Baudouin IV et Guy de Lusignan

XXII

(1179 – 1183)

 

Baudouin IV et Guy de Lusignan

 

A la même époque, Bohémond d'Antioche et Raymond de Tripoli entrèrent dans le royaume et le roi qui eut peur qu'ils ne veuillent le détrôner. De jour en jour la lèpre se développait en lui. Sa sœur, veuve du marquis de Montferrat, attendait le duc de Bourgogne. Le roi se hâta de la marier, tout-à-fait à l'improviste, à un jeune noble du pays de Poitiers, Guy de Lusignan, et cela fut célébré, contre tout usage, à Pâques. Les deux seigneurs, voyant qu'ils inquiétaient le roi, repartirent sitôt leurs prières terminées. Alors qu'ils passaient à Tibériade, Saladin, ignorant leur présence, y entra à l'improviste. Mais il ne fit aucun mal et se retira vers Panéade, attendant, comme on l'apprit plus tard, l'arrivée d'une flotte qu'il avait fait équiper. Le roi lui envoya des ambassadeurs chargés de négocier une trêve avec lui. Saladin accepta d'autant plus que le manque de pluie avait amené depuis cinq ans la disette dans le pays de Damas.

 

Pendant l'été, Saladin conduisit sa cavalerie dans les environs de Tripoli. Le comte s'était retiré à Archis et attendait une occasion pour combattre. Les Templiers se tenaient dans leurs places, n'osant se mesurer aux Turcs. Les Hospitaliers s'étaient également enfermés dans leur château nommé Krac. L'ennemi se trouvait placé entre les Templiers et les Hospitaliers et les troupes du comte de Tripoli, si bien qu'ils ne pouvaient se prêter aucun secours, ni même communiquer. Pendant ce temps Saladin incendiait les récoltes, faisait du butin et exerçait de tous côtés ses ravages. Au début de juin, sa flotte se présenta dans les parages de Béryte mais lorsque ses chefs apprirent qu'il avait conclu un traité avec le roi, ils s'abstinrent de violer la paix.

 

Ayant appris que leur maître se trouvait vers Tripoli, ils s'y rendirent, occupèrent l'Ile d'Arados et établirent leurs galères dans son port. Aradius, petit-fils de Noé, y bâtit une ville à laquelle il donna son nom. A l'est de cette île se trouve la ville de Tortose. L'arrivée des Turcs répandit la terreur dans tout le pays. Saladin, après avoir ravagé la région, ordonna à sa flotte de repartir et se retira sur son territoire. Quelques jours après il conclut un traité de paix avec le comte et rentra dans le pays de Damas.

 

Vers le même temps, après être restés sept mois auprès de Manuel, empereur de Constantinople, nous obtînmes enfin la permission de retourner dans notre pays. L'empereur ayant recommandé à nos soins ses députés, nous partîmes avec quatre galères et nous abordâmes le 12 mai au port de Saint-Siméon. Pendant que nous étions à Constantinople, l'empereur décida de pourvoir à l'établissement de ses deux enfants, un fils et une fille, et de les marier. Son fils Alexis, qui n'avait que treize ans, épousa Agnès, la fille du roi de France Louis, âgée de huit ans. La fille épousa un jeune homme nommé Reinier, fils de Guillaume l'ancien, marquis de Montferrat, et frère du Guillaume à qui nous avions uni la sœur de notre roi.

 

L'empereur avait envoyé ses conseillers auprès de ce jeune homme, alors âgé de dix-sept ans, pour l'appeler à sa cour. En février, il lui donna en mariage sa fille Marie, le nomma Jean et le créa César. L'empereur avait eu cette fille de son premier mariage avec l'impératrice Irène venue du royaume des Teutons. Il n'eut de son deuxième mariage avec Marie que son fils Alexis qui règne maintenant. Après nous être acquittés à Antioche des commissions que nous avions reçues de l'empereur pour le prince et pour le patriarche, nous rejoignîmes le roi à Béryte et, comme il se rendait à Tyr par la terre, nous continuâmes notre navigation et nous arrivâmes à Tyr le 6 juillet, après un an et dix mois d'absence, depuis notre départ pour le concile.

 

La septième année du règne de Baudouin IV, le 9 septembre, le roi de France Louis mourut, laissant un fils unique qui se nommait Philippe. Il mourut après un règne de cinquante ans et dans la soixantième année de sa vie. Le 6 octobre, Amaury, patriarche de Jérusalem, un incapable, mourut après vingt-deux années de pontificat et fut remplacé par l'archevêque de Césarée. Le même mois, le roi promit en mariage sa sœur, à peine âgée de huit ans, à Honfroi, petit-fils du connétable Honfroi de Toron. Plus tard, ayant pris l'habit religieux, il devint maître des chevaliers du Temple. Le jeune homme échangea avec le roi son patrimoine situé dans le territoire de Tyr, c'est-à-dire le château de Toron, le château neuf et la ville de Panéade. Bohémond d'Antioche abandonna son épouse Théodora, nièce de l'empereur, et osa épouser une certaine Sibylle, adonnée à la magie.

 

Manuel, empereur de Constantinople, mourut dans la quarantième année de son règne et la quarante et unième de sa vie. Peu de temps après, en mars, on découvrit que quelques nobles conspiraient contre l'empereur Alexis, fils de Manuel. L'empereur, encore sous la tutelle de sa mère, les fit arrêter comme coupables de lèse-majesté et mettre en prison, bien que quelques-uns d'entre eux soient ses cousins. Leur chef était Manuel, fils d'Andronic l'ancien. Marie, la sœur de l'empereur, complice de cette faction, se réfugia avec son mari dans l'église Sainte-Sophie où l'on avait rassemblé des armes et des complices. De là, elle voulut faire une tentative contre l'empereur son frère, appuyée par le patriarche de la ville. Mais le parti de l'empereur ayant trouvé des forces chez les Latins, la princesse découragée se réconcilia avec son frère.

 

A la même époque, tout l'Orient latin, surtout le pays d'Antioche, fut livré à de grands troubles à cause d'une concubine que Bohémond d'Antioche avait épousée après avoir renvoyé sa femme légitime. Ce prince fut invité deux fois à renoncer à cet adultère mais il n'écouta pas ceux qui lui donnaient des conseils de sagesse et fut excommunié. Il aggrava son crime en s'attaquant au patriarche et aux évêques du pays. Quelques grands seigneurs du pays renoncèrent à ce prince. Ainsi Renaud Mansour qui se retira dans un château inaccessible et y offrit une retraite aux prélats chassés de leur siège. Cela mit la contrée en danger. Le roi de Jérusalem, le patriarche, les prélats et les princes examinèrent ce qu'il y avait à faire. Bien que ce prince débauché ait mérité que l'on emploie la force contre lui, ils hésitaient à s'y résoudre de peur qu'il n'appelle à l'aide les ennemis et que le pays ne se trouve livré aux Turcs.

 

Ils n'osèrent même pas lui envoyer des ambassadeurs et supportèrent tout pour ne pas attirer pire. Le pays fut frappé d'interdiction à cause des vols qu'on commettait sur les propriétés de l'Eglise. A part le baptême des enfants, aucun sacrement n'était administré au peuple. Il fut donc décidé que le patriarche, Renaud de Châtillon, qui avait été prince d'Antioche et qui était beau-père de Bohémond, le maître du Temple et le maître de l'Hôpital se iraient à Antioche voir s'il y avait une solution. En chemin, le patriarche prit avec lui le comte de Tripoli, ami du prince, afin de faciliter sa négociation. Il fut finalement convenu que l'Eglise recouvrerait tout ce qui lui avait été enlevé, que l'interdit serait levé et qu'on rendrait au peuple les sacrements de l'Eglise. Le prince, s'il désirait être absous, devait renvoyer sa concubine et rappeler sa femme légitime. Les députés repartirent mais le prince persévéra dans ses erreurs et chassa même de son territoire, parce que sa conduite leur déplaisait, les meilleurs de ses sujets qui se retirèrent auprès de Rupin, prince des Arméniens.

 

Le 27 août, le pape Alexandre III mourut, la vingt-troisième année de son pontificat. Il eut pour successeur Luc III, un toscan âgé et peu lettré. Melechsalah, fils de Noradin, mourut aussi à la même époque, encore jeune. Il n'avait conservé de l'héritage de son père que la ville d'Alep. Il la laissa à son cousin Hezedin, seigneur de Mossoul. Celui-ci en prit possession aussitôt, craignant que Saladin ne revienne d'Egypte pour s'en emparer. Saladin, après avoir conclu avec nous une trêve de deux ans, était allé en Egypte. Il avait appris avec anxiété que le roi de Sicile avait envoyé une flotte chargée de troupes vers les côtes d'Egypte. Mais ses craintes n'étaient pas fondées. La flotte se dirigea vers les îles Baléares et une tempête la détruisit.

 

Tandis que notre royaume jouissait d'une paix temporaire, certains Syriens, habitant en Phénicie, près du Liban et de la ville de Gébaïl, après avoir pendant cinquante ans partagé les erreurs d'un hérésiarque nommé Maron, à tel point qu'ils avaient reçu le nom de Maronites, allèrent trouver le patriarche d'Antioche et se déclarèrent prêts à reconnaître l'Eglise romaine. Ils étaient plus de quarante mille qui habitaient dans les évêchés de Gébaïl, Botryum et Tripoli, dans les montagnes du Liban, Ils étaient vaillants à la guerre. Aussi leur retour à la foi nous causa une grande joie. Cependant, si le royaume goûtait quelque repos par suite de la trêve conclue avec Saladin, certains suscitaient des troubles intérieurs.

 

Le comte de Tripoli voulut aller à Tibériade, héritage de sa femme. Des malveillants firent croire au roi que le comte venait avec de mauvaises intentions. Le roi fit interdire au comte l'entrée de son royaume. Le comte, qui recevait une offense sans l'avoir méritée, retourna en colère à Tripoli. Ces mauvais conseillers voulaient profiter de l'absence du comte pour diriger à leur gré les affaires du royaume en profitant des infirmités du roi. Parmi eux il y avait sa mère et son frère le sénéchal. Lorsque les princes du royaume apprirent cela, ceux qui avaient le plus d'expérience craignirent que le royaume, privé de la protection d'un si grand prince, ne périsse de ses divisions d'autant plus que la maladie du roi, augmentant de jour en jour, le mettait dans l'impossibilité de s'occuper des affaires publiques.

 

Les grands firent tous leurs efforts pour apaiser la colère du comte. Après beaucoup de négociations, ils parvinrent à forcer la main au roi et ramenèrent le comte dans le royaume. Il dissimula son ressentiment et se réconcilia avec le roi. Pendant ce temps, des changements survinrent à Constantinople. L'empereur Manuel eut pour successeur son fils Alexis âgé de treize ans. Il fut placé sous la tutelle de sa mère et son cousin Alexis dirigea le gouvernement. Avec Manuel, les Latins avait trouvé un appui. Il dédaignait les Grecs comme des hommes efféminés et ne confiait ses affaires qu'aux Latins. Aussi les nobles grecs, et surtout les parents de l'empereur, conçurent-ils, ainsi que tout le peuple, une haine implacable contre les Latins.

 

Séparés de l'Eglise romaine uniquement par insolence, les Grecs tiennent pour hérétique quiconque n'adopte pas leurs folles croyances alors qu'ils méritent pour eux-mêmes le nom d'hérétiques en adoptant des doctrines nouvelles opposées à la foi des apôtres. Lorsqu'Alexis le protosébaste prit les rênes du gouvernement, les Grecs jugèrent que les circonstances n'étaient pas encore propices à leurs projets car Alexis continuait à suivre les conseils des Latins. Il était, comme tous les Grecs, très efféminé. Il était aussi avare. On disait en outre qu'il avait eu une liaison avec l'Impératrice du vivant même de son mari. Enfin il était arrogant. Irrités, les princes du palais firent venir du Pont, où il commandait, Andronic l'ancien, cousin de l'empereur défunt, afin qu'il les aide à chasser Alexis.

 

Cet Andronic était un homme perfide. Ses crimes lui avaient plusieurs fois valu la prison. Trois mois avant la mort de l'empereur, il était rentré en grâce. Pour l'empêcher de conspirer, l'empereur l'avait envoyé dans le Pont, sous prétexte de lui faire honneur, en le chargeant d'y commander. C'est à cet homme que les parents de l'empereur envoyèrent secrètement des députés. Andronic, répondant à cet appel, arriva près de Constantinople, traînant à sa suite des peuples barbares. Il dressa son camp au bord de l'Hellespont, en face de la ville, et occupa toute la Bithynie. Andronic l'Ange, chef des troupes, et Alexis Mégaducas, chef de la flotte, tous deux parents de l'empereur, le rejoignirent. Tous, les grands comme le peuple, lui étaient favorables. Le protosébaste fut capturé et on lui creva les yeux.

 

Cela répandit la consternation parmi les Latins. Craignant une attaque des habitants de la ville, les plus vaillants s'embarquèrent sur quarante quatre galères qu'ils trouvèrent dans le port. Les autres restèrent dans leurs maisons. Andronic mena dans la ville les troupes qu'il traînait à sa suite. Elles se précipitèrent, avec les habitants, vers le quartier qu'habitaient les Latins et massacrèrent tout le monde. Oubliant les traités et les services que les nôtres avaient rendus à l'Empire, les Grecs, après le massacre, mirent le feu aux maisons et réduisirent en cendres le quartier. Ils brûlèrent même les églises avec ceux qui s'y étaient réfugiés. Les moines et les prêtres subissaient des supplices tout particuliers. Jean, sous-diacre de l'Eglise romaine que le pape avait envoyé à Constantinople, fut décapité et sa tête fut attachée à la queue d'un chien. Les corps furent exhumés et traînés dans les rues. Les Grecs se rendirent aussi à l'hôpital Saint-Jean et tuèrent les malades. Le clergé grec poussait au meurtre. Les plus cléments vendaient aux Turcs ceux qui s'étaient réfugiés vers eux.

 

Quand les Latins qui étaient partis sur des galères apprirent les incendies et les massacres, ils voulurent venger leurs frères. Ils parcoururent les deux rives de l'Hellespont, s'emparant des villes, tuant les habitants, visitant les monastères, frappant les faux moines et les prêtres sacrilèges. Ils s'emparèrent d'une immense quantité d'or, d'argent, de pierreries et de soieries. Ils entrèrent en Méditerranée, parcoururent les rivages de la Thessalie, livrèrent tout le pays aux flammes et au pillage et massacrèrent beaucoup d'habitants. Un grand nombre vinrent débarquer chez nous, en Syrie. Andronic, ayant pris possession de la ville, fit couronner l'empereur ainsi que sa future épouse, la fille du roi de France, le jour de la Pentecôte. Il traita avec égards la sœur et la mère de l'empereur, ainsi que le mari de la première, qui tous habitaient au palais. Quant à lui, il dirigea à son gré les affaires de l'empire. Cela eut lieu en avril 1182.

 

A la même époque, un navire de pèlerins, poussé par la tempête, échoua devant Damiette, en Egypte. Saladin, cédant à son avidité, les captura et confisqua leurs biens. Il envoya ensuite une députation au roi pour lui faire des demandes contraires au traité, menaçant de retenir le navire à titre d'indemnité et de renoncer à la paix. Son envoyé n'ayant pu rien obtenir, Saladin rompit la trêve. Il convoqua ses troupes et tous ces Turcs qui étaient venus en Egypte les années précédentes pour échapper à la famine et se décida à aller à Damas pour être plus à portée de nous. Il résolut de nous faire en passant le plus de mal possible au-delà du Jourdain en brûlant les moissons et en s'emparant d'un ou de plusieurs forts que nous avions dans cette province.

 

Saladin avait surtout pour but d'obtenir satisfaction de Renaud, qui commandait dans ce pays, parce que celui-ci avait pris quelques Arabes pendant la trêve, au mépris du traité. Le Roi tint à Jérusalem une cour générale puis se rendit avec toutes les forces du royaume sur notre territoire d'au-delà du Jourdain, en traversant la vallée où se trouve la mer Morte. Saladin, ayant traversé le désert avec ses troupes, non sans de difficultés, dressa son camp à dix milles du fort appelé Mont-Réal. Le roi avait dressé son camp près d'une ville nommée la Pierre du désert, en seconde Arabie, à trente-six milles de l'armée de Saladin. Il était là avec toutes les forces du royaume mais le comte de Tripoli y était à regret car c'était contre son avis que le roi avait laissé les autres parties du royaume sans défense. Certains avaient poussé le Roi à cette décision par amitié pour Renaud, sans examiner ce qui pouvait arriver ailleurs.

 

Les princes étrangers des environs de Damas, de Bostrum, de Baalbek et d'Emèse, voyant notre royaume abandonné, passèrent le Jourdain près de la mer de Tibériade et entrèrent à l'improviste sur notre territoire. Ils traversèrent une partie de la Galilée et arrivèrent à Burie, au dessous du mont Thabor. Les habitants du pays, ne sachant la trêve rompue, prenaient peu de précautions. Les ennemis investirent la place de telle manière que les assiégés ne purent prendre la fuite vers la montagne. Les habitants se retirèrent dans la tour qui dominait leur faubourg. Aussitôt les ennemis la minèrent. Au moment où tout annonçait sa chute, ceux qui s'y étaient réfugiés se rendirent aux ennemis. Ceux-ci prirent tout le butin qu'ils purent trouver et emmenèrent cinq cents prisonniers.

 

Il arriva vers le même temps un autre événement déplorable. Nous occupions au-delà du Jourdain, à seize milles de Tibériade, une position très forte et précieuse pour nous. Ce fort était dans une caverne au flanc d'une montagne. Au dessous était un précipice. Il n'y avait aucun moyen d'y aborder par le haut de la montagne. On n'y arrivait que par un sentier si étroit qu'à peine un homme seul pouvait y passer. Cette position avait été confiée à Foulques de Tibériade. Après avoir forcé Burie, les princes turcs se dirigèrent vers ce lieu et s'en rendirent maîtres en cinq jours. On apprit plus tard que la perte de ce fort venait de la faute des chefs. Les soldats auraient voulu résister mais, abusant de leur autorité, les chefs les en empêchèrent et passèrent à l'ennemi. Ceux qui commandaient étaient des Syriens, hommes mous et efféminés, ce qui aggrave la faute de Foulques de Tibériade qui avait confié un point si important à de tels chefs.

 

Les Chrétiens furent consternés en apprenant cette perte, surtout le comte de Tripoli aux soins duquel la défense de ce fort avait été confiée. Après avoir abandonné le royaume avec légèreté, les Chrétiens continuèrent à se conduire avec nonchalance. Alors qu'ils auraient dû marcher sur Saladin, ils le laissèrent s'avancer jusqu'à Gerba où l'armée turque trouva l'eau dont elle avait besoin. Saladin, dirigeant une partie de ses troupes vers Mont-Réal, fit brûler les vignobles. Si les nôtres s'étaient rendus sur ce point avant Saladin, il est hors de doute qu'il aurait dû retourner en Egypte car il traînait à sa suite une population innombrable et désarmée qui n'avait plus d'eau ni de pain. Cette armée aurait péri de faim au milieu du désert.

 

Ayant appris l'arrivée de Saladin, les nôtres voulurent aller à sa rencontre vers les eaux de Rasel-Rasit. S'ils l'avaient fait, les Turcs auraient dû passer par le désert et y auraient perdu beaucoup d'hommes. Mais ce projet ne fut pas réalisé et Saladin arriva sans obstacle à Damas. Quand les nôtres l'apprirent, ils rentrèrent chez eux. Mais, comme ils craignaient que Saladin ne prépare quelque entreprise contre le royaume, ils rassemblèrent la population près de la fontaine de Séphorim et le roi, le patriarche et les princes attendirent les ennemis. Saladin, ayant rassemblé ses chevaliers, se rendit à Raseline, ce qui veut dire la source de l'eau. Ce lieu est proche de Tibériade. Après y être resté quelques jours, il entra sur nos terres et dressa son camp à Cava, entre deux fleuves, à quatre milles de Tibériade.

 

Les nôtres dirigèrent l'armée vers cette ville. Pendant ce temps le comte de Tripoli tomba malade. Les nôtres, qui avaient confiance en lui, furent affligés de se voir privés de ses conseils. Ils marchèrent cependant à la poursuite de l'ennemi. Saladin passa le Jourdain et se porta dans les environs de Scythopolis. Cette ville est située entre les monts Gelboé et le Jourdain, au milieu d'une plaine bien arrosée. On la nomme aussi Bersan. Les ennemis attaquèrent d'abord un petit fort situé au milieu des marais. Mais comme les habitants résistaient,ils se dirigèrent vers le château neuf, nommé aujourd'hui Belveir, situé dans la montagne, entre Scythopolis et Tibériade. Les nôtres suivirent le cours du Jourdain et, lorsqu'ils furent arrivés vers Scythopolis, allèrent dans la montagne, fatigués par la chaleur.

 

Le lendemain, ils descendirent dans la plaine et virent les ennemis. Ils avaient vingt mille hommes tandis que les nôtres comptaient tout au plus sept cents chevaliers. Saladin voulait envelopper les nôtres de tous côtés. Comptant sur sa supériorité, il ne pensait nullement que ses adversaires puissent résister. Les nôtres, s'élançant avec courage dans les rangs turcs, eurent l'avantage. Hugues le jeune, beau-fils du comte de Tripoli, et le corps des gens de Tibériade enfoncèrent trois des corps ennemis et les mit en fuite. Les nôtres ne perdirent qu'un petit nombre d'hommes. Les ennemis éprouvèrent une perte considérable. Certains de leurs princes succombèrent dans la mêlée et les autres abandonnèrent le champ de bataille. La chaleur était si forte que les deux armées perdirent autant d'hommes à cause d'elle que par l'épée. Saladin voyant son échec, rentra sur son territoire. Les nôtres retournèrent à la fontaine de Séphorim.

 

Saladin, irrité, convoqua à nouveau ses forces. Jugeant que le mieux était d'attaquer les chrétiens sur un grand nombre de points, il écrivit à son frère, en Egypte, et lui ordonna de faire partir une flotte vers la Syrie pour investir Béryte. Il prescrivit également à son frère de ravager les environs de Gaza, d'Ascalon et de Daroun, les premières villes de notre royaume que l'on rencontre en sortant d'Egypte. Ses ordres furent exécutés. Au bout de quelques jours une flotte de trente navires arriva et son frère conduisit vers Daroun toutes les troupes qu'il put rassembler en Egypte. Saladin lui-même conduisit son armée dans la vallée de Baccar et plaça des éclaireurs sur les montagnes qui dominent la mer afin d'être instruit de l'approche des galères. En même temps il convoqua des troupes de gens de pied dans toutes les contrées voisines et rassembla tout ce qui est nécessaire pour un siège. Au début d'août la flotte aborda sur le rivage de Béryte.

 

Saladin franchit aussitôt les montagnes qui le séparaient de la plaine et alla investir Béryte. Les nôtres étaient toujours campés près de la fontaine de Séphorim. Les uns disaient qu'il voulait assiéger Béryte, d'autres qu'il voulait s'emparer d'Alep ou marcher contre le seigneur de Mossoul. Un messager mit un terme à ces incertitudes en annonçant le siège de Béryte. Un autre prévint que le frère de Saladin était entré sur notre territoire vers Daroun. Le roi décida de délivrer d'abord la ville assiégée. Marchant à la tête des troupes, il arriva à Tyr. Il ordonna aussi d'équiper la flotte et, en sept jours et au grand étonnement de tout le monde, elle se trouva prête et forte de trente-trois galères. Pendant ce temps, Saladin avait disposé ses troupes autour de Béryte et, pendant trois jours, les assiégés n'eurent aucun repos.

 

Saladin n'avait pas de machines mais les Turcs avaient des mineurs pour abattre les remparts. Toutefois les assiégés résistaient efficacement. En plus des Turcs arrivés par terre, la flotte aussi attaquait la ville. Saladin s'était établi sur une colline proche de la ville. Un de ses princes nommé Choelin demanda un jour des échelles et déclara qu'il fallait prendre la place d'assaut car il était honteux pour tant d'hommes d'être arrêtés par une si faible population. Mais il fut frappé d'une flèche au visage et dut renoncer. Après trois jours d'attaques continuelles et vaines, ceux qui étaient arrivés par mer reçurent de Saladin l'ordre de rembarquer et repartirent en secret. Saladin, ayant rassemblé ses troupes, se retira à quelque distance de la ville, fit raser les tours des villages voisins et abattre les arbres.

 

Afin de pouvoir continuer le siège librement, il fit occuper quelques défilés entre Béryte et Sidon par où nous devions passer pour secourir la place assiégée. il fit aussi élever jusqu'au bord de la mer des murs en pierres sèches aux points les plus resserrés. Ceux qui étaient de garde aux défilés arrêtèrent par hasard un messager porteur de lettres adressées aux habitants de Béryte pour ranimer leur courage. Il fut aussitôt conduit devant Saladin. On lui fit avouer que nos deux armées arriveraient dans trois jours, ce qui détermina Saladin à lever le siège. Notre flotte, en effet, arriva à destination mais, ayant trouvé la ville dégagée, elle repartit. Le roi et son armée, ayant appris que les ennemis étaient partis, restèrent quelques jours à Tyr puis le roi retourna à Séphorim.

 

Saladin rassembla des troupes nombreuses, fit préparer des bagages pour une longue route et se dirigea vers l'Euphrate. On disait parmi nous qu'il voulait s'emparer d'Alep, le seul bien de tout l'héritage de Noradin qui ne soit pas encore tombé en son pouvoir. Depuis la mort du fils de Noradin, elle appartenait au frère de Cotobedi, seigneur de Mossoul, à qui le jeune homme défunt l'avait laissée. En fait, laissant derrière lui Alep et passant l'Euphrate, Saladin se rendit rapidement maître des plus belles villes de Mésopotamie, Edesse, Carrhes et d'autres, et de presque toute la contrée qui jusqu'alors avait reconnu l'autorité du prince de Mossoul. Ayant corrompu les grands du pays, il se fit livrer les places et reçut leur hommage, à tel point que le prince de Mossoul, privé de leur secours, ne put résister. On voyait déjà Saladin à Mossoul.

 

Le roi et les princes de notre royaume, voyant le pays voisin dégarni, jugèrent l'occasion favorable. Ils s'indignaient de l'insolence de celui qui allait conquérir d'autres pays sans conclure de trêve avec le roi. Ils entrèrent sur le territoire ennemi et entrèrent dans la ville de Zora, près de Damas. De là, parcourant tout le pays, ils détruisirent les maisons de campagne appelées casals. Les habitants des environs s'étaient retirés dans des lieux fortifiés avec eux leur bétail, de sorte que les nôtres ne trouvaient que peu de butin. Les grains que les habitants n'avaient pu emporter furent détruits. En revenant sur leurs pas, les nôtres passèrent près de la métropole de ce pays nommée Bostrum, ou Busseret. Ils hésitèrent à s'emparer du faubourg de cette ville mais y renoncèrent, redoutant pour eux-mêmes et leurs chevaux les maux de la soif.

 

Le pays est en effet aride. Pendant l'hiver, les habitants recueillent l'eau de pluie et la conserve avec soin toute l'année. A l'arrivée des Chrétiens, les habitants avaient rompu leurs réservoirs. En outre, les grains étaient déjà enfermés dans les greniers que les habitants du pays établissent dans des cavernes. Comme ils les recouvrent de terre et les cachent, il était difficile de les découvrir. Et si on trouvait encore du grain sur les aires, il était déjà battu et la paille était enlevée, de sorte qu'on ne pouvait y mettre le feu. Ainsi tout le mal que l'on pouvait faire était de disperser le grain ou de le donner aux chevaux. L0es quelques troupes que Saladin avait laissées dans le pays n'osaient se battre.

 

Les Chrétiens, retournant chez eux, s'arrêtèrent dans la région appelée Suète. C'est là que se trouve ce fort que, peu de temps auparavant, les ennemis nous avaient pris tandis que notre armée séjournait en Syrie de Sobal. Ce pays est agréable et fertile. Les Chrétiens décidèrent d'assiéger le fort perdu. Comme la position était inattaquable sinon par le haut, en pratiquant une ouverture à travers les rochers, ils établirent sur ce point des tailleurs de pierre avec des gardes afin qu'ils puissent travailler en sûreté. Il y avait dans la caverne trois étages superposés et on communiquait de l'un à l'autre par des échelles. Les nôtres entreprirent de faire une brèche au dessus de la caverne afin d'arriver au plus élevé des trois étages. Le travail avançait. La pierre était de la craie, facile à briser malgré des veines de silex dur qui ébréchait les outils et ralentissait les ouvriers.

 

Les débris de roches qu'on faisait rouler dans la vallée passaient sous les yeux des assiégés, enfermés dans leur caverne. Notre armée était divisée en deux corps. L'un avait dressé son camp sur le sommet de la montagne pour protéger les travailleurs. L'autre occupait le bas de la plaine, pour empêcher les assiégés de sortir de ou d'entrer. Les hommes enfermés dans le fort étaient soixante-dix, bien pourvus d'armes et de vivres. Saladin, qui les avait choisis, comptait sur eux et, en partant, leur avait recommandé la défense de cette position. Déjà les travaux étaient avancés au point que ceux de la caverne n'avaient aucun repos à cause du bruit des marteaux. Les assiégés redoutaient surtout qu'un éboulement ne les écrase. Ils ne pouvaient espérer aucun secours car ils savaient que Saladin était loin. Au bout de trois semaines, ils envoyèrent une députation au roi et obtinrent de partir avec leurs armes et de se rendre à Bostrum après avoir rendu le fort.

 

Les nôtres prirent possession de la caverne, effaçant ainsi la honte de sa perte. Le roi prit soin de l'approvisionner en armes et en vivres et d'en confier la garde à des hommes fidèles. Cela se passait en octobre 1182. En décembre, nos princes, voyant que Saladin n'était pas revenu, se donnèrent rendez-vous à Césarée. Parti de Tibériade, le comte de Tripoli mena une expédition dans les environs de Bostrum, enleva beaucoup de bétail et de prisonniers et rentra sain et sauf. Le roi était sur les bords de la mer de Galilée, dans le lieu nommé le Castellet. De là il passa le fleuve au Gué de Jacob et entra en territoire ennemi. L'armée s'avança dans la plaine, laissant le Liban sur la gauche, et incendia Bettégené et les villages voisins. Elle arriva ensuite à Darie, à cinq milles de Damas, et la détruisit. Les habitants s'étaient réfugiés dans les montagnes du Liban ou à Damas, en sorte qu'on ne put faire de prisonniers. Les gens de Damas, formés en bataillons au milieu des vergers, n'osaient s'avancer. Les nôtres n'essayèrent pas de les attaquer. Lorsque notre armée se retira ils rentrèrent dans leur ville. Les Chrétiens rentrèrent chez eux et le roi se rendit à Tyr pour y célébrer Noël.

 

On faisait courir des bruits divers sur le compte de Saladin. Nous redoutions un accroissement de sa puissance puisqu'il pouvait y trouver des forces pour se retourner ensuite contre nous. En conséquence, en février, les princes du royaume se réunirent à Jérusalem pour tenir conseil. On décida de lever un impôt pour lever des troupes afin que l'ennemi nous trouve bien préparés à résister. Le roi et les princes étaient réduits à une telle pauvreté qu'il leur était impossible de faire face aux dépenses nécessaires. Dans chaque ville du royaume quatre hommes devaient être élus pour cette collecte. Chacun devait donner un centième de ses biens et deux centièmes de son revenu. Cela concernait tout le monde. L'argent perçu entre Caïphe et Jérusalem devait être porté à Jérusalem et de Caïphe à Béryte il serait déposé à Accon. Cet argent ne devait être dépensé que pour la défense du territoire et l'opération devait rester exceptionnelle.

 

Saladin occupa toute la Mésopotamie de Syrie et s'empara des principales villes. Il assiégea entre autres la métropole de cette contrée, Amida, qui semblait inexpugnable. Il la prit et la donna au prince turc Noradin, fils de Carassalem. Au printemps suivant, Saladin laissa cette contrée à ses fidèles et revint en Cœlésyrie. Il établit son armée près d'Alep. Celui qui commandait dans cette ville, voyant que son frère, le seigneur de Mossoul, beaucoup plus puissant que lui, n'avait pu repousser Saladin, conclut un traité de paix avec lui et s'engagea à lui remettre Alep à condition qu'il lui donne Semar et quelques autres bourgs. Saladin reçut ces propositions avec joie car depuis qu'il était parvenu au pouvoir il ne désirait rien aussi ardemment que de s'emparer de cette ville. Il prit possession d'Alep en juin.

 

Les Chrétiens pensaient depuis longtemps que si Saladin parvenait à mettre Alep sous sa domination notre pays tout entier serait comme assiégé. Aussi, dès que la nouvelle fut connue, ils cherchèrent à assurer la défense de leurs villes. Les habitants de Béryte en particulier sentirent le besoin de se mettre à l'abri. Le prince d'Antioche, inquiet aussi de la proximité d'un ennemi si puissant, partit avec une faible escorte, pour ne pas laisser son territoire dégarni, prit en passant le comte de Tripoli et alla trouver le roi qui séjournait à Accon. Il lui demanda des secours et on jugea que sa demande justifiée. On lui donna trois cents chevaliers qui l'accompagnèrent à Antioche mais revinrent peu après, le prince ayant conclu une trêve avec Saladin. Il laissa aussi, pour une forte somme, la ville de Tarse à Rupin, satrape des Arméniens, qui possédait déjà toutes les autres villes de ce pays. Il agit en cela sagement car il se trouvait loin de cette ville située au milieu des terres de Rupin.

 

Saladin retourna à Damas. Cela effraya les Chrétiens et les bruits les plus variés circulèrent. On réunit toutes les forces du royaume et on les conduisit à la fontaine de Séphorim. On convoqua le prince d'Antioche et le comte de Tripoli et on s'attendait d'un jour à l'autre à voir Saladin faire irruption dans le royaume. Tandis que nos troupes attendaient, le roi, à Nazareth, fut pris d'une grave fièvre. La lèpre faisait des progrès rapides. Il avait perdu la vue, les extrémités de son corps tombaient en putréfaction, il ne pouvait se servir de ses pieds ni de ses mains. Cependant il conservait sa dignité royale et avait même refusé jusqu'alors de se démettre de l'administration de l'Etat. Il conservait beaucoup de force d'âme et faisait des efforts extraordinaires pour cacher son mal.

 

Cependant, lorsqu'il fut pris de la fièvre, il convoqua ses princes et, en présence de sa mère et du patriarche, il nomma régent du royaume Gui de Lusignan, comte de Joppé et d'Ascalon, se réservant pour lui-même la dignité royale et la ville de Jérusalem, avec un revenu annuel de dix mille pièces d'or. On dit qu'avant cela Gui de Lusignan jura, sur l'ordre du roi, de ne pas aspirer à la couronne du vivant de celui-ci et de ne transférer à personne aucune des places que le roi possédait car il avait promis à tous les grands seigneurs du royaume de leur céder des territoires afin d'obtenir leurs suffrages pour parvenir à son but. Ces arrangements ne furent pas agréables à tout le monde. Certains pensaient que le comte était incapable de supporter le fardeau d'une telle administration et ne pouvait suffire au soin des affaires. Dans le peuple, il y avait beaucoup de sentiments divers. Le comte n'eut pas longtemps à se réjouir.

 

Tandis que cela se passait dans notre royaume et que notre armée campait près de Séphorim, Saladin appela à lui les forces dont il disposait au-delà de l'Euphrate et parut avec son armée dans les plaines du Jourdain. Il se rendit vers Scythopolis en suivant le cours du fleuve. Cette ville est celle que l’on appelle aujourd'hui Bethsan. Elle fut jadis métropole de toute la Galilée. Maintenant ce n'est plus qu'un petit bourg au milieu des marais. Ceux qui y demeuraient n'osèrent se fier aux fortifications de leur citadelle et allèrent à Tibériade, laissant derrière eux leurs bagages. Aussi les ennemis, en arrivant à Scythopolis, y firent-ils tout ce qu'ils voulurent et repartirent. Ils s'avancèrent alors en plusieurs corps et l'un d'eux, cherchant le voisinage des eaux, alla camper près de la source de Tubanie au pied du mont Gelboé, à côté d'une ville jadis nommée Jezhrael et maintenant appelée le Petit-Gérin.

 

Les nôtres prirent les armes et descendirent dans la plaine autrefois nommée d'Esdrélon. Ils se portèrent en masse vers la fontaine de Tubanie. Saladin abandonna sa position et alla camper plus loin. Avant l'arrivée des Chrétiens, des bandes ennemies s'étaient répandues dans les environs pour les dévaster. Le village de Petit-Gérin avait été détruit mais ses habitants s'étaient retirés dans des lieux mieux fortifiés. Une autre bande avait détruit le village de Forbelet. Les ennemis rendaient les communications incertaines. Certains montèrent sur le mont Thabor, maltraitèrent le monastère grec de St Eloi et essayèrent de s'emparer d'un couvent plus grand. Mais les moines, leurs serviteurs et des habitants des villages voisins qui s'étaient retirés dans ce lieu entouré de bonnes murailles, se défendirent et les repoussèrent.

 

D'autres encore montèrent sur la montagne où est Nazareth. Les gens qui y étaient restés eurent si peur en les voyant qu'ils se précipitèrent dans la grande église et qu'il y eut beaucoup de personnes étouffées. Une bonne partie des habitants se trouvaient dans notre camp. La présence des ennemis faisait que personne n'osait plus aller vers notre camp et que la famine se déclara dans notre armée. Nos troupes s'étaient mises en roule sans bagages, espérant que l'expédition serait vite terminée. Les fantassins surtout étaient touchés, en particulier ceux qu'on avait rassemblés sur la côte, les Pisans, les Génois, les Vénitiens et les Lombards qui avaient abandonné leurs navires et qui étaient venus avec les pèlerins qu'ils devaient ramener en Occident. Ces hommes n'avaient pris avec eux aucune provision. On envoya des messages dans les villes voisines pour demander des vivres. Une partie seulement de ces provisions parvint à notre camp.

 

L'occasion semblait favorable de détruire les forces ennemies. Jamais tant de chevaliers et de gens de pied n'avait été rassemblés dans notre pays. L'armée comptait mille trois cents chevaliers et plus de quinze mille hommes de pied. Elle était en outre commandée par des chef illustres, Raymond de Tripoli, Henri duc de Louvain, sans compter les princes de notre royaume. Il semblait raisonnable de penser que nos ennemis avaient été imprudents en passant le Jourdain mais il n'en fut rien. Les grands seigneurs chrétiens étaient jaloux du comte de Joppé à qui le roi avait confié la régence du royaume. Il en résulta que l'armée chrétienne laissa les ennemis pendant huit jours ravager la contrée. Les hommes simples s'étonnaient qu'on ne fasse rien.

 

On prétextait que Saladin était dans un lieu environné de rochers et qu'il avait des unités placées en cercle autour de nous et disposés à se précipiter au cas où nous voudrions lui livrer bataille. Certains acceptaient ces motifs mais d'autres disaient que ce n'était qu'un prétexte pour éviter de combattre afin qu'on ne puisse attribuer au comte les succès qu'on pourrait obtenir. Enfin, le neuvième jour, Saladin repartit. Les nôtres retournèrent vers Séphorim. Pendant que notre armée était près de la fontaine de Tubanie, il arriva un événement remarquable. Jusqu'alors, on avait cru que cette source n'avait pas de poissons et pendant ce temps elle en fournit en si grande abondance qu'il y en avait pour toute l'armée.

 

Un mois s'était à peine écoulé que Saladin se prépara à assiéger la ville autrefois appelée la Pierre-du-désert et maintenant Krac. Renaud de Châtillon, chargé de la défense de cette contrée qui appartenait à sa femme, s'y rendit en hâte avec un corps de chevaliers. Une autre affaire l'y attirait. Honfroi le troisième, petit-fils de Honfroi de Toron et beau-fils de Renaud, allait épouser la plus jeune des sœurs du roi. Le jour du mariage, Saladin investit la place. Cette ville était sur une montagne élevée entourée de profondes vallées. Elle avait longtemps été abandonnée. Sous le règne de Foulques, troisième roi latin d'Orient, un certain Pains l'Echanson fit bâtir un fort à son emplacement. Ses successeurs y ajoutèrent d'autres fortifications. En dehors de la forteresse, il y avait un faubourg dont les habitants étaient en sûreté entre la citadelle et la montagne. La moindre muraille aurait suffi pour la protéger car on ne peut arriver que par deux points au sommet de cette montagne et quelques hommes peuvent aisément les défendre.

 

Le prince, voyant les ennemis arriver, décida de défendre le faubourg situé en dessous du fort et interdit aux habitants d'abandonner leurs maisons. Mais les ennemis l'emportèrent par leur nombre et s'emparèrent de la montagne. Il s'en fallut même de peu qu'ils n'entrent dans la citadelle en même temps que les nôtres. Ainsi les malheureux habitants eurent à pâtir de l'imprudence de leur chef. Ceux du fort commirent une autre imprudence. Ils abattirent le pont établi au-dessus du fossé, seul point par lequel ils pouvaient sortir ou rentrer. Il y avait dans la citadelle une foule inutile qui ne pouvait qu'être à charge aux assiégés. C'étaient des acteurs et des musiciens que la noce avait attirés. Il y avait aussi des Syriens. La foule était si grande que les défenseurs étaient embarrassés. Les vivres abondaient mais il n’y avait pas assez d'armes.

 

Le roi, voyant que le comte de Joppé avait montré peu de valeur près de la fontaine de Tubanie et que son incapacité mettait les affaires publiques en danger, lui retira le gouvernement. On dit qu'il y avait aussi d'autres motifs. Le roi s'était réservé Jérusalem et un revenu de dix mille pièces d'or. Il avait voulu plus tard échanger Tyr contre Jérusalem. Cela avait déplu au comte de Joppé et ce fut à cette occasion que le roi changea de sentiment envers lui. Il ne se borna pas à lui ôter le gouvernement, il lui enleva aussi tout espoir de lui succéder. Avec l'accord des grands seigneurs et en présence du comte de Joppé lui-même qui n'osa s'y opposer, le roi fit couronner solennellement son neveu Baudouin, un enfant de cinq ans. Le peuple approuva ce choix, le clergé y consentit aussi et la cérémonie fut célébrée dans l'église de la Résurrection.

 

Aussitôt après, tous les barons jurèrent fidélité au jeune roi. Le seul comte de Joppé ne fut invité par personne à venir lui présenter son hommage et cela parut la preuve d'une haine qu'on ne cherchait plus à cacher. Certains disaient que l'élévation de cet enfant ne servait à rien puisque les deux rois étaient incapables, l'un par sa maladie, l'autre par son âge, et qu'il aurait mieux valu confier l'administration des intérêts publics à un homme vaillant à la guerre et sage dans le conseil. D'autres pensaient qu'au moins on avait ôté tout espoir de succession au comte de Joppé, homme incapable. Tous voulaient qu'on nomme un régent pour diriger les affaires et pour conduire les armées et presque tous pensaient que le comte de Tripoli était le seul qui convienne. Cela eut lieu le 26 novembre 1183.

 

Pendant ce temps, Saladin poussait les travaux du siège qu'il avait entrepris. La terreur était si grande parmi les assiégés que les ennemis se glissaient dans le fossé sous les remparts pour y prendre le bétail des habitants sans qu'ils s'y opposent. Dans l'armée ennemie, les cuisiniers, avaient trouvé les maisons des habitants bien garnies. Ils avaient du froment, de l'orge, du vin et de l'huile en abondance. Les assiégés essayèrent de construire une machine mais les catapultes ennemies les en empêchèrent. Le roi cherchait le moyen de porter secours aux assiégés. Ayant convoqué toutes les forces du royaume, il se rendit en hâte vers le lieu menacé. Arrivé auprès de la mer de sel, nommée aussi lac Asphalte, près de la ville de Ségor, ou Palmer, il chargea le comte de Tripoli de commander l'armée. Saladin, ayant appris que les Chrétiens venaient d'arriver et que le comte de Tripoli les commandait, leva le siège et rentra dans ses Etats.

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