L'arrivée en Asie mineure

II

(1096)

 

La Croisade des princes – Les rapports avec les Byzantins – L'arrivée en Asie mineure

 

Après l'anéantissement de l'armée de Pierre l'hermite, le massacre des troupes de Gottschalk et la déroute de l'expédition arrivée à la frontière de la Hongrie, Godefroi, duc de Lorraine, se mit en route le 15 août avec son frère Baudouin, le comte du Hainaut, le comte de Saint-Paul, le comte de Gray, le comte de Toul et beaucoup d'autres. Ils arrivèrent le 20 septembre en Autriche, à Tollenbourg, sur la Leytha, là où elle fait la frontière de l'Empire et de la Hongrie. Ils décidèrent d'envoyer une députation au roi de Hongrie pour conclure avec lui un traité de paix en vertu duquel il serait permis à l'armée de traverser la Hongrie. On chargea de cette mission Godefroi de Hache qui connaissait le roi. Il lui parla en ces termes:

 

«Godefroi, duc de Lorraine, m'a envoyé auprès de vous pour savoir pourquoi les fidèles, dont il a rencontré les survivants sur sa route, ont été traités par vous avec une telle cruauté. S'ils ont commis des fautes, il est prêt à le comprendre. Si, au contraire, vous avez tué des innocents, il est prêt à les venger.» Le roi répondit: «Ceux qui vous ont précédés avec Pierre l'hermite ou avec Gottschalk et ceux qui ont voulu s'emparer d'un de nos forts ne se sont pas montrés de bons chrétiens. Nous avons donné l'hospitalité à Pierre et à son armée mais ils ont bien forcé une de nos villes, tué ses habitants et emporté un immense butin. Pourtant, nous avons accepté les troupes de Gottschalk qui se sont elles aussi livrées au pillage et au massacre. Avertis par de tels exemples, nous avons jugé qu'il était plus prudent d'éloigner de notre royaume ces bandes d'impies.»

 

Le roi renvoya les députés avec certains de ses hommes pour transmettre au duc ce message: « Nous croyons que les hommes qui sont avec toi n'ont que de pieuses intentions. C'est pourquoi nous désirons que tu te rendes à notre château de Ciperon afin que nous puissions avoir une entrevue et convenir de choses qui seront conformes à tes vœux.» Le duc se rendit le jour indiqué au lieu qui lui était désigné, accompagné de trois cents chevaliers. Le roi qui lui rendit les plus grands honneurs. Ils convinrent que l'armée donnerait des otages et que le duc entrerait librement dans le royaume à la tête de ses troupes. Le roi demanda comme otages Baudouin, le frère du duc, et sa famille. Le duc y consentit. Son frère se rendit auprès du roi et l'armée entra en Hongrie.

 

Le roi, de son côté, ordonna qu'on lui fournisse toutes les choses nécessaires à sa subsistance. Le duc fit publier par des hérauts, dans tout le camp, l'interdiction de se livrer au moindre acte de violence, sous peine de mort. L'armée traversa toute la Hongrie sans problèmes. Le roi la suivait avec ses troupes et les otages. Lorsqu'on fut arrivé à Malaville, on s'arrêta au bord du fleuve Savoé et on fit faire des radeaux. Sitôt l'armée arrivée sur l'autre bord, le roi de Hongrie s'avança, rendit au duc les otages et offrit à tous de riches présents. On arriva à Belgrade puis l'armée traversa la Bulgarie, vaste contrée couverte de forêts, et arriva à Nissa et à Stralicie. On pouvait voir la misère des Grecs à l'état de ces contrées qui avaient été autrefois des provinces riches. Lorsque l'empire de Constantinople fut tombé au pouvoir du premier Nicéphore, les barbares se précipitèrent dans ses provinces.

 

Parmi ces nations, les Bulgares, peuple sauvage venu du Nord, se répandirent jusqu'à l'Adriatique et occupèrent ce vaste territoire qui s'étend sur un espace de trente journées de marche en longueur et de dix en largeur. Le duc laissa à gauche la Dacie Ripéenne en traversant le Danube et entra en Dacie méditerranéenne où il trouva les villes de Nissa et de Stralicie jadis florissantes. Ce ne sont pas les seules provinces que les Grecs aient perdues par leur mollesse. Après que l'empereur Basile ait soumis les Bulgares, ils interdirent à tous de s'établir dans les provinces limitrophes des royaumes étrangers comme les deux Dacies. Ils ne veulent pas que ces pays soient cultivés car ils pensent qu'en les abandonnant à la forêt ils opposeront des obstacles invincibles à ceux qui voudraient y pénétrer, témoignant ainsi qu'ils se fient plus aux broussailles qu'à leur armée. C'est ainsi qu'ils laissent déserte l'Epire, par laquelle les autres princes arrivèrent et qui s'étend de Durazzo au mont Bagularius.

 

Le duc, ayant traversé la Dacie méditerranéenne, ou Mœsie, passa les défilés de St Basile et arriva à Philippopolis. Il apprit que Hugues, frère du roi de France, était retenu par l'empereur. Il envoya en toute hâte des messagers demander à l’empereur de le libérer. Hugues, qui s'était mis en route un des premiers, avait traversé les Alpes, était descendu en Italie, avait passé la mer avec une faible escorte et avait débarqué à Durazzo pour attendre les princes qui venaient après lui. Le gouverneur du pays l'avait arrêté et envoyé à l'empereur qui le retenait en prison comme un voleur.

 

L'empire des Grecs était gouverné à cette époque par un homme fourbe, nommé Alexis Comnène. Il avait vécu au palais, comblé d'honneurs par l'empereur Nicéphore Botoniate. Comme grand-sénéchal, son rang le plaçait immédiatement après l’empereur. Se révoltant contre son bienfaiteur, il avait usurpé sa place cinq ou six ans avant l'arrivée des peuples d'Occident. Les envoyés du duc lui exigèrent la libération d'Hugues et de ses compagnons. L'empereur refusa et les députés rejoignirent les troupes qui venaient de dépasser Andrinople. Sur leur rapport, le duc fit ravager la région. L'empereur envoya aussitôt des députés au duc pour lui demander d'arrêter et lui annoncer qu'on allait lui rendre les prisonniers. L'armée dressa ses tentes devant Constantinople. Hugues et ses compagnons allèrent au camp remercier le duc.

 

Sitôt après, des députés vinrent inviter le duc à se rendre auprès de l'empereur. Le duc s'excusa. Cela mit en colère l'empereur qui fit interdire l'accès des marchés à l'armée. Des bandes armées se répandirent alors dans les campagnes et ramenèrent des bestiaux et des vivres. L'empereur, apprenant que le pays était livré au pillage, leva son interdiction. Comme Noël approchait, les princes ordonnèrent que l'on s'abstienne de tout pillage pendant les quatre jours de fête. L'empereur envoya un nouveau messager proposer au duc de passer le pont situé près du palais des Blachernes pour que les troupes s'installent dans les nombreux palais bâtis au bord du Bosphore. Le camp était exposé aux rigueurs de l'hiver, les vivres et les bagages pourrissaient. Les hommes et les chevaux n'auraient pu résister longtemps au froid et à la neige. En fait, l'empereur voulait rassembler nos troupes pour mieux les contenir.

 

La mer du Pont est située à trente milles au nord de Constantinople. Une partie de cette mer descend vers le sud, comme un fleuve, puis se prolonge sur deux cent trente milles, passant entre Sestos et Abydos, villes dont l’une est en Europe et l'autre en Asie, et rejoint la Méditerranée. Ce canal naturel entre les deux mers, après avoir parcouru trente milles à travers des gorges étroites, s'élargit un peu. Ce bras de mer qui s'étend de la mer du Pont à la mer Méditerranée, s'appelle le Bosphore de Propontide, ou Hellespont. C'est cet Hellespont que Xerxès traversa sur un pont de vaisseaux. L'Euripe ou Hellespont s'étend jusqu'à la ville d'Asie appelée Priape par où passa Alexandre lorsqu'il partit conquérir le monde. Là, la mer s'élargit puis elle se resserre de nouveau dans la Propontide. Elle n'a plus alors qu'une largeur de cinq cents pas et devient le Bosphore de Thrace par où Darius transporta son armée.

 

Ces divers noms viennent des anciennes légendes. Le Bosphore est appelé ainsi parce qu'on dit que Jupiter prit la forme d'un taureau et traversa cette mer en enlevant Europe. Le nom d'Hellespont vient d'Hella qui, montée sur un bélier, traversa ce bras de mer là où il fait la limite de l'Europe et de l'Asie. Il est aussi appelé bras de Saint-George. Le golfe qui se dirige vers l'occident est un des meilleurs ports du monde. En dessous de ce port se trouve une ville autrefois appelée Byzance. Illustrée par le nom de l'empereur qui travailla à son agrandissement, elle est devenue la capitale de l'Empire et s'est montrée jalouse de Rome son aînée. Elle fut fondée par Pausanias, roi de Sparte. Elle a la forme d'un triangle. Le premier côté commence à l'angle formé par le port et l'Hellespont, là où est située l'église St George, et suit le port jusqu'au palais des Blachernes. Le deuxième part de St George et va jusqu'à la porte Dorée, le long de l'Hellespont. Le troisième s'étend de cette porte jusqu'aux Blachernes, face à la campagne, et est défendu par des murailles.

 

Tandis que l'armée attendait là l'arrivée des autres princes, le duc recevait de fréquents messages par lesquels l'empereur l'invitait à venir le voir. Le duc se montrait méfiant. Il lui fit porter ses excuses par trois nobles. L'empereur, ne sachant comment triompher de la résistance du duc, interdit de nouveau les marchés à notre armée. Cela ne l'ébranla pas. Alors l'empereur envoya des archers tirer sur les nôtres, tuant plusieurs hommes. Quand le duc l'apprit, il ordonna à son frère de s'emparer du pont par où l'armée était passée. Baudouin prit cinq cents cavaliers, courut au pont et s'en empare. Il était temps. Toute la ville prenait les armes. Les nôtres, voyant cela, mirent le feu aux palais où ils étaient logés et l'incendie s'étendit tant aux bâtiments des particuliers qu'à ceux de l'empereur.

 

Le duc forma ses troupes en bataillons et disposa tout pour le départ. Baudouin tenant le pont, l'armée passa sans difficulté et s'arrêta hors de la ville, dans une plaine. Vers le soir on livra combat entre l'église des St Côme et Damien et le palais des Blachernes. Les Grecs perdirent beaucoup de monde et se retirèrent en ville. Les nôtres se maintinrent sur le champ de bataille. C'est alors que l'on comprit les intentions de l'empereur qui avait voulu encadrer dans un espace réduit une population qui lui était suspecte. Le lendemain, à l'aube, le duc fit prendre les armes et envoya une partie des troupes chercher des vivres. Les fourrageurs battirent le pays pendant six jours et rentrèrent avec d'immenses provisions.

 

Pendant ce temps, un messager de Bohémond et remit au duc une lettre ainsi conçue: « Vous avez affaire à l'homme le plus malhonnête qui soit. Je connais la malice des Grecs et leur haine pour les Latins. Quittez cette ville, allez à Andrinople ou à Philippopolis. Vos troupes y trouveront le repos et des vivres en abondance. Je me hâterai de vous rejoindre au printemps pour vous offrir mes conseils et mes secours contre le malhonnête qui commande aux Grecs.» Le duc répondit: «Je ne doute pas que les sentiments qui vous animent contre les Grecs ne soient fondés. Mais, considérant l'objet de mon expédition, je répugne à diriger contre un peuple chrétien les coups destinés aux infidèles. L'armée qui est avec nous attend avec impatience votre arrivée.»

 

L'empereur était très inquiet en voyant la contrée exposée au pillage, en entendant les plaintes de ses sujets et en apprenant que Bohémond arrivait. Craignant, s'il n'apaisait le duc avant la venue des autres princes, que tous se réunissent contre lui, l'empereur invita de nouveau le duc à se rendre auprès de lui et proposa de lui envoyer en otage son fils Porphyrogénète. Ces propositions furent agréées. Le fils de l'empereur fut confié à la garde du frère du duc. Celui-ci se rendit à Constantinople. L'empereur le reçut avec les plus grands honneurs, en présence de sa cour. Il lui dit: « J'ai appris que tu étais le plus puissant des princes qui t'entourent. Je connais la pieuse entreprise que tu poursuis. Aussi, pour t'honorer, j'ai résolu de t'adopter comme mon fils. » A ces mots, l'ayant fait revêtir des habits impériaux, il le nomma son fils, selon la coutume du pays, et rétablit ainsi la paix entre les deux nations.

 

A la suite de cette cérémonie, l'empereur ouvrit ses trésors et offrit au duc et aux autres nobles qui l'accompagnaient de superbes présents en or, en pierres précieuses et en soie. Tous étaient admiratifs. Sa libéralité envers le duc alla plus loin. De l'Epiphanie à l'Ascension, chaque semaine on lui envoyait du palais impérial des pièces d'or autant que deux hommes vigoureux pouvaient en porter sur leurs épaules, et dix boisseaux de deniers de cuivre. Le duc distribuait ces trésors au peuple, suivant les besoins de chacun. Après cela, le duc retourna à son camp avec son escorte et renvoya à l'empereur son fils Jean. L'empereur ordonna qu'on vende à l'armée du duc toutes les choses dont elle aurait besoin. De son côté, le duc fit interdire toute violence contre les sujets de l'empereur. Dès ce moment, peuple et soldats vécurent assez bien ensemble.

 

Vers la mi-mars, le duc, ayant appris que les autres princes étaient arrivés, fit ses préparatifs pour traverser l'Hellespont. Il passa la mer, conduisit son armée en Bythinie, la première province que l'on rencontre en Asie, et établit son camp près du bourg de Chalcédoine. C'est dans cette ville qu'au temps du pape Léon l'ancien et de l'empereur Marcien, se rassembla le quatrième concile contre les impiétés du moine Eutychès et de Dioscore, patriarche d'Alexandrie. Ce lieu n'est séparé de Constantinople que par le Bosphore. L'empereur avait insisté auprès du duc pour qu'il hâte son départ. Son intention était que les troupes du duc ne se réunissent pas à celles qui arrivaient. Il fit de même avec tous ceux qui vinrent successivement à Constantinople et les força à partir séparément afin que deux armées ne se trouvent jamais ensemble devant la ville.

 

Pendant ce temps Bohémond, prince de Tarente et fils de Robert Guiscard, qui, avant l'hiver, avait traversé l'Adriatique et était allé à Durazzo avec son armée, s'ouvrit un chemin à travers la Bulgarie. Ces chevaliers célébrèrent Noël à Castorée. Comme les habitants de la ville ne voulaient rien leur vendre, ils enlevèrent de vive force le bétail et tout ce dont ils avaient besoin. Partis de là, ils allèrent en Pélagonie. Apprenant qu'il y avait dans le voisinage une ville habitée d'hérétiques, ils s'en emparèrent, l'incendièrent, massacrèrent les habitants et firent un immense butin. L'empereur, apprenant que l'armée de Bohémond approchait, ordonna aux chefs de ses armées de suivre sa marche jusqu'au fleuve Bardarius. Il avait des raisons de se méfier de Bohémond

 

Comme il était rusé, il lui envoya en même temps quelques messagers qui lui dirent: «L'empereur a appris que tu es un prince puissant. Fais cesser la violence et hâte-toi d'arriver en sa présence afin que jouir des honneurs dont il a résolu de te combler. Il sera donné à ton armée tout ce dont elle a besoin.» Bohémond, se tenant sur ses gardes, remercia. Il arriva avec ses guides au bord du fleuve Bardarius. Une partie de son armée l'avait traversé et s'était reformée sur la rive opposée. Le reste se disposait à passer lorsque les troupes impériales, croyant avoir trouvé une occasion, se précipitèrent sur l'arrière-garde. Tancrède s'élança et traversa le fleuve à la nage, suivi par deux mille cavaliers. Sitôt arrivés sur l'autre bord, ils s'élancèrent sur les Grecs, les mirent en fuite et firent des prisonniers qu'ils conduisirent devant Bohémond

 

Il leur demanda pourquoi ils avaient attaqué l'armée chrétienne. Ils répondirent qu'ils obéissaient à l'empereur. Il devint évident pour tous que ce que l'empereur avait fait dire n'était que ruse. Cependant, comme on devait traverser la capitale de l'empire, Bohémond dissimula ses ressentiments. Après avoir traversé la Macédoine et l'Illyrie, l'armée s'arrêta près de Constantinople avant Pâques, Bohémond reçut une nouvelle députation de l'empereur qui l'invitait à laisser ses troupes et à se rendre à Constantinople. Il hésita, redoutant quelque embûche. Le duc Godefroi, cédant aux prières de l'empereur qui le suppliait d'aller à la rencontre de Bohémond et de le conduire en ville, arriva au camp avec plusieurs princes. Comme promis, il invita Bohémond à se rendre auprès de l'empereur. Bohémond se montra peu empressé.

 

Pourtant le duc parvint à le persuader et tous ensemble ils entrèrent enfin à Constantinople. L'empereur reçut Bohémond avec les plus grands honneurs. Il devint l'homme de l'empereur, lui engagea sa fidélité et lui prêta serment. Après cela, l'empereur lui offrit de riches présents en or, en vêtements et en pierres précieuses. La paix ainsi rétablie, et tandis que Bohémond était encore au palais, Tancrède, neveu de Bohémond par sa mère, évitant la présence de l'empereur, fit transporter l'armée en Bythinie et établit son camp près de Chalcédoine où les troupes du duc étaient déjà depuis longtemps. L'empereur en fut affecté mais, en homme prudent, il dissimula sa colère. Les deux armées réunies restèrent en vue de Constantinople, attendant l'arrivée des autres princes, afin que toutes les troupes ne forment qu'un seul corps pour marcher vers leur but.

 

Robert, comte de Flandre, s'était embarqué au début de l'hiver à Bari, ville de Pouille, et avait débarqué à Durazzo avec ses hommes. Il reprit sa marche au début du printemps et se hâta de rejoindre les princes qui l'avaient devancé. Avant d'arriver à Constantinople, il reçut, comme les autres, des messagers de l'empereur qui l'invitait à laisser son armée en arrière et à se rendre dans la capitale. Instruit de la conduite qu'avaient tenue ceux dont il suivait les traces, Robert obtempéra. L'empereur l'accueillit avec les mêmes honneurs, reçut de lui le serment de fidélité et lui fit des présents. Robert demeura quelques jours en ville tandis que son armée se reposait. Enfin, il prit rejoignit les autres. Ceux-ci l'accueillirent avec joie et ses troupes se réunirent à celles qui étaient déjà installées.

 

Un messager annonça que le comte de Toulouse et l'évêque du Puy seraient bientôt aux portes de Constantinople. Les deux hommes avaient fait le voyage ensemble depuis le début. Ils étaient descendus en Italie, avaient traversé la Lombardie et, passant par le Frioul, étaient entrés en Istrie, près d'Aquilée, et avaient pénétré en Dalmatie. La Dalmatie est un vaste pays, situé entre la Hongrie et la mer Adriatique, qui compte quatre métropoles, Zara, Salone, Antibaris et Raguse. Son peuple vit de meurtre et de pillage. Couverte de montagnes, de forêts, de fleuves et d'immenses pâturages, elle offre peu de place à l'agriculture et les habitants tirent leur subsistance de leurs bêtes. Ceux qui habitent au bord de la mer diffèrent des autres. Ils parlent latin, les autres parlent l'esclavon.

 

Les pèlerins, dans cette province, rencontrèrent de grandes difficultés à cause de l'hiver et du relief. Ils manquaient de vivres. Les habitants se retiraient sur les montagnes ou dans les forêts avec leurs provisions. En même temps ils suivaient l'armée et massacraient les trainards. Le comte se tenait souvent sur les arrières avec les cavaliers, fermant la marche. Le brouillard régnait. Cette région est couverte de ruisseaux et de marais. Certains jours il s'en élevait une si grande humidité qu'on en était suffoqué. Les Esclavons Dalmates, connaissant les lieux, faisaient de fréquentes irruptions dans lesquelles il leur était facile d'accabler les faibles. Le comte et les chefs en tuaient beaucoup et ils en auraient atteint un plus grand nombre si ceux-ci ne s'étaient tenus constamment près des forêts pour y chercher asile.

 

Un jour, quelques-uns de ces malfaiteurs ayant été capturés, le comte ordonna qu'on leur coupe les pieds et les mains afin que leurs compagnons, effrayés, renoncent à poursuivre l'armée. Pendant trois semaines celle-ci suivit la même route, rencontrant partout les mêmes difficultés, et arriva enfin à un lieu nommé Scodra où elle trouva le roi des Esclavons. Le comte chercha à se lier d'amitié avec lui par des présents pour gagner la bienveillance des indigènes. Mais cela ne servit à rien. Enfin, après avoir mis quarante jours à traverser la Dalmatie, il arriva à Durazzo. L'empereur s'était hâté d'envoyer des députés à sa rencontre. Ils se présentèrent devant le comte et lui remirent des dépêches. Voici ce qu'elles contenaient: « Ta renommée est parvenue jusqu'à nous. Nous attendons ton arrivée avec impatience, désirant conférer avec toi. Nous avons ordonné que ton peuple soit pourvu de toutes sortes de denrées. » Cette lettre réjouit le comte et son armée.

 

Elle se remit en route, traversa, non sans fatigue, les montagnes et les forêts qui couvrent l'Epire et arriva enfin en Pélagonie. Là, l'évêque du Puy, ayant fait placer ses tentes hors du camp, fut capturé dans une attaque des Bulgares. Mais l'un des brigands, qui voulait son or, le protégea des autres. L'armée le délivra promptement. On se remit ensuite en marche, on passa à Thessalonique, on traversa la Macédoine et, après plusieurs jours, les pèlerins arrivèrent à Rodosto, sur l'Hellespont, à quatre jours de marche de Constantinople. Une nouvelle députation de l'empereur se présenta devant le comte ainsi que des messagers des princes déjà arrivés. Tous le pressaient d'en terminer au plus tôt avec l'empereur tandis que ses troupes avanceraient. Le comte laissa aux évêques le soin de veiller sur son armée et se rendit à Constantinople avec quelques hommes.

 

Il se présenta devant l'empereur et fut reçu très honorablement. On voulut lui faire prêter serment de fidélité, comme l'avaient fait les autres princes avant lui mais il s'y refusa. L'empereur ordonna alors aux chefs de son armée de marcher contre ses troupes. Il s'enhardissait à donner de tels ordres car les autres princes étaient engagés envers lui par le serment de fidélité et il leur aurait été difficile de faire retraverser leurs armées. Tous les navires qui se rendaient en Asie devaient repartir aussitôt afin que les princes ne puissent retourner à Constantinople. L'empereur était parvenu à faire successivement partir chaque armée pour que leurs forces ne soient jamais réunies près de la ville car l'arrivée des nôtres avait excité sa méfiance. Ses largesses n'étaient qu'une ruse.

 

Nos princes cependant avaient peine à croire à la méchanceté des Grecs. Au milieu de la nuit, l'armée grecque se précipita sur l'armée du comte. Beaucoup de nos soldats furent tués ou prirent la fuite. Enfin les nôtres retrouvèrent leurs forces et firent à leur tour beaucoup de mal aux hommes de l'empereur. Pourtant, découragés, beaucoup des nôtres se repentaient de leur voyage et voulaient retourner chez eux. Les évêques durent leur rappeler leur vœu. Lorsque cela fut rapporté au comte, il envoya quelques fidèles accuser l'empereur de trahison. En même temps il fit connaître aux princes les malheurs qui venaient de lui arriver. Si le comte en avait eu les moyens, il se serait vengé. L'empereur, voyant que les choses étaient allées trop loin, convoqua Bohémond et le comte de Flandre pour leur demander d'intervenir auprès du comte et de le réconcilier avec lui.

 

Les princes, mécontents de ce qui venait d'arriver, jugèrent que ce n'était pas le moment de chercher la vengeance. Ils supplièrent le comte de ne mettre aucun obstacle aux projets de ceux qui voulaient marcher vers Jérusalem. Il se rendit à leurs raisons. Ils allèrent trouver l'empereur et lui dirent, d'une seule voix, combien ils étaient offensés de ce qui venait d'arriver. L'empereur s'abaissa à faire des excuses. Il jura qu'il n'avait donné aucun ordre et se déclara prêt à donner au comte toute satisfaction. Le comte se réconcilia donc avec l'empereur, lui prêta le serment de fidélité comme les autres et reçut des présents. Les autres princes prirent congé de l'empereur et, après avoir recommandé au comte de ne pas s'arrêter trop longtemps, retournèrent auprès de leurs troupes.

 

L'armée du comte était arrivée à Constantinople. Il présida lui-même à son passage et elle alla se réunir aux autres armées. Lui-même resta quelques jours encore dans la ville. Il cherchait à persuader l'empereur de suivre en personne l'expédition et d'en prendre le commandement. L'empereur s'excusa en disant qu'il était entouré d'ennemis, les Bulgares, les Commans, les Pincénates, qui guettaient l'occasion de troubler ses Etats. Il lui était impossible d'abandonner son royaume. En fait, jaloux de l'expédition que les nôtres avaient entreprise, il cherchait toutes sortes de prétextes pour la contrarier. Ceux qui avaient déjà traversé la mer partirent pour se rendre à Nicée.

 

Comme ils s'avançaient vers Nicomédie, la principale métropole de la province de Bythinie, Pierre l’ermite rejoignit les troupes avec les quelques pèlerins qui avaient survécu au désastre de son expédition. Les princes lui demandèrent le récit de ses malheurs et il leur raconta en détail ce qui s'était passé. L'armée qui s'était fort accrue par la réunion en un seul corps des diverses expéditions, poursuivit sa marche et arriva à Nicée. On disposa le camp en cercle, marquant la place destinée aux princes qui n'étaient pas encore arrivés, et, le 15 mai, on commença le siège de la ville. Le comte de Toulouse rejoignit bientôt ses alliés. Robert, comte de Normandie, Etienne, comte de Chartres et de Blois, et Eustache, frère du duc Godefroi, annoncèrent leur arrivée. Ils s'étaient rendus dans la Pouille avant l'hiver avec le comte de Flandre et Hugues-le-Grand.

 

Lorsque ceux-ci s'étaient embarqués pour Durazzo, ils avaient préféré passer l'hiver sur les frontières de la Calabre. Au printemps ils se mirent en mer et débarquèrent à Durazzo. Ils voyagèrent en toute tranquillité, traversèrent l'Illyrie, la Macédoine, les deux Thraces et arrivèrent à Constantinople. Là, ayant été convoqués par l'empereur, ils se rendirent au palais et furent bien accueillis. Sachant ce qui s'était déjà passé, ils prêtèrent le serment de fidélité. Ils reçurent alors des présents en or, en vêtements, en soie, à tel point qu'ils en étaient confondus, tant ces choses étaient supérieures en valeur et en élégance à toutes celles dont ils avaient l'habitude. Ensuite, désirant ne pas retarder l'expédition, ils prirent congé de l'empereur, traversèrent l'Hellespont et se hâtèrent de se rendre à Nicée. Les princes qui les avaient devancés virent leur arrivée avec joie.

 

Un Grec nommé Tanin s'était joint à notre armée. Les chefs ayant demandé un guide, il avait été désigné par l'empereur pour les accompagner parce qu'on disait qu'il avait une connaissance parfaite du pays mais aussi parce que l'empereur se fiait à lui. Tout ce qui se faisait, tout ce qui se disait, il le travestissait par ses mauvaises interprétations et en informait l'empereur. Il recevait aussi de fréquents messagers qui lui apportaient des instructions. Pour la première fois, les divers corps qui avaient suivi leurs chefs à travers des pays différents étaient réunis et formaient une seule armée. Les chefs purent enfin conférer ensemble devant Nicée. Ils firent alors une revue et un recensement général de leurs troupes et trouvèrent qu'ils avaient six cent mille piétons, hommes et femmes, et cent mille cavaliers. Tous se disposèrent à attaquer.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×