L'appel à la Croisade

I

(1095-1096)

 

La situation des chrétiens d'Orient - L'appel à la Croisade – Les Croisades populaires

 

Au temps où Héraclius gouvernait l'Empire romain, la détestable doctrine de Mahomet qui s'était faussement dit prophète et avait séduit l'Arabie, s'était répandue de tous côtés. Les provinces de l'Empire étaient si faibles que les successeurs de Mahomet s'imposèrent aux peuples. Héraclius, revenant victorieux de son expédition en Perse avec la croix du Seigneur, s'était arrêté en Syrie et avait fait relever les églises de Jérusalem que le satrape de Perse Cosdroé avait détruites. Mais Omar, troisième successeur de Mahomet, attaqua la Palestine. Lorsqu'on lui annonça l'invasion des Arabes, l'empereur, estimant qu'il n'avait pas assez de troupes, préféra se retirer. Alors les Arabes occupèrent tout le pays entre Laodicée de Syrie et l'Egypte.

 

Leur succès avait été favorisé par certains événements. Quelques années auparavant, Cosdroé avait ravagé la Syrie. Jérusalem avait été prise, plus de trente mille habitants avaient été tués et l'ennemi avait emporté en Perse la croix du Seigneur et emmené ce qui restait de la population. Ce roi de Perse avait épousé Marie, la fille de l'empereur Maurice, et était resté ami des Romains tant qu'avait vécu son beau père. Celui-ci avait été assassiné par Phocas et le roi des Perses avait décidé de le venger. Les Arabes, trouvant la Syrie dépeuplée, s'en rendirent facilement maîtres. Ils imposèrent un tribut aux habitants et leur permirent d'avoir leur évêque et de pratiquer la religion chrétienne.

 

Jérusalem subit pendant quatre cent quatre-vingt-dix ans le joug des infidèles. Il y eut des hauts et des bas. La situation fut très supportable sous le règne d'Haroun ar-Raschid qui gouverna tout l'Orient et dont aujourd'hui encore tout l'Orient admire la douceur. Cela étaient dû à l'intervention de l'empereur Charles. Ces deux souverains s'adressaient des messages. Ils vécurent en bonne entente et consolidèrent leur amitié par un traité. On aurait dit que Jérusalem vivait sous la domination de l'empereur Charles. Lors d'un échange d'ambassades, Haroun voulut que le Saint Sépulcre soit placé sous l'autorité de Charles et lui envoya de superbes présents en vêtements et en aromates. Il lui avait déjà envoyé un éléphant, sur la demande de Charles. L'empereur aidait souvent de ses largesses les chrétiens de Jérusalem mais aussi ceux qui, en Egypte et en Afrique, étaient soumis aux Sarrasins.

 

Les Egyptiens et les Perses soutinrent une longue rivalité. Leur haine mutuelle est entretenue par l'attachement de chacun de ces peuples à des traditions opposées. Aujourd'hui encore, chacun traite l'autre de sacrilège. Ils vont jusqu'à vouloir être distingués par des noms divers. Ceux qui suivent la superstition des Orientaux s'appellent dans leur langue sunni. Ceux qui préfèrent les traditions des Egyptiens se nomment siha, et ceux-ci paraissent mieux s'accorder avec les chrétiens. Le royaume d'Egypte ayant occupé les contrées jusqu'à Antioche, Jérusalem tomba en son pouvoir, relativement modéré jusqu'au règne du calife Hakem qui fut le plus pervers de tous.

 

Il fit détruire l'église de la Résurrection qui avait été construite sur les ordres de l'empereur Constantin. Cette église était dirigée par Oreste, oncle maternel du roi. On dit que celui-ci voulut ainsi donner un gage aux infidèles car on lui reprochait d'être né d'une mère chrétienne. Dès lors l'existence des fidèles de Jérusalem devint insupportable. En plus des impôts énormes qu'on exigeait d'eux malgré les privilèges accordés par les prédécesseurs du roi, celui-ci leur interdit de célébrer leurs fêtes comme ils l'avaient fait jusqu'alors. Sur la moindre accusation, les fidèles étaient suppliciés et on confisquait leurs biens. Les enfants étaient enlevés à leur famille et poussés à l'apostasie. Le patriarche était le premier à subir ces violences mais il exhortait les fidèles à la patience.

 

Une nuit, un infidèle qui haïssait les nôtres, déposa le cadavre d'un chien à la porte d'un temple. Les gens mettaient un grand soin à préserver cette entrée de toute souillure. Le matin, ceux qui se rassemblaient pour la prière trouvèrent ce cadavre et devinrent enragés. De toutes parts on affirma que c'étaient les chrétiens qui avaient commis ce crime et on déclara qu'il ne pouvait être expié que par la mort. Tandis que les soldats avançaient pour massacrer les chrétiens, un jeune homme courageux se dénonça pour éviter le carnage. Les juges entendirent sa déposition, le firent exécuter et acquittèrent les autres. Le méchant prince Hakem mourut.

 

Les souffrances diminuèrent sous le règne de son fils Daher qui permit aux fidèles de rebâtir l'église de la Résurrection à la demande de l'empereur de Constantinople Romain l'Héliopolitain avec lequel il s'était lié d'amitié. Les fidèles obtinrent une aide financière de Constantin Monomaque, le successeur de Romain. L'église de la Résurrection fut reconstruite en 1048, cinquante et un ans avant la délivrance de la ville et trente-sept ans après la destruction de l'ancienne église. Les fidèles y trouvèrent une consolation à leurs maux. Ceux de Bethléem connaissaient le même sort. Chaque nouveau gouverneur imaginait de nouvelles exactions. Si le patriarche et le peuple tardaient à obéir, on menaçait de détruire l'église. Mais, tant que les Perses ou les Egyptiens eurent la prééminence en Orient, les fidèles eurent moins à souffrir que sous les Turcs. Pendant les trente-huit années de leur domination, les chrétiens furent cruellement persécutés.

 

Les Turcs ou Turcomans, car ils ont la même origine, étaient au départ un peuple du nord, barbare et nomade. Ils allaient çà et là, cherchant des pâturages, n'ayant pas de ville, se déplaçant en tribus commandées par une sorte de prince. Dans leurs migrations, ils transportaient avec eux leurs richesses, leur bétail, leurs esclaves. Nulle part ils ne cultivaient la terre. Ils ignoraient le commerce et ne se procuraient que par échange ce qui leur était nécessaire. Lorsqu'ils voulaient dresser leurs tentes en un lieu, ils envoyaient quelques notables de la tribu au prince du pays et s'engageaient à payer des redevances. Beaucoup de ces Turcs arrivèrent en Perse et y demeurèrent plusieurs années..

 

Leur population s'accrut rapidement. Les indigènes s'en inquiétèrent. Le roi de Perse ajouta de nouvelles charges à celles qu'on leur imposait pour les pousser à s'en aller. Plusieurs années, ils acceptèrent puis, enfin, ils décidèrent de refuser. Le roi leur ordonna alors de partir. Ils traversèrent le fleuve Cobar qui formait la limite de l'empire et ce fut pour eux l'occasion de réaliser leur nombre. Ils comprirent qu'ils n'étaient inférieurs ni en nombre ni en force au peuple de Perse, ni à aucun autre, et qu'il ne leur manquait qu'un roi. Les cent familles les plus illustres apportèrent chacune une flèche. On en fit un tas dans lequel un enfant tira au sort la flèche de la famille des Seljouk. On refit la même chose avec les cent meilleurs hommes de la tribu.

 

La flèche tirée au sort portait encore le nom de Seljouk. Celui-ci était un homme âgé mais vigoureux qui avait une grande expérience militaire et la majesté d'un prince. Les Turcs en firent leur roi et chacun s'engagea par serment à lui obéir. Il ordonna de repasser le fleuve et d'occuper le pays des Perses. En peu d'années ils conquirent tous les royaumes de l'Orient et domptèrent les Arabes. Cela se passait trente ou quarante ans avant les événements que je vais raconter. Afin de distinguer ceux qui s'étaient donné un roi de ceux qui avaient gardé leur mode de vie primitif, les premiers prirent le nom de Turcs et les autres conservèrent le nom de Turcomans. Les Turcs, ayant soumis l'Orient, attaquèrent l'Egypte et s'emparèrent de Jérusalem.

 

En Occident, parmi les chrétiens, la crainte de Dieu avait disparu. La justice avait fait place à la violence. La méchanceté et la fourberie avaient pénétré partout. La charité s'était éteinte. Les princes exerçaient leurs rapines et sacrifiaient les biens des pauvres. Les biens des églises et des monastères n'étaient pas à l'abri. Les routes étaient pleines de brigands et les rues d'assassins. Les liens du mariage n'étaient plus sacrés. Le luxe, l'ivrognerie, la passion du jeu pénétraient dans toutes les maisons. Le clergé n'était pas meilleur. Les évêques pratiquaient la simonie. Les prodiges que Dieu faisait apparaître dans le ciel et sur la terre ne pouvaient arrêter ceux qui se précipitaient ainsi dans le mal. On voyait régner partout la peste et la famine, on apercevait des météores, on éprouvait en tous lieux des tremblements de terre.

 

La colère du Seigneur ne se contenta pas des persécutions contre les fidèles qui habitaient la Terre promise. Elle suscita un fléau contre ceux qui étaient encore libres. Alors que Romain Diogène gouvernait le prospère empire de Constantinople, le satrape des Perses et des Assyriens, nommé Belpheth, traînant à sa suite une multitude de nations, s'avança contre lui, soumettant tout, depuis les campagnes jusqu'aux places les plus fortes. L'empereur rassembla ses troupes et marcha à la rencontre de l'ennemi. Des deux côtés on combattit avec ardeur mais l'armée chrétienne succomba et l'empereur fut fait prisonnier. L'infidèle ordonna qu'il se présente devant lui. Il voulut que le captif se prosterne devant lui. Le corps de l'empereur lui servit de marchepied pour descendre de son trône. Pour prix de tant de soumission, il lui rendit la liberté.

 

Les princes de l'Empire se donnèrent un autre souverain, jugeant que celui qui avait supporté tant d'affronts était devenu indigne de porter le sceptre. On lui arracha même les yeux. L'ennemi occupa toutes les contrées qui s'étendent de Laodicée de Syrie à l'Hellespont qui baigne les murs de Constantinople. L'Asie mineure tomba au pouvoir du vainqueur, les églises furent renversées, le culte chrétien fut persécuté. Si l'ennemi avait eu des navires, Constantinople n'aurait pas échappé à la conquête. Cela mit le comble à la misère des fidèles de Jérusalem. Tant que l'Empire avait prospéré, l'état des villes voisines, surtout d'Antioche, leur donnait l'espoir de recouvrer un jour leur liberté. Maintenant ils envisageaient une éternelle servitude.

 

Au milieu des dangers, une foule de Grecs et de Latins venaient par dévotion visiter les saints lieux. Après avoir traversé des contrées ennemies, ceux qui se présentaient aux portes de la ville ne pouvaient y pénétrer que s'ils payaient une pièce d'or. Mais la plupart avaient tout perdu en chemin. Des milliers de pèlerins attendaient aux portes de la ville la permission d'entrer et succombaient de faim et de misère. Les vivants et les morts étaient un fardeau pour les habitants de la ville. A peine pouvaient-ils assurer aux vivants une nourriture quelconque. Il leur fallait encore ensevelir les morts. Ceux qui, ayant pu payer, obtenaient la permission d'entrer étaient encore pour leurs frères un sujet d'inquiétude. Les chrétiens du pays accompagnaient les pèlerins qui allaient visiter les lieux saints pour veiller à leur sûreté.

 

Il y avait en ville le monastère des Amalfitains et un hôpital confié aux soins de l'abbé du monastère. Les voyageurs y recevaient des aumônes. Sur mille pèlerins, à peine un seul pouvait-il subvenir à ses besoins. Pour mettre le comble à ces misères, les églises étaient chaque jour exposées à des agressions. Pendant la messe, les infidèles entraient, s'asseyaient sur les autels, renversaient les calices et insultaient le clergé. Le patriarche lui-même était traité comme un chien. Ils le saisissaient par la barbe et le précipitaient du haut de son siège. Souvent ils l'emprisonnaient sans motif. Telle fut la servitude que le peuple eut à souffrir pendant quatre cent quatre-vingt-dix ans.

 

Au temps où la ville était en proie à tant de souffrances, parmi ceux qui visitaient les lieux saints, un prêtre nommé Pierre, né dans le royaume des Francs et dans l'évêché d'Amiens, arriva à Jérusalem. C'était un petit homme à l'aspect misérable mais il avait l'esprit vif et parlait avec facilité. Il acquitta du tribut exigé et reçut l'hospitalité chez un fidèle. Il apprit de son hôte tous les détails des persécutions que les chrétiens avaient eu à supporter depuis longues années. Pierre alla trouver le patriarche Siméon qui lui exposa en détail tous les maux qui affligeaient les habitants de la cité. Pierre, ému, demanda ce qu'il pouvait faire. Le patriarche lui répondit qu'ils conserveraient quelque espoir si les Francs voulaient compatir à leurs malheurs. L'Empire des Grecs, proche et riche, n'offrait ni espérance ni consolation. Ses force s'étaient éteintes.

 

Pierre répondit que si l'Eglise romaine et les princes d'Occident étaient instruits par un homme digne de foi de toutes ces calamités, ils tenteraient d'y porter remède. Il fallait écrire au pape, aux rois et aux seigneurs. Il était prêt à les aller trouver tous. Cette réponse fut accueillie avec joie par les fidèles et le patriarche lui remit l'écrit qu'il avait demandé. Un jour Pierre entra dans l'église de la Résurrection et, fatigué de ses longues veilles, s'endormit. Il rêva que Jésus-Christ lui donnait la même mission. Pierre se leva fortifié par cette vision. Après avoir pris congé du patriarche, il se rendit sur le rivage et trouva un navire marchand qui se disposait à mettre à la voile pour la Pouille. De là il partit pour Rome et trouve le pape Urbain. Il lui présenta les lettres du patriarche de Jérusalem, lui exposa les misères des fidèles et s'acquitta de sa mission avec fidélité.

 

Quelques années auparavant, le pape Grégoire, le prédécesseur d'Urbain, avait poursuivi Henri, roi des Teutons et empereur des Romains, au sujet des évêques morts. Par tradition, on renvoyait à l'empereur l'anneau et la crosse pastorale du défunt. Aussitôt, sans attendre l'élection du clergé, l'empereur nommait un de ses familiers à sa place. Le pape, jugeant que cela méconnaissait les droits de l'Eglise, invita l'empereur à renoncer à cette pratique. Ne pouvant le persuader, il lança un anathème. L'empereur, irrité, suscita un adversaire au pape dans la personne de Guibert, archevêque de Ravenne. Celui-ci déposséda par la violence celui qui occupait le siège apostolique.

 

Ce schisme encouragea le monde dans ses mauvais penchants. Le respect de Dieu disparut. Les prélats étaient jetés au cachot et voyaient leurs biens confisqués dès qu'ils refusaient d'approuver l'empereur. Le pape Grégoire s'était retiré dans la Pouille. Il y avait été bien reçu par le duc Robert Guiscard, grâce à qui il avait échappé aux mains de l'empereur. Il mourut à Salerne. Après Victor, qui ne fut pape que deux mois, il eut pour successeur Urbain qui vécut lui aussi caché dans des places fortes sans trouver nulle part un asile sûr. C'est au milieu de ces difficultés qu'il reçut Pierre lorsque celui-ci vint s'acquitter de sa mission. Il lui promit de l'aide.

 

Pierre parcourut toute l'Italie, franchit les Alpes, visita tous les princes de l'Occident et parvint à persuader quelques-uns qu'il fallait se hâter de soutenir leurs frères opprimés et ne pas souffrir que les lieux saints soient plus longtemps exposés aux profanations des infidèles. Il jugeait qu'il fallait faire entendre les mêmes exhortations aux peuples. Il parcourut tous les pays, s'acquitta de sa mission auprès des pauvres et évangélisa de toutes parts. Il était rare qu'il échoue dans ses tentatives auprès des peuples. Il fut donc très utile au pape qui le suivait par delà les monts. Pierre prépara les esprits à l'obéissance.

 

En 1095, sous le règne d'Henri IV, roi des Teutons et empereur des Romains, Philippe régnant en France, le pape Urbain, après avoir tenu à Plaisance un concile pour toute l’Italie, traversa les Alpes et entra dans le royaume des Francs. Il y vit que les lois divines étaient foulées aux pieds. Il décida de convoquer un concile à Vézelay, ensuite au Puy. Finalement, les évêques et des abbés venus de toutes les provinces Transalpines se réunirent à Clermont, ville d'Auvergne, en novembre. Quelques princes de ces contrées vinrent aussi. Après avoir pris les décisions qui paraissaient les plus propres à relever l'Église, Urbain parla en ces termes:

 

« Dieu a illustré par sa présence la terre jadis promise aux patriarches et particulièrement Jérusalem. A cause des péchés de ses habitants, il a permis qu'ils soient soumis aux infidèles mais il ne l'a pas rejetée. Un peuple sans Dieu occupe ce berceau de notre religion. La race impie des Sarrasins accable d'une cruelle tyrannie les lieux saints. Elle a condamné les fidèles à l'esclavage et le sanctuaire a été profané. Le peuple que le Seigneur a béni succombe sous le poids des exactions. Ses fils sont enlevés et on les pousse à renier le nom de Dieu. Les prêtres sont assassinés, les jeunes filles sont contraintes à se prostituer.

 

Que chacun de vous prenne une épée. Allons secourir nos frères. Tournez contre les ennemis de la foi ces armes que vous ensanglantez injustement. Rachetez-vous. Rassemblez vos forces pour résister à ceux qui veulent détruire le nom de chrétien. Nous remettons à ceux qui prendront les armes les pénitences qui leur ont été imposées. Ceux qui mourront obtiendront indulgence pour leurs péchés. Ceux qui entreprendront cette expédition seront sous la protection de l'Eglise ».

 

Il ordonna aux prélats de retourner dans leurs diocèses et de pousser leurs peuples à suivre cette voie. Tous retournèrent chez eux, résolus à faire observer la trêve de Dieu afin que ceux qui voudraient partir puissent le faire. Jugeant qu'une telle entreprise ne pouvait venir que de Dieu, tous s'y portèrent avec ardeur. Ceux qui écoutaient Pierre préparaient aussitôt leurs armes et l'effet de ses discours se propageait au loin. De leur côté les évêques invitaient le peuple à suivre la voie ouverte et parcouraient leurs diocèses. Tous partaient, même les moines. Le zèle religieux n'était pas le seul motif. Certains partaient pour suivre des amis; pour ne pas paraître lâches ou pour échapper à des créanciers. Les gens oubliaient leur âge, leur sexe, leur travail. Ceux qui avaient assisté au concile comme Adhémar, évêque du Puy, et Guillaume, évêque d'Orange, répandirent la parole entendue.

 

Les princes se disposaient aussi à se mettre en route, le temps de rassembler des provisions et de convoquer leurs compagnons de voyage. Les peuples accouraient en foule pour s'associer à leur marche. On avait décidé, sur les ordres du pape, que ceux qui entreprendraient ce voyage porteraient sur leurs vêtements le signe de la croix. Parmi ceux qui partaient, il y avait le frère du roi des Francs, le comte de Flandre, le comte de Normandie, fils du roi des Anglais, le comte de Chartres et de Blois, l'évêque du Puy, l'évêque d'Orange, le comte de Toulouse, le duc de Lorraine, le prince de Tarente et beaucoup d'autres.

 

Il y avait aussi Pierre l'ermite, suivi d'une foule qu'il avait rassemblée dans le royaume des Francs et dans l'Empire. On convint à l'avance du jour du départ, des rendez-vous et des routes à suivre. Il était impossible que tous ces voyageurs trouvent n'importe où ce qui leur était nécessaire. Les princes devaient conduire leurs armées par des chemins différents. L'un passait par la Hongrie, d'autres par la Dalmatie, d'autres enfin par la Pouille et tous devaient arriver à Constantinople.

 

Le 8 mars 1096, Gautier Sans-Avoir se mit le premier en marche, suivi d'une foule à pied. Il traversa le royaume des Teutons et arriva en Hongrie. Le royaume de Hongrie est environné de marais et de fleuves qui le rendent inaccessible sinon par certains passages étroits. Il était alors gouverné par le roi Coloman qui, instruit de l'arrivée de Gautier, le reçut avec bonté et lui permit de conduire ses troupes à travers son royaume. Gautier arriva sans encombre au fleuve Maroé qui sert de limite orientale à ce royaume. Ayant passé le fleuve à Malaville, il se trouva sur les confins du peuple Bulgare, vers la ville de Belgrade. Quelques croisés restés en arrière avaient été maltraités par les Hongrois. Mais il était impossible de repasser le fleuve. On poursuivit donc la route et on arriva à Belgrade.

 

Gautier, ayant demandé en vain au duc des Bulgares la permission de faire des achats, établit son camp devant la ville et l'armée sortit chercher des vivres. Les soldats s'emparèrent de bétail. Aussitôt les Bulgares les poursuivirent. Cent quarante Croisés se réfugièrent dans un oratoire auquel leurs ennemis mirent le feu. Gautier, sachant qu'il traînait à sa suite des gens grossiers, abandonna ceux qui voulaient se conduire à leur guise et poursuivit sa marche avec le reste de ses bataillons. Il traversa les forêts de Bulgarie et atteignit Stralicie, métropole de la Dacie méditerranéenne. Là, s'étant plaint au gouverneur de la ville des outrages subis de la part des Bulgares, il obtint satisfaction. Le gouverneur l'autorisa à acheter le nécessaire et lui donna des guides pour accompagner l'armée jusqu'à Constantinople. Là, Gautier, ayant été présenté à l'empereur, obtint la permission d'établir son armée près de la ville jusqu'à l'arrivée de Pierre.

 

Celui-ci, ayant traversé la Lorraine, la Franconie; la Bavière et l'Autriche avec une troupe de quarante mille hommes et femmes parlant des langues diverses, arriva également sur les frontières de la Hongrie. Il obtint la permission de traverser le royaume à la condition que l'armée se conduirait bien. Les troupes marchèrent en bon ordre jusqu'à Malaville. Là, elles apprirent les outrages que les habitants du pays avaient infligés aux hommes de Gautier. Enflammés de colère, les soldats attaquèrent la ville et massacrèrent ses habitants. On dit qu'il périt plus de quatre mille Hongrois. Nicétas, duc des Bulgares, ne se fiant pas aux fortifications de Belgrade, prit la fuite. Les habitants partirent aussi.

 

Pierre apprit que le roi de Hongrie, indigné du massacre de ses sujets, rassemblait des troupes. Aussitôt il fit traverser le fleuve à son armée qui dressa son camp sous les murs de Belgrade déserte. De là, en huit jours de marche, elle arriva devant Nissa, ville forte et peuplée. Les provisions manquaient. Pierre demanda au gouverneur la permission d'acheter les denrées nécessaires. Le gouverneur consentit à condition que l'armée lui fournisse des otages. Les habitants apportèrent alors au camp toutes sortes de marchandises. Tout se passa bien. Le lendemain matin, les otages furent rendus et l'armée se disposa à partir. Mais une centaine de Teutons, qui s'étaient querellés avec un Bulgare, mirent le feu à des bâtiments et se hâtèrent de rejoindre leurs compagnons.

 

Le duc, voyant comme on répondait à ses bons offices, fit prendre les armes à la population. Ils coururent sur les traces de l'armée et attaquèrent son arrière-garde. Les malfaiteurs furent punis mais des innocents furent également atteints. Les Bulgares prirent les chariots de vivres. Les vieillards, les malades, les femmes et les enfants furent emmenés en captivité. Pierre, qui marchait en avant, ignorait tout et poursuivait sa route. Un cavalier vint l'avertir. Aussitôt, on retourna en arrière. Pierre voulait savoir ce qui s'était passé et rétablir la paix afin de reprendre sa marche. Il envoya donc des hommes pour s'informer. Ceux-ci jugèrent qu'il n'était pas convenable de réclamer vengeance et se bornèrent à demander que la paix soit rétablie.

 

Ils étaient presque parvenus à un accord quand un nouveau tumulte s'éleva dans le camp. Pierre s'efforça d'arrêter les factieux. Voyant qu'on ne pouvait leur faire entendre raison, il envoya des hérauts rappeler à l'armée son serment d'obéissance et lui ordonner de ne prêter aucun secours à ceux qui violaient la pair. Elle s'arrêta, attendant l'issue de la querelle et le résultat des négociations. Les députés, voyant que le tumulte s'accroissait et rendait impossible tout arrangement, rentrèrent au camp et s'occupèrent avec Pierre d'apaiser les furieux. Mais leurs efforts furent infructueux. Un millier d'hommes persistaient dans leur acharnement. Les gens de la ville sortirent, en tuèrent cinq cents sur le pont et précipitèrent les autres dans le fleuve où ils se noyèrent presque tous.

 

L'armée ne put supporter le spectacle d'un tel massacre. On se battit avec acharnement. Mais cette troupe indocile, incapable de supporter le choc des Bulgares, ne tarda pas à prendre la fuite. Au milieu du désordre, Pierre perdit l'argent qu'il destinait à secourir les pauvres pendant le voyage. Les Bulgares tuèrent dix mille Croisés, enlevèrent les chariots et firent prisonniers beaucoup de femmes et d'enfants. Ceux qui avaient échappé au massacre s'enfuirent dans les forêts. Le troisième jour, ils se rassemblèrent autour de Pierre sur une colline élevée. Au bout de quatre jours, trente mille personnes furent réunis. On avait perdu deux mille chariots mais on décida de poursuivre le voyage.

 

Tandis qu'on faisait les préparatifs de départ et qu'on commençait à éprouver une nouvelle disette, arriva au camp un messager de l'empereur. Il dit à Pierre et aux chefs de l'armée que l'empereur, informé des désordres qui s'étaient produits, leur enjoignait de ne pas s'arrêter plus de trois jours près d'une ville et de se diriger au plus tôt vers Constantinople s'ils voulaient compter sur sa clémence. Tout le nécessaire leur serait fourni au juste prix. Ces paroles relevèrent le courage des soldats qui s'abstinrent désormais de tout désordre et marchèrent rapidement vers Constantinople où ils trouvèrent Gautier qui les attendait avec ses troupes. Les deux armées se réunirent en un camp.

 

Pierre fut aussitôt convoqué par l'empereur. Il exposa les motifs de son entreprise. Les princes du palais admirent son courage et l'empereur lui-même le combla de ses bontés. L'armée se reposa quelques jours. Lorsque les navires que l'empereur avait fait préparer furent prêts, elle traversa l'Hellespont, aborda en Bythinie, première province du diocèse d'Asie, et établit son camp à Civitot. Cette ville se trouvait sur la frontière. L'armée y passa deux mois, se rétablissant de ses fatigues. L'empereur avait ordonné d'attendre l'arrivée des princes qui suivaient et de s'abstenir de provoquer l'ennemi. Pierre était retourné à Constantinople pour négocier des approvisionnements.

 

Le peuple profita de son absence pour se livrer à des excès. Sept mille fantassins et trois cents cavaliers partirent vers Nicée, razzièrent une grande quantité de bétail et rentrèrent au camp. Les Teutons, voyant que les Latins avaient réussi, voulurent faire la même chose. Trois mille fantassins et deux cents cavaliers prirent la route de Nicée. Il y avait une ville à quatre milles de Nicée. Ils s'en emparèrent, massacrèrent la population et s'y établirent, résolus d'y rester jusqu'à l'arrivée des princes. Soliman, gouverneur de la région, ayant appris depuis longtemps l'expédition des Chrétiens, avait recruté dans tout l'Orient de nombreux guerriers. Il arriva en toute hâte, força le camp des Teutons et passa au fil de l'épée tous ceux qui l'occupaient.

 

Quand les Chrétiens apprirent que les Teutons avaient succombé, tout le monde fut consterné et tous demandèrent qu'on prenne les armes pour aller les venger. Les chefs de l'armée, pour se conformer aux ordres de l'empereur, firent tous leurs efforts pour calmer l'ardeur d'un peuple furieux qui s'appuyait sur l'autorité d'un certain Godefroi Burel, en pure perte. Les factieux coururent aux armes et laissèrent les malades, les femmes et les enfants. Vingt-cinq mille piétons et cinq cents cavaliers se dirigèrent vers Nicée. A peine avaient-ils parcouru trois milles qu'ils rencontrèrent Soliman. Des deux côtés on combattit avec acharnement mais bientôt les nôtres furent accablés par la masse qui se précipitait sur eux et s'enfuirent.

 

Les Turcs les poursuivirent jusqu'au camp, en faisant un massacre effroyable. On vit périr dans cette affaire plusieurs nobles qui avaient suivi Pierre l'ermite, dont Gautier sans avoir. Sur vingt-cinq mille fantassins et cinq cents cavaliers, un seul échappa à la mort et à la captivité. Enorgueilli d'un si grand succès, Soliman entra dans le camp chrétien. Le vainqueur n'épargna que les enfants et les jeunes filles qu'il réduisit en servitude. Il y avait à côté du camp chrétien, au bord de la mer, une vieille forteresse à demi-ruinée. Trois mille pèlerins s'y étaient barricadés. Un messager annonça à Pierre la déroute de son armée. Il obtint de l'empereur qu'il envoie des troupes délivrer les assiégés. Les Turcs se retirèrent alors, entraînant leurs prisonniers et leur butin, et rentrèrent à Nicée.

 

Peu après l'arrivée de Pierre en Bythinie, Gottschalk, un prêtre teuton, rassembla un grand nombre de ses compatriotes et les persuada d'entreprendre le pèlerinage. Avec quinze mille hommes, il suivit la même route, arriva aux frontières de la Hongrie et obtint la permission de traverser ce royaume. L'armée trouva partout des vivres mais les soldats, se livrant à l'ivrognerie, se mirent à piller et à tuer. Quand le roi le sut, il ordonna au peuple de s'armer. Près de Belgrade, au centre du royaume, ils trouvèrent cette foule qui se disposait à résister. Les Hongrois pensèrent qu'ils ne pourraient remporter la victoire sans mal car les Teutons étaient forts et accoutumés au maniement des armes. Ils envoyèrent alors une députation à Gottschalk pour dire que le roi accorderait son pardon à tous s'ils déposaient leurs armes. Gottschalk et les principaux chefs forcèrent les soldats à se livrer à sa discrétion avec leurs armes et leurs bagages. Alors les Hongrois les massacrèrent. Quelques survivants rentrèrent chez eux et racontèrent ce qui s'était passé. Cela rendit plus prudents ceux qui se disposaient à partir.

 

Au même moment, des bandes venues d'Occident, allant à pied, sans chefs, se répandaient de tous côtés et se livraient à toutes sortes d'actions condamnables. Elles massacrèrent tous les Juifs qu'elles rencontrèrent. Cela eut lieu surtout à Cologne et à Mayence. Le comte Emicon se joignit à ces excités et prit part lui-même à tous ces désordres. Après avoir traversé la Franconie et la Bavière, ils arrivèrent à la frontière hongroise, à Mersbourg, et trouvèrent le passage fermé. Mersbourg est une place forte, défendue par deux fleuves, le Danube et la Leytha, et entourée de marais. Il aurait été difficile de forcer le passage. La troupe comptait bien deux cent mille hommes. Le roi de Hongrie leur refusa l'entrée de ses Etats, craignant qu'ils ne veuillent venger Gottschalk. Les pèlerins obtinrent la permission d'envoyer des députés au roi pour lui demander l'autorisation de traverser son royaume.

 

Les envoyés revinrent au bout de quelques jours, sans avoir réussi. Les chefs de l'armée proposèrent alors à leurs compagnons de dévaster les terres du roi situées en deçà des deux fleuves et des marais. Tandis qu'ils se livraient à ces excès, ils tombèrent par hasard sur sept cents hommes de la milice hongroise et les tuèrent. Encouragés par cette victoire, les pèlerins établirent des ponts sur les rivières et s'avancèrent vers les murailles. Déjà ils avaient ouvert plusieurs brèches quand ils furent pris d'une panique irraisonnée et prirent la fuite au moment où ils semblaient vainqueurs. Emicon rallia ses troupes et les ramena dans son pays. Les autres, passant par la Carinthie, arrivèrent en Italie. Ils suivirent les princes qui devaient mettre à la voile pour Durazzo et arrivèrent ainsi en Grèce.

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