Fin du règne de Foulques d'Anjou

XV

(1138 -1143)

 

Fin du règne de Foulques d'Anjou

 

L'armée impériale passa l'hiver en Cilicie. Au printemps, l'empereur invita le prince d'Antioche, le comte d'Edesse et les principaux seigneurs du pays à se joindre à lui et se dirigea vers Césarée. Cette ville est bâtie en partie en plaine, au bord du fleuve. L'autre partie se déploie sur le flanc de la montagne au sommet de laquelle est une citadelle inexpugnable. Deux murailles descendant de cette montagne jusqu'au fleuve entourent la ville. L'empereur l'investit du côté le plus accessible. Après avoir établi ses machines, il fit attaquer les murailles qui finirent par tomber. L'empereur proposait des primes pour animer les hommes au combat. Lui-même était au milieu d'eux, ne prenant aucun repos. Pendant ce temps, le prince d'Antioche et le comte d'Edesse jouaient aux dés.

 

Plusieurs jours, l'armée livra des assauts. Enfin le faubourg situé dans la partie inférieure de la ville fut pris et ses habitants furent tués, sauf ceux qui adoptèrent la foi chrétienne. Les assiégés, craignant que leurs ennemis ne prennent l'enceinte intérieure, demandèrent une trêve et l'obtinrent. La ville était alors sous la domination d'un Arabe nommé Machedol qui envoya en secret à l'empereur des députés pour le supplier d'épargner la ville contre une forte somme. L'empereur, indigné contre le prince d'Antioche et le comte d'Edesse, s'irritait en pensant qu'il n'avait travaillé que pour leur eux. Il saisit un prétexte pour lever le siège et reçut l'argent proposé. Le camp fut aussitôt levé et l'empereur ordonna qu'on reparte. Le prince d'Antioche et le comte d'Edesse, repentants, firent des efforts pour détourner l'empereur de son projet mais en vain. Détestant secrètement le prince d'Antioche, le comte l'avait volontairement corrompu pour attirer sur lui la colère de l'empereur.

 

Celui-ci arriva à Antioche. Le patriarche l'accueillit et il fut solennellement introduit dans le palais du prince. Pendant quelques jours, il agit en maître. Enfin il convoqua le prince, le comte et les grands seigneurs de la province. Lorsqu'ils furent réunis, l'empereur, rappelant au prince les conventions passées entre eux, lui demanda la garde de la citadelle. Le prince ne savait que répondre. Il lui paraissait inconcevable de voir tomber entre les mains de Grecs efféminés cette ville conquise à travers tant de périls et sans laquelle il semblait impossible de conserver les autres parties du pays. En même temps il ne pouvait nier que les demandes de l'empereur étaient conformes au traité. De plus ce souverain avait introduit à sa suite des forces telles qu'il paraissait difficile de lui résister.

 

Le comte d'Edesse répondit à l'empereur que le prince devait examiner ces demandes avec ses vassaux de peur que le peuple ne se soulève. L'empereur accorda un court délai. Le comte d'Edesse, rentré chez lui, envoya des hommes exciter le peuple. Un grand tumulte s'éleva bientôt. Le comte se précipita au palais, se jeta aux pieds de l'empereur et lui dit qu'il venait d'être poursuivi par le peuple en fureur. Il était rentré chez lui pour se reposer quand, tout à coup, la foule s'était assemblée devant sa porte. Les gens l'avaient accusé de trahir sa patrie en la vendant à l'empereur pour de l'argent. Il n'était parvenu à s'échapper qu'avec peine. Dans le même temps, on entendait dans la ville un tumulte extraordinaire et les gens qui répétaient à grands cris que la ville était vendue aux Grecs. Les habitants attaquaient tous les hommes de la maison de l'empereur qu'ils rencontraient.

 

Celui-ci convoqua le prince et les grands. Il leur annonça qu'il revenait sur sa décision et qu'il leur laissait la ville et la citadelle. Il lui suffisait que les choses demeurent dans l'état où elles avaient été jusqu'alors. Lui-même partirait dès le lendemain. Tous approuvèrent. Le prince et le comte d'Edesse sortirent du palais et apaisèrent le tumulte. Le lendemain l'empereur fit dresser son camp hors de la ville. Mais on ne pouvait ignorer qu'il gardait rancune au prince de cette affaire. Des ambassadeurs firent tous leurs efforts pour convaincre l'empereur de l'innocence du prince d'Antioche. L'empereur fit appeler le prince, le comte et les grands. Les nuages qui s'étaient élevés entre eux furent dissipés. Il leur annonça qu'il devait rentrer dans ses Etats et promit de revenir. Il fit alors partir ses troupes et retourna à Constantinople.

 

L'été suivant, Thierry, comte de Flandre et gendre du roi, arriva à Jérusalem suivi d'une troupe de nobles qui venaient en pèlerinage. Ce renfort fut accueilli avec joie. Le roi décida de traverser le Jourdain et d'aller au pays des Ammonites attaquer une caverne dans laquelle s'était établie une troupe de bandits qui menaçaient le territoire chrétien. Pendant ce temps d'autres Turcs, voyant le pays exposé sans défense à leurs attaques, traversèrent le fleuve et pénétrèrent en Judée. Ils s'emparèrent de Thécua et tuèrent les quelques personnes qu'ils y trouvèrent. Les habitants, prévenus de leur arrivée, avaient pris la fuite et s'étaient réfugiés dans la caverne d'Odolla. Précisément dans le même temps le hasard avait amené d'Antioche à Jérusalem Robert Bourguignon, maître des chevaliers du Temple. Il partit pour Thécua avec quelques-uns de ses frères et quelques chevaliers qui étaient restés à Jérusalem. Les Turcs s'enfuirent. Les nôtres, sûrs d'eux, se dispersèrent. Les fuyards s'élancèrent alors sur eux. Beaucoup d'hommes périrent et les ennemis rentrèrent triomphants à Ascalon.

 

Pendant ce temps, Sanguin voulut s'emparer du royaume de Damas. Ainard, gouverneur de ce pays et beau-père du roi de Damas, demanda l'aide du roi de Jérusalem. Il lui promit vingt mille pièces d'or par mois et s'engagea, dès que l'ennemi aurait été chassé, à restituer aux Chrétiens la ville de Panéade. Le roi accepta de l'aider contre un ennemi dangereux pour les deux royaumes et décida même de le faire gratuitement. L'assurance que Panéade serait rendue fut un puissant motif. On reçut les otages promis et on donna l'ordre à toutes les troupes de se réunir à Tibériade. Sanguin était arrivé auprès d'un lieu nommé Rosaline. Les gens de Damas attendaient à Nuara l'arrivée du roi. L'armée chrétienne se mit en marche pour Nuara, toutes bannières déployées.

 

Dès que Sanguin le sut, il abandonna sa position et se porta à marches forcées vers la vallée de Daccar. Les nôtres firent leur jonction avec les troupes de Damas. On décida de conduire les deux armées contre Panéade. Peu d'années auparavant, Doldequin, roi de Damas, s'était emparé de cette place. L'homme à qui il en avait remis la garde était passé dans le parti de Sanguin. Les gens de Damas préféraient la restituer aux Chrétiens avec qui ils vivaient en bonne intelligence plutôt que de la laisser au pouvoir d'un ennemi. Les armées alliées arrivèrent sous ses murs au début de mai et investirent aussitôt la place. Ainard prit position vers l'orient, entre la ville et la forêt. Le roi campa vers l'occident. On invita Raymond d'Antioche et le comte de Tripoli à venir se joindre aux assiégeants.

 

Les Chrétiens et leurs alliés turcs, rivalisant d'ardeur, livraient tous les jours de nouveaux assauts. Leurs machines lançaient d'énormes blocs sur les murailles et ils faisaient pleuvoir sur les assiégés une grêle de flèches. Mais ceux-ci résistaient vaillamment. Les assiégeants comprirent qu'ils devaient construire une tour en bois. Ainard envoya chercher des poutres à Damas. Le prince d'Antioche et le comte de Tripoli arrivèrent. Les assiégés perdirent confiance. Les assiégeants, au contraire, se croyant désormais assurés de la victoire, se sentirent animés d'un nouveau courage. Des charpentiers élevèrent en peu de temps une machine du sommet de laquelle on dominait la ville. De là, les assiégeants pouvaient atteindre les assiégés. Dès que la machine fut dressée, on la poussa contre la muraille. Alors les assiégés se trouvèrent réduits à la plus dure extrémité. Au début, ils avaient espéré que Sanguin viendrait à leur secours. Mais le péril croissait tous les jours sans qu'ils voient arriver leur allié.

 

Dans le même temps un légat de l'église romaine nommé Albéric, évêque d'Ostie, Français de nation et né dans l'évêché de Beauvais, débarqua à Sidon. Il était envoyé par le St Siège pour juger les différends qui s'étaient élevés dans l'église d'Antioche entre le patriarche et ses chanoines. Peu auparavant Pierre, archevêque de Lyon, était arrivé en Syrie mais il était mort. C'est alors que l'évêque d'Ostie avait été chargé d'aller mettre fin à la contestation. Le légat, ayant appris que l'armée chrétienne assiégeait Panéade et que Guillaume, patriarche de Jérusalem, Foucher, archevêque de Tyr, et les autres princes du royaume y étaient rassemblés, se hâta d'aller les y rejoindre. Déjà les assiégés avaient perdu beaucoup de monde et il leur devenait tous les jours plus difficile de repousser les assauts.

 

Ainard chargea secrètement quelques-uns de ses familiers d'engager les assiégés à se rendre en leur offrant une chance de salut. Ils accueillirent cette offre avec avidité. Le magistrat, que les Turcs appellent émir, exigea qu'on lui accorde une indemnité. Ainard trouva juste de satisfaire à cette demande et, désirant ardemment remettre la ville entre les mains des Chrétiens, il s'engagea à lui assigner un revenu annuel prélevé sur le produit des bains et des vergers. Il promit en outre que ceux qui voudraient sortir de la ville pourraient le faire. Ainard fit part au roi de sa négociation. Les princes chrétiens l'approuvèrent. La ville leur fut donc livrée. Le patriarche proposa de lui donner pour évêque Adam, archidiacre de Ptolémaïs. Foucher, archevêque de Tyr, dont la juridiction s'étendait sur Panéade, accepta. Le pouvoir fut rendu à Reinier Brus et le roi repartit pour Jérusalem.

 

Le prince d'Antioche chercha à sonder les dispositions du légat au sujet de son patriarche. Au moment où Raymond était arrivé à Antioche, il avait engagé sa fidélité à Raoul, alors patriarche de la ville. Mais il avait oublié ses promesses et s'était ligué avec ses adversaires. Parmi ceux-ci, il y avait l'archidiacre Lambert et un certain Arnoul, né en Calabre, fort avisé en affaires. Ils allèrent à Rome avec l'approbation du prince et le patriarche dut en faire autant. Arnoul, qui fut plus tard archevêque de Cosenza, retrouva en Sicile des amis et des parents et alla voir le duc de Pouille. Il le prévint que son ennemi, le patriarche d'Antioche qui lui avait enlevé la principauté pour la donner à un inconnu, arrivait. Le duc de Pouille ordonna que l’on s'empare de lui à son arrivée et qu'on l'envoie en Sicile.

 

Débarqué à Brindes, il fut livré à Arnoul qui put se venger de son ennemi et lui faire payer les mauvais traitements qu'il en avait reçus. Enfin le patriarche se présenta devant le duc et, comme il était habile, il conclut un traité avec celui-ci. Il promit de venir voir le duc à son retour et continua sa route pour Rome. Il eut du mal à approcher le pape. On le considérait comme un rival de l'église romaine et on lui en voulait parce qu'il refusait de soumettre Antioche à l'autorité de Rome, disant que les deux églises étaient les cathédrales de Pierre et que celle d'Antioche avait l'avantage de l'ancienneté. Grâce aux bons offices de quelques amis, le patriarche fut enfin autorisé à rencontrer le pape. Il fut reçu avec les plus grands honneurs. La cour, informée que les accusateurs n'étaient pas assez instruits des détails de l'affaire, signifia aux deux parties d'avoir à se tenir en paix jusqu'à ce que le pape envoie quelqu'un à Antioche.

 

Le patriarche, déposant le manteau qu'il avait pris lui-même sur l'autel de l'église d'Antioche, en reçut un autre pris sur le sépulcre de St Pierre avec les solennités d'usage. Rentré complètement en grâce, il retourna en Sicile auprès du duc Roger. Ils eurent des entretiens puis le duc mit à la disposition du patriarche les galères dont il avait besoin pour retourner en Orient et le prélat débarqua au port de St Siméon. Il écrivit à son église pour demander qu'une procession vienne à sa rencontre mais les clercs, forts de la protection du prince qui détestait le patriarche, refusèrent. Ils lui interdirent même l'entrée de la ville. Le patriarche se retira dans un monastère de la montagne. Là, il attendit que le prince et son clergé reviennent à des sentiments plus modérés. La haine du prince s'accrut à la suite des lettres qu'il reçut de Sicile par lesquelles Arnoul lui annonçait que le patriarche avait conclu une alliance avec le duc Roger, son rival.

 

Le comte d'Edesse, Josselin le jeune, poussé par sa haine contre le prince, invita le patriarche. Celui-ci accepta et fut accueilli avec les plus grands honneurs. Le comte lui témoigna tous les égards et tout le dévouement possibles. Enfin, le prince d'Antioche, gagné, dit-on, à prix d'argent et par la médiation de quelques amis, rendit ses bonnes grâces au patriarche et l'invita à revenir. Le patriarche prit avec lui les évêques qui lui avaient donné des preuves de dévouement et arriva à Antioche avec eux. Le clergé, le peuple et les chevaliers, marchant sous la conduite du prince allèrent à sa rencontre et le patriarche entra solennellement dans la ville. Un légat de l'église romaine nommé Pierre, né en Bourgogne et archevêque de Lyon, envoyé par le pape Innocent pour mettre un terme à ces litiges, débarqua à Accon. C'était un homme âgé. Il se rendit à Jérusalem puis mourut en voyage, peut-être empoisonné.

 

Les adversaires du patriarche rentrèrent à Antioche, demandèrent la paix et implorèrent la restitution de leurs bénéfices, se déclarant prêts à renoncer à leur accusation. Lambert fut réintégré dans ses fonctions d'archidiacre mais Arnoul fut repoussé. Il repartit à Rome et obtint l'envoi d'un nouveau légat. Celui-ci convoqua le patriarche et tous les évêques du royaume en synode à Antioche pour le 30 novembre. Au jour dit, on vit arriver Guillaume, patriarche de Jérusalem, Gaudence, archevêque de Césarée, et Anselme, évêque de Bethléem. Foucher, archevêque de Tyr, vint aussi. Le légat mettait en lui toutes ses espoirs pour le succès de sa mission. L'archevêque amena deux de ses suffragants, Bernard, évêque de Sidon, et Baudouin, évêque de Béryte. Tous les prélats de la province d'Antioche s'y rendirent.

 

Etienne, archevêque de Tarse, Gérard, évêque de Laodicée, et Hugues, évêque de Gabul, étaient contre le patriarche. Francon de Hiéropolis, Gérard de Corice et Serlon d'Apamée, le défendaient. Les autres étaient neutres. Tous se réunirent dans l'église St Pierre. Le légat présidait. On lut d'abord les ordres du pape. Après cela, les accusateurs, Arnoul et Lambert, se présentèrent. Ce dernier, malgré sa réconciliation avec le patriarche, retourna à ses mauvais penchants. Ils se déclarèrent prêts à subir la loi du talion s'ils étaient vaincus. Ils attaquaient le patriarche sur son installation, contraire aux usages, et l'accusaient d'intempérance et de simonie. Le patriarche refusa de comparaître. Serlon, archevêque d'Apamée, ayant dit qu'il était prêt à le défendre, fut excommunié.

 

Le prince inspirait à tous un sentiment de crainte dont le légat lui-même ne pouvait se défendre. Il était poussé par un nommé Pierre Armoin, gouverneur de la citadelle d'Antioche, homme méchant qui espérait, si on obtenait la déposition du patriarche, faire élever à cette dignité un neveu nommé Aimeri que le patriarche avait nommé doyen de la même église. Serlon se retira dans son diocèse. Il arriva au château de Harenc et y mourut, n'ayant pu supporter l'affront subi. Le patriarche restait dans son palais, entouré de nombreux chevaliers et de gens du peuple. Les habitants de la ville étaient venus en foule pour lui prêter secours et, sans le prince, ils auraient chassé de la ville le légat et les accusateurs. Le légat, voyant que le patriarche ne voulait pas venir, prononça contre lui la sentence de déposition et le contraignit à remettre l'anneau et la crosse. Puis il fut livré au prince et emprisonné au monastère de St Siméon.

 

Raoul s'était montré imprudent en refusant d'accueillir des adversaires qui cherchaient à rentrer en grâce auprès de lui. Il resta longtemps prisonnier puis parvint à s'échapper et se rendit à Rome. Il réussit à recouvrer la faveur du pape et se disposait à repartir lorsqu'il mourut empoisonné. Après cela, le légat retourna à Jérusalem et y resta jusqu'à Pâques. Trois jours plus tard, il célébra solennellement la dédicace du temple du Seigneur. Après cela il tint un concile. On remarquait dans cette assemblée Maxime, évêque des Arméniens ou plutôt prince des évêques de Cappadoce, de Médie, de Perse et des deux Arménies. On le nommait aussi catholique. Les discussions qu'on eut avec lui avaient pour objet les articles de foi sur lesquels son peuple est en désaccord avec le nôtre et il promit de faire des réformes.

 

Le légat repartit ensuite pour Rome. Le clergé d'Antioche, cédant au prince, élut pour patriarche un sous-diacre nommé Aimeri, né en Limousin, homme illettré et peu honorable. Raoul l'avait nommé doyen de cette église pour s'assurer de sa fidélité mais Aimeri s'était allié à ses adversaires et, oubliant son serment de fidélité, avait travaillé à la déposition de celui qui l'avait comblé de bienfaits. Quant à sa promotion au siège patriarcal, elle fut l'oeuvre de Pierre Armoin, gouverneur de la citadelle, qui, distribuant avec profusion des présents, parvint à diriger vers lui le choix du clergé et du prince, en disant qu'Aimeri était son cousin.

 

Quatre années s'étaient écoulées depuis que Jean, empereur de Constantinople, avait quitté la Syrie. Le prince et les habitants d'Antioche lui avaient envoyé des messagers pour le rappeler dans leur pays. L'empereur prépara une nouvelle expédition et se mit en route pour Antioche. A Attalie, métropole de la Pamphilie, ses fils Alexis et Andronic moururent de maladie. L'empereur renvoya à Constantinople son troisième fils, Isaac, en le chargeant de veiller à leurs obsèques. Isaac resta ensuite à Constantinople. L'empereur poursuivit sa route avec son dernier fils, Manuel. Il traversa la Cilicie, entra sur le territoire du comte d'Edesse et fit dresser son camp sous les murs de Turbessel. Pour s'assurer de sa fidélité, l'empereur demanda des otages au comte Josselin le jeune. Celui-ci envoya une de ses filles, Isabelle.

 

Il se remit en marche pour Antioche et alla, le 24 septembre, camper près d'un petit bourg nommé Guast. Il envoya aussitôt des députés au prince pour lui rappeler les termes des traités qui les unissaient et l'inviter à lui remettre la ville et la citadelle avant d'organiser des expéditions contre les villes voisines encore aux mains des ennemis. Le prince Raymond, qui avait accablé l'empereur de messages pour le rappeler à l'exécution de ses promesses, ne savait comment se décider. Il convoqua les grands et les notables de la contrée et leur demanda leur avis. Tous furent d'accord qu'il ne fallait pas remettre à l'empereur une ville si bien fortifiée, prévoyant qu'un jour ou l'autre les Grecs indolents se la laisseraient enlever par les ennemis. Cependant, afin que le prince ne puisse être taxé de mauvaise foi, on chercha le moyen d'atténuer les torts qui pourraient lui être imputés.

 

Lors du premier voyage de l'empereur, le prince était convenu avec lui de lui remettre la ville sans difficulté et, depuis lors, en l'invitant à venir en Syrie, il avait renouvelé ses promesses. On décida d'envoyer à l'empereur des députés chargés par le patriarche et les habitants de lui dire qu'ils ne voulaient pas ratifier les traités conclus par un prince qui n'aurait jamais dû prendre de tels engagements sur l'héritage de sa femme. Celle-ci n'avait jamais eu non plus le pouvoir de transmettre le gouvernement sans l'accord des habitants. L'empereur fut indigné. Il renvoya son armée en Cilicie pour l'hiver, espérant trouver un moyen de s'emparer d'Antioche au printemps. Il envoya des ambassadeurs à Foulques, roi de Jérusalem, pour lui annoncer qu'il se rendrait volontiers dans cette ville, tant pour faire ses dévotions que pour l'aider contre les ennemis. Le roi lui fit répondre que le royaume ne pouvait nourrir une telle armée. Si l'empereur se contentait de dix mille hommes, on l'accueillerait avec joie. L'empereur retira alors sa proposition, jugeant qu'il serait indigne de lui de marcher avec une si faible escorte, et alla passer l'hiver vers Tarse.

 

Un noble nommé Pains, qui avait été grand échanson du roi, fit construire sur le territoire de la seconde Arabie une forteresse qu'il nomma Crac. Ce lieu, que sa position naturelle rendait extrêmement fort, était situé près d'une ville antique, métropole de la seconde Arabie, autrefois nommée Raba. Plus tard Raba fut appelée la pierre du désert et donna son nom à cette seconde Arabie que l'on nomme aujourd'hui Pétrée.

 

Au début du printemps, l'empereur de Constantinople se blessa à la chasse avec une flèche empoisonnée. On fit venir aussitôt des médecins qui lui prodiguèrent tous leurs soins. Mais le poison résistait. Bientôt les médecins déclarèrent qu'il fallait couper la main attaquée. Mais l'empereur répondit qu'il serait indigne de l'Empire romain d'être gouverné d'une seule main. La consternation se répandit dans l'armée. L'empereur, voyant sa mort inévitable, voulut rassembler autour de lui ses parents, ses proches et les chefs de l'armée pour délibérer sur le choix de son successeur. Il ne savait s'il remettrait le gouvernement de l'Empire à son fils lsaac, l'aîné de ses enfants vivants, qui était à Constantinople, ou s'il élèverait à cette dignité son fils cadet qui était auprès de lui.

 

L'armée se prononça en faveur du jeune Manuel. Son père lui-même éprouvait pour lui un penchant très marqué. L'empereur le fit venir. On lui mit les bottines rouges, selon l'usage, et le jeune Manuel fut proclamé Auguste aux acclamations des troupes. Son père rendit alors le dernier soupir. Son teint brun l'avait fait surnommer le Maure. Il mourut sous les murs d'Anaversa, métropole de la seconde Cilicie, en avril 1137, dans la vingt-septième année de son règne. Le nouvel empereur ramena l'armée à Constantinople. Son frère aîné, ayant appris la mort de son père, avait pris possession du palais. L'empereur écrivit en secret au responsable du palais qui fit aussitôt arrêter le prince Isaac qui ne s'y attendait pas. Plus tard, des parents réconcilièrent les deux frères. Manuel conserva le trône et ne cessa, tant que son frère vécut, de le combler d'honneurs.

 

Le roi de Jérusalem, voulant contenir les Ascalonites, décida de construire une forteresse dans la plaine, à côté de Ramla, non loin de Lydda. Il y avait là une colline sur laquelle les traditions anciennes disent qu'avait été construite une des villes des Philistins. Les Chrétiens y construisirent une citadelle à quatre tours. Les anciens édifices, dont il restait beaucoup de débris, fournirent des pierres en quantité. On trouva aussi, dans l'enceinte de la ville détruite, des puits qui donnèrent de l’eau en abondance. Lorsque la forteresse fut terminée, on en confia la garde à Balian, père de Hugues, Baudouin et Balian jeune, qui tous les trois furent appelés d'Ibelin, prenant le nom qu'on donnait dans le pays à cette colline. Balian le père défendit cette position. Après sa mort, ses fils se maintinrent dans ce poste jusqu'à ce que la ville d'Ascalon tombe aux mains des Chrétiens.

 

L'année suivante, les princes du royaume, convaincus que les deux forteresses qu'ils avaient fait construire à Bersabée et à Ibelin étaient très utiles, décidèrent d'en construire une troisième. Il y avait dans cette partie de la Judée où se terminent les montagnes, près des frontières du pays des Philistins, à huit milles d'Ascalon, une colline. Les Arabes l'ont nommé Tellésaphi, ce qui veut dire Mont brillant. On jugea qu'il serait bon d'y établir une citadelle. Dès le début du printemps, le roi convoqua des ouvriers et on construisit un fort à quatre tours. Du haut de la citadelle on voyait la ville ennemie et, lorsque les habitants voulaient sortir, ils trouvaient dans cette position un obstacle redoutable. Les gens du pays l'ont appelé blanche garde et les Latins la guérite blanche.

 

Le roi prit ce château sous sa protection. Il l'approvisionna en vivres et en armes et en remit la garde à des hommes d'expérience à la fidélité éprouvée. Le plus souvent, ils se réunissaient à ceux des autres citadelles et tous ensemble marchaient à la rencontre des ennemis. Ceux qui possédaient les terres près de la forteresse, rassurés, firent faire des constructions dans la campagne. De nombreuses familles s'y établirent, ainsi que des laboureurs. Leur présence contribua à garantir la sécurité de la contrée et les vivres devinrent plus abondants dans tout le pays. Les habitants d'Ascalon, voyant leur ville investie par ces citadelles, s'adressèrent au prince d'Egypte, leur seigneur, qui n'avait plus aucune autre possession dans le pays.

 

Vers le même temps, alors que le royaume était tranquille, la reine Mélisende, voulut fonder un couvent de filles. La plus jeune de ses sœurs, Yvette, avait fait profession de vie religieuse dans le couvent de Ste Anne. C'était à cause d'elle que la reine tenait à l'exécution de son projet, jugeant qu'il était indigne de la fille d'un roi de se trouver soumise à l'autorité d'une mère supérieure. Après avoir examiné avec soin quel serait le lieu le plus convenable pour cet établissement, la reine fixa son choix sur Béthanie, ancienne résidence de Marie, de Marthe et de leur père Lazare. Ce lieu est situé vers l'orient, à quinze stades de Jérusalem, sur le revers de la montagne des Oliviers.

 

Il appartenait alors à l'église du Sépulcre. La reine en obtint la cession en échange de Thécua. Mais comme c'était presque au milieu du désert et exposé aux agressions des ennemis, la reine fît d'abord construire à grands frais une tour forte qui fut pourvue de toutes les machines nécessaires pour mettre les religieuses à l'abri de toute attaque. Après cela, la reine y installa des religieuses et leur donna pour mère une femme âgée. Elle dota ensuite l'église de biens considérables. Entre autres propriétés, il y avait la ville de Jéricho et toutes ses dépendances. A la mort de la première supérieure, avec le consentement du patriarche et l'agrément des religieuses, la reine donna à sa sœur les fonctions de supérieure.

 

Peu après, vers la fin de l'automne, le roi se trouvant avec la reine à Accon, la reine voulut aller se promener dans la campagne. Le roi partit avec elle, emmenant à sa suite son escorte ordinaire. Tandis qu'on était en marche, quelques enfants firent par hasard lever un lièvre. Le roi saisit aussitôt sa lance et poussa son cheval dans la direction de l’animal. Le cheval s'emporta, tomba et jeta son cavalier sous lui. La selle lui fendit la tête à tel point que la cervelle jaillit par le nez et les oreilles. Les hommes de l'escorte le crurent mort. On transporta le roi à Accon. Il resta trois jours sans connaissance, mais respirant encore. Le quatrième, le 13 novembre 1142, il mourut dans la onzième année de son règne. Son corps fut porté à Jérusalem avec tous les honneurs qui lui étaient dus. Il fut enseveli dans l'église du sépulcre, au milieu de ses prédécesseurs. Foulques laissait deux jeunes fils, Baudouin, âgé de treize ans, et Amaury qui n'en avait que sept. Le pouvoir royal passa entre les mains de la reine Mélisende.

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