèbres.

 

On s'occupa aussitôt de l'exécution de ce projet, la flotte descendit vers le lieu désigné et les ennemis ne virent rien. L'armée suivit en silence et les navires la transportèrent dans l'île dont on prit possession. Les Chrétiens voulurent alors s'emparer de la même manière de l'autre rive du fleuve mais il survint un coup de vent qui les en empêcha. En quittant leur première position, ils avaient eu soin d'y laisser des hommes pour défendre le pont à moitié construit. Ils avaient donné le commandement de ce poste à Hugues d'Ibelin. L'ile en question, l'île de Maheleth, est formée par les eaux du Nil. Le fleuve se sépare là en plusieurs branches qui ne se réunissent plus jusqu'à

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