La prise d'Ascalon

XVII

(1147-1154)

 

Prise d'Ascalon

 

A cette assemblée il y avait Conrad, empereur des Romains, et Louis, roi de France, entourés d'évêques et de grands seigneurs. Pour nos contrées, il y avait Baudouin, roi de Jérusalem, sa mère, le, patriarche de Jérusalem, des évêques, les maîtres des Templiers et des Hospitaliers et les principaux seigneurs. Ils étaient réunis pour examiner ce qu'il y avait de mieux à faire pour l'agrandissement du royaume. On estima que le mieux serait d'assiéger Damas.

 

Le 25 mai 1147, les princes rassemblèrent les troupes du royaume à Tibériade puis longèrent de la mer de Galilée jusqu'à Panéade. Pour mieux investir Damas, ils voulurent s'emparer d'abord des vergers qui l'entourent et lui font un puissant moyen de défense. Ils se remirent en route, traversèrent le mont Liban et descendirent au village de Darie, à l'entrée de la plaine de Damas. De là, ils voyaient la ville et son territoire. Damas est la métropole de la petite Syrie, également appelée Phénicie du Liban. Elle est située dans une plaine irriguée. A Darie, les princes déterminèrent leur ordre de marche pour éviter les querelles.

 

Le roi de Jérusalem fut chargé de marcher en tête avec son armée et de montrer le chemin aux autres. Le roi de France eut le centre et l'empereur l'arrière-garde. Les trois armées ainsi disposées, on s'approcha de la ville le plus possible. A l'ouest et au nord, le sol est couvert de vergers qui forment une forêt épaisse qui se prolonge vers le Liban. Ces vergers sont entourés de murets et de sentiers suffisants pour le passage des jardiniers. Ces vergers sont une excellente fortification. Les arbres y sont plantés très serrés, les chemins sont étroits, si bien qu'il semble impossible d'arriver jusqu'à la ville de ce côté. C'était pourtant par là que nos princes conduisaient leurs armées. Ils espéraient qu'après s'être emparés de ces lieux sur lesquels le peuple de Damas mettait le plus sa confiance ce qui resterait ensuite à faire pourrait être accompli facilement. Ils désiraient aussi profiter des fruits et de l'eau.

 

Le roi de Jérusalem entra donc le premier avec ses troupes dans ces sentiers mais l'armée éprouvait une extrême difficulté à avancer à cause de l'étroitesse des chemins et parce qu'elle était harcelée par des hommes embusqués. Toute la population de la ville était dans les vergers pour s'opposer au passage de notre armée. Il y avait dans les vergers d'où, avec leurs arcs, les gens défendaient l'entrée des jardins. Il y avait aussi des hommes cachés qui voyaient les passants à travers des ouvertures pratiquées dans les murs, sans être vus eux-mêmes, et qui les attaquaient. Dans cette première journée beaucoup des nôtres périrent. Les Chrétiens persistèrent cependant et, renversant les clôtures, s'emparèrent des vergers et tuèrent ou capturèrent ceux qu'ils trouvèrent.

 

Effrayés, les gens de la ville rentrèrent dans la place. Ainsi les nôtres eurent toute liberté d'avancer. Les corps de cavalerie ennemis s'étaient établis au bord du fleuve qui longe les remparts afin de repousser nos troupes loin de la rivière. Les nôtres, apprenant que le fleuve était proche, s'y rendirent pour boire. Ils hésitèrent en voyant les lieux occupés par les ennemis puis reprirent courage. Ils tentèrent à deux reprises, en vain, de se rendre maîtres de la rivière. Tandis que le roi de Jérusalem faisait les plus grands efforts sur ce point sans réussir, l'empereur demanda pourquoi l'armée n'avançait pas. On lui annonça que l'ennemi occupait les rives du fleuve et fermait le passage. Aussitôt, traversant le corps d'armée français, il arriva sur le lieu du combat. Ses hommes et lui mirent pied à terre et s'élancèrent sur les ennemis pour combattre corps à corps. Ceux-ci ne purent soutenir le choc et se retirèrent dans la ville.

 

Dans cette attaque, l'empereur coupa un ennemi en deux. Cela effraya tant les gens de Damas qu'ils perdirent tout espoir de résister. Après s'être emparés des rives du fleuve, les Chrétiens dressèrent leur camp sous les murailles de la ville. Les assiégés dressèrent des barricades dans le quartier près duquel nos armées campaient, n'ayant d'autre espoir que de pouvoir sortir de l'autre côté tandis que les Chrétiens seraient occupés à renverser ces barrières. Il semblait en effet que la ville ne pouvait que tomber promptement aux mains des chrétiens. Mais les Damascènes jouèrent sur la cupidité des nôtres.

 

Envoyant des sommes considérables à certains princes, ils les poussèrent à trahir et à faire lever le siège. Corrompus, ils entraînèrent les rois pèlerins qui se fiaient à eux à abandonner les vergers pour se transporter à l'autre extrémité de la ville en disant qu'il n'y avait là rien qui puisse rendre difficile l'attaque des murailles qui, disaient-ils, étaient basses et en briques crues qui ne résisteraient pas à un assaut. Ils n'avaient en fait d'autre but que d'éloigner nos armées du quartier par où la ville était dans l'impossibilité de résister longtemps. Les rois et les principaux seigneurs les crurent et, abandonnant les lieux dont ils s'étaient emparés, se transportèrent à l'autre bout de la ville.

 

Bientôt, se voyant loin de l'eau et des fruits, ils soupçonnèrent quelque fraude. Le camp était dépourvu de vivres. On était sûr de s'emparer de la place sans coup férir et les Chrétiens n'avaient des vivres que pour quelques jours. Dans cette nouvelle situation les Chrétiens ne savaient que faire. Il était impossible de reprendre les positions abandonnées, les ennemis les ayant aussitôt renforcées. Une attaque contre la ville ne pouvait se faire sans quelque délai et le manque de vivres n'en permettait aucun. Les princes pèlerins décidèrent de retourner dans le royaume. Ils ne cessèrent par la suite de se méfier de nous et ne montrèrent plus aucun zèle pour les affaires du royaume, conservant le souvenir des affronts reçus.

 

Ils inspirèrent les mêmes pensées à ceux qui n'avaient pas assisté à ces événements. Dès lors on ne vit plus autant de pèlerins faire le voyage et ceux qui arrivent aujourd'hui s'empressent de retourner chez eux. Certains pensent que le comte de Flandre serait à l'origine de tous ces maux. On dit qu'il était allé trouver les rois d'Occident pour obtenir que la ville lui soit donnée. Quelques grands du royaume l'apprirent et s'en indignèrent car ils espéraient que tout ce qui pourrait être conquis grâce aux pèlerins tournerait au profit du royaume et des seigneurs qui y habitaient. L'indignation les poussa à préférer que la ville reste aux mains des ennemis. D'autres disent que le prince d'Antioche, irrité contre le roi de France, avait fait en sorte que ses entreprises échouent. Les Chrétiens se retirèrent donc sans gloire. Les rois, de retour dans le royaume, convoquèrent une assemblée. Quelques-uns proposèrent d'assiéger Ascalon. Mais ce projet fut abandonné avant même d'être adopté.

 

L'empereur Conrad, voyant qu'il ne pouvait rien faire pour notre royaume, fit préparer ses navires, prit congé de Jérusalem et repartit. Peu de temps après, il mourut à Bamberg. Son neveu Frédéric, duc de Souabe, lui succéda et c'est lui qui gouverne maintenant. Le roi de France attendit la nouvelle année. Il fêta Pâques à Jérusalem et partit ensuite avec sa femme pour retourner dans ses Etats. Se souvenant des affronts reçus d'elle pendant son voyage, il fit prononcer son divorce en alléguant la parenté qui les unissait. Aussitôt après le duc de Normandie, comte d'Anjou, l'épousa avant d'aller en Aquitaine prendre possession de son héritage. Aussitôt après, il succéda à Etienne, roi d'Angleterre, mort sans héritier. Le roi de France s'unit à la fille de l'empereur des Espagnes, nommée Marie.

 

Dès lors, la situation des Latins en Orient commença à empirer et les ennemis montrèrent plus d'acharnement que jamais. Après le départ des deux rois, Noradin, fils de Sanguin, exerça ses fureurs dans les environs d'Antioche. Il alla mettre le siège devant le château de Népa. Raymond, prince d'Antioche, n'écouta que son courage. Sans attendre tous ses chevaliers, il partit avec quelques hommes. Noradin, craignant qu'il ne soit suivi de troupes nombreuses, abandonna le siège et se retira en sûreté pour observer. Fier de ce succès, le prince d'Antioche négligea les précautions élémentaires. Il aurait pu se maintenir dans des forteresses sans risque et ramener ses troupes sans danger. Mais il resta dans dans la plaine, trouvant honteux de paraître céder à la crainte en se retirant.

 

La nuit même Noradin, voyant que le prince n'avait reçu aucun renfort, encercla investit les troupes du prince. Le lendemain, Raymond, entouré commença à douter du succès. Il prit cependant ses dispositions pour combattre. La bataille s'engagea mais les Chrétiens, inférieurs en nombre, s'enfuirent, abandonnant le prince qui tomba percé de coups. Sa tête et son bras droit furent prélevés et les restes du cadavre mutilé demeurèrent sur le champ de bataille. Parmi ceux les victimes, il y eut aussi Renaud des Mares à qui le comte d'Edesse avait donné sa fille en mariage. Raymond fut tué le 27 juin 1148, dans la treizième année de son règne, entre Apamie et Rugia. Son corps fut retrouvé et transporté à Antioche où on l'ensevelit au milieu de ses prédécesseurs. Noradin envoya la tête et le bras de son ennemi au calife de Bagdad.

 

Se montrant, comme son père, un persécuteur zélé de la foi du Christ, voyant que le prince et la plupart des hommes avaient péri dans le combat et que la province d'Antioche se trouvait à sa merci, Noradin y mena aussitôt ses troupes et parcourut tout le pays, livrant aux flammes tout ce qui tombait sous sa main. Il atteignit la mer qu'il n'avait pas encore vue et s'y baigna comme pour prendre acte de sa victoire. Puis il revint vers le château de Harenc, à dix milles d'Antioche, et s'en empara. Il ne restait, pour gouverner la principauté, que la femme du prince, Constance, avec deux fils et deux filles encore enfants. Aimeri, le patriarche, se fit le protecteur du pays. Revenant de son avarice accoutumée, il donna de l'argent pour lever des troupes.

 

Le roi de Jérusalem fut consterné d'apprendre la mort du prince d'Antioche. Il convoqua aussitôt ses chevaliers et partit. La présence du roi consola les habitants. Il unit ses forces à tout ce qu'il put lever dans le pays et invita les habitants à la résistance. Afin de les encourager, il alla assiéger Harenc puis renonça et retourna à Antioche. Le soudan d'Iconium, ayant appris la mort du prince, s'empara de beaucoup de villes et de châteaux et alla assiéger Turbessel où le comte d'Edesse était enfermé. Le Roi envoya Honfroi, son connétable, avec soixante chevaliers pour défendre le château de Hasarth et empêcher qu'il ne soit pris par les Turcs. Le comte d'Edesse rendit au soudan tous les prisonniers qu'il retenait, lui donna douze armures et conclut la paix avec lui. Le soudan se retira et le comte alla à Antioche remercier le roi des de ce qu'il avait fait pour lui. Il retourna ensuite dans son pays avec sa faible escorte.

 

Le roi resta un peu à Antioche puis, la tranquillité étant un peu rétablie, rentra dans son royaume. Le patriarche d'Antioche avait appelé auprès de lui le comte Josselin le jeune, homme nonchalant et débauché, heureux de la chute du prince d'Antioche qu'il haïssait. Le comte, parti de nuit, marchait séparé de son escorte avec un compagnon. Tout-à-coup des brigands s'élancèrent sur lui, le firent prisonnier et le menèrent à Alep où il trouva le terme de sa misérable vie. Au jour, ceux qui l'accompagnaient le cherchèrent puis retournèrent chez eux et racontèrent ce qui était arrivé. Quelques jours après, on apprit que le comte était à Alep. Sa femme resta avec son fils encore petit et ses deux fil]es. Elle s'efforça de gouverner son peuple avec l'aide des seigneurs restés auprès d'elle et s'appliqua à défendre les forteresses du pays contre les ennemis. Ainsi Antioche et Edesse étaient gouvernées par des femmes.

 

Peu de temps après, le roi de Jérusalem décida de relever l'antique ville de Gaza alors entièrement dépeuplée. Au nord et à l'est, il avait des forteresses qui tenaient Ascalon comme assiégée. il voulait faire la même chose au sud. Gaza avait été une des cinq villes des Philistins. Elle était située sur une petite colline et ses murailles renfermaient une vaste étendue de terrain. Les Chrétiens n'ayant ni les forces ni le temps de relever toute la ville, prirent la portion qui était sur la colline, la fortifièrent et en remirent la garde aux Templiers. Jusqu'alors, les Ascalonites ravageaient la contrée. Dès ce moment, ils s,'estimèrent heureux de vivre à l'abri de leurs murailles et d'acheter la paix de temps à autre par leur soumission ou à prix d'argent.

 

Cette forteresse, qui formait la frontière vers le sud, servit aussi contre les Egyptiens. Au début du printemps, on vit arriver les Egyptiens qui venaient trois ou quatre fois l'an relever les forces des Ascalonites. Ils se présentèrent devant la nouvelle ville et livrèrent quelques assauts. Mais, voyant qu'ils ne pouvaient en venir à bout, repartirent pour .Ascalon. Depuis ce jour, ils cessèrent d'exercer leurs exactions sur la contrée environnante. Les armées d'Egypte, qui continuèrent d'apporter des secours à Ascalon prirent l'habitude de ne suivre que la route de mer, se méfiant des chevaliers de la forteresse.

 

A cette époque, les affaires du royaume d'Orient étaient assez prospères et le pays jouissait de quelque tranquillité mais nous avions perdu le comté d'Edesse. Le comte lui-même était au pouvoir des Turcs et Antioche était continuellement en butte aux attaques des infidèles. Après la mort de son mari, la reine Mélisende était restée avec deux enfants en bas âge. Elle avait pris soin du royaume en tant que tutrice de ses deux fils. Elle l'avait administré avec vigueur, aidée par les conseils des princes. Son fils aîné, Baudouin, la soutenait dans l'exercice du pouvoir, même après avoir été élevé au trône.

 

La Reine avait pour conseiller son cousin Manassé. Elle le nomma commandant en chef. Cet homme, sûr de la protection de la Reine, se montrait arrogant envers les grands du royaume. Cette conduite lui avait attiré la haine des nobles. Manassé avait épousé la veuve de Balian l'ancien, mère des trois frères Hugues, Baudouin et Balian de Ramla, et ce mariage lui avait valu des richesses considérables. Le roi aussi détestait Manassé. Les autres le poussaient à éloigner sa mère du pouvoir, disant qu'il était honteux pour lui d'être gouverné par une femme. Séduit par ces conseils, il décida de se faire couronner solennellement à Jérusalem à Pâques. Le patriarche et les hommes sages le supplièrent d'admettre sa mère à prendre part aux mêmes honneurs. Le roi refusa. Il différa la cérémonie mais, le lendemain, sans avoir prévenu sa mère, il parut en public couronné de lauriers.

 

A la suite de cette solennité, il convoqua une assemblée des grands et, en présence du comte de Soissons et de Gaultier de Saint-Aldemar, demanda à sa mère de partager le royaume. Après beaucoup de discussions, on fit ce partage. Le roi prit pour sa part les villes maritimes de Tyr et d'Accon et laissa à la reine Jérusalem et Naplouse. Aussitôt après, il nomma connétable Honfroi de Toron, qui avait de grandes propriétés dans les montagnes voisines de Tyr. Mais la Reine ne fut pas quitte à ce prix des persécutions de ses ennemis. Le roi recommença à tracasser sa mère et décida de l'expulser de la portion du royaume qu'elle avait obtenue. Instruite de ces projets, la reine confia Naplouse à quelques fidèles et se retira à Jérusalem.

 

Pendant ce temps le roi alla assiéger Manassé dans le château de Mirebel et le força à à renoncer au pouvoir. Il s'empara ensuite de Naplouse et partit de là poursuivre sa mère jusque dans Jérusalem. La reine gardait un petit nombre de fidèles, comme Amaury, comte de Joppé. Lorsqu'elle apprit que son fils arrivait à la tête d'une armée, la reine se retira dans la citadelle. Le patriarche Foucher décida de se poser en médiateur. Il alla à la rencontre du roi et l'invita à laisser sa mère en repos puis, voyant qu'il n'obtenait rien, il rentra dans la ville. Le roi dressa son camp sous les remparts.

 

Les habitants, apeurés, lui ouvrirent les portes. il fit aussitôt investir la citadelle. Les assiégés résistèrent vigoureusement. On combattit pendant quelques jours. Enfin quelques personnes employèrent leurs bons offices pour rétablir la paix. La Reine se contenta de Naplouse et laissa à son fils la capitale du royaume. Le roi s'engagea par serment à ne jamais la troubler dans ses possessions. Le fils et la mère se réconcilièrent et la tranquillité fut enfin rétablie dans le royaume. C'est alors que le roi apprit la captivité du comte d'Edesse et que son pays, ainsi qu'Antioche, réclamaient sa présence.

 

Il prit avec lui le connétable Honfroi et Gui de Béryte. Il convoqua aussi ceux qui habitaient dans le pays échu à la reine mais aucun d'eux ne vint. Il partit pour le comté de Tripoli, rallia le comte et se rendit en hâte à Antioche. On disait que le le soudan d'Iconium avait occupé toute la portion du territoire voisine de ses Etats. Les habitants, incapables de résister, avaient livré leurs villes au soudan à condition d'avoir la vie sauve et d'être conduits à Turbessel. Cette place, plus forte que les autres et dans laquelle le comte avait fait sa résidence habituelle, semblait encore tranquille. Le soudan, rappelé par d'autres affaires, était retourné chez lui mais les habitants n'avaient rien gagné à son départ.

 

Noradin infestait le pays et personne n'osait sortir des places fortes. L'empereur de Constantinople, ayant appris les malheurs de ces contrées, avait chargé un de ses grands de s'y rendre avec des troupes et d'offrir à la comtesse d'Edesse un revenu annuel en échange de la cession en faveur de l'Empire de son pays et des places qu'elle ne retenait plus qu'avec peine. L'empereur se promettait de mettre ce pays à l'abri des Turcs et de reprendre ce qui avait été perdu si la province lui était laissée. Le roi apprit cela à Antioche. Les avis étaient partagés. Le roi estima qu'il n'avait pas assez de forces pour gérer deux provinces situées à quinze journées de marche l'une de l'autre.

 

Il céda aux Grecs les villes qui restaient dans le comté aux conditions proposées. Il n'était pas persuadé que les Grecs pourraient se maintenir dans la province mais il préféra, s'il devait arriver un malheur, qu'il survienne par la faute des Grecs. Le traité fut conclu et on obtint le consentement de la comtesse et de ses enfants. Au jour dit, le roi, suivi du comte de Tripoli et des députés grecs, arriva à Turbessel. Après avoir pris sous sa protection la comtesse, ses enfants et tous les Latins et Arméniens qui manifestaient l'intention de partir, il laissa le pays aux mains des Grecs. Les places encore chrétiennes de la contrée étaient Turbessel, Hatab, Ravendel, Ranculat, Bilé et Samosate.

 

Dès que ces villes eurent été cédées aux Grecs, le roi s'apprêta à partir avec tous ceux qui voulurent le suivre, chargés de bagages. Voyant ces gens nombreux et désarmés, embarrassés de tout ce qu'ils traînaient à leur suite, il voulut les accompagner dans leur marche afin de les protéger. Noradin apprit cela et partit en hâte à la rencontre du roi. Celui-ci était à peine arrivé à Tulupa, à cinq ou six milles de Turbessel, que déjà Noradin avait envahi tout le pays. Ses troupes étaient près du château de Hatab, devant lequel les Chrétiens devaient passer. Ceux-ci, se voyant en danger, se rangèrent comme s'ils devaient se battre. Les Turcs, sûrs de la victoire, attendirent l'arrivée de notre armée.

 

Elle arriva à Hatab. Les hommes et les animaux se reposèrent toute la nuit. Pendant ce temps, les grands délibérèrent. Le connétable Honfroi de Toron et Robert de Sourdeval, un noble de la principauté d'Antioche, demandèrent qu'on leur remette le fort de Hatab, espérant s'y maintenir. Mais le roi, voyant qu'aucun des deux n'avait les forces nécessaires, persista à assurer l'exécution du traité. Il livra la citadelle aux Grecs et donna l'ordre du départ. Au jour, on se remit en marche. Les ennemis marchaient des deux côtés de la route, prêts à s'élancer sur l'escorte. Nos princes, voyant les Turcs ainsi rangés en ordre de bataille, distribuèrent en divers corps les cinq cents chevaliers qu'ils avaient avec eux et assignèrent à chacun une place.

 

On ordonna au comte de Tripoli et à Honfroi de Toron de se tenir en arrière avec les meilleurs chevaliers afin de défendre la foule de toute attaque. Les seigneurs d'Antioche furent placés sur la droite et sur la gauche de la colonne. Tel fut durant toute la journée l'ordre de marche. Nos troupes eurent à repousser de fréquentes attaques. En même temps il pleuvait une grande quantité de flèches sur l'armée. Il y avait beaucoup de poussière, il faisait très chaud et le peuple était assoiffé. Au soir les Turcs, manquant de vivres, cessèrent leur poursuite. Honfroi poursuivait quelques-uns d'entre eux et était déjà loin de la colonne lorsque s'avança vers lui un chevalier ennemi qui posa ses armes et lui donna des témoignages de respect. C'était un familier d'un prince turc, ami du connétable, qui l'avait envoyé auprès de Honfroi pour le saluer et l'informer de l'état de l'armée ennemie.

 

Il lui annonça que Noradin allait rentrer chez lui dans la nuit, faute de vivres. On campa à Joha. Les jours suivants, on traversa sans obstacle la forêt de Marris et on arriva enfin en territoire chrétien. Noradin, voyant le comté d'Edesse abandonné par les Latins et comptant sur la mollesse des Grecs, renouvela ses attaques et, comme les Grecs étaient hors d'état de lui résister, la situation du pays devint encore plus critique. Finalement Noradin en expulsa les Grecs et se trouva, en un an, maître de tout le pays. Ainsi cette riche province passa entre les mains des ennemis. L'Eglise d'Antioche perdit ainsi trois archevêchés, Edesse, Hiérapolis et Coritium.

 

Le roi de Jérusalem craignait que, sans prince, Antioche n'éprouve le même sort que le comté d'Edesse. Il poussa la princesse à choisir un époux parmi les nobles de la contrée afin qu'il prenne en main le gouvernement de la principauté. Mais la princesse, qui préférait sa liberté, s'inquiétait peu de ce qui pouvait être utile au peuple. Le roi convoqua une assemblée des princes du royaume et de Tripoli. Il y invita le patriarche d'Antioche, ainsi que la princesse et ses grands. Sa mère, la reine Mélisende, vint aussi. Mais personne ne put déterminer la princesse à prendre le parti qu'on lui offrait. On dit qu'elle suivait les conseils du patriarche qui voulait exercer librement sa domination sur la contrée.

 

A la même époque, la jalousie du comte de Tripoli avait détérioré ses relations avec sa femme, sœur de la reine Mélisende, et la reine était allée à Tripoli pour apaiser ces querelles autant que pour voir la princesse d'Antioche. Elle ne parvint pas à obtenir une réconciliation et emmena sa sœur avec elle. Le comte, de son côté, était allé raccompagner la princesse d'Antioche. Après avoir pris congé d'elle, il retourna à Tripoli. A la porte de la ville, il fut assassiné. La nouvelle de la mort du comte répandit une grande agitation dans la ville. Le peuple courut aux armes. Tous ceux qu'il rencontrait ne parlant pas notre langue, ou distingués par leurs vêtements, étaient pour lui les auteurs du crime. Tous étaient tués. Le roi, averti par les cris, apprit la mort du comte et fit rappeler sa mère et sa tante. On célébra les obsèques du comte et les grands du pays prêtèrent serment de fidélité à la comtesse et à ses enfants. Le comte laissait après lui un fils, nommé comme lui Raymond, âgé de douze ans, et une fille nommée Mélisende. Le roi repartit ensuite pour son royaume avec sa mère.

 

Il y avait de puissants satrapes turcs qu'on appelait les Hiaroquin. Jérusalem leur appartenait avant qu'elle ait été prise par les Chrétiens. Peu après le retour du roi, ces satrapes, cédant aux instances de leur mère qui leur reprochait de rester si longtemps expulsés de leur héritage, rassemblèrent une armée et décidèrent de revendiquer Jérusalem. Ils se mirent en route avec leur mère, déjà fort âgée, qui ne cessait de les encourager. Les gens de Damas voulurent les détourner d'une entreprise aussi insensée mais ils n'en tinrent aucun compte. Après avoir passé le Jourdain, ils s'arrêtèrent sur le mont des Oliviers qui fomine la ville. De là, leurs regards se portaient sur le Temple pour lequel ils avaient un respect tout particulier.

 

La plupart des chevaliers du pays étaient à Naplouse. Ceux qui restaient, voyant arriver les Turcs, coururent aux armes et marchèrent à leur rencontre. Le chemin qui descend de Jérusalem à Jéricho et de là au Jourdain est fort inégal, couvert de rochers et entouré de précipices. Les ennemis cherchèrent à fuir. Beaucoup d'entre eux y périrent. D'autres tombaient au milieu des nôtres. Leurs chevaux étaient fatigués et les hommes, peu accoutumés à ce genre de fatigue, tombaient comme des moutons. Pendant ce temps, ceux qui s'étaient à Naplouse, ayant été alertés, accoururent au bord du Jourdain pour s'emparer des gués. Ils y rencontrèrent les rescapés et s'élancèrent sur eux. Il n'en réchappa qu'un fort petit nombre. C'était le 23 novembre 1152. Les Chrétiens, rapportant un riche butin, rentrèrent à Jérusalem pour de solennelles actions de grâce.

 

Cette victoire ranima leurs espérances et ils décidèrent s'attaquer à Ascalon. Ils voulaient détruire les vergers qui entouraient la ville mais, lorsque les Chrétiens furent réunis, ils voulurent assiéger la place et convoquèrent ceux qui étaient restés chez eux. Tous vinrent et jurèrent de ne pas renoncer avant que la ville soit tombée en leur pouvoir. Toutes les forces du royaume ainsi réunies, le roi, le patriarche et les autres princes dressèrent leur camp devant Ascalon, le 15 janvier. Ascalon, une des cinq villes du pays des Philistins, est située au bord de la mer et bâtie en forme de demi-cercle.

 

La ville est dans un creux qui s'abaisse vers la mer et entourée de tous côtés par une chaussée élevée de main d'homme sur laquelle est construite une muraille. Des remparts forment une seconde enceinte et complètent les moyens de défense de la place. Un grand nombre de puits donnent une eau excellente. Pour plus de sûreté, on avait aussi construit dans la ville des citernes qui recueillaient les eaux pluviales. Quatre portes permettent d'entrer, la grande porte ou Porte de Jérusalem, la porte de la mer, la porte de Gaza et la porte de Joppé. Il n'y a jamais eu de port où les vaisseaux puissent se mettre en sûreté. Le rivage est sableux et dangereux quand il y a du vent. Ce sable interdit l'agriculture pourtant la vigne et les fruitiers y réussissent.

 

La ville était peuplée. Chaque habitant recevait une solde du calife d'Egypte qui portait une grande attention à la ville, pensant que, si elle tombait, les chrétiens descendraient sans obstacle en Egypte. Depuis cinquante ans, Ascalon résistait. Elle était défendue par ses murailles et bien approvisionnée. Elle avait aussi une population habituée aux armes et si forte que les assiégés fut toujours deux fois plus nombreux que les assiégeants. Le roi et le patriarche investirent la place du côté de la terre. Gérard de Sidon fut chargé du commandement de la flotte, composée de quinze navires. Les Chrétiens livraient des assauts quotidiens et les Ascalonites résistaient.

 

La nuit, les assiégés avaient des postes de veille régulièrement relevés et sur les murs des lanternes dans lesquelles le feu était toujours entretenu. Dans le camp chrétien on faisait faire aussi le service des veilles de peur que les assiégés ne tentent quelque sortie. Il y avait dans les environs de Gaza des éclaireurs chargés d'annoncer l'approche des Egyptiens. On était là depuis deux mois lorsque, vers Pâques, on vit, comme de coutume, arriver des pèlerins. Des hommes furent chargés par le roi d'inviter les matelots et les pèlerins qui voudraient repartir à venir prendre part au siège moyennant une solde et de conduire devant Ascalon tous les vaisseaux.

 

Peu de jours après, on vit arriver les navires et une foule de pèlerins vinrent se réunir à nos troupes. Les ennemis envoyèrent des messages au calife d'Egypte pour demander des secours. Celui-ci fit aussitôt équiper une flotte. Pendant ce temps, les nôtres avaient acheté des bateaux qu'ils avaient démontés et avaient construit avec ce bois une grande tour et des machines pour attaquer les murailles. On abattit la chaussée sur une grande largeur puis les Chrétiens dirigèrent la tour contre le rempart. Les Ascalonites faisaient tous leurs efforts pour repousser les nôtres avec leurs arcs mais ne pouvaient atteindre ceux qui étaient dans la tour.

 

Le siège durait depuis cinq mois et les forces ennemies semblaient abattues quand une flotte égyptienne se présenta sous les murs d'Ascalon, relevant l'espoir des habitants. Gérard de Sidon, qui commandait notre flotte, voulut résister puis, effrayé par la disproportion des forces, il s'enfuit. La flotte ennemie était forte de soixante-dix galères et de beaucoup de transports chargés d'hommes, d'armes et de vivres. Alors les ennemis recommencèrent à se battre.

 

Pendant ce temps, Constance, veuve de Raymond d'Antioche, après avoir refusé plusieurs hommes illustres qui la recherchaient en mariage, choisit secrètement pour époux le chevalier Renaud de Châtillon. Elle voulait que le roi, son cousin, lui donne son assentiment. Renaud se rendit donc à l'armée, reçut le consentement du roi, retourna à Antioche et épousa la princesse, à la surprise des gens qui ne pouvaient comprendre qu'une femme si puissante se marie avec un simple chevalier. Pendant ce temps aussi Noradin, ayant appris la mort d'Ainard, son beau-père, et sachant le roi de Jérusalem occupé à Ascalon, se rendit à Damas. Les habitants l'ayant bien accueilli, Noradin détrôna le roi. Cela fut fatal aux Chrétiens. Un adversaire résolu remplaçait un homme que sa faiblesse avait mis sous notre dépendance.

 

Après avoir soumis le pays, Noradin, voulant secourir les Ascalonites, alla assiéger Panéade située à l'autre bout du royaume. Mais il ne put s'en emparer et les nôtres, au contraire, forcèrent les Ascalonites à se rendre. Ceux de l'expédition ne cessaient de livrer des assauts. Les machines ébranlaient les murailles. Depuis la tour mobile, les assiégeants lançaient une grêle de flèches. Les Ascalonites essayèrent de l'incendier. Des volontaires jetèrent du bois au-dehors avec de la poix, de l'huile et des résines. Ils y mirent le feu mais un vent violent repoussa l'incendie contre les murailles de la ville. Le vent continua toute la nuit à souffler du même côté et la muraille fut réduite en cendres. Le lendemain matin, elle s'écroula.

 

Sa chute atteignit la tour mobile. Elle était restée à l'abri des flammes mais la muraille en s'écroulant l'abima. Les Chrétiens coururent aux armes et se rendirent en hâte vers le lieu où le ciel semblait leur avoir ouvert un passage. Déjà Bernard de Tremelay, maître des chevaliers du Temple, et ses frères s'étaient emparés du passage et ne permettaient à personne de le franchir. On dit qu'ils agissaient ainsi afin d'obtenir un plus riche butin. C'est un usage observé parmi les Chrétiens que, dans toutes les villes prises, ce que chacun peut enlever pour son compte en y entrant lui est acquis. Si tous étaient entrés dans la ville, on aurait pu s'en emparer. Mais, poussés par la cupidité, les Templiers s'exposèrent seuls aux périls.

 

Quarante d'entre eux entrèrent dans la place et les autres ne purent les suivre. Les habitants, voyant leur petit nombre, retrouvèrent leur courage, les massacrèrent, s'élancèrent vers le lieu où la muraille était tombée, comblèrent l'ouverture et reprirent le combat. Les assiégés suspendirent aux murailles les corps des templiers tués. Les nôtres désespéraient de la victoire. Le roi réunit son conseil. Avec les princes laïques, il pensait qu'il valait mieux se retirer. Le patriarche, le clergé et les Hospitaliers s'y opposaient. Finalement, on adopta l'opinion du patriarche et les Chrétiens se rassemblèrent sous les murs de la ville. On combattit toute la journée et nos troupes remportèrent la victoire. Les ennemis perdirent beaucoup de monde.

 

Aussi les Ascalonites envoyèrent-ils quelques notables demander une trêve au roi pour que les deux peuples puissent ensevelir leurs morts. Cette proposition fut acceptée. Les Ascalonites constatèrent l'ampleur de leurs pertes. Les principaux citoyens proposèrent de livrer la ville contre la possibilité pour les habitants de s'en aller. Tous acceptèrent en poussant des cris, comme il est d'usage en de pareilles assemblées. On choisit aussitôt dans le peuple ceux qui furent chargés de porter ces propositions au roi et ils se rendirent auprès de lui. On répondit aux députés qu'on acceptait leurs propositions pourvu que, dans l'espace de trois jours, les habitants aient évacué la ville. Ils y consentirent.

 

Les députés livrèrent des otages désignés par le roi et s'en retournèrent chez eux, emmenant à leur suite quelques-uns de nos chevaliers qui reçurent ordre de planter les bannières royales sur les tours de la ville. Quand ils virent l'étendard royal flottant sur les plus hautes tours, les Chrétiens poussèrent des cris de joie. En deux jours les assiégés rassemblèrent leurs bagages et partirent. Le roi les fit conduire jusqu'à Laris. Le Roi, le patriarche, les princes et les prélats entrèrent ensuite dans la ville avec le clergé et le peuple. Ils se rendirent au principal oratoire, qui fut plus tard consacré à St Paul, et y déposèrent la croix. On célébra la messe puis chacun se rendit dans la maison qui lui était destinée et fêta cette journée à jamais mémorable.

 

Quelques jours après, le patriarche donna l'ordination d'évêque à un ecclésiastique nommé Absalon, chanoine de l'église du Saint-Sépulcre, malgré les réclamations de l'évêque de Bethléem. Plus tard celui-ci obtint la réunion de cette Eglise à celle de Bethléem. Sur les conseils de sa mère, le roi distribua des propriétés à ceux qui avaient bien mérité et en vendit d'autre. Puis il donna la ville à son jeune frère Amaury, comte de Joppé. Ascalon fut prise le 12 août 1154, dans la dixième année du règne de Baudouin, quatrième roi de Jérusalem. Les Ascalonites éprouvèrent une nouvelle infortune en se rendant en Egypte. Les guides que le Roi leur avait donnés les ayant quittés, un certain Nocquin, un Turc qui avait partagé le sort des Ascalonites en combattant avec eux et avait feint de vouloir s'associer à leur sort en partant avec eux en Egypte, les dépouilla et partit, les laissant errer à l'aventure au milieu des déserts.

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