Fin du règne d'Amaury

XX

(1167-1173)

 

Fin du règne d'Amaury

 

Hernèse, archevêque de Césarée, et Odon de Saint-Amand, grand échanson, ayant accompli la mission que le roi leur avait confiée auprès de Manuel, empereur de Constantinople, et obtenu au bout de deux ans ce qu'ils étaient allés demander, revinrent à Tyr, amenant avec eux une épouse au roi, la fille du protosébaste de l'empereur. Aussitôt, le roi se rendit à Tyr et épousa la princesse Marie le 29 août. Jean, le protosébaste dont le roi épousa la fille, était un neveu de l'empereur. Plusieurs grands seigneurs de la maison impériale accompagnaient la jeune fille. Le Grec Andronic, parent de l'empereur, était arrivé à Tyr avec plusieurs chevaliers alors que le roi était encore en Egypte. A son retour, celui-ci lui donna la ville de Béryte. Il invita Théodora, veuve du roi Baudouin, qui possédait Accon et était la fille de son neveu, et l'enleva pour la mener en territoire ennemi, d'abord à Damas, puis en Perse avec l'aide de Noradin.

 

Cette année-là deux nouvelles Eglises furent instituées dans le royaume. C'étaient celle de Pétra, métropole de la seconde Arabie, et celle d'Ébron. L'été suivant, Etienne, chancelier du roi de Sicile et élu pour l'Eglise de Palerme, frère du comte du Perche, fut chassé par les princes du pays au grand regret du roi, encore enfant, et de sa mère. Etienne se sauva et vint dans notre royaume où il mourut. Vers le même temps, Guillaume, comte de Nevers, arriva à Jérusalem avec des chevaliers dans l'intention de combattre à ses frais pour la chrétienté. Mais une mort prématurée l'arrêta dans ce dessein. Le même été, le comte Alexandre de Gravina et un certain Michel Hydrontin, députés de l'empereur de Constantinople, arrivèrent à Tyr.

 

Ils allèrent aussitôt trouver secrètement le roi et lui exposèrent l'objet de leur voyage. L'empereur estimait que le royaume d'Egypte, puissant et riche, était tombé entre les mains de gens faibles et efféminés et que les peuples voisins connaissaient l'incapacité du seigneur de ce pays. Plutôt que de voir passer ce royaume entre les mains de nations étrangères, l'empereur pensait qu'il lui serait facile, avec l'aide du roi, de le soumettre à sa juridiction. Certains disent que le roi avait lui-même sollicité l'empereur, lui demandant de l'assister de ses troupes, de sa flotte et de ses trésors, et lui offrant la cession de quelques régions de ce royaume et une part dans le butin. On arrêta une convention approuvée des deux parties.

 

Le Roi m'ordonna de porter des lettres à l'empereur et de ratifier le traité. Je rejoignis les envoyés de l'empereur qui m'attendaient à Tripoli et nous partîmes pour Constantinople. L'empereur se trouvait à ce moment en Servie, pays montagneux, couvert de forêts et d'un abord difficile, situé entre la Dalmatie, la Hongrie et l'Illyrie. Les habitants s'étaient révoltés contre lui. Les traditions rapportent que ce peuple fut formé à l'origine par des exilés que l'on condamnait à aller dans ce pays scier du marbre et fouiller la terre pour en retirer des métaux, et c'est à ce fait que l'on attribue leur nom qui indique leur premier état de servitude. Ce peuple grossier et indiscipliné habite les montagnes et les forêts, et ne pratique pas l'agriculture. Mais il possède beaucoup de bétail et a en abondance du lait, du fromage, du beurre, de la viande, du miel et des gâteaux de cire.

 

Il y a dans ce pays des magistrats appelés suppans. Ils obéissent parfois à l'empereur. D'autres fois, les habitants sortent de leurs montagnes et de leurs forêts et vont ravager les contrées voisines. Comme ils maltraitaient leurs voisins, l'empereur marcha contre eux. Il les soumit et s'empara de leur chef. Il revenait de cette expédition lorsque nous le rencontrâmes en Pélagonie, dans la ville de Butelle, près de la ville natale de Justinien appelée Acreda. L'empereur nous accueillit honorablement nous lui exposâmes le motif de notre mission. Il reçut ces nouvelles avec joie et approuva tout ce qui avait été réglé à l'avance. On s'engagea des deux côtés par serment. Après avoir accompli notre mission, nous nous remîmes en route au début d'octobre pour retourner dans le royaume.

 

Avant notre retour, alors que le Roi ne pouvait encore être sûr du succès de notre mission, le bruit se répandit que Savar, le soudan d'Egypte, expédiait des messages à Noradin et implorait secrètement son assistance, lui faisant dire qu'il se repentait d'avoir traité avec le roi et que, s'il pouvait compter sur le secours de Noradin, il s'empresserait de rompre son alliance. Indigné, le roi, ayant levé des troupes, descendit de nouveau en Egypte. On dit que ces bruits étaient une invention et que ce fut une injustice de partir en guerre. Gerbert Assalu, maître de l'Hôpital établie, était l'instigateur de tout cela. C'était un homme courageux mais léger. Après avoir dépensé tous les trésors de sa maison, il avait emprunté des sommes énormes et la maison de l'Hôpital se trouvait extrêmement endettées. Il avait l'espoir qu'après la conquête de l'Egypte la ville de Bilbéis lui reviendrait en vertu d'une convention conclue antérieurement avec le roi.

 

Les Templiers ne voulurent pas prendre part à cette expédition parce que le maître de l'Hôpital, leur rival, passait pour le chef de l'entreprise. Ils refusèrent donc de fournir leurs troupes et de suivre le roi, disant qu'il était injuste de faire la guerre à un royaume allié qui se reposait sur notre bonne foi. Le roi retourna en Egypte la cinquième année de son règne, au mois d'octobre. Il s'empara de Bilbeis le 13 novembre. La plupart des habitants furent tués ou capturés. Parmi les prisonniers était Mahadi, le fils du soudan. Tout ce qui pouvait exciter la cupidité tomba entre les mains des assiégeants. Consterné, Savar hésita entre gagner le roi par des présents solliciter le secours des princes voisins. Il résolut d'essayer les deux moyens.

 

Il demanda l'aide de Noradin qui accepta et envoya Syracon avec une partie de son armée en Egypte. Le roi, après la destruction de Péluse, dirigea ses troupes vers le Caire. Il dressa son camp en face de la ville et fit préparer tous les instruments nécessaires. Le soudan gagnait du temps et ne cessait de promettre beaucoup d'argent pour obtenir la retraite des troupes. Le roi, de son côté, n'avait pas d'autre intention que d'arracher le plus de richesses possible au soudan, préférant vendre sa retraite au poids de l'or que de livrer la ville au pillage. Le soudan, ayant compris la cupidité du roi, l'accabla de promesses et s'engagea à lui donner des sommes considérables. On dit qu'il promit de livrer deux millions de pièces d'or à condition si le roi lui rendait son fils et repartait.

 

Son but était d'empêcher que le roi n'arrive trop vite au Caire et que, trouvant la place hors d'état de se défendre, il ne s'en empare aussitôt. C'est ce qui se serait passé si, après avoir pris Péluse, notre armée s'était dirigée sur le Caire à marches forcées. Pendant ce temps notre flotte aborda vers l'une des embouchures du Nil appelée Carabeix et s'empara de Tapnis qui fut livrée au pillage. Puis les Chrétiens voulurent rejoindre l'armée du roi en remontant le fleuve. Mais les Egyptiens fermèrent le passage. Le roi chargea Honfroi de Toron d'occuper la rive opposée du fleuve afin de faciliter le passage des nôtres et ce projet aurait pu être exécuté sans l'arrivée de Syracon.

 

Le soudan pendant ce temps ne cessait d'intriguer pour éloigner le roi. En même temps qu'il promettait beaucoup d'argent, il demandait des délais pour s'acquitter. Ayant donné cent mille pièces d'or, le soudan obtint la restitution de son fils et livra comme otages deux neveux encore enfants. Le roi leva alors le siège et dressa son camp près du jardin du Baume. Après avoir pendant huit jours de suite reçu du soudan des messages sans effets, le roi transféra son armée à Syriaque. Pendant ce temps le soudan rassemblait des armes, amassait des vivres, faisait fortifier les points les plus faibles et organisait la résistance.

 

Il y avait dans l'armée du roi un noble dévoyé nommé Milon de Planci. Connaissant l'avidité du roi, il le poussait à un arrangement avec le calife et le soudan et à ne plus tenter de s'emparer du Caire et de Babylone afin de tromper les espoirs de butin des soldats. En effet, lorsque les villes sont prises de force, les armées remportent toujours de bien plus riches dépouilles que lorsqu'elles sont livrées aux rois à la suite d'un traité qui n'est avantageux que pour le roi. Cette divergence d'intérêts amena des querelles. L'armée voulait le pillage. Le Roi et les siens soutenaient un avis différent. Ils eurent le dessus et la volonté royale fut accomplie. Tandis que notre armée était près du Caire, les interprètes ne cessaient d'aller et de venir des deux côtés.

 

Le soudan envoyait des députés au roi pour lui faire dire qu'il mettait la plus grande activité à recueillir les sommes promises et le supplier d'être patient. En même temps il l'engageait à ne pas s'approcher du Caire afin de ne pas effrayer le calife ou le peuple. Tandis que le soudan gagnait ainsi du temps, on apprit que Syracon arrivait. Aussitôt, le roi leva le camp et retourna à Péluse. Là, laissant une garnison en ville, il partit le 25 décembre mais les éclaireurs lui annoncèrent que Syracon était passé avec ses troupes. Il fallut prendre une décision. Il était dangereux de rester plus longtemps dans le pays et d'ailleurs le soudan ne voulait plus accomplir ses engagements. Il n'avait traîné que pour attendre l'arrivée des Turcs. Dans cette situation, le Roi rallia la garnison de Péluse et se remit en route pour retourner en Syrie.

 

Syracon, voyant qu'après le départ du roi personne en Egypte ne pouvait s'opposer à lui, mit à exécution le projet qu'il avait formé depuis longtemps. Il dressa son camp devant le Caire et attendit. Le Soudan Savar sortait tous les jours de la ville et se rendait au camp de Syracon. L'habitude de se rendre au camp turc et d'en sortir sans difficulté lui inspirait de jour en jour plus de sécurité. Syracon le surprit au milieu de cette trompeuse assurance. Il ordonna aux siens de frapper le soudan le lendemain, tandis que lui-même serait absent. Savar en effet se rendit au camp de Syracon pour s'entretenir avec lui. Les assassins lui tranchèrent la tête. Ses fils, témoins de sa mort, s'enfuirent au Caire. Le calife leur dit qu'ils pouvaient compter sur sa protection, à charge pour eux de n'entreprendre aucune négociation secrète avec les Turcs. Mais ils négocièrent un traité de paix avec Syracon et le calife, en ayant été informé, les fit périr.

 

Ainsi, le roi de Jérusalem étant absent et Savar mort, Syracon s'empara du royaume, se rendit auprès du calife et lui offrit les témoignages de respect qui lui étaient dus. Comblé d'honneurs, revêtu de la dignité de soudan, il devint maître de l'Egypte et les trésors du pays furent à notre disposition. Jusqu'alors, notre royaume était en sûreté de ce côté, les Chrétiens pouvaient aborder en territoire égyptien pour leur commerce et les Egyptiens nous apportaient toutes sortes de marchandises inconnues dans notre pays. En outre, les sommes qu'ils dépensaient chez nous tournaient au profit du trésor royal. Au lieu de cela, tous les pays qui nous environnaient obéirent désormais à nos ennemis.

 

Après la mort du soudan et de ses fils, Syracon obtint le gouvernement de l'Egypte mais il n'en jouit pas longtemps. Il mourut un an plus tard. Il eut pour successeur son neveu Saladin, fils de son frère Negemeddin. Dès qu'il se fut emparé du commandement, il se rendit auprès du calife et le tua. Il tua aussi tous les enfants du calife afin d'être le maître. Il craignait que le calife ne le fasse périr un jour ou l'autre, attendu que les Turcs commençaient déjà à encourir la haine du peuple égyptien. Le calife mort, Saladin s'empara de ses trésors et se livra tellement à ses habitudes prodigues qu'après avoir en peu de jours dégarni toute la maison, il emprunta encore des sommes considérables, et se chargea de très fortes dettes. On dit aussi que des gens parvinrent à enlever secrètement quelques-uns des fils du calife afin que, si les Egyptiens recouvraient jamais le droit de gouverner leur royaume, ils puissent retrouver un héritier du nom de leur dernier calife.

 

Au printemps suivant, on put constater que l'occupation de l'Egypte par les Turcs nous nuisait considérablement. En effet Noradin, notre pire ennemi, pouvait, avec une flotte partant d'Egypte, assiéger nos villes maritimes et, ce qui était plus dangereux encore, s'opposer au passage des pèlerins. Dans ces circonstances on jugea qu'il fallait envoyer auprès des princes d'Occident quelques évêques chargés de les informer des malheurs qui accablaient le royaume. Trois prélats reçurent des lettres du roi pour Frédéric, empereur des Romains, pour Louis, roi de France, pour Henri, roi des Anglais, pour Guillaume, roi de Sicile, et pour d'autres princes et s'embarquèrent. Une tempête les rejeta au port terrorisés. Ils furent remplacés par Frédéric, archevêque de Tyr, et l'évêque de Panéade qui arrivèrent à destination sans problèmes. Ils n'obtinrent aucun succès. L'évêque de Panéade mourut à Paris et l'archevêque revint au bout de deux ans, sans avoir réussi.

 

Au début de l'automne l'empereur, se souvenant de l''alliance qu'il avait conclue avec le roi, envoya la flotte promise. Elle était composée de cent cinquante galères et de soixante bâtiments de transport. Il y avait aussi une douzaine de bâtiments plus grands, appelés dromons, chargés de vivres, d'armes et de machines de guerre. L'empereur envoya avec cette flotte son cousin Mégaducas, à qui il donna le commandement, Maurèse et le comte Alexandre de Conversana, un noble de la Pouille. A la fin de septembre ils débarquèrent à Tyr, se rendirent de là à Accon et s'établirent entre le fleuve et le port. Le 10 octobre 1169 le roi, laissant derrière lui une force suffisante pour défendre le royaume en son absence, rassembla l'armée près d'Ascalon. Depuis quelques jours, la flotte faisait voile pour l'Egypte. L'armée se mit en marche, marchant à petites journées afin que les fantassins ne soient pas trop fatigués. Elle arriva le neuvième jour à Pharamie.

 

A force de battre les dunes, la mer s'était répandue dans la plaine. Les eaux avaient formé un vaste étang très poissonneux. Ceux qui suivent la côte pour aller en Egypte sont obligés de faire un détour de dix milles avant de rejoindre le rivage. La ville de Pharamie, maintenant inhabitée, est située près de la première des embouchures du Nil, nommée Carabeix. L'armée y trouva la flotte et passa sur la rive opposée. Laissant sur la gauche Tapnis, qui n'est plus qu'un petit bourg, et avançant entre les marais et la côte, elle arriva en deux jours à Damiette. La ville est entre le Nil et la mer, dans une position agréable. Notre armée y arriva le 27 octobre et dressa son camp. Trois jours plus tard, la flotte entra dans le fleuve.

 

Il y avait une tour sur la rive opposée. Une chaîne, tendue de cette tour à la ville, empêchait les nôtres de remonter plus haut alors que des navires pouvaient venir du Caire. Notre flotte ayant pris position, les Chrétiens s'approchèrent de la ville. Ayant perdu trois jours, ils apprirent que le moindre retard peut être nuisible. Des navires chargés d'hommes armés vinrent, sans qu'il soit possible de s'y opposer, remplir de combattants la ville jusqu'alors presque déserte. A l'arrivée des nôtres, elle n'aurait pas soutenu une attaque et bientôt ils jugèrent ne plus pouvoir s'en emparer qu'en employant les machines. Des ouvriers construisirent une tour de sept étages du haut de laquelle on pouvait voir toute la ville. On fit faire encore d'autres machines pour lancer des blocs de pierre et pour protéger des sapeurs. Lorsqu'elles furent prêtes, on les plaça le long des murailles et le siège commença.

 

Les assiégés élevèrent une tour identique à la nôtre et d'autres instruments furent dressés en face des nôtres. Naguère ils s'étaient crus hors d'état de résister mais ils trouvèrent des ressources jusqu'alors ignorées. Les nôtres, au contraire, commencèrent à se montrer timides. Les uns parlent d'une trahison, d'autres de négligence. D'abord, on conduisit la tour mobile sur un terrain en pente presque impraticable. Il y avait de ce côté de la ville des points où les murailles étaient plus basses et où on pouvait livrer assaut plus facilement et pourtant on dressa la tour en face du point le mieux fortifié. Cette machine ne pouvait faire aucun mal aux assiégés. Le retard qu'on mit à attaquer la ville était également suspect. On l'avait trouvée à peu près déserte. Si on l'avait attaquée aussitôt, la ville aurait été prise. Mais on donna le temps aux assiégés de recevoir des renforts.

 

Les Grecs se trouvèrent bientôt dépourvus de vivres. On faisait des coupes dans une forêt de palmiers proche du camp. A mesure que les arbres étaient abattus, les Grecs cherchaient à la base des branches une substance molle qui est comestible. Pendant quelques jours ils mangèrent cela. Certains parvenaient à se nourrir de noisettes, de raisins secs et de châtaignes. Les nôtres avaient des vivres en suffisance mais ils ménageaient leurs provisions dans la crainte d'en manquer s'ils partageaient. En outre, les pluies furent si fortes que les hommes ne pouvaient se défendre des infiltrations. On dut creuser autour des tentes un fossé pour faire écouler les eaux. Les navires entrés dans le fleuve avaient été rangés près de la ville dans une station qui semblait sûre. Les assiégés, voyant souffler le vent du sud, remplirent une barque de bois sec et de matières inflammables et y mirent le feu.

 

Le brûlot mit le feu à six galères qui furent réduites en cendres. La flotte entière aurait brûlé si le roi ne s'en était aperçu. Il s'élança à cheval, sans être même chaussé, et courut avertir les matelots qui séparèrent les bâtiments les uns des autres et les arrachèrent ainsi aux flammes. On continuait à livrer des assauts, de deux en deux jours. Il était rare que les assiégés offrent la bataille. Parfois cependant ils attaquaient les Grecs, sans qu'on sache s'ils avaient entendu dire qu'ils étaient plus faibles que les Latins ou bien s'ils les considéraient comme affaiblis par la famine. Pourtant les Grecs combattaient avec vaillance. Les habitants recevaient sans cesse des secours. Aussi les chrétiens commençaient-ils à murmurer et on pensait qu'il valait mieux repartir. Finalement, un traité fut négocié par nos chefs et quelques satrapes turcs, surtout un de leurs princes nommé Ivelin, et les hérauts annoncèrent que la paix venait d'être signée.

 

Les habitants de la ville et les étrangers venus à leur secours sortirent et se rendirent au camp des assiégeants. Ceux des nôtres qui voulaient aller à la ville purent y entrer et en sortir sans obstacle. On retrouva la liberté de commercer. Après trois jours, les nôtres firent leurs préparatifs de départ et mirent le feu à leurs machines. Ceux qui étaient venus par la terre retournèrent a Ascalon et le roi se rendit à Accon où il arriva la veille de Noël. Ceux qui prirent la mer furent pris dans une tempête et il ne resta que quelques navires de cette flotte. Les députés de l'empereur, retournant chez eux sans avoir réussi dans leur expédition, étaient très abattus. Ils craignaient que l'empereur ne leur attribue l'échec de cette campagne.

 

Cette année j'étais allé à Rome pour des affaires personnelles. A mon retour je cherchai à comprendre cet échec. Les Grecs avaient commis une faute. L'empereur avait promis d'envoyer l'argent nécessaire pour l'entretien de l'armée et il tint mal sa parole. Dès le moment que ses hommes furent en Egypte, ils manquèrent de tout. L'été suivant, dans la septième année du règne d'Amaury, au mois de juin, l'Orient fut ébranlé par un fort tremblement de terre. En Syrie et en Phénicie, les plus grandes villes furent détruites. En Cœlésyrie, Antioche fut ravagée. On peut citer également Gabul, Laodicée et, parmi celles qui étaient occupées par les ennemis, Alep, Césare, Hamath et Emèse. En Phénicie, Tripoli éprouva une violente secousse, le 29 juin. A Tyr, la secousse renversa quelques tours. On trouvait des villes ouvertes et exposées aux attaques. Mais nul n'osait se permettre d'en attaquer un autre. La paix régna pour un court espace de temps. Durant trois ou quatre mois on ressentit des secousses. La Palestine demeura à l'abri de ce fléau.

 

Cette même année, en décembre, le bruit se répandit que Saladin s'apprêtait à s'avancer vers la Palestine pour détruire notre royaume. Le roi se rendit alors sur le territoire d'Ascalon et apprit que ce prince avait assiégé pendant deux jours le château de Daroun. Il avait occupé une partie de la place et les habitants avaient dû se retirer dans la citadelle. Le Roi, quittant Ascalon le 18 décembre, se rendit à Gaza. Il avait tout au plus deux cent cinquante chevaliers et deux mille hommes de pied. Les Templiers s'unirent au reste de l'armée et, le lendemain, tous marchèrent vers Daroun. Ce fort est situé en Idumée, au-delà du torrent appelé Aegyptus. Amaury l'avait fait construire peu d'années auparavant. Il avait fait élever un fort de moyenne grandeur, carré, avec quatre tours angulaires. Il n'y avait autour du château ni fossés ni remparts.

 

Des paysans et des marchands avaient bâti près de la forteresse un faubourg et une église et y avaient fixé leur résidence. La position était agréable. Le roi avait fait construire ce fort pour reculer les limites de ses Etats, pour percevoir plus facilement ses revenus dans les maisons de campagne environnantes appelées casales et pour prélever des redevances sur les passants. Notre armée arriva en vue du camp des ennemis. Ceux-ci s'élancèrent sur nos hommes mais ils soutinrent le choc. Ils arrivèrent enfin à destination et dressèrent leurs tentes. Le patriarche se rendit dans la citadelle et le reste de l'armée campa près du faubourg. A l'approche de la nuit, Saladin conduisit son armée à Gaza. Cette ville fut autrefois métropole du pays des Philistins. Aujourd'hui encore on y retrouve beaucoup de traces de son ancienne splendeur.

 

Elle fut abandonnée jusqu'à l'époque où Baudouin, quatrième roi de Jérusalem, fit construire une citadelle dans un quartier de la ville et la donna aux chevaliers du Temple. Ce fort n'occupait pas toute la colline. Ceux qui s'y installèrent essayèrent de fortifier le reste en construisant un mur; mais ce mur était bas. Lorsqu'ils apprirent l'approche des ennemis, les habitants se retirèrent dans la citadelle car ils n'avaient pas d'armes. Simples laboureurs, ils n'avaient pas l'habitude de la guerre et étaient bien forcés de laisser sans défense la partie de la ville qu'ils occupaient. Mais Milon de Planci, qui crut ainsi les encourager à la résistance, refusa de les recevoir et les poussa à défendre le quartier le moins fortifié.

 

Soixante-cinq jeunes gens originaires de Mahomérie, dans les environs de Jérusalem, étaient là par hasard. Tandis qu'ils résistaient aux ennemis qui cherchaient à passer, d'autres ennemis entrèrent en ville par un autre côté et les attaquèrent par derrière. Plusieurs de ces jeunes gens périrent, beaucoup furent blessés mais les ennemis payèrent chèrement leur victoire. Les habitants voulurent une nouvelle fois se retirer dans la citadelle. Les ennemis étaient dans la ville et massacraient tout le monde mais ces malheureux ne purent être admis dans le fort. La citadelle résista. Après avoir occupé la ville et massacré les habitants, les Turcs reprirent la route de Daroun. Les nôtres, voyant les ennemis revenir en bon ordre, se préparèrent au combat mais les Turcs avaient un but bien différent et reprirent la route de l'Egypte. Quand le roi eut la certitude que les ennemis ne reviendraient pas, il laissa du monde à Daroun pour relever les fortifications et retourna à Ascalon.

 

L'année suivante, la septième année du règne d'Amaury, le roi convoqua les princes du royaume car il voyait ses Etats accablés de maux. Le nombre de ses ennemis s'accroissait et ils montraient plus d'audace. Les princes les plus sages du royaume avaient presque tous disparu. Des jeunes gens occupaient la place de ces hommes illustres sans la remplir convenablement, et dilapidaient la fortune de leurs ancêtres. Le roi demanda aux princes leur avis sur les moyens de prévenir la ruine du royaume. Ceux-ci répondirent presque à l'unanimité que le royaume ne pouvait ni attaquer ses adversaires ni résister à leurs attaques. Il fallait demander du secours en Occident. On décida d'envoyer des ambassadeurs solliciter le pape, l'empereur des Romains, les rois de France, d'Angleterre, de Sicile et des Espagnes, et plusieurs comtes et ducs. On décida aussi d'informer l'empereur de Constantinople qui, étant plus proche et plus riche que les autres, pourrait plus facilement fournir les secours désirés.

 

Le roi dit que cela ne pouvait être fait que par lui-même. Suivi d'une nombreuse escorte, il s'embarqua en mars et aborda sans accident à l'entrée du Bosphore. L'empereur fut très étonné. Il chargea le protosébaste Jean, dont la fille avait épousé le roi, d'aller à la rencontre de celui-ci. Ce prince alla jusqu'à Callipolis. Comme le vent était peu favorable, le roi quitta sa galère et se rendit à cheval à Héraclée où il retrouva sa flotte. Alors il s'embarqua de nouveau par un bon vent et arriva à Constantinople. Il y a dans cette ville, au bord de la mer, face à l'orient, un palais appelé palais de Constantin. On y arrive du côté de la mer par un escalier en marbre qui descend jusqu'au bord de l'eau. On y voit des lions et des colonnes en marbre. D'ordinaire cette entrée est réservée à l'empereur. Le roi eut la permission d'arriver par ce côté.

 

Il fut reçu en grande pompe et conduit jusqu'au bâtiment supérieur, dans lequel se trouvait l'empereur avec tous ses proches. On avait suspendu en avant de la salle d'audience des rideaux d'une étoffe précieuse et d'un travail admirable. Les plus grands princes du palais s'avancèrent à la rencontre du roi en dehors de ces rideaux et l'introduisirent à l'intérieur. On dit que cette tenture avait été placée pour maintenir la dignité impériale et faire plaisir en même temps au roi car l'empereur se leva amicalement en son honneur, au milieu de ses grands seigneurs, mais s'il avait agi ainsi devant toute la cour, on aurait pensé qu'il dérogeait trop à la majesté de son rang. Une fois le roi entré, on tira les rideaux et ceux qui étaient restés dehors virent l'empereur assis sur un trône d'or, revêtu des ornements impériaux, et à côté de lui le roi également assis sur un trône d'honneur, un peu plus bas.

 

L'empereur avait ordonné à ses domestiques de faire préparer dans l'enceinte même du palais des appartements pour le roi et de faire disposer en ville, pour les princes, des logements convenables aussi proches que possible de ceux du roi. Tous les jours, ils avaient des conférences, tantôt avec l'empereur, tantôt entre eux, au sujet des affaires qui les avaient amenés à Constantinople. Le roi avait aussi des entretiens particuliers avec l'empereur. Il lui exposa le but de son voyage et les pressantes nécessités de son royaume. L'empereur prêta une oreille favorable à ses propositions et lui promit que ses désirs seraient satisfaits. En même temps il comblait le roi et les princes de présents dignes de sa magnificence. Il ordonna de leur ouvrir, comme à des personnes de sa maison, les appartements intérieurs du palais. Il voulut qu'on expose sous leurs yeux les reliques déposées, depuis le temps des empereurs Constantin, Théodose et Justinien, dans les appartements impériaux.

 

De temps en temps, l'empereur invitait le roi et les siens à assister à des divertissements. Ils y entendaient de la musique et d'admirables chants, ils y voyaient des chœurs de jeunes filles et des pantomimes d'histrions. Enfin l'empereur voulut aussi, en l'honneur du roi, que l'on donne pour les habitants de la ville ces spectacles publics que nous appelons jeux du théâtre ou du cirque. Après être restés quelques jours au palais de Constantin, l'empereur et le roi transférèrent leur résidence au palais des Blachernes. Là encore l'empereur donna au roi des appartements dans l'enceinte même du palais. Il fît également donner aux princes de beaux logements proches du palais et pourvut à leurs besoins.

 

Le roi visita toute la ville. Il vit les églises et les couvents, si nombreux qu'on ne pouvait les compter, les colonnes chargées de trophées, les arcs de triomphe, toujours accompagné de grands seigneurs qui connaissaient bien les lieux. Il descendit le long du Bosphore jusqu'à l'entrée de la mer du Pont. Il visitait ces lieux inconnus en homme curieux qui désire s'instruire. Après avoir tout examiné, il rentra en ville, reprit ses entretiens avec l'empereur et travailla à terminer la négociation pour laquelle il avait entrepris son voyage. Lorsqu'il eut fini ses affaires et conclu un traité selon ses vœux, le roi, en prenant congé de tous, reçut de nouveaux témoignages de bienveillance. Il reçut une immense quantité d'or massif, des étoffes de soie en abondance et de magnifiques présents en marchandises étrangères. Tous ceux qui le suivaient furent aussi comblés de cadeaux. Tous les princes offrirent aussi au roi des présents remarquables.

 

Le roi descendit sur le Bosphore, qui marque la limite de l'Europe et de l'Asie. Il suivit ce détroit dans sa longueur, passa entre les villes de Sestos et d'Abydos, entra en Méditerranée et, poussé par un vent favorable, débarqua le 14 juin à Sidon. En entrant, il apprit que Noradin se trouvait avec une armée sur le territoire de Panéade. Il se rendit en Galilée et dressa son camp près de la fameuse source située entre Nazareth et Séphorim afin de se placer au centre du royaume. Le roi et tous ses prédécesseurs avaient l'usage de rassembler leurs armées en ce lieu. Vers le même temps Frédéric, archevêque de Tyr, qu'on avait envoyé vers les princes d'Occident pour solliciter leurs aide, revint après deux ans d'absence, n'ayant rien pu obtenir. Il avait fait partir avant lui le comte Etienne que le roi l'avait chargé d'envoyer en Orient pour lui donner sa fille en mariage. C'était le fils de Thibaut l'ancien, comte de Blois.

 

Arrivé dans le royaume et accueilli par le roi qui l'entretint de ses projets, Etienne rejeta les conditions qui lui étaient offertes et qu'il avait d'abord acceptées. Après avoir eu pendant quelques mois une conduite scandaleuse, il fit ses dispositions pour retourner dans son pays par la voie de terre. Il se rendit à Antioche et en Cilicie pour traverser le territoire du soudan d'Iconium, après avoir obtenu de lui une escorte, et se diriger vers Constantinople. Mais en passant près de Mamistra, en Cilicie, il tomba dans un piège que lui tendit Milon, prince arménien frère de Toros. On lui prit tout et ce ne fut qu'à force de prières qu'il obtint de conserver un mauvais cheval pour continuer sa route. Couvert de honte et plein de haine pour l'Orient, il arriva, non sans peine, à Constantinople, suivi d'un petit nombre de personnes.

 

Cette même année un autre comte Etienne, fils du comte Guillaume de Saône, arriva dans le royaume avec son neveu le duc de Bourgogne Henri le jeune. Ils venaient faire leurs dévotions et, après être restés quelque temps, repartirent en passant chez l'empereur de Constantinople. L'année suivante, huitième du règne d'Amaury, Guillaume, évêque d'Accon, mourut. Le roi l'avait envoyé en Italie et il avait parcouru tout ce pays. Voulant revenir auprès de l'empereur, il arriva à Andrinople, métropole de la seconde Thrace. Un jour l'évêque dormait après son repas. Un certain Robert, qui faisait partie de son escorte, était couché dans la même chambre. Il relevait d'une longue maladie. Tout-à-coup cet homme, saisi de fureur, prit une épée et tua l'évêque. Il rendit l'âme le 29 juin. Certains disent que ce Robert commit cet attentat sans en avoir conscience. D'autres pensent que ce fut une vengeance car un valet de l'évêque le maltraitait.

 

La même année, Toros, prince des Arméniens, étant mort, son frère Mélier se rendit auprès de Noradin et le supplia de lui donner des hommes pour reprendre par la force la succession de son frère. Après la mort de celui-ci, un certain Thomas, neveu des deux frères, appelé par les princes du pays, s'était emparé de la principauté de son oncle. Mélier, ayant offert à Noradin des conditions intéressantes, obtint de lui ce qu'il désirait et fit ce que n'avaient jamais fait ses ancêtres en conduisant lui-même les infidèles dans l'héritage de sa famille. Il entra à main armée sur les terres de son frère, en expulsa son neveu et s'empara de tout le pays. Dès qu'il eut pris le pouvoir, il commença par chasser de Cilicie les Templiers bien qu'il ait lui-même appartenu autrefois à cet ordre. Il contracta ensuite une alliance avec Noradin. Devenu presque infidèle, il faisait aux Chrétiens tout le mal possible.

 

Le prince d'Antioche prit les armes contre lui. Le roi, désirant jouer les médiateurs, se rendit dans les environs d'Antioche et envoya des messagers à Mélier, lui demandant de se rendre au lieu et au jour qui lui conviendraient pour avoir une conférence avec lui. Le roi lui expédia trois ou quatre messages consécutifs et, après avoir été plusieurs fois trompé par les ruses de cet homme, reconnut qu'il n'y avait rien à en attendre. On convoqua donc les chevaliers de toute la province et l'armée chrétienne entra sur le territoire de Mélier. Elle se répandait dans les plaines de Cilicie lorsqu'un messager annonça au roi que Noradin assiégeait Pétra, ou Krac, métropole de la seconde Arabie. Le roi, inquiet, prit congé du prince d'Antioche et repartit. Mais avant qu'il soit arrivé dans le royaume, les princes du pays avaient rassemblé toutes les forces et on avait confié le commandement de l'armée au connétable Honfroi.

 

Ils étaient en marche lorsqu'ils rencontrèrent un messager qui leur apprit que Noradin avait abandonné le siège. Aussi, lorsque le roi arriva dans son royaume, il le trouva, à sa grande surprise, en parfaite tranquillité. L'année suivante, au début de l'automne, Saladin se disposa à entrer dans notre pays. Il traversa le désert et arriva au lieu appelé le champ de Cannes des Turcs. Le roi avait aussi convoqué son armée et avait dressé son camp près de Bersabée. Le roi ayant alors tenu conseil, il fut décidé que les Chrétiens éviteraient la rencontre de Saladin. Les troupes se dirigèrent vers Ascalon, puis vers Daroun, et revinrent sur leurs pas. Saladin, pendant ce temps, entra en Syrie de Sobal et alla assiéger un château, clef de tout ce pays. Cette forteresse était sur une colline et solidement défendue par ses remparts. Le faubourg était placé sur un point assez escarpé pour n'avoir pas à redouter des assauts. En outre, les habitants étaient chrétiens et la forteresse avait été approvisionnée. Aussi, après avoir passé quelques jours à attaquer sans résultat, Saladin rentra en Egypte.

 

L'année suivante, il se disposa à revenir dans notre royaume. Il entra en juillet dans le pays qu'il avait parcouru l'année précédente. Le roi marcha à sa rencontre. On lui annonça qu'il s'était dirigé vers la Syrie de Sobal, comme précédemment. De peur qu'en apprenant son arrivée Saladin n'entre dans le royaume par un autre côté, le roi monta sur la montagne et se retira à Carmel où il y avait une immense citerne qui pouvait fournir l'eau nécessaire à l'armée. De plus, ce point se trouvait dans le voisinage du pays situé au-delà du Jourdain. Ainsi, notre armée pouvait avoir des renseignements sur les ennemis. Tandis que le roi ne pouvait se décider à suivre Saladin en Syrie de Sobal, celui-ci ravageait la contrée. Il retourna en Egypte à la fin de septembre. A la même époque Raymond le jeune, comte de Tripoli, prisonnier depuis huit ans, ayant promis de donner quatre-vingt mille pièces d'or, recouvra la liberté et revint chez lui. Le roi lui rendit son héritage. Il lui donna aussi de l'argent pour l'aider à payer sa rançon. Son exemple détermina les princes et les prélats à lui offrir des secours du même genre.

 

Il y a dans la province de Tyr, près de l'évêché d'Antarados, un peuple qui possède dix châteaux et qui compte soixante mille âmes. Ce peuple se choisit un chef non pas en vertu de droits héréditaires mais uniquement par privilège de mérite, et on l'appelle le Vieux. Le lien d'obéissance qui engage tout le peuple envers ce chef est si puissant qu'il n'est rien de périlleux que chacun de ceux qui en font partie n'entreprenne dès que le maître l'a commandé. S'il existe un prince odieux à ces gens, le chef remet un poignard à l'un des siens qui part sans examiner quelle sera la suite de l'événement et accomplit les volontés de son maître. On les appelle Assissins. Pendant quarante ans ils pratiquèrent la loi des Sarrasins.

 

En ce temps-là, ils se donnèrent pour chef un homme qui étudia les évangiles et en vint à rejeter tout ce qu'on lui avait enseigné dès le berceau. Il instruisit son peuple de la même manière, fit cesser les pratiques de son culte, affranchit les siens des jeûnes et leur permit le vin et la viande de porc. Voulant ensuite s'instruire plus à fond, il choisit un homme nommé Boaldelle et l'envoya porter au roi une proposition. Si les Templiers renonçaient aux deux mille pièces d'or qu'ils prélevaient tous les ans sur son peuple, celui-ci recevrait le baptême. Le roi reçut cette offre avec joie. Il se disposa même à payer aux Templiers, sur ses propres revenus, les deux mille pièces d'or dont les Assissins sollicitaient la remise. Il renvoya Boaldelle auprès de son maître afin de conclure le traité et lui donna un guide pour veiller à sa sécurité.

 

Mais il fut tué par des Templiers qui se rendirent ainsi coupables du crime de lèse-majesté. Le roi, en colère, convoqua les princes du royaume, leur déclara que ce qui venait d'arriver était une offense contre lui-même et demanda leur avis. Les princes admirent qu'on ne pouvait fermer les yeux. Deux nobles, Seher de Malmédy et Gottschalk de Turholt, furent chargés de se rendre auprès du maître du Temple, Odon de Saint-Amand, et d'exiger réparation. On accusait le frère Gautier du Mesnil mais on disait qu'il avait commis ce meurtre avec l'accord des autres. Aussi fut-il ménagé beaucoup plus qu'il n'aurait du l'être. Le maître du Temple annonça au roi, avec son arrogance habituelle, qu'il avait infligé une pénitence au frère incriminé et qu'il l'enverrait auprès du pape. En même temps il interdit à qui que ce soit de faire violence à ce frère.

 

Le roi se rendit à Sidon, fit arrêter le coupable et le fit emprisonner à Tyr. En même temps, il réussit à se justifier auprès du chef des Assissins. Quant aux Templiers, il usa de modération à leur égard. L'affaire traîna jusqu'à sa mort et demeura sans conclusion. En mai suivant mourut Noradin, dans la vingt-neuvième année de son règne. Dès qu'il le sut, le roi convoqua les forces du royaume et alla assiéger Panéade. La veuve de Noradin envoya aussitôt une députation au roi pour lui demander la paix contre une forte somme d'argent. Le roi rejeta ses propositions et poursuivit ses opérations. Il continua quinze jours de suite à attaquer mais, voyant qu'il ne réussissait pas, il accepta l'argent, fit libérer à vingt chevaliers captifs et leva le siège.

 

Il se mit en route pour rentrer chez lui en se plaignant de sa santé. Ayant renvoyé ses troupes, il se rendit à Tibériade et tomba sérieusement malade de la dysenterie. Il rentra alors à Jérusalem. Il fut pris d'une fièvre violente et la dysenterie cessa grâce aux médecins. Comme la fièvre persistait, il fit appeler des médecins grecs et syriens qui ne purent rien faire. Il fit venir alors des médecins latins. On lui donna un médicament. Il se sentit soulagé mais, avant que son corps, épuisé par la violence du remède, ait pu reprendre de nouvelles forces, il fut de nouveau saisi par la fièvre et mourut le 11 juillet 1178, après un règne de douze ans et cinq mois et dans sa trente-huitième année. Il fut enseveli au milieu de ses prédécesseurs en face du Calvaire.

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