Fin du règne de Baudouin II

XIII

(1125-1131)

 

Fin du règne de Baudouin II

 

La ville de Tyr est très ancienne. Dans l'antiquité, le roi Agénor était originaire de cette ville, ainsi que ses trois enfants, Europe, Cadmus et Phénix. Son fils Phénix donna son nom à la Phénicie, son autre fils Cadmus fut le fondateur de Thèbes et l'inventeur dé l'alphabet grec, et sa fille donna son nom à la partie de la Terre qui est maintenant appelée Europe. Les habitants de Tyr enseignèrent l'écriture aux hommes. Ils furent aussi les premiers à tirer d'un coquillage la couleur pourpre. Sichée et sa femme Elisa Didon étaient originaires de Tyr. Ils fondèrent en Afrique la cité de Carthage qui fut rivale de Rome et appelèrent leur royaume Punique en souvenir de la Phénicie. Les Carthaginois, fidèles à leur origine, voulurent toujours être appelés Tyriens. Les Hébreux appelaient la ville Sor ou Tyr. Ce dernier nom vient de son fondateur, Tyras, septième fils de Japhet, fils de Noé, qui fonda la ville.

 

Tyr est la métropole de toute la Phénicie qui occupa toujours le premier rang parmi les provinces de Syrie à cause de ses richesses et de sa population. Ce nom de Syrie est employé parfois dans un sens étendu pour indiquer toute la province et d'autres fois sert à en désigner seulement une partie. Souvent on l'ajoute au nom d'une province particulière. Ainsi, la grande Syrie contient plusieurs provinces. Elle s'étend du Tigre à l'Egypte et de la Cilicie à la mer Rouge. Entre le Tigre et l'Euphrate se trouve la première de ces provinces appelée Mésopotamie parce qu'elle est située entre deux fleuves et, comme elle fait partie de la Syrie, elle est souvent appelée Mésopotamie de Syrie. Il y a ensuite la Cœlésyrie, dans laquelle se trouve Antioche. Elle est limitrophe, au nord, des deux Cilicies qui font également partie de la Syrie.

 

Vers le sud, elle touche à la Phénicie qui est divisée en deux parties. La première est la Phénicie maritime qui a pour métropole Tyr. L'autre est appelée Phénicie du Liban et a Damas pour métropole. Cette seconde Phénicie a été encore divisée en deux parties dont l'une est nommée Phénicie de Damas et l'autre Phénicie d'Emèse. Les deux Arabies font également partie de la Syrie. La première a pour métropole Bostrum et la seconde la Pierre-du-Désert. Il y a aussi la Syrie de Sobal. Les trois Palestines sont aussi des provinces syriennes. La première, qui a Jérusalem pour métropole, est aussi appelée Judée. La deuxième a pour métropole la Césarée maritime, et la troisième Nazareth. L'Idumée, en face de l'Egypte, est la dernière province de la grande Syrie.

 

Tyr était très bien fortifiée mais aussi remarquable par sa belle position et son sol fertile. La ville est une île mais elle a sur la terre ferme une plaine peu étendue mais riche. On y trouve des sources par lesquelles la température est agréablement rafraîchie au temps des fortes chaleurs. La plus célèbre, dont Salomon a parlé, prend naissance dans la partie la plus basse de la plaine. Elle ne descend pas des montagnes mais on dirait qu'elle vient du fond de l'abîme. Elle arrose toute la contrée environnante. Pour parvenir à ce résultat, on a élevé à une hauteur de dix coudées une muraille en pierre. On ne voit qu'une tour mais d'en haut on découvre un immense réservoir d'eau qui circule par des aqueducs et se répand dans les environs. Les eaux de cette source favorisent la culture de la canne avec laquelle on fabrique le sucre que les négociants transportent dans les parties les plus reculées du monde. On fait aussi, avec un sable qui se trouve dans cette plaine, le plus beau verre qui soit. Ces productions ont rendu le nom de Tyr célèbre et fournissent aux négociants les moyens de faire des fortunes considérables. Outre ces ressources, Tyr possède des fortifications incomparables.

 

Tout cela la rendait chère au prince d'Egypte, le plus puissant prince d'Orient dont l'autorité s'étendait de Laodicée de Syrie à la Libye. Aussi l'avait-il approvisionnée avec soin en vivres, en armes et en hommes. Le 15 février 1124, nos deux armées arrivèrent devant Tyr et l'investirent. La ville est reliée au continent par une étroite langue de terre. Les anciens disent que c'était autrefois une île et que le prince assyrien Nabuchodonosor voulut la réunir à la terre mais ne put terminer ce travail. Plus tard, Alexandre le Grand acheva les travaux et s'empara de la place. Salmanazar aussi avait assiégé Tyr. La ville est entourée d'une mer pleine de récifs. L'abord de la ville est donc périlleux. Elle était entourée par une double muraille garnie de tours. Sur l'accès terrestre, il y avait une muraille triple et un fossé profond dans lequel on pouvait faire entrer les eaux de la mer. Au nord est le port intérieur de la ville, défendu à son entrée par deux tours. L'île, qui se trouve en avant, est exposée au premier choc des flots et protège ainsi le port.

 

Tyr avait deux maîtres. Le calife d'Egypte en possédait deux tiers et il avait cédé le reste au roi de Damas afin qu'il laisse la place tranquille et qu'il puisse la secourir. Il y avait à Tyr des gens riches qui faisaient le commerce dans toute la Méditerranée. En outre beaucoup d'habitants des autres villes maritimes tombées aux mains des Chrétiens s'y étaient réfugiés. Les alliés mirent leurs navires à sec près du port, ne laissant à flot qu'une seule galère, puis firent creuser un fossé depuis la partie supérieure de la mer jusqu'à l'extrémité inférieure de la ville, formant ainsi une enceinte dans laquelle l'armée se trouva enfermée. On prit sur les navires les matériaux que les Vénitiens avaient apportés, on convoqua des ouvriers et on commença à construire des machines. Le patriarche, qui remplaçait le roi, fit construire une haute tour pour combattre ceux qui occupaient les remparts.

 

Les assiégés construisirent dans la place des machines avec lesquelles ils lancèrent des quartiers de roc sur celles des Chrétiens. En même temps, ils lançaient des javelots, des flèches et des pierres contre les tours mobiles. Les nôtres dirigeaient contre les remparts d'énormes rochers qui les ébranlaient. Certains de ces blocs tombaient dans la ville. Dans la campagne, les soldats se battaient presque tous les jours contre des assiégés qui sortaient de la place. Pons, comte de Tripoli, arriva avec une nombreuse escorte. Sa présence remplit l'armée chrétienne d'une nouvelle audace. Les ennemis au contraire parurent désespérer du succès de leur résistance. Il y avait à Tyr sept cents chevaliers de Damas qui soutenaient les habitants peu accoutumés à la guerre. Ces chevaliers commencèrent à montrer moins de vigueur.

 

Les habitants d'Ascalon, voyant le royaume de Jérusalem dégarni, saisirent l'occasion pour franchir la plaine qui les séparait de Jérusalem. Ils espéraient trouver la ville presque déserte et capturer les habitants qui se hasarderaient hors des remparts. Ceux de la ville, bien que peu nombreux, prirent aussitôt les armes et marchèrent contre l'ennemi. Ils restèrent trois heures face à face et finalement les Ascalonites battirent en retraite. Les Tyriens écrivirent au calife d'Egypte et au roi de Damas pour demander de l'aide. Bientôt on annonça que le roi de Damas, Doldequin, avait franchi les frontières de son pays et dressé son camp non loin de Tyr. On dit aussi qu'une flotte égyptienne s'était mise en route et qu'elle arriverait sous trois jours. On affirmait en outre que le roi de Damas attendait des renforts.

 

Les chefs chrétiens divisèrent leur armée en trois corps. L'un, composé de toute la cavalerie et de l'infanterie soldée, fut confié au comte de Tripoli et à Guillaume de Bures. On décida qu'il marcherait contre le roi de Damas. Le duc de Venise garda la flotte. On décida qu'il s'embarquerait avec ses troupes et irait chercher la flotte ennemie. Les gens des villes du royaume qui s'étaient réunis sous les murs de Tyr y restèrent avec une partie des Vénitiens pour veiller à la défense des machines. Le comte de Tripoli et Guillaume de Bures se portèrent à deux milles en avant de la ville mais les Turcs n'osèrent se présenter. Lorsque Doldequin apprit les mesures prises par les chefs chrétiens, il rentra à Damas. Le duc de Venise descendit jusqu'à six milles de Tyr. Mais, lorsqu'il eut appris que le roi de Damas était reparti et qu'aucune flotte égyptienne n'était en mer, il rentra au port. On recommença à attaquer la ville.

 

Un jour, quelques jeunes Tyriens pénétrèrent dans notre camp et mirent le feu à la principale machine. Les assiégeants coururent aux armes et apportèrent de l'eau pour éteindre l'incendie. Un jeune homme monta au sommet de la machine, bien qu'elle soit en feu, et se tint dessus, versant l'eau qu'on lui faisait parvenir. Les assiégés dirigèrent leurs tirs contre lui mais il resta là toute la journée, sans être atteint. Les incendiaires périrent sous les yeux de leurs concitoyens. Les assiégeants, voyant qu'une des machines de la place lançait contre eux des pierres avec grande précision, réalisèrent qu'aucun d'eux ne savait correctement utiliser les machines. Ils firent venir d'Antioche un Arménien nommé Havedic qui avait une grande réputation d'habileté. Les assiégés souffrirent beaucoup à cause de lui.

 

Pendant ce temps Balak, le satrape turc qui retenait le roi de Jérusalem, alla assiéger Hiérapolis. Il attira le seigneur de la ville par des paroles de paix et lui fit trancher la tête. Josselin l'ancien, comte d'Edesse, mit l'ennemi en fuite, tua le satrape et lui coupa la tête. Ainsi s'accomplit le songe de Balak. Aussitôt le comte d'Edesse fit porter cette tête à l'armée de Tyr. Le messager fut reçu avec des transports d'allégresse. Le comte Pons de Tripoli, voulant donner un témoignage de son estime au comte d'Edesse, conféra de sa main la chevalerie au messager. L'armée, comme si elle avait pris de nouvelles forces, ne laissa plus un moment de repos aux ennemis. De leur côté les assiégés, exposés à la famine sans avoir espoir d'être secourus, montraient moins de vigueur.

 

Un jour, quelques jeunes gens de la ville sortirent du port intérieur à la nage et allèrent dans le port extérieur auprès de la galère qui était en mer. Après avoir coupé ses amarres, ils retournèrent vers la ville, traînant le navire à leur suite. La galère était montée par cinq hommes. L'un fut tué, les quatre autres parvinrent à gagner le rivage. Pendant ce temps, les habitants d'Ascalon, voyant les forces du royaume occupées, rassemblèrent de nouveau leurs troupes et se dirigèrent vers les montagnes de Judée. Ils attaquèrent une place nommée Bilis, s'en emparèrent et tuèrent la plupart des habitants. Seuls les vieillards se retirèrent avec les femmes et les enfants dans une tour où ils échappèrent à la mort. Puis, les Ascalonites se répandirent dans toute la contrée.

 

Les Tyriens étaient de plus en plus affamés. Ils décidèrent d'obtenir la paix à quelque prix que ce soit. Le roi de Damas, ayant appris que Tyr se trouvait réduite aux dernières extrémités, rassembla de nouveau ses troupes et revint. Les Chrétiens s'apprêtaient à combattre sur deux fronts mais le roi de Damas envoya des paroles de paix aux chefs de notre armée. On convint des deux côtés que la ville serait livrée aux Chrétiens, que les habitants pourraient en sortir librement et que ceux qui préféreraient continuer à y vivre le pourraient. Le peuple, mécontent de se voir ainsi privé du riche butin qu'il espérait, manifesta son mécontentement mais la raison prévalut. La ville fut livrée. La bannière du roi de Jérusalem fut élevée au haut de la tour qui domine la porte de la ville. Sur celle qu'on appelle la tour verte on arbora la bannière du duc de Venise et la bannière du comte de Tripoli fut plantée sur la tour dite de Tanarie.

 

Avant même la prise de Tyr, la plus grande partie de son territoire était tombée au pouvoir des Chrétiens. Dans toute la partie montagneuse qui s'étend jusqu'au Liban, les places fortes appartenaient à Honfroi de Toron, père de cet Honfroi qui devint plus tard connétable du royaume. Il habitait un château d'où il lançait souvent des expéditions contre Tyr. Le seigneur de Tibériade, Guillaume de Bures, alors connétable, et Josselin, comte d'Edesse, qui avait été avant lui seigneur de Tibériade, avaient aussi de vastes propriétés dans ces montagnes et il leur arrivait souvent d'attaquer Tyr. Au sud, le roi Baudouin, prédécesseur de Baudouin II, avait fait construire un château fort nommé Alexandrie sur la côte. Tyr était affaiblie par ces attaques réitérées. Odon mourut pendant le siège. Il avait été élevé à la dignité de métropolitain alors que les ennemis étaient encore maîtres de la place et le patriarche de Jérusalem l'avait lui-même consacré.

 

Les habitants de Tyr sortirent de la ville et s'approchèrent du camp des Chrétiens pour mieux connaître ce peuple qui, en quelques mois, avait réduit une ville si bien fortifiée à subir les plus dures conditions. Ils examinaient les machines, les tours mobiles, les armes et l'arrangement du camp. Ils s'informaient aussi du nom des princes. Les Chrétiens aussi, entrés dans la ville, admiraient ses fortifications, ses édifices et le port. Ils louèrent le courage des habitants qui s'étaient défendus jusqu'au bout. Quand les nôtres prirent possession de la place, ils ne trouvèrent dans toute la ville que cinq boisseaux de froment. Au début, les gens du peuple avaient trouvé fâcheux que l'on accorde aux Tyriens des conditions favorables, mais ils ne tardèrent pas à s'en montrer satisfaits. On divisa la ville en trois parties. Deux furent assignées au roi de Jérusalem et la troisième aux Vénitiens, selon les conventions. Elle fut prise le 29 juin 1124, dans la sixième année du règne de Baudouin II, roi de Jérusalem.

 

Ce prince, après être resté plus de dix-huit mois prisonnier, promit une somme d'argent, donna des otages et recouvra la liberté. Il revint à Antioche peu après la prise de Tyr, le 29 août. La somme qu'il s'était engagé à payer comme rançon était de cent mille Michels. Arrivé à Antioche, et ne sachant comment faire pour payer la somme promise, le roi consulta les notables. Ils lui dirent qu'Alep éprouvait une grande disette, qu'elle était presque dépeuplée, qu'il lui serait facile de s'en emparer et que ses habitants lui donneraient l'argent dont il avait besoin. Le roi convoqua aussitôt les chevaliers de toute la principauté et alla assiéger Alep. Les infidèles rassemblèrent aussitôt leurs troupes et vinrent en hâte dégager la ville. Ils avaient sept mille cavaliers, sans compter les serviteurs. Le roi jugea qu'il valait mieux se retirer et retourna à Jérusalem. Le clergé et le peuple le reçurent avec les plus grands honneurs. Il y avait presque deux ans qu'il était parti.

 

La même année, le pape Calixte II mourut et eut pour successeur un certain Lambert, né à Bologne, évêque d'Ostie, qui prit le nom d'Honoré. Comme son élection n'avait pas été régulière, il abdiqua au bout de douze jours. Mais les évêques, voyant cette humilité, lui rendirent la tiare. Tandis que le roi était encore à Jérusalem, des messagers lui annoncèrent qu'un des plus puissants princes d'Orient, nommé Borsequin, pillait le territoire d'Antioche. Le roi, écrasé du double fardeau de Jérusalem et d'Antioche, négligeait les affaires du royaume. C'était pour s'être occupé des affaires des autres qu'il avait été fait prisonnier. Dans le royaume, au contraire, il n'avait jamais éprouvé aucun accident fâcheux. Désirant cependant s'acquitter de ses promesses, il rassembla ses hommes et se mit en route. Borsequin prit avec lui le roi de Damas, Doldequin, et s'empara de la citadelle de Cafarda. Il traversa ensuite la Syrie mineure et alla assiéger le bourg de Sardane. Il y resta quelques jours puis, désespérant de réussir, se rendit devant Hasarth, moins fortifiée, et en entreprit le siège.

 

Le roi arriva, suivi des comtes de Tripoli et d'Edesse. L'armée se forma en trois corps. Le premier, à droite, était composé des seigneurs d'Antioche. Le deuxième, à gauche, fut placé sous les ordres des deux comtes, et le roi commanda le centre. L'armée comptait en tout mille cent chevaliers et deux mille fantassins. Borsequin avait quinze mille cavaliers sous ses ordres. Les deux armées s'élancèrent l'une sur l'autre et l'ennemi fut mis en déroute. Les Turcs perdirent deux mille hommes dans la bataille et les Chrétiens vingt-quatre. Borsequin rentra dans ses Etats. Le roi recueillit une forte somme d'argent provenant des dépouilles des ennemis aussi bien que des libéralités de ses amis et de ses fidèles. Il s'en servit pour racheter sa fille âgée de cinq ans qu'il avait laissée en otage puis il prit congé des gens d'Antioche et rentra à Jérusalem en vainqueur.

 

La même année, il fit construire un château dans la montagne au dessus de Béryte et le nomma Mont-Glavien. Après l'expiration de la trêve que le roi et Doldequin avaient conclue, le roi rassembla les chevaliers du royaume et entra sur le territoire de Damas. Là, parcourant la contrée, détruisant les habitations de la campagne et capturant ceux qu'il y trouvait, il s'enrichit d'un butin considérable et rentra sain et sauf dans ses Etats. Trois jours s'étaient à peine écoulés et les chevaliers ne s'étaient pas encore séparés lorsqu'on annonça que l'armée d'Egypte était près d'Ascalon. Les Egyptiens envoyaient chaque année quatre expéditions pour soutenir Ascalon. Les nouveaux arrivants cherchaient généralement le combat mais avaient peu d'expérience de la guerre. Les gens d'Ascalon, eux, évitaient de rencontrer les Chrétiens sans précautions.

 

Quand le roi apprit l'arrivée de ces troupes, il se porta du côté d'Ascalon. Il monta une embuscade et envoya en avant des chevaliers légèrement armés avec ordre d'attirer les habitants d'Ascalon. Ceux-ci se mirent à leur poursuite et les suivirent jusqu'au lieu où le roi était caché. Ils perdirent quarante hommes. Les lamentations qui remplirent Ascalon plus que d'ordinaire apprirent aux Chrétiens que les ennemis morts étaient des plus nobles de la ville. Le Roi fit aussitôt sonner les trompettes et battre les tambours pour rappeler les siens et retourna en vainqueur à Jérusalem. Au mois de janvier 1126, il convoqua le peuple. En peu de jours toutes les forces du royaume se rassemblèrent près de Tibériade. Dès qu'elles furent réunies, elles traversèrent la Décapole et pénétrèrent en territoire ennemi. Après avoir franchi une vallée étroite appelée la caverne de Roob, elles arrivèrent dans la plaine de Médan.

 

Cette plaine est traversée par le fleuve Dan qui se jette dans le Jourdain entre Tibériade et Scythopolis. On dit que le nom de ce fleuve a donné la dernière syllabe du mot Jourdain. En effet, les eaux qui descendent dans la mer de Galilée et en ressortent ensuite pour se diriger vers ce confluent sont appelées Jor et, lorsque les deux courants sont réunis, les habitants du pays indiquent cette fusion par l'alliance de deux mots Jor-Danis. L'armée chrétienne arriva au village de Salomé, habité par des Chrétiens. Les nôtres traitèrent ses habitants en frères. Ils se rendirent de là à Mergisafar et virent le camp des troupes de Damas établi à peu de distance. Le troisième jour les deux armées se mirent en mouvement. Les forces étaient à peu près égales et la victoire resta longtemps incertaine. Parmi les Chrétiens, les fantassins s'élançaient au milieu des ennemis, achevaient les Turcs blessés ou tombés de cheval et emportaient nos blessés. D'autres attaquaient les chevaux des Turcs. Le roi faisait un affreux carnage. La bataille dura de la troisième à la dixième heure du jour. Enfin, les ennemis furent mis en fuite. Ils laissèrent plus de deux mille hommes sur le terrain. L'armée chrétienne ne perdit que vingt-quatre chevaliers et quatre-vingts hommes à pied.

 

Le roi se remit en route pour rentrer. Chemin faisant, il rencontra une tour dans laquelle s'étaient enfermés quatre-vingt-seize Turcs. Il s'en empara et les tua tous. Plus loin il prit possession d'une deuxième tour gardée par vingt Turcs et leur fit grâce parce qu'ils se rendirent sans résistance. Enfin les Chrétiens rentrèrent chez eux après cette triple victoire. Vers le même temps Pons de Tripoli décida d'assiéger Rafanée, voisine de son territoire. Il invita le roi de Jérusalem à venir l'aider. Le roi, infatigable, le rejoignit. Dès qu'ils furent arrivés, ils investirent la place. La ville, pauvre, mal fortifiée et fatiguée par de continuelles attaques, était hors d'état de résister. Le comte de Tripoli avait fait construire une forteresse sur une montagne voisine et les hommes qu'il y avait laissés n'avaient cessé de harceler la ville. Après dix-huit jours, les habitants se rendirent en obtenant la faculté de quitter la place. Rafanée, située dans la province d'Apamée, fut prise le 31 mars. Après cela le roi rentra à Jérusalem où il célébra Pâques.

 

Henri, empereur des Romains, mourut à cette époque. II eut pour successeur Lothaire, duc de Saxe. Celui-ci, par la suite, descendit en Italie, conquit le pays jusqu'à Faro et le mit sous l'autorité d'un nommé Rainon qu'il fit duc de Pouille. Le comte Roger qui y était établi fut contraint de passer en Sicile. Mais, après le départ de l'empereur, Roger revint en Pouille, livra bataille à Rainon et, celui-ci ayant été tué, reprit possession du duché. Plus tard il devint roi de Sicile et de toute la Pouille. Le roi était à Tyr quand il apprit que Borsequin était entré en Cœlésyrie. Le roi redoutait l'arrivée des Egyptiens. Pourtant il se rendit en hâte à Antioche pour s'opposer au plus pressant danger. Borsequin avait mis le siège devant Cépère. Dès qu'il apprit l'approche du roi, il se retira. Peu après, il fut tué par les gens de sa maison.

 

Pendant ce temps la flotte égyptienne longeait la côte jusqu'à Béryte, cherchant des occasions. Les Egyptiens, manquant d'eau, abordèrent. Le peuple de Béryte marcha aussitôt à leur rencontre. Les Egyptiens furent repoussés et ne purent faire leurs provisions. L'automne suivant, Bohémond le jeune, fils du premier prince Bohémond et lui-même prince de Tarente, après avoir conclu avec son oncle Guillaume, duc de Pouille, un traité d'alliance et une convention par laquelle celui des deux qui mourrait le premier léguait ses biens à l'autre, se mit en route pour la Syrie, espérant que le roi de Jérusalem lui rendrait l'héritage de son père. Il aborda à l'embouchure de l'Oronte. Le roi partit à sa rencontre, le mena à Antioche et lui rendit aussitôt la ville dont la défense l'avait accablé pendant huit années. Les seigneurs du pays, en présence du roi, s'engagèrent envers le jeune Bohémond par un serment de fidélité. Puis le roi lui donna en mariage la seconde de ses filles, nommée Alix.

 

Ce jeune prince avait dix-huit ans. Il était beau, grand, blond et tout en lui décelait le prince. Il parlait avec grâce et savait se concilier la faveur de ceux qui l'écoutaient. Son père était Bohémond l'ancien, fils de Robert Guiscard, et sa mère Constance était fille du roi de France Philippe. Après avoir célébré les noces selon l'usage, le roi rentra à Jérusalem, délivré désormais de son plus lourd fardeau. Le printemps suivant, Bohémond assiégea Cafarda dont les ennemis s'étaient emparés quelques années auparavant. Il s'en rendit maître rapidement et ne fit grâce à personne. Tels furent ses premiers exploits. Cependant de graves inimitiés ne tardèrent pas à éclater entre lui et le comte d'Edesse, Josselin l'ancien. Les choses en vinrent au point que Josselin appela à son aide les Turcs et ravagea le territoire d'Antioche. Le prince était absent et ignorait ce qui se passait. Aussi Josselin provoqua l'indignation de tous.

 

Le roi de Jérusalem, craignant que cette situation ne donne aux ennemis l'occasion d'intervenir, considérant de plus qu'il était parent des deux adversaires puisque l'un était son cousin et l'autre son gendre, partit en hâte pour tâcher de mettre un terme à ces différends. Il trouva un adjoint zélé en Bernard, patriarche d'Antioche, et parvint à rétablir la paix entre les deux rivaux. Une circonstance le favorisa dans cette entreprise. Au milieu des négociations le comte d'Edesse tomba gravement malade. Repentant, il fit vœu, s'il recouvrait la santé, de se réconcilier avec le prince. Et c'est ce qui se passa. Vers la même époque Roger, comte de Sicile, mena une flotte en Afrique. Les habitants du pays, prévenus, repoussèrent l'envahisseur, le poursuivirent jusqu'en Sicile et s'emparèrent de Syracuse.

 

Le printemps suivant, la quatrième année depuis la prise de Tyr, le roi, le patriarche de Jérusalem et les principaux seigneurs du royaume se rassemblèrent à Tyr pour y instituer un archevêque. L'anglais Guillaume, prieur de l'église du Sépulcre fut désigné. Ce Guillaume, après avoir été consacré par le patriarche de Jérusalem, partit pour Rome afin d'y recevoir le manteau. Le pape Honoré II lui accorda ce qu'il demandait puis le renvoya dans son église. Il envoya aussi avec lui Gilles, évêque de Tusculum, en tant que légat. Il lui remit une lettre pour Bernard, patriarche d'Antioche, pour l'inviter à rendre à l'archevêque de Tyr les suffragants qu'il retenait sous son autorité.

 

L'année suivante, au printemps, on vit débarquer à Accon Foulques, comte d'Anjou, auquel le roi avait offert d'épouser sa fille aînée Mélisende. Dès qu'il fut arrivé lui donna sa fille aînée en mariage et lui remit Tyr et Ptolémaïs. Le comte d'Anjou se montra empressé à seconder le roi. Cette même année, Gormond, patriarche de Jérusalem, mourut après avoir gouverné pendant dix ans l'église de Jérusalem. Il eut pour successeur Etienne, abbé de Saint-Jean-de-la-Vallée, monastère situé près de Chartres, et cousin du roi Baudouin. Il avait été vicomte de cette ville puis avait pris l'habit religieux. Dans sa jeunesse, il avait étudié les sciences libérales. Il était venu à Jérusalem pour y faire ses dévotions et y était encore, attendant de repasser en France lorsqu'il fut désigné par tous. Sitôt consacré, il suscita au roi de sérieuses difficultés, soutenant que Joppé lui appartenait et que Jérusalem elle-même devait revenir à l'église. Sa mort prématurée mit un terme à la querelle, avant la fin de la seconde année de son patriarcat. Certains disent qu'il fut empoisonné.

 

L'année suivante, on vit revenir à Jérusalem Hugues de Pains, premier maître des chevaliers du Temple, et quelques autres religieux qui avaient été envoyés par le roi auprès des princes d'Occident pour encourager les peuples à venir à notre secours. Ils furent suivis par un grand nombre d'hommes. Se confiant en leurs forces, les princes chrétiens d'Orient se réunirent. Le roi Baudouin, Foulques d'Anjou, Pons de Tripoli, Bohémond d'Antioche et Josselin d'Edesse levèrent tous leurs chevaliers, convoquèrent leurs auxiliaires et prirent leurs dispositions pour aller assiéger Damas. L'armée s'avança d'abord sans obstacle mais lorsqu'elle fut arrivée près de Mergisafar les hommes du peuple se séparèrent de l'expédition.

 

Ils étaient d'ordinaire chargés d'aller dans les campagnes chercher des vivres. On les avait mis sous la protection de Guillaume de Bures qui commandait mille cavaliers. Ils commencèrent comme de coutume à se répandre dans le pays, chacun cherchant à être seul afin de n'avoir à partager avec personne. Doldequin les attaqua tout à coup et ne cessa de les poursuivre qu'après avoir mis en déroute l'unité chargée de les protéger. Quand on le sut dans l'armée, on prit les armes pour en tirer vengeance. Les Chrétiens s'apprêtaient à marcher à l'ennemi lorsqu'un épouvantable orage éclata et ils durent renoncer à leurs projets. C'était le 5 décembre 1130, là où, quatre ans auparavant, le roi avait remporté une grande victoire. Les princes se séparèrent et chacun d'eux rentra dans ses Etats.

 

Le patriarche Etienne eut pour successeur Guillaume, prieur de l'église du sépulcre. Guillaume était un homme simple et peu lettré, Flamand d'origine. Au retour de Bohémond, prince d’Antioche, Rodoan, prince d'Alep, entra sur son territoire. Bohémond, voulant marcher contre lui, descendit en Cilicie. Il fut subitement attaqué par les ennemis, les gens de sa suite l'abandonnèrent et il fut tué. Ce malheur répandit la consternation à Antioche. Les habitants implorèrent l'assistance du roi de Jérusalem. Celui-ci mit se rendit donc à Antioche en hâte. Mais pendant ce temps, dès qu'elle fut instruite de la mort de son mari, la fille du roi conçut un projet criminel. Elle envoya des messagers à un chef turc nommé Sanguin pour solliciter des secours, espérant avec son assistance s'emparer de la ville d'Antioche. Elle n'avait eu de son mariage avec Bohémond qu'une fille qu'elle voulait déshériter. Elle envoya au Turc par l'un de ses domestiques un palefroi blanc avec le harnais en argent et recouvert d'une housse blanche. Le messager fut arrêté en chemin. Conduit en présence du roi, il avoua tout et fut exécuté.

 

Le roi poursuivit sa route vers Antioche mais, lorsqu'il y fut arrivé, il ne put y entrer. Sa fille livra la ville à des complices et voulut exercer sa tyrannie. Mais il y avait dans la ville des hommes raisonnables. Pierre Latinator, moine de Saint-Paul, et Guillaume d'Averse envoyèrent en secret des messagers au roi. On plaça Foulques d'Anjou près de la porte du Duc, Josselin d'Edesse près de la porte de Saint-Paul et on les fit ouvrir. Le roi entra alors en ville. La princesse se retira d'abord dans la citadelle puis se présenta devant son père et se déclara prête à se soumettre. Le roi, malgré son indignation, concéda à sa fille Laodicée et Gebail que son mari lui avait assignées lors du mariage. Après avoir mis en ordre les affaires de la ville, le roi repartit après avoir reçu le serment de fidélité des grand qui s'engagèrent à être fidèles à Constance, la fille de Bohémond. A peine était-il de retour à Jérusalem, qu'il tomba malade. Il mourut le 21 août 1131, dans la treizième année de son règne, et fut enseveli avec ses prédécesseurs près du Golgotha.

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