Début du règne de Baudouin II

XII

(1118-1124)

Début du règne de Baudouin II

 

Le deuxième roi latin de Jérusalem fut Baudouin de Bourcq. C'était le fils d'Hugues, comte de Réthel, et de Mélisende. Il était parti avec le duc Godefroi, son cousin, laissant son père, ses deux frères et ses deux sœurs. Son frère Gervais fut plus tard archevêque de Reims. Le second se nommait Manassé et succéda à son père. Comme il mourut sans enfants, Gervais renonça à son archevêché, se maria et reprit le comté. Lorsque Baudouin devint roi de Jérusalem à la mort de son frère Godefroi, cet autre Baudouin lui succéda à Edesse. Dix-huit ans plus tard, il était en route pour Jérusalem afin de faire ses dévotions aux lieux saints quand un messager lui annonça la mort du roi. Il se hâta et arriva à Jérusalem le dimanche des Rameaux. Tandis que le comte entrait en ville, d'un autre côté arrivait le cortège funèbre du roi. Le défunt fut inhumé auprès de son frère au Golgotha.

 

Après l'enterrement, les principaux seigneurs du royaume et les évêques se réunirent avec le patriarche Arnoul. Les uns pensaient qu'il fallait attendre l'arrivée du comte Eustache pour respecter la succession héréditaire. Les autres disaient que les affaires du royaume ne pouvaient attendre. Josselin de Tibériade mit un terme à ces hésitations en se prononçant pour le comte d'Edesse. Il espérait ainsi lui succéder à la tête du comté. Baudouin fut élu roi unanimement et fut couronné le jour de Pâques. Ce fut une bonne décision. Sitôt après la mort du roi, on avait envoyé des hommes auprès du comte de Boulogne, Eustache, frère du duc Godefroi et du roi Baudouin, pour l'inviter à venir prendre possession de leur héritage. Il était peu disposé à accepter mais ils parvinrent à l'entraîner jusqu'en Italie. Là, il apprit que son cousin avait été couronné et il rebroussa chemin.

 

Le nouveau roi était grand, blond et portait la barbe longue. Il avait une grande expérience de la guerre. Il se montrait pieux, au point que ses genoux étaient couverts de callosités à cause de ses fréquentes génuflexions. Enfin, bien que déjà âgé, il était très actif. Parvenu au trône, il donna son comté à son cousin Josselin comme à l'homme qui connaissait le mieux le pays. Il fit venir ensuite d'Edesse sa femme et ses filles. Sa femme, qui s'appelait Morphie, était fille d'un noble grec nommé Gabriel. Il l'avait épousée alors qu'il était comte d'Edesse et en avait reçu une forte dot. Il avait eu de ce mariage trois filles nommées Mélisende, Alix et Hodierne. Une quatrième, Ivète, naquit à Jérusalem. Il fut couronné le 2 avril 1118. A cette époque le pape était Gélase II, Bernard gouvernait l'Eglise d'Antioche et Arnoul celle de Jérusalem.

 

L'empereur de Constantinople Alexis mourut à la même époque. Il eut pour successeur son fils Jean qui se montra plus humain que son père mais n'agit jamais sincèrement à l'égard des Latins d'Orient. Le pape Pascal était mort dans la seizième année de son pontificat. Jean de Gaète, chancelier de l'Eglise de Rome, lui succéda sous le nom de Gélase. Enfin Adélaïde, comtesse de Sicile, qui avait été femme du roi Baudouin de fait, sinon de droit, mourut aussi dans le même temps. Cette même année, pendant l'été, le roi d'Egypte voulut envahir notre royaume. Il traversa les déserts qui séparent notre pays de l'Egypte et vint camper devant Ascalon. Doldequin, roi de Damas, passa le Jourdain et le rejoignit. Quelques vaisseaux vinrent aussi aborder à Ascalon, d'autres poussèrent jusqu'à Tyr. Le roi de Jérusalem, apprenant cela, demanda des renforts à Antioche et à Tripoli, conduisit son armée dans la plaine des Philistins et dressa son camp près des Egyptiens. Les deux armées restèrent ainsi près de trois mois. Enfin le roi d'Egypte jugea qu'il était plus de sûr de rentrer dans ses Etats. Arnoul mourut à ce moment. Il eut pour successeur Gormond, né à Pecquigny dans l'évêché d'Amiens.

 

Cette année-là, quelques chevaliers firent profession de vivre, comme les chanoines réguliers, dans la chasteté, l'obéissance et la pauvreté. Les premiers furent Hugues de Pains et Geoffroi de Saint-Aldemar. Le roi leur donna un palais situé près du temple. Il leur fut enjoint par le patriarche de protéger les chemins et de défendre les pèlerins. Les neuf premières années, ils portèrent l'habit séculier. La neuvième année, lors du concile de Troyes, on institua une règle pour les nouveaux chevaliers et on leur assigna un vêtement blanc, sur l'ordre du pape Honoré et d'Etienne, patriarche de Jérusalem. Ils n'étaient encore que neuf mais leur nombre commença à augmenter et ils acquirent des propriétés plus importantes. Par la suite, sous le pontificat du pape Eugène, ils mirent sur leurs manteaux des croix rouges. Leurs affaires prospérèrent si bien qu'ils sont maintenant trois cents chevaliers, plus les frères servants. Ils ont d'immenses propriétés, tant au-delà qu'en-deçà de la mer. Leurs richesses sont égales à celles des rois. Comme leur résidence est proche du temple, on les appelle les chevaliers du Temple. Ils ont longtemps respecté les règles de leur première profession. Mais, oubliant ensuite le devoir d'humilité, ils se sont soustraits à l'autorité du patriarche de Jérusalem.

 

Le pape Gélase II mourut en 1119. Il s'était retiré à Cluny pour fuir les persécutions de l'empereur Henri et les violences de l'antipape Burdin. Il eut pour successeur Gui, archevêque de Vienne, qui prit le nom de Calixte. Il était parent de l'empereur Henri avec l'aide duquel il passa en Italie. Il débarqua près de Rome et s'empara de l'hérésiarque Burdin. Il le fit monter sur un chameau et revêtir d'une peau d'ours, puis l'envoya au monastère de Cani, près de Salerne. Ainsi s'acheva le schisme qui avait commencé au temps de Grégoire VII et qui affligea l'Eglise pendant près de trente ans sous les pontificats des papes Urbain, Pascal et Gélase. L'empereur Henri rentra alors dans le sein de l'Eglise après avoir été longtemps excommunié.

 

La même année, le turcoman Gazzi, pénétra sur le territoire d'Antioche et établit son camp vers Alep. Doldequin, roi de Damas, et Debeis, satrape des Arabes, s'étaient joints à lui. Roger, prince d'Antioche, beau-frère du roi de Jérusalem, prévint aussitôt Josselin, comte d'Edesse, Pons, comte de Tripoli, et le roi de Jérusalem et demanda une aide d'urgence. Le roi se rendit à Tripoli à marches forcées. Il y trouva le comte et tous deux poursuivirent ensemble leur voyage. Le prince d'Antioche avait quitté sa capitale et dressé son camp près d'Artasie. Après avoir attendu quelques jours l'arrivée du roi, il ordonna de se mettre en marche malgré l'avis du patriarche, poussé par des nobles du pays qui voulaient mettre sous la protection des troupes les terres qu'ils possédaient dans le voisinage. Le prince transféra le camp en un lieu appelé le Champ de Sang. L'armée comptait sept cents chevaliers et trois mille fantassins, plus les marchands qui la suivaient.

 

Les ennemis feignirent de se diriger vers Cérèpe et dressèrent leurs tentes dans les environs. Le lendemain, le prince envoya des éclaireurs. Ils revinrent lui annoncer que les ennemis s'étaient formés en trois corps d'armée, forts chacun de vingt mille cavaliers, et qu'ils s'avançaient vers nos troupes à marche forcée. Aussitôt le prince organisa quatre corps. Les colonnes ennemies parurent, bannières déployées. On combattit des deux côtés avec vigueur mais les ennemis remportèrent l'avantage. Les corps commandés par Geoffroi le moine et Gui de Fremelle s'élancèrent sur les rangs adverses et furent sur le point de les mettre en fuite. Mais le corps que commandait Robert de Saint-Lô se conduisit mal et donna aux infidèles le temps de se reprendre. Bientôt le même corps prit la fuite et coupa en deux celui que commandait le prince et qui était destiné à appuyer les autres. Une portion de ce dernier corps se trouvant ainsi entraînée, il fut impossible de le reformer.

 

En outre, un tourbillon apparut, soulevant une énorme quantité de poussière qui aveugla les soldats. Les ennemis prirent avantage de cet accident et nos troupes furent battues. La plupart de nos soldats et le prince périrent. Ceux qui avaient suivi les bagages s'étaient retirés sur une hauteur. Les rescapés se hâtèrent de les rejoindre. Lorsqu'ils furent rassemblés, les ennemis envoyèrent toutes leurs colonnes et en moins d'une heure tous furent exterminés. Renaud Mansour, un des principaux seigneurs du pays, suivi de quelques autres nobles, avait cherché à se sauver dans une tour d'une petite ville voisine nommée Sarmate. Le prince des Turcs les força à se rendre. Tous ceux qui avaient suivi le prince d'Antioche périrent dans cette fatale journée.

 

Le prince Roger était un homme corrompu, débauché, avare, qui vivait publiquement en état d'adultère. Tant qu'il occupa la principauté d'Antioche, il en tint éloigné le jeune Bohémond, fils du premier Bohémond et héritier légitime de son père, et le laissa vivre en Italie avec sa mère. Pourtant Tancrède qui, en mourant, lui avait confié cette principauté y avait mis pour condition de ne pas en refuser la restitution à Bohémond ou à ses héritiers. Le roi et le comte de Tripoli arrivèrent à Mont-de-Nigron. Le prince Gazzi choisit dans son armée dix mille cavaliers d'élite et les envoya à leur rencontre. Ils se divisèrent en trois corps. L'un se dirigea vers le port de Saint-Siméon et les deux autres marchèrent à la rencontre du roi. L'un d'eux l'atteignit mais fut battu. Le roi arriva à Antioche où le patriarche et le peuple l'attendaient impatiemment. Il délibéra alors avec les chefs de son armée sur ce qu'il fallait faire en de telles circonstances.

 

Pendant ce temps le prince Gazzi, laissant de côté Hamah et d'Artasie, alla s'établir devant Cérèpe d'autant plus confiant qu'il avait appris que le roi avait convoqué à Antioche Alain, seigneur de la ville. Le prince turc, sitôt arrivé, envoya des sapeurs miner la colline sur laquelle la ville était bâtie et de remplir les trous de bois auquel on mettrait le feu pour renverser les remparts. Les habitants se rendirent à condition d'avoir la vie sauve et de pouvoir se retirer librement. De là le prince Gazzi conduisit son armée vers le fort de Sardone qu'il investit aussitôt et que les habitants lui abandonnèrent au bout de quelques jours aux mêmes conditions. Sûr que nul ne tenterait de lui résister, il dévasta la contrée. Le roi et le comte de Tripoli se dirigèrent vers Rugia, croyant trouver les ennemis près de Cérèpe. Ils allèrent ensuite à Hab et campèrent sur la montagne appelée Danis.

 

Quand Gazzi le sut, il ordonna à ses hommes de se préparer et d'attaquer le roi dans son camp avant le jour. Mais le roi passa aussi la nuit à veiller. Il avait à sa disposition sept cents chevaliers et forma neuf groupes. Trois furent chargés de marcher en avant. Le comte de Tripoli prit l'aile droite. Le prince d'Antioche se plaça à gauche et les fantassins furent mis au centre. Le roi resta en arrière avec quatre groupes pour porter secours à ceux qui en auraient besoin. Les Chrétiens, ainsi rangés en ordre de bataille, attendaient l'arrivée des ennemis lorsque ceux-ci s'élancèrent en poussant des clameurs mêlées au son aigre des trompettes et au roulement du tambour. On combattit corps à corps. Les ennemis, qui connaissaient la valeur de nos compagnies d'infanterie, faisaient des efforts pour les détruire mais le roi se précipita avec les troupes qu'il avait gardées auprès de lui.

 

Beaucoup de Turcs furent massacrés et les autres prirent la fuite. Il périt de notre côté sept cents fantassins et une centaine de chevaliers. Les ennemis perdirent quatre mille hommes, sans compter les blessés et les prisonniers. Le prince Gazzi s'enfuit avec le roi de Damas et le prince des Arabes, abandonnant ses troupes. Le roi s'empara de leur camp puis le manque de vivres le força à se retirer dans la ville de Hab. Le lendemain matin il fit partir des messagers. Il les chargea d'aller annoncer à sa sœur et au patriarche cet éclatant succès. Il passa encore toute la journée dans le camp afin de s'assurer que les ennemis ne pouvaient revenir. Puis il rentra en vainqueur à Antioche avec le patriarche. Cette victoire eut lieu le 14 août 1120, la deuxième année du règne de Baudouin II.

 

Le roi dut rester à Antioche pour s'occuper affaires les plus urgentes de ce pays. Le patriarche et les nobles lui confièrent le soin de gouverner la principauté. Les forteresses furent pourvues de tout ce qui pouvait leur être nécessaire et le roi retourna dans son royaume. Le jour de Noël, il fut couronné, ainsi que sa femme, dans l'église de Bethléem. La même année 1120, le royaume fut affligé de toutes sortes de maux. Sans parler des attaques des ennemis, les sauterelles et les souris continuèrent, comme les trois années précédentes, à dévaster les récoltes, si bien que le pain manqua. Le patriarche Gormond, le roi Baudouin et les principaux seigneurs du royaume se réunirent à Naplouse, en Samarie, et y convoquèrent une assemblée publique. On reconnut que les péchés des hommes avaient provoqué la colère de dieu et on décida d'y mettre un terme. Effrayés par les signes envoyés du ciel, par les tremblements de terre, la famine et les continuelles invasions des ennemis, les membres de l'assemblée adoptèrent vingt-cinq lois dans ce but.

 

L'année suivante, le prince Gazzi voulut profiter de l'absence du roi pour assiéger quelques-unes de nos places fortes. On rappela le roi on toute bâte. Celui-ci marcha sur l'ennemi. Il appela aussi à lui Josselin, comte d'Edesse, et les principaux seigneurs d'Antioche. Au moment où il espérait engager le combat, le prince ennemi fut frappé d'apoplexie. Ses officiers refusèrent la bataille et firent transporter leur prince à Alep où il mourut. Le roi rentra dans son royaume. Ses services le rendaient également cher aux habitants du royaume de Jérusalem et à ceux de la principauté d'Antioche. Il gouvernait ces deux pays avec dévouement, malgré la distance. Il continua à se livrer à ces doubles occupations jusqu'à l'arrivée du jeune Bohémond.

 

A Jérusalem, le roi accorda aux citoyens la franchise des redevances qu'on avait coutume d'exiger de ceux qui importaient ou exportaient des marchandises. Il accorda en outre aux Syriens, aux Grecs, aux Arméniens et à tous les habitants de ces pays, même aux Sarrasins, la permission d'apporter en ville, sans avoir à craindre aucune exaction, du froment, de l'orge et des légumes. Il remit aussi la taxe que l'on prélevait sur toutes les pesées, se conciliant ainsi la faveur générale. Il voulait que la ville ait toujours des vivres en abondance et, comme son prédécesseur, il ne cessait de chercher les moyens d'augmenter sa population.

 

L'année suivante, Doldequin, roi de Damas, conclut un traité avec le prince des Arabes et prit à son service ses chevaliers. Voyant notre roi occupé des affaires des deux pays qu'il avait à gouverner, il envoya ses troupes vers Tibériade et fit ravager la contrée. Le roi rassembla aussitôt ses chevaliers et partit en toute hâte. Doldequin se retira dans l'intérieur de ses Etats. Le roi se dirigea vers le sud et arriva à Gérasa. Cette ville, située à quelques milles du Jourdain, près du mont Galaad, était autrefois l'une des cités de la Décapole. Une partie de la ville avait été abandonnée depuis longtemps. Il en restait encore la partie la mieux fortifiée, dans laquelle Doldequin avait fait élever l'année précédente une citadelle. Le roi assiégea le fort. La garnison se rendit à condition de pouvoir se retirer. Alors on se demanda s'il valait mieux raser le fort ou le conserver. On admit que les chrétiens ne pourraient jamais s'y maintenir sans danger et on décida de le détruire.

 

Pons, deuxième comte de Tripoli, poussé par on ne sait quelle mauvaise pensée, refusa de rendre hommage au roi de Jérusalem et contesta le service qu'il lui devait. Le roi, ne pouvant supporter cet affront, rassembla des troupes et partit pour Tripoli. Mais des hommes sages s'interposèrent et rétablirent la paix. Le roi fut alors appelé par les habitants d'Antioche qui étaient en danger. Balak, prince des Turcs, ne cessait de les tourmenter par de fréquentes incursions et il agissait avec d'autant plus d'audace qu'il venait de capturer Josselin, comte d'Edesse, et Galeran, son cousin. Lorsqu'il apprit l'arrivée du roi, il chercha à éviter une rencontre. Il continua toutefois à rôder, guettant l'occasion de faire le mal.

 

Le roi se rendit dans le comté d'Edesse, examinant si les places fortes étaient en état de défense, s'il y avait dans chacune les ressources nécessaires en hommes, en armes et en vivres, et prenant soin de leur faire fournil ce qui pouvait leur manquer. Une nuit qu'il marchait sans précautions de Turbessel à Edesse, Balak se jeta sur sa troupe qu'il surprit sans défense et emmena le roi prisonnier. Il le fit conduire dans une forteresse située au-delà de l'Euphrate nommée Quartapiert, où se trouvaient déjà le comte Josselin et Galeran. Nos princes qui étaient demeurés dans le royaume, ayant appris la nouvelle, se réunirent avec le patriarche et se rendirent à Accon. Ils décidèrent d'élire pour gouverneur Eustache Grenier qui possédait déjà dans le royaume Sidon et de Césarée. Ils lui confièrent le gouvernement du royaume jusqu'à ce que le roi recouvre la liberté.

 

Quelques Arméniens d'Edesse tentèrent l'impossible. Cinquante d'entre eux se déguisèrent en moines et allèrent vers la citadelle où était enfermé le roi. Ils se présentèrent comme des hommes qui viennent d'être attaqués et demandèrent à voir le gouverneur du lieu, chargé de maintenir l'ordre dans le pays. A peine entrés dans la place, ils s'emparèrent du fort, délivrèrent le roi et le comte et s'occupèrent de mettre la citadelle en état de défense. Le roi envoya Josselin chercher des secours. Les Turcs des faubourgs prirent les armes mais Josselin passa sans être vu par ceux qui bloquaient le château et partit avec deux compagnons après avoir renvoyé un troisième pour faire savoir qu'il avait réussi. Le roi s'occupa alors de se défendre jusqu'au moment où il pourrait recevoir les secours espérés.

 

La même nuit, Balak avait eu une vision. Le comte Josselin lui arrachait les yeux. Le matin, effrayé de ce rêve, il envoya des messagers au château avec ordre de lui faire trancher la tête. Il apprit alors que la forteresse était passée aux mains de ses ennemis. Aussitôt Balak convoqua ses troupes et assiégea la place. Il demanda au roi de remettre le fort sans résistance et promit de le laisser partir avec les siens. Le roi, espérant pouvoir tenir jusqu'à l'arrivée des renforts, rejeta ces propositions. Le château était sur une colline de craie facile à miner. Balak envoya des sapeurs creuser des excavations et les remplir de bois. Puis il y fit mettre le feu et lorsque le bois fut consumé, la colline s'affaissa et une tour s'écroula. Alors le roi rendit la forteresse sans condition. Le prince turc lui fit grâce de la vie, ainsi qu'à son neveu et à Galeran, et les fit transférer à Carrhes. Quant aux Arméniens qui s'étaient exposés pour délivrer leur roi, ils périrent tous dans les tortures.

 

Josselin poursuivit sa route, n'ayant que peu de vivres et deux outres. Au bord de l’Euphrate, il gonfla ses outres, tes fixa autour de lui et, guidé par ses compagnons qui savaient nager, arriva sain et sauf sur la rive opposée. Pieds nus, dévoré par la soif et la faim, épuisé, il arriva enfin à Turbessel. Dès lors, il s'employa à exécuter les ordres reçus. Il alla à Antioche et, sur les conseils du patriarche Bernard, partit pour Jérusalem. Il visita le patriarche de cette ville et les principaux seigneurs du royaume, leur rapporta tout ce qui s'était passé et leur demanda de préparer des troupes pour aller au secours du roi. Le peuple du royaume se leva comme un seul homme. Tous se mirent en marche précédés par la croix et se rendirent à Antioche, ralliant au passage les habitants des villes. Ceux d’Antioche se réunirent aussi à eux et tous se dirigèrent vers Turbessel. Ils apprirent alors ce qui était arrivé et rentrèrent chez eux. Ceux de Jérusalem passèrent le Jourdain auprès de Scythopolis, entrèrent en territoire ennemi, tuèrent beaucoup de monde et firent encore plus de prisonniers. Puis, chargés de butin, ils rentrèrent dans leur pays.

 

Le prince d'Egypte, pensant que la captivité du roi était l'occasion d'accabler un royaume qu'il redoutait, réunit des troupes et arma une flotte. Secondé par soixante-dix galères, il alla camper près d'Ascalon. La flotte s'arrêta en face de Joppé. Ses hommes investirent la place. Comme la ville avait peu de défenseurs, les assiégeants s'avancèrent en toute sécurité vers les murailles et réussirent sur plusieurs points à les ébranler. S'ils avaient eu le temps de continuer, ils seraient parvenus à se rendre maîtres de la place. Mais le patriarche et le connétable Eustache Grenier avaient convoqué la milice et s'étaient réunis dans la plaine de Césarée. Ils se dirigèrent aussitôt vers Joppé. Les assiégeants se retirèrent sur leurs navires et la flotte appareilla.

 

Les chrétiens rencontrèrent l'armée de terre ennemie près d'Ibelin. Quand les Egyptiens virent les préparatifs de nos troupes, ils devinrent semblables aux lièvres les plus timides et auraient bien voulu ne pas s'être engagés dans une telle entreprise. L'armée chrétienne comptait sept mille hommes. Les ennemis en avaient seize mille, sans compter la flotte. Les nôtres s'élancèrent. Les Egyptiens firent tous leurs efforts pour repousser les assaillants mais, trop inférieurs en courage, ils renoncèrent et prirent la fuite, abandonnant leur camp avec toutes les richesses et les approvisionnements qu'il renfermait. De cette foule de combattants, peu échappèrent à la mort ou à la captivité. Les ennemis eurent sept mille morts dans cette journée. Les Chrétiens trouvèrent dans le camp égyptien une immense quantité d'or et d'argent en barre, des ustensiles précieux, des tentes, des chevaux et des armes. ils se partagèrent ces dépouilles et, enrichis plus qu'on ne pourrait le dire, s'en retournèrent chez eux. La flotte se retira vers Ascalon.

 

Eustache Grenier, administrateur du royaume de Jérusalem, mourut à ce moment. Il fut remplacé par Guillaume de Bures, seigneur de Tibériade. Le duc de Venise Dominique Michaelis, instruit des maux qui affligeaient le royaume d'Orient, leva une flotte. A Chypre, on lui annonça que la flotte égyptienne était dans les parages. Le duc disposa aussitôt ses navires en ordre de bataille et se dirigea en toute hâte vers Joppé. Apprenant que la flotte égyptienne s'était retirée vers Ascalon, les Vénitiens se dirigèrent de ce côté. Ils avaient dans leur flotte des navires à éperons et à cent rames et quatre gros bâtiments de transport. Ces quatre bâtiments et les navires à éperons furent mis en avant afin que les ennemis croient que c'était une flotte marchande. Les galères suivaient. La flotte se trouva dans les parages des ennemis à l'aube. Les Egyptiens la découvrirent tout près d'eux.

 

Tandis que les ennemis se trouvaient en pleine confusion, la galère sur laquelle se trouvait le duc rencontra par hasard celle qui du chef de la flotte ennemie et la heurta si violemment que celle-ci fut engloutie par les flots. Le combat s'engagea et des deux côtés on s'attaqua avec la plus grande vigueur. Le carnage était tel que ceux qui y assistèrent affirmèrent par la suite que les vainqueurs, au milieu de l'action, avaient les pieds baignés dans le sang. A deux mille pas à la ronde, la mer était rouge des cadavres qu'on y précipitait et des flots de sang que répandaient les blessés. Les rivages furent couverts de corps que les vagues apportaient, leur puanteur infecta toute la contrée environnante, et l'atmosphère fut chargée d'exhalaisons pestilentielles. Enfin les Vénitiens obtinrent l'avantage et mirent leurs ennemis en fuite. Ils s'emparèrent de quatre galères, de quatre navires à éperons et d'un gros bâtiment. Le commandant de la flotte égyptienne périt dans le combat et les Vénitiens remportèrent ainsi une victoire mémorable.

 

Après ce succès, le duc ordonna, sans perdre de temps, de diriger la flotte vers l'Egypte. Elle poussa jusqu'à Laris, cherchant à rencontrer des navires ennemis. Les Vénitiens rencontrèrent dix navires étrangers et s'en emparèrent. Cette flotte était chargée de marchandises de l'Orient, surtout d'épices et de soieries. Les Vénitiens se partagèrent les prises et, enrichis de ce butin, allèrent aborder près d'Accon. Le patriarche Gormond, le connétable Guillaume de Bures et les autres grands seigneurs, apprenant l'arrivée du duc de Venise et de sa flotte, lui envoyèrent des députés pour l'accueillir. Le duc, qui depuis longtemps désirait visiter les lieux saints et s'entretenir avec les princes, se rendit à Jérusalem. Il y fut accueilli avec empressement et y célébra Noël. Invité à se consacrer pendant quelque temps à l'accroissement du royaume de Jérusalem, il répondit qu'il était venu pour cela.

 

On tint donc un conseil commun, auquel assistèrent le patriarche et les princes du royaume, et on décida avec les Vénitiens d'aller assiéger Tyr ou Ascalon. Ceux de Jérusalem, de Ramla, de Joppé, de Naplouse et des environs, voulaient le siège d'Ascalon. Les habitants d'Accon, de Nazareth, de Sidon, de Béryte, de Tibériade, de Biblios et des autres villes maritimes soutenaient qu'il fallait attaquer Tyr. Ils alléguaient que c'était une ville très forte contre laquelle il fallait employer toutes les ressources dont on pouvait disposer. Enfin on décida de s'en remettre au sort. Deux billets, dont l'un portait le nom de Tyr, l'autre celui d'Ascalon, furent déposés sur un autel. On fit venir un jeune orphelin et on lui commanda de prendre le billet qu'il voudrait. Le sort désigna la ville de Tyr. La décision prise, le patriarche, les principaux seigneurs du pays et le peuple se rendirent à Accon, où la flotte vénitienne stationnait. On s'engagea par serment à observer fidèlement les clauses du traité conclu et, le 16 février, on alla investir Tyr par terre et par mer.

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