Baudouin III et l'échec de la deuxième croisade

XVI

(1144-1148)

 

Baudouin III et l'échec de la deuxième croisade

 

Foulques eut pour successeur son fils Baudouin III âgé de treize ans. Il ressemblait à sa mère. Adulte, ce fut un bel homme, grand et élégant, aux cheveux clairs. Il avait l'intelligence prompte et parlait avec facilité. Il était affable envers tout le monde et ne cherchait pas à s'enrichir aux dépens de ses sujets. Même adolescent, il avait du respect pour l'Eglise. Il avait en outre une très bonne mémoire et était instruit. Dès qu'il avait un moment de loisir, il l'employait à la lecture. Il aimait entendre raconter les histoires des anciens rois et se plaisait à s'entretenir avec les gens savants. Il saluait par leur nom même les gens les plus obscurs et était d'un abord facile. Ces manières lui avaient concilié la bienveillance de tous.

 

Dans les situations les plus difficiles, il eut toujours la fermeté d'un roi et ne perdit jamais son assurance. Il avait une connaissance approfondie du droit coutumier. Les princes les plus âgés recherchaient ses lumières et admiraient son érudition. Il avait le don de s'adapter aux personnes qu'il voyait mais abusait parfois de la liberté de la parole. Tout ce qui fournissait matière à observation ou à reproche, il le disait, devant tout le monde. Toutefois, comme ce n'était pas pour nuire, on l'acceptait, d'autant plus qu'à son tour il supportait les sarcasmes que l'on pouvait lancer contre lui. Il aimait jouer aux dés et aux osselets, et s'y livrait plus qu'il ne convenait. Il était aussi attiré par les femmes dans sa jeunesse. Mais, dès qu'il fut marié, il vécut sagement avec son épouse. Il était d'une extrême sobriété.

 

Son père était mort le 10 novembre 1142. Baudouin III fut couronné, en même temps que sa mère, par Guillaume, patriarche de Jérusalem, le jour de Noël, dans l'église du Sépulcre. Le pape était alors Eugène III. L'église d'Antioche était sous l'autorité d'Aimery, Guillaume dirigeait celle de Jérusalem, et l'archevêché de Tyr était occupé par Foucher. La mère du roi était d'une grande sagesse et s'entendait au soin des affaires. Tant que son fils fut trop jeune, elle gouverna avec habileté et justice et le royaume fut maintenu en parfaite prospérité. Certains, voyant que la sagesse de la reine était un obstacle à leurs ambitions, poussèrent le jeune homme à se débarrasser de cette tutelle. Cette intrigue manqua entraîner la ruine du royaume.

 

Entre la mort du roi Foulques et le couronnement de son fils, Sanguin, seigneur de Mossoul, métropole de l'ancien pays d'Assur, alla assiéger Edesse. Il y était encouragé par les inimitiés qui s'étaient élevées entre Raymond, prince d'Antioche, et Josselin, comte d'Edesse. La ville était située au-delà de l'Euphrate, à une journée de marche du fleuve. Le comte, contrairement à ses prédécesseurs, n'y séjournait pas et s'était établi à Turbessel où il se livrait à une vie de délices. Edesse était aux mains des Chaldéens et des Arméniens qui n'avaient aucune habitude de la guerre et ne pratiquaient que le commerce. Les Latins n'y allaient que rarement. La garde de la ville était confiée à des mercenaires qui attendaient parfois plus d'un an leur solde.

 

Les deux Baudouin et Josselin l'ancien, lorsqu'ils avaient obtenu le gouvernement de ce comté, habitaient à Edesse. Ainsi la ville était en sûreté. Les querelles qui s'étaient élevées entre le prince d'Antioche et le comte d'Edesse étaient connues. Aucun ne s'occupait des malheurs qui accablaient l'autre et souvent même ils paraissaient s'en réjouir. Sanguin recruta des cavaliers dans tout l'Orient, convoqua les habitants de toutes les villes voisines et alla investir Edesse. Le manque de vivres augmentait la détresse des habitants. La ville était entourée de fortes murailles et une citadelle pouvait servir de refuge aux citoyens. Mais cela n'est d'aucune utilité si on ne trouve parmi les assiégés aucune intention de se défendre.

 

Sanguin, trouvant la ville sans défenseurs, pensa s'en emparer avec facilité. On attaqua les murailles avec les béliers et les catapultes et on commença à faire pleuvoir dans la ville des grêles de flèches. De toutes parts les chrétiens, apprenant cela, coururent aux armes. Le comte d'Edesse convoqua ses chevaliers, se souvenant bien tard de cette belle ville. Il sollicita ses amis et chargea des messagers d'aller demander l'aide du prince d'Antioche. Le roi de Jérusalem reçut aussi des courriers qui l'informèrent de ce malheur. La reine, qui gouvernait alors le royaume, chargea Manassé, cousin et connétable du roi, Philippe de Naplouse et Elinand de Tibériade d'aller secourir les assiégés. Le prince d'Antioche trouva des prétextes pour ne pas fournir les secours demandés.

 

Sanguin fit creuser des souterrains sous la muraille puis les fit remplir de bois auquel on mit le feu. Lorsqu'il fut brûlé, cela entraîna un grand pan de muraille. Aussitôt, les ennemis se précipitèrent dans la ville et tuèrent tous les habitants qu'ils purent atteindre. Beaucoup se retirèrent dans la citadelle. La foule se précipitait vers la porte avec une telle impétuosité que beaucoup de personnes furent étouffées. Hugues, archevêque de la ville, fut l'une d'elles. Sa fortune aurait pu être utile à la ville mais il préféra se coucher sur ses trésors plutôt que de secourir le peuplé en détresse. Ainsi cette ville, chrétienne depuis si longtemps, tomba.

 

La première année du règne de Baudouin III, les Turcs s'emparèrent d'un château chrétien nommé le val de Moïse situé dans la Syrie de Sobal, au-delà de l'Euphrate. Le roi de Jérusalem convoqua ses chevaliers et, quoique bien jeune encore, se mit en route, traversa la vallée de la Mer Morte et se dirigea vers les montagnes de la seconde Arabie, ou Arabie Pétrëe, sur le territoire du pays de Moab. De là les Chrétiens entrèrent en Syrie de Sobal, qui est la troisième Arabie qu'aujourd'hui l'on appelle Terre de Mont-Réal, et ,après l'avoir traversée, ils arrivèrent à destination. Les gens du pays s'étaient retirés dans la citadelle. Après avoir pendant quelques jours lancé en vain des grêles de pierres et de flèches, les Chrétiens changèrent de tactique. La contrée était plantée d'oliviers. C'était la seule ressource des habitants. Les Chrétiens y mirent le feu. Dès que les indigènes virent brûler leurs arbres, ils firent demander pour les Turcs qu'ils avaient introduits dans la citadelle le droit d'en sortir librement et pour eux-mêmes le pardon de leur faute. Ces conditions acceptées, ils remirent la place entre les mains du roi.

 

Sanguin, enivré de son succès à Edesse, alla assiéger Calogenbar, au bord de l'Euphrate. Le seigneur qui commandait la place prit contact avec les écuyers de Sanguin et, une nuit que celui-ci, gorgé de vin, était couché dans sa tente, il fut assassiné par ses propres domestiques qui se retirèrent ensuite dans la ville. L'armée turque, privée de son maître, prit la fuite. Sanguin eut pour successeurs ses deux fils. L'un s'établit à Mossoul. Le plus jeune, Noradin, régna à Alep.

 

La deuxième année du règne de Baudouin, un satrape turc ayant encouru la colère de Mejereddin, roi de Damas, et privé de la protection du régent Meheneddin, ou Ainard, qui avait une autorité plus grande que celle du roi lui-même, arriva à Jérusalem et s'engagea à remettre aux Chrétiens la ville de Bostrum, métropole de la première Arabie, dont il était gouverneur. Il était Arménien d'origine et se nommait Tantais. Le roi lui accorda une récompense et organisa une expédition vers Bostrum. Il se rendit d'abord à Tibériade. Ainard avait renouvelé avec le roi le traité d'alliance par lequel il s'était lié auparavant avec le père de celui-ci. Il fallait donc le prévenir et lui donner le temps nécessaire pour convoquer son armée afin que le roi ne soit pas considéré comme malhonnête en entrant sur son territoire en ennemi.

 

On envoya des députés au régent de Damas. Celui-ci prit à dessein du temps pour répondre et en profita pour faire venir des secours. Ainard proposa au roi de le rembourser des frais engagés s'il renonçait. Le roi répondit qu'il ne violait pas le traité mais qu'il voulait seulement rétablir Tantais dans sa ville. Ainard aimait notre peuple. Il avait marié ses trois filles, l'une au roi de Damas, l'autre à Noradin et la troisième à un chevalier nommé Manguarth. Son titre de beau-père du roi de Damas et son habileté avaient fait passer dans ses mains le gouvernement de ce pays tandis que le roi, paresseux et ivrogne, passait sa vie dans la débauche. Ainard faisait les plus grands efforts pour gagner la bienveillance des Chrétiens. Etait-il sincère ou ne faisait-il qu'obéir à la nécessité ?

 

Son gendre Noradin était pour lui un sujet d'inquiétude, comme l'avait été Sanguin. Il redoutait qu'il ne chasse du trône le roi de Damas, son autre gendre. C'était ce qui lui rendait nécessaire la bienveillance des Chrétiens. Ce qu'il craignait se réalisa après sa mort. Noradin s'empara de Damas et expulsa celui qui occupait le trône. Ainard faisait donc tous ses efforts pour déterminer le roi de Jérusalem à se retirer. Il se serait montré encore moins hostile sans les étrangers qu'il avait rassemblés. Côté chrétien, le peuple accusait de traîtrise quiconque cherchait à le détourner de son entreprise. L'avis du peuple prévalut contre toute sagesse et l'armée se mit en route. Elle arriva dans la plaine de Médan où les Arabes se réunissent tous les ans pour une foire. C'est là que les nôtres commencèrent à rencontrer des ennemis en si grand nombre que ceux qui avaient réclamé que l'on continue jusqu'au bout auraient bien voulu rebrousser chemin.

 

Le roi ordonna de former le camp et les chrétiens passèrent la nuit sans dormir. Pendant ce temps le nombre des ennemis augmentait. Au matin, on décida d'avancer car il était impossible de reculer. Les Chrétiens s'ouvrirent le passage mais, avec leurs cuirasses, leurs casques et leurs boucliers, ils ne pouvaient marcher que lentement. Les chevaliers auraient pu se tirer d'affaire mais ils devaient rester protéger les fantassins. Pendant ce temps, les ennemis ne cessaient de harceler nos hommes. Pour comble de malheur, ceux-ci étaient travaillés d'une soif dévorante à cause de la chaleur. La région était aride. En hiver, les habitants recueillent les eaux pluviales. Cette année, des sauterelles avaient rendu ces réserves inutilisables. On appelle ce pays la Trachonite. Les trachons sont des souterrains, nombreux dans la région, dans lesquels les gens habitent.

 

Les Chrétiens arrivèrent vers le soir en un lieu autrefois nommé Adrate et maintenant appelé la ville de Bernard d'Etampes. C'est une des villes suffragantes de Bostrum. Les habitants s'unirent aux ennemis et les nôtres furent exposés à de nouveaux dangers. Ayant vu des citernes ouvertes, ils y jetaient des seaux mais des hommes cachés dans les souterrains coupaient les cordes. Pendant quatre jours, ils n'eurent pas un moment de repos. Les ennemis recevaient des renforts et les nôtres, au contraire, voyaient diminuer leurs forces. Les flèches tombaient sans interruption sur notre armée. Enfin, le quatrième jour, les Chrétiens virent Bostrum au loin. Ils éprouvèrent encore mille difficultés à chasser les ennemis d'une position où un peu d'eau coulait entre des rochers et dressèrent leur camp près de ces sources.

 

Dans la nuit, un homme sortit de la ville, traversa le camp ennemi et annonça au roi qu'elle avait été livrée aux ennemis par la femme du gouverneur turc. Consternés, les princes jugèrent qu'il fallait à tout prix rentrer dans le royaume. Les principaux seigneurs conseillèrent secrètement au roi de chercher à se sauver tout seul. Il refusa. Au jour, Noradin, que son beau-père avait appelé à son secours, sortit de Bostrum et se réunit aux ennemis. Ceux-ci, dès qu'ils virent le mouvement de retraite de nos troupes, voulurent s'y opposer. Les Chrétiens s'ouvrirent un passage de vive force, non sans sans perdre beaucoup de monde. On avait ordonné d'emporter les morts, les faibles et les blessés. Ceux-ci devaient tenir leurs épées nues pour avoir l'air d'hommes valides. Aussi les ennemis s'étonnaient-ils qu'à la suite de ces grêles de flèches, après des attaques si fréquentes et avec le manque d'eau et la chaleur, on ne trouve sur la route aucun chrétien mort ou mourant. Ce peuple capable de supporter de telles épreuves leur semblait un peuple de fer.

 

Voyant qu'ils n'arrivaient à rien, les ennemis tentèrent autre chose. La région était couverte de buissons, de chardons secs, de chaume de l'année précédente et de grains mûrs. Ils y mirent le feu. Les flammes et la fumée qui entouraient les Chrétiens aggravèrent leur position. Le peuple se retourna vers Robert, archevêque de Nazareth, qui portait la croix et lui demanda de prier pour éloigner tous ces maux. Les Chrétiens étaient noirs comme des forgerons et la chaleur aggravait la soif. En entendant les lamentations du peuple, l'évêque, élevant la croix contre les flammes qui se dirigeaient de son côté, invoqua le secours divin. Le vent changea alors de direction. Les flammes et la fumée furent poussées contre les ennemis. Les Turcs laissèrent alors un peu de repos aux Chrétiens et leur donnèrent moins le temps de respirer.

 

Les grands poussèrent le roi à envoyer un député à Ainard pour lui demander la paix à n'importe quelle condition pourvu que l'armée puisse rentrer dans le royaume. On désigna pour cela un homme peu sûr mais qui parlait la langue des ennemis. Il fut tué par ceux-ci avant d'avoir pu atteindre leur camp. Quatre princes Arabes, fils du satrape Merel, étaient venus à la tête de leurs troupes se joindre aux Turcs. Ils suivaient l'armée chrétienne par le flanc en la harcelant. Les nôtres n'osaient s'élancer sur eux pour ne pas rompre les rangs et ne pas être considérés comme déserteurs. Un homme de la maison du gouverneur turc, malgré les ordres, lança son cheval, tua un des quatre puis rentra sain et sauf dans les rangs chrétiens. Les Turcs se rassemblèrent autour de l'Arabe en poussant des cris. Les nôtres, remplis de joie, demandaient quel était l'homme qui avait bravé un si grand péril. Lorsqu'ils apprirent que c'était un étranger qui ne connaissait pas leur langue, ils se montrèrent indulgents et approuvèrent son action.

 

La colonne ennemie qui marchait de ce côté se dispersa et notre armée put se déployer plus librement. Après quelques jours, les Chrétiens arrivèrent à la vallée de Roob. Comme ce passage pouvait être dangereux, les princes voulurent de l'éviter. Ainard avait envoyé au roi des messagers pour lui annoncer qu'il lui ferait préparer un grand dîner dans la vallée car il savait que l'armée chrétienne manquait de vivres. On ne sait si cette offre était sincère ou si c'était une ruse. Quoi qu'il en soit, les princes firent prendre un chemin plus élevé qui offrait moins de dangers. Mais il n'y avait personne pour guider l'armée. Tout à coup, on vit un chevalier inconnu à la tête des troupes. Il était monté sur un cheval blanc et portait une bannière rouge. Il trouvait les raccourcis, s'arrêtait près de sources ignorées et indiquait les meilleures positions pour dresser le camp.

 

L'armée avait eu de |a peine à arriver en cinq jours à la vallée de Roob mais, dès qu'elle s'avança sous la conduite de son nouveau guide, elle arriva en trois jours auprès de Gadara. Cette ville est située dans la Décapole. Le nom de cette province indique quelle contient dix villes. Gadara est aux confins du territoire ennemi et du pays chrétien. Tandis que nos premières unités y arrivaient, les Turcs recommencèrent à faire rage contre ceux qui étaient en arrière mais, voyant que les nôtres se trouvaient déjà sur leur territoire, ils repartirent. Les chrétiens prirrent enfin quelque repos et, le lendemain, arrivèrent à Tibériade. Personne ne sut qui était le chevalier qui avait servi de guide à l'armée. Dès que l'on arrivait au camp, il disparaissait et le lendemain il se montrait de nouveau.

 

Lorsque le roi fut rentré dans son royaume, le peuple manifesta sa joie. Par la suite, le gouverneur turc fut rappelé par Ainard qui lui fit porter des paroles de paix. Mais ces paroles étaient trompeuses. On lui arracha les yeux. A la même époque, il se passa aussi dans les environs d'Edesse de déplorables événements. Après la mort de Sanguin, son fils Noradin se rendit à Mossoul pour défendre ses droits de succession. Les habitants d'Edesse, voyant qu'il n'avait laissé dans leur ville que peu d'hommes, envoyèrent des messagers au comte Josselin pour lui annoncer que la ville était presque abandonnée et le supplier de venir en toute hâte, lui promettant de lui livrer leur ville sans difficulté. Le comte prit avec lui Baudouin des Mares, rassembla tous les chevaliers du pays, se présenta sous les murs d'Edesse dans la nuit. Tandis que les gardes étaient endormis, les habitants l'introduisirent dans la ville dont il prit possession mais il ne put s'emparer des forts.

 

Noradin, ayant appris la trahison des habitants d'Edesse, réunit ses forces, arriva sous les murs de la ville et l'investit. Les nôtres ne pouvaient plus sortir et ceux qui tenaient les forts les harcelaient sans relâche. Il leur parut préférable de s'ouvrir un passage de vive force plutôt que de soutenir un siège. Les habitants, voyant que l'armée renonçait à résister, résolurent de sortir avec elle. On ouvrit donc les portes et tous se précipitèrent pour sortir. Les Chrétiens s'ouvrirent un passage, non sans perdre beaucoup de monde, et atteignirent la plaine. La plupart des habitants furent massacrés. Seuls s'échappèrent les hommes les plus forts ou ceux qui avaient des chevaux. Les Chrétiens se dirigèrent vers l'Euphrate. Tout le long de la route, l'armée combattit. Enfin le comte, ne pouvait plus soutenir une lutte trop inégale, traversa l'Euphrate et se réfugia à Samosate. Les autres abandonnèrent les bagages et ne s'occupèrent que de sauver leur vie.

 

Guillaume, patriarche de Jérusalem, mourut le 25 septembre, dans la quinzième année de son pontificat. Le 25 janvier suivant, on lui donna pour successeur Foucher, archevêque de Tyr. Le jour de l'Epiphanie, la foudre tomba sur l'église du sépulcre, présage qui remplit toute la ville de terreur. On vit aussi une comète et quelques autres apparitions inquiétantes. L'église de Tyr étant vacante, le roi et sa mère s'y rendirent avec le patriarche afin de pourvoir au remplacement de l'archevêque. Comme de coutume, les électeurs se divisèrent en deux partis. Les uns voulaient qu'on nomme le chancelier Raoul, un anglais lettré et bien vu par le roi. L'autre parti avait pour chef l'archidiacre Jean Pisan qui fut plus tard cardinal. Le chancelier réussit à s'emparer de force de l'église. Il l'occupa pendant deux ans jusqu'à ce que le pape Eugène déclare nulle son élection. Par la suite ce Raoul, protégé par le pape Adrien, son compatriote, devint évêque de Bethléem. Quant au siège métropolitain, Raoul y fut remplacé, avec l'approbation générale, par Pierre, prieur de l'Eglise du sépulcre, né à Barcelone.

 

Après la prise d'Edesse par les Turcs, les bruits les plus sinistres se répandirent. On disait que les Turcs parcouraient librement tout l'Orient, ravageant les territoires chrétiens. Le pape Eugène envoya des religieux dans tout l'Occident raconter aux gens les maux qui accablaient leurs frères d'Orient et les pousser à la vengeance. Parmi eux, il y avait Bernard, abbé de Clairvaux, infatigable malgré son âge. Ces paroles furent entendues. Tous promirent de partir pour Jérusalem et firent leurs préparatifs. Conrad, empereur des Romains, Louis, roi de France, et beaucoup d'autres princes se mirent en route en mai pour entreprendre le pèlerinage. Après avoir traversé la Bavière et passé le Danube à Ratisbonne, ils descendirent en Autriche et entrèrent en Hongrie où le roi du pays les traita avec les plus grands honneurs. Ayant parcouru ce royaume ainsi que les deux Pannonies, ils traversèrent le pays des Bulgares, entrèrent en Thrace, traversèrent Philippopolis et Andrinople, et arrivèrent à Constantinople.

 

L'empereur Manuel eut avec eux plusieurs entretiens. Ils s'arrêtèrent chez lui le temps de reposer les armées puis passèrent l'Hellespont. Entrés en Bithynie, ils dressèrent leur camp près de Chalcédoine, la ville où s'est tenu le quatrième concile contre le moine Eutychès qui soutenait qu'il n'y avait qu'une seule nature en Jésus-Christ. Le soudan d'Iconium, instruit de la marche des princes, avait demandé des secours dans les contrées les plus reculées de l'Orient. On disait que les troupes qui s'approchaient étaient innombrables. La rumeur exagérait mais il y avait dans la seule armée de l'empereur soixante dix mille hommes cuirassés, plus les piétons, les enfants, les femmes et les cavaliers armés à la légère. L'armée du roi de France était aussi nombreuse.

 

L'armée traversa la Bithynie, passant tout près de Nicomédie et laissant sur sa droite la ville de Nicée où s'était réuni, du temps de l'empereur Constantin, un concile pour combattre Arius. Elle entra en Lycaonie qui a pour métropole la ville d'Iconium. Le Soudan de ce pays attendait à la tête de ses forces. Les deux Arménies, la Cappadoce, l'Isaurie, la Cilicie, la Médie et le pays des Parthes s'étaient soulevés, les peuples étaient accourus, formant une masse innombrable de combattants et le Soudan pensait résister à forces égales à l'armée dont on lui annonçait l'approche. L'empereur de Constantinople avait donné à Conrad des guides peu sûrs. Dès que l'armée fut en territoire ennemi, ils invitèrent les chefs à prendre des vivres pour quelques jours de marche à travers des lieux déserts, promettant d'arriver près d'Iconium où on trouverait des approvisionnements.

 

Mais les Grecs, sur ordre de leur maître ou achetés par l'ennemi, conduisirent l'armée dans des lieux dangereux. Les jours passaient et l'armée n'arrivait nulle part. L'empereur convoqua les guides qui affirmèrent qu'on serait en trois jours à Iconium. L'empereur se laissa persuader. La nuit suivante on dressa le camp et, dans la nuit, les Grecs prirent la fuite. Au jour, les princes découvrirent leur perfidie. Les traîtres allèrent auprès du roi de France qui n'était pas très éloigné et dirent que l'empereur des Romains avait pris Iconium. L'empereur, sans guides, convoqua les princes pour délibérer. Les uns voulaient rebrousser chemin, d'autres voulaient continuer. Tandis qu'ils hésitaient, on apprit que les ennemis se trouvaient dans le voisinage. Les guides les avaient conduits dans les déserts de Cappadoce. On disait que c'était sur l'ordre de l'empereur des Grecs, jaloux des succès de nos armées, car les Grecs ont toujours redouté la puissance des Occidentaux et surtout de l'empire Teutonique qu'ils regardent comme un rival. Ils n'acceptent pas que le roi des Teutons s'appelle empereur des Romains. Leur empereur est pour eux l'unique empereur des Romains.

 

Les Turcs attaquèrent. Montés sur des chevaux rapides, armés à la légère, ils voltigeaient autour du camp en criant. Lourdement armés, montés sur des chevaux exténués, les soldats de l'armée impériale ne voulaient pas s'éloigner de leur camp. Les Turcs lançaient de loin une grêle de flèches qui blessaient les chevaux et les cavaliers. Cette armée qui naguère semblait invincible fut bientôt entièrement détruite. De cette masse, un dixième tout au plus échappa à la catastrophe. Tous les autres périrent. Quelques-uns furent capturés. L'empereur s'échappa avec quelques princes et ramena ce qui restait de son expédition dans les environs de Nicée, non sans difficultés. Les ennemis rentrèrent dans leurs forts, attendant impatiemment l'arrivée du roi de France. Comme ils avaient détruit l'armée de l'empereur des Romains, ils espéraient qu'il leur serait facile d'obtenir le même succès sur des troupes moins nombreuses. Le soudan d'Iconium n'assista pas en personne à ces événements. La victoire fut remportée en novembre 1146 par un satrape nommé Parame, chef des troupes du soudan.

 

Le roi de France resta peu de temps à Constantinople où il eut des entretiens secrets avec l'empereur. De là il traversa l'Hellespont et débarqua à Bithynie. Ayant tourné le golfe de Nicomédie, il alla dresser son camp près de Nicée et chercha à avoir des nouvelles de l'empereur des Romains. Il apprit bientôt que ce souverain avait perdu son armée. Peu de temps après, Frédéric, duc de Souabe qui, depuis, a succédé à son oncle Conrad et gouverne l'empire romain, arriva auprès du roi de France et lui confirma cette information. Le duc Frédéric était chargé d'inviter le roi à une conférence avec l'empereur afin qu'ils décident ensemble la conduite à tenir. Les deux souverains eurent plusieurs entretiens et résolurent de se remettre en marche en réunissant leurs forces. Cependant beaucoup d'hommes, surtout des Teutons, ayant perdu leurs provisions et dépensé tout ce qu'ils possédaient, effrayés des difficultés de l'entreprise, retournèrent à Constantinople.

Les souverains arrivèrent à Smyrne et de là à Ephèse. Là, l'empereur Conrad s'embarqua pour retourner à Constantinople après avoir fait partir par voie de terre ce qui restait de son armée. Il resta à Constantinople jusqu'au printemps suivant. Sa femme était la sœur de celle de l'empereur grec. Elles étaient les filles de Bérenger l'ancien, comte de Sultzbach. Aussi l'empereur Manuel témoigna-t-il à Conrad la plus grande bienveillance. Le roi de France hâta sa marche vers l'Orient. Il arriva au bout de quelques jours au bord du Méandre où il fit dresser son camp. Les Français découvrirent les Turcs qui occupaient la rive droite avec des forces considérables, défendant les abords du fleuve. Bientôt les Français, ayant trouvé les gués, traversèrent le fleuve en dépit des ennemis, en tuèrent un grand nombre, firent beaucoup de prisonniers, et mirent le reste en fuite. Ils s'emparèrent de leurs bagages et se rendirent maîtres de la rive opposée.

 

Joyeux et riches de butin, ils arrivèrent ensuite à Laodicée, firent des provisions et poursuivirent leur marche. L'armée se trouva alors devant une montagne escarpée. On désignait chaque jour quelques hommes pour marcher en avant de l'armée, surveiller ses arrières et veiller sur ceux qui ne combattaient pas. Le sort avait placé ce jour-là à l'avant-garde un homme né en Aquitaine nommé Geoffroi de Rancun. Arrivé au sommet de la montagne avec les premières troupes, il décida de continuer, malgré les ordres. Ceux qui étaient derrière, croyant qu'on dresserait le camp au sommet et voyant qu'il ne restait pas beaucoup de chemin, avançaient lentement, si bien que l'armée se trouva coupée en deux. Les ennemis virent là une bonne occasion. Ils occupèrent le sommet de la montagne, se précipitèrent sur ceux qui gravissaient la pente et rompirent leurs rangs avant même que les hommes aient le temps de prendre les armes.

 

Les Chrétiens avaient contre eux la difficulté du terrain, leurs chevaux étaient fatigués et les bagages les embarrassaient. L'armée chrétienne fut presque anéantie, beaucoup d'hommes ayant été tués et un plus grand nombre encore ayant été pris. Le roi échappa de justesse au massacre et rejoignit le reste de son armée dans le camp qu'elle avait dressé un peu plus loin. Ceux qui s'étaient portés en avant avaient établi leur camp sur un emplacement commode, sans rencontrer aucun obstacle, après avoir franchi facilement les défilés de la montagne. Ils ignoraient complètement le désastre. Lorsqu'ils l'apprirent, ce fut la consternation. C'était en janvier 1148. Dès lors, on commença à manquer de vivres dans le camp chrétien. Les Français erraient çà et là sans guide. Après mille difficultés, ils parvinrent en Pamphilie et arrivèrent à Attalie.

 

Cette ville côtière, sujette de l'empereur de Constantinople, est entourée de campagnes fertiles mais les ennemis ne permettent pas à ses habitants de les cultiver. Cependant les étrangers y sont accueillis avec bienveillance. Les grains sont apportés par mer et les voyageurs peuvent se procurer tout ce qu'il faut. Comme la ville est entourée d'ennemis contre lesquels il est impossible de se défendre, elle est devenue leur tributaire et fait même du commerce avec eux. Lorsque le roi de France arriva avec les siens, cet afflux inattendu d'étrangers entraîna une pénurie de vivres et les débris de l'armée éprouvèrent une véritable famine. Le roi s'embarqua avec ses princes, laissant à Attalie la foule des fantassins. Il débarqua à l'embouchure de l'Oronte, au port de Saint-Siméon.

 

Dès que le prince Raymond fut informé de son arrivée, il alla à sa rencontre et le ramena à Antioche. Depuis longtemps, il voulait profiter de son aide pour agrandir sa principauté. Il lui avait envoyé des présents avant son départ et se fiait à l'intervention de la reine qui accompagnait son époux dans son pèlerinage. C'était sa nièce car fille aîné de Guillaume, comte de Poitou, son frère. Le prince se montra donc plein d'égards pour son hôte. Son désir le plus vif était de se rendre maître d'Alep et de Césarée. L'arrivée du roi répandit la terreur chez nos ennemis. Le prince lui exposa ses projets mais le roi voulait se rendre à Jérusalem. Le prince, déçu, changea alors de manière et commença à s'armer contre lui. Il voulut aussi enlever la reine, femme légère qui accepta. Le roi, ayant découvert le complot, quitta secrètement Antioche.

 

L'empereur Conrad, après avoir passé l'hiver à Constantinople, s'embarqua sur la flotte que l'empereur grec mit à sa disposition et débarqua à Accon d'où il se rendit à Jérusalem. Le roi Baudouin et le patriarche Foucher l'accueillirent. A la même époque, on vit aussi débarquer à Accon le comte de Toulouse Alphonse, fils du comte Raymond l'ancien. Mais il mourut empoisonné à Césarée sans qu'on ait jamais pu connaître l'auteur de ce crime. On apprit à Jérusalem que le roi de France se dirigeait vers Tripoli. On lui envoya le patriarche pour l'attirer dans le royaume car on craignait que le prince d'Antioche ne se réconcilie avec lui ou que le comte de Tripoli, son parent, ne le retarde.

 

Le territoire des Latins en Orient était alors divisé en quatre principautés. La première, au sud, était le royaume de Jérusalem. La deuxième, plus au nord, était le comté de Tripoli. La troisième était la principauté d'Antioche et la quatrième était le comté d'Edesse. En voyant arriver les rois d'Occident, les princes de ces contrées avaient espéré reculer leurs frontières avec leur aide. Chacun s'empressait de leur envoyer des messagers et des présents. Le roi de France partit sans retard pour Jérusalem où il fut reçu avec les honneurs qui lui étaient dus. On annonça ensuite la tenue d'une assemblée à Accon pour discuter des moyens de travailler à l'agrandissement du royaume.

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