Le début du règne de Baudouin I

X

(1100-1104)

 

Le début du règne de Baudouin I

 

Après la mort du duc de Lorraine, le trône de Jérusalem resta trois mois vacant. Enfin, Baudouin, comte d'Edesse, fut invité à succéder à son frère. Il avait été clerc avant de devenir chevalier. Il avait épousé une noble anglaise nommée Gutuère qu'il avait emmenée avec lui lorsqu'il avait accompagné ses deux frères et qui était morte à Marrah. Baudouin, adopté par le prince d'Edesse, lui avait succédé dans cette ville. Il avait alors épousé la fille d'un prince arménien nommée Taphroc. Celui-ci et son frère Constantin possédaient dans le Taurus des places fortes et des troupes nombreuses qui les faisaient considérer comme les rois de cette contrée. Baudouin était très grand. Il avait les cheveux et la barbe noirs, la peau claire, le nez aquilin et la lèvre supérieure proéminente. Il avait de la gravité dans les manières et portait toujours un manteau. Ceux qui ne le connaissaient pas le prenaient pour un évêque. En même temps, il était capable de débauche. Cependant il ne causa jamais de scandale. Seuls quelques serviteurs connaissaient ses secrets. Il était habile aux armes, bon cavalier et plein de zèle pour les affaires publiques.

 

Tant que le duc vécut, Baudouin s'appliqua à se montrer son digne de lui. Mais il se lia avec Arnoul, qui avait usurpé le patriarcat. Après les obsèques du duc, ceux à qui il avait confié l'exécution de ses dernières volontés ne remirent au patriarche Daimbert ni la citadelle de David, ni la ville, comme le testament le voulait. Le comte Garnier de Gray, cousin du duc, prit possession de la tour et invita Baudouin à venir à Jérusalem. Le patriarche lui demandait d'exécuter les dernières volontés du duc. Garnier cherchait à gagner du temps mais il mourut subitement et tout le monde regarda cela comme un miracle en faveur du patriarche. Cependant, ceux qui occupaient la citadelle s'y maintinrent jusqu'à l'arrivée du comte d'Edesse. Le patriarche écrivit à Bohémond d'Antioche pour se plaindre mais la lettre ne put l'atteindre car il était prisonnier.

 

Le comte d'Edesse, après avoir soumis Mélitène, jouissait en paix de sa prospérité quand un messager arriva de Jérusalem pour lui annoncer la mort de son frère. Aussitôt il rassembla deux cents chevaliers et huit cents piétons, confia ses Etats à son cousin Baudouin du Bourg et partit le 3 octobre. Il fit voyager sa femme et ses bagages par mer jusqu'à Joppé, le seul port tenu par les Chrétiens. Lui, il suivit la côte. Le roi de Tripoli le reçut bien et lui apprit que Ducak, roi de Damas, voulait lui tendre des embuscades. Baudouin passa à Biblios et arriva près du Fleuve du Chien, un passage dangereux entre la mer et la montagne. Les habitants du pays et quelques Turcs avaient occupé ces défilés. Baudouin envoya en avant des éclaireurs qui apprirent que des ennemis venaient de descendre dans la plaine. Baudouin marcha sur eux et rompit leurs rangs, en tua plusieurs et mit les autres en fuite. Puis il fit dresser les tentes sur place.

 

La petite troupe passa la nuit à veiller, harcelée par les ennemis qui occupaient les défilés et ceux qui avaient débarqué à Béryte et à Biblios. A l'aube, le comte se disposa à rebrousser chemin. Sa ruse lui avait suggéré cette contremarche pour que les Turcs soient attirés dans la plaine où il lui serait plus facile de les combattre. C'est ce qui se passa. Descendant des montagnes, les ennemis se jetèrent sur ses traces. Lorsqu'il les vit engagés dans la plaine, Baudouin marcha sur eux. Surpris, les Turcs s'enfuirent. Ceux des navires n'osaient pas retourner vers la mer et ceux qui allaient vers les montagnes trouvaient souvent la mort dans des précipices. Après avoir détruit leurs ennemis, les vainqueurs passèrent la nuit en repos puis se retirèrent jusqu'à Junia. Le butin et les prisonniers furent partagés entre toute la troupe.

 

Le lendemain, le comte prit avec lui ses meilleurs cavaliers et retourna vers le lieu du combat. Sûr que les Turcs avaient abandonné leurs positions, il appela les siens qui le suivirent dans le défilé. Ils arrivèrent à Béryte puis, longeant la côte, ils passèrent à Sidon, à Tyr et à Ptolémaïs et parvinrent à Caïphe. Le comte, qui se méfiait de Tancrède depuis l'affaire de Tarse, interdit aux siens d'y entrer. Mais Tancrède n'était pas là. Les habitants fournirent à Baudouin les vivres dont sa troupe avait besoin. De là, marchant toujours le long des côtes, les Chrétiens arrivèrent à Joppé. Baudouin y entra en maître, au grand contentement de tout le monde. Il en partit pour Jérusalem où il fut accueilli par le clergé et le peuple.

 

Pendant ce temps, Arnoul, déchu du patriarcat, commença à inquiéter Daimbert que l'Eglise avait choisi pour chef. Aussitôt après la mort du duc, il avait présenté au comte Baudouin des accusations contre le patriarche et avait soulevé une partie du clergé. L'archidiacre Arnoul était riche et malfaisant, et avait beaucoup d'influence sur le clergé et sur les laïques. Le patriarche, connaissant la méchanceté d'Arnoul et la crédulité de Baudouin, était allé s'établir dans la montagne. Il consacrait son temps à la prière et, lorsque le comte fut accueilli par les habitants, il n'assista pas à la cérémonie. Après être resté quelques jours à Jérusalem pour mettre en ordre les affaires du royaume, Baudouin alla dresser ses tentes devant Ascalon. Les habitants n'osèrent pas tenter une sortie contre lui. Le comte, voyant que son séjour sous les murs de cette place était inutile, s'avança dans la plaine entre les montagnes et la mer et trouva la région déserte.

 

Les habitants s'étaient réfugiés dans des souterrains avec leur bétail. Les gens de ce pays étaient des brigands qui détroussaient les voyageurs entre Jérusalem et Ramla. Le comte ordonna de les poursuivre. On fit du feu à l'entrée des souterrains et ils se rendirent. Cent d'entre eux furent décapités et on confisqua les provisions qu'ils avaient avec eux. De là, Baudouin alla dans la montagne. Il passa par Hébron où est le tombeau des patriarches Abraham, Isaac et Jacob, et descendit de la dans la vallée de la mer salée. Puis il alla à Ségor, ville où Loth se sauva en fuyant Sodome, sur les confins du pays des Moabites, et parcourut toute la Syrie de Sobal. Il n'y trouva rien à prendre, sinon des chevaux. Les habitants du pays, avertis de l'arrivée de ses troupes, s'étaient réfugiés dans des forteresses. Le comte, voyant qu'il serait inutile de rester plus longtemps et pressé par l'approche de Noël, rentra à Jérusalem le 11 décembre.

 

En 1101, le patriarche Daimbert et le comte Baudouin se réconcilièrent. Le jour de Noël, les prélats et les princes se réunirent à Bethléem et Baudouin y fut couronné des mains du patriarche. Tancrède, ne voulant pas engager sa foi à un homme qu'il n'aimait pas, abandonna Tibériade et Caïphe que Godefroi lui avait données et se retira à Antioche. Les princes chrétiens de la ville l'avaient invité à remplacer Bohémond puisqu'il était son héritier. Dès qu'il fut arrivé dans cette ville, le peuple et les grands lui conférèrent l'administration du pays. Le roi de Jérusalem donna Tibériade à Hugues de Saint-Aldémar. Le royaume resta en paix pendant quatre mois. Ensuite, sur le rapport d'hommes chargés de surveiller les pays voisins, le roi convoqua secrètement un grand nombre de chevaliers, passa le Jourdain et entra sur les terres des Arabes.

 

Il pénétra dans les déserts où ce peuple habite ordinairement et se jeta de nuit sur les tentes des Arabes, capturant les femmes et les enfants et s'emparant d'un riche butin et d'une multitude d'ânes et de chameaux. La plupart des hommes, voyant de loin une troupe qui arrivait vers eux, avaient pris la fuite. On reconnut parmi les prisonniers l'épouse d'un prince. Elle fut prise des douleurs de l'enfantement et accoucha. Le roi de Jérusalem lui fit préparer un lit aussi commode que possible et donner des vivres avec deux outres d'eau. Il lui laissa aussi une servante et deux chamelles dont le lait devait servir à sa nourriture puis la fit envelopper dans son manteau et repartit avec sa troupe. Le satrape arabe la trouva là où on l'avait déposée et résolut de se montrer reconnaissant.

 

Pendant ce temps, des princes d'Occident, heureux des succès de leurs frères, voulurent faire à leur tour le voyage. Les principaux étaient Guillaume, comte de Poitou et duc d'Aquitaine, Hugues-le-Grand, comte de Normandie et frère du roi de France Philippe, qui avait suivi la première expédition mais qui était reparti après la prise d'Antioche, Etienne, comte de Chartres et de Blois qui avait abandonné ses compagnons devant Antioche, et Etienne, comte de Bourgogne. Les nouveaux Croisés suivirent la trace des premières expéditions. Ils trouvèrent à Constantinople le comte de Toulouse. Raymond avait laissé sa femme et ses gens à Laodicée et s'était rendu auprès de l'empereur pour solliciter des secours. Il avait décidé de ne pas retourner dans sa patrie. Les Croisés le prirent pour chef et se rendirent à Nicée en suivant la route qu'avaient prise les premiers pèlerins.

 

L'empereur Alexis, jaloux des succès des Occidentaux, poussait en secret les infidèles contre eux. Les nouveaux Croisés s'étaient séparés les uns des autres et méprisaient complètement la discipline. Ils furent massacrés par les Turcs et ceux qui purent s'échapper perdirent tout. Le hasard les mena en Cilicie. Hugues-le-Grand mourut à Tarse. Les autres arrivèrent à Antioche où Tancrède les accueillit. Il témoigna un grand empressement pour le comte de Poitou qui avait tout perdu. Les Croisés qui n'avaient plus de chevaux s'embarquèrent, les autres suivirent la voie terrestre et tous se dirigèrent vers Jérusalem. Ils se réunirent à Tortose, prirent la ville et la laissèrent au comte Raymond puis poursuivirent leur marche. Raymond resta à Tortose.

 

Pendant ce temps, le roi de Jérusalem cherchait à étendre ses Etats. Au printemps, une flotte génoise aborda à Joppé. Les marins se rendirent à Jérusalem pour fêter Pâques. Le roi négocia avec eux un accord. Il fut décidé que toute place qui serait prise à l'ennemi avec leur secours vaudrait aux Génois le tiers de l'argent qui serait trouvé, le reste revenant au roi, et que, dans chaque ville prise, une rue leur appartiendrait. Le roi convoqua aussitôt ses troupes et alla assiéger Arsur, par terre et par mer. Le duc Godefroi l'avait déjà assiégée mais, faute de navires pour fermer les abords de la place du côté de la mer, il avait abandonné. Quelques-uns de nos hommes furent pris par les ennemis et pendus sous les yeux de leurs camarades. Ceux-ci, indignés, attaquèrent avec rage. Les habitants envoyèrent alors des députés au roi et obtinrent le droit de quitter la ville pour aller à Ascalon. Le roi prit possession de la place, y laissa une garnison et alla aussitôt assiéger Césarée.

 

Cette ville côtière fut agrandie par Hérode l'Ancien qui la nomma Césarée en l'honneur de l'empereur César-Auguste et en fit la métropole de la seconde Palestine sous l'autorité de Rome. Des jardins bien arrosés contribuent à l'agrément du lieu mais la ville est dépourvue de port. Hérode employa en vain des sommes considérables pour donner aux navires un mouillage sûr. Le roi se rendit à Césarée avec toute son armée. La flotte le suivit. Il fît aussitôt investir la place et disposa ses machines. Les assiégés étaient effrayés. Les blocs énormes qu'on lançait ébranlaient les remparts et détruisaient les maisons. On construisit une machine plus élevée que les tours de la ville pour faciliter l'assaut. Pendant quinze jours, les habitants de Césarée et les soldats chrétiens persévérèrent dans leurs efforts.

 

Les assiégeants apprirent que leurs ennemis, peu accoutumés au maniement des armes, commençaient à être fatigués de la guerre. Alors les Chrétiens, sans attendre que la machine soit terminée, se précipitèrent. Ils repoussèrent les assiégés, les firent rentrer de vive force dans leurs remparts et les effrayèrent tant qu'ils ne songèrent même plus à se porter sur les murailles. Les nôtres dressèrent aussitôt leurs échelles, s'élancèrent sur les remparts et s'en rendirent maîtres. Quelques-uns d'entre eux ouvrirent les portes, le roi entra avec ses troupes et prit possession de la ville. Les soldats se répandirent de tous côtés. Ils pénétrèrent de vive force dans les maisons, massacrèrent les habitants, et s'emparèrent de tout. Certains assiégés furent la cause de leur perte en avalant des pièces d'or ou des pierres précieuses, excitant ainsi la cupidité des chrétiens qui leur ouvraient le ventre pour chercher les objets cachés.

 

Ceux qui s'étaient réfugiés dans la mosquée furent massacrés. On y trouva un vase d'un très beau vert, en forme de patène. Les Génois crurent que ce vase était en émeraude. Ils l'obtinrent dans le partage et en firent hommage à leur église. Aujourd'hui encore ils le montrent à tous ceux qui passent chez eux et veulent faire croire qu'il est en émeraude. On n'épargna que les jeunes filles et les garçons encore imberbes. Quand le carnage fut terminé, on rassembla le butin et, conformément au traité conclu avec les Génois, on leur donna un tiers des richesses. Le peuple se vit pour la première fois riche. On amena au roi le gouverneur de la ville que les infidèles appellent Emir et le chef de la justice que l'on nomme Cadi. On leur accorda la vie à l'un et à l'autre dans l'espoir qu'ils se rachèteraient. Comme le roi ne pouvait rester plus longtemps à Césarée, on élut pour archevêque un certain Baudouin qui avait suivi le duc Godefroi dans son expédition et le roi, ayant laissé une garnison, se dirigea vers Ramla.

 

Ramla est dans une plaine, près de Lydda. Les traditions disent qu'elle fut fondée par les successeurs de Mahomet. A l'arrivée de l'armée chrétienne, c'était une ville importante mais ses habitants l'abandonnèrent et se réfugièrent à Ascalon. Les Chrétiens, ayant trouvé la ville dépeuplée, établirent leur camp dans un quartier et s'y retranchèrent, jugeant qu'il leur serait trop difficile, vu leur petit nombre, de défendre toute l'enceinte de la place. Le bruit se répandit que le calife égyptien avait envoyé à Ascalon un de ses officiers, avec mission d'attaquer ce peuple pauvre qui osait pénétrer sur ses Etats, de le détruire ou de le ramener captif en Egypte. On disait que l'Egyptien avait sous ses ordres onze mille chevaliers et vingt mille piétons. Ces bruits poussèrent le roi à quitter Césarée mais Baudouin, voyant que les ennemis ne bougeaient pas, décida de retourner à Joppé.

 

Le troisième mois, les Egyptiens reprirent courage et pénétrèrent sur le territoire de Jérusalem. Dès que le roi le sut, il rassembla sa petite armée dans la plaine entre Lydda et Ramla. Elle se composait de deux cent soixante chevaliers et de neuf cents piétons. Le roi divisa sa troupe en six bataillons, la disposa en ordre de bataille et fit marcher en avant un abbé qui portait le bois de la croix. On ne tarda pas à voir l'armée égyptienne. Aussitôt les Chrétiens s'élancèrent. Les ennemis mirent en fuite un de nos bataillons et le détruisirent presque entièrement. Les autres unités chrétiennes rencontraient plus de succès et prenaient même l'avantage. Le roi montrait l'exemple. A la tête de son bataillon, il se portait au secours de ceux qu'il voyait en difficulté. Enfin, les ennemis furent mis en fuite et se sauvèrent après avoir perdu leur chef. Lorsque le roi les vit en déroute, il interdit aux soldats de s'arrêter pour recueillir les dépouilles des vaincus et ordonna de poursuivre les fuyards. Il poussa jusqu'à Ascalon. La nuit seule mit un terme au carnage. Alors le roi fit rappeler ses hommes à son de trompe et les ramena au lieu du combat. Il y passa la nuit et distribua ensuite le butin aux soldats.

 

On dit que les ennemis perdirent cinq mille hommes dans cette journée. Chez les nôtres, il manquait soixante-dix chevaliers et de nombreux piétons. Les ennemis qui avaient détruit un bataillon chrétien allèrent jusque devant Joppé, portant les armes des morts. et annoncèrent aux habitants que le roi de Jérusalem avait péri dans le combat. Les habitants de Joppé, dont la reine, furent désespérés. Les notables jugèrent que le seul remède était de demander à Tancrède de venir en hâte porter secours au royaume de Jérusalem privé de son chef. Le roi rassembla ses troupes dès l'aube. Au moment où il se préparait à partir, il vit arriver ceux qui avaient répandu la terreur à Joppé. Ces derniers, de leur côté, crurent rencontrer leur propre armée, sûrs que celle des Chrétiens avait été détruite. Ils avançaient avec confiance lorsque le roi se jeta sur eux avec ses chevaliers. Les Egyptiens qui ne succombèrent pas dans la mêlée s'enfuirent.

 

Les nôtres, ivres de joie et enrichis de ce qu'ils purent prendre aux ennemis, se dirigèrent vers Joppé. En voyant arriver leurs frères, les habitants versèrent des torrents de larmes. Ils ouvrirent les portes de la ville, s'élancèrent à la rencontre des Chrétiens et leur racontèrent leur désespoir. Lorsque le roi apprit que la reine et les notables avaient adressé un message à Tancrède, il lui envoya un nouveau messager pour lui annoncer son succès final. Tancrède était prêt à partir quand il reçut le second messager. Dans le même temps les princes qui avaient perdu leur armée en Romanie avaient pris Tortose et l'avaient remise au comte Raymond de Toulouse. Le roi, craignant qu'ils n'éprouvent de nouveaux obstacles pour franchir le fleuve du Chien, prit ses chevaliers avec lui et alla occuper les défilés qui aboutissent à ce passage.

 

Il passa près de Ptolémaïs, Tyr, Sidon et Béryte, quatre grandes villes ennemies. Enfin il parvint à s'emparer du passage et vit arriver Guillaume, comte de Poitou et duc d'Aquitaine, Etienne, comte de Blois, Etienne, comte de Bourgogne, Geoffroy, comte de Vendôme, Hugues de Lusignan, frère du comte de Toulouse, et beaucoup d'autres. Ils furent heureux de voir le roi et de trouver dégagé un passage qu'ils redoutaient. Le roi les accompagna jusqu'à Jérusalem. Les princes y passèrent Pâques et retournèrent à Joppé pour repartir. Le comte de Poitou était réduit à l'indigence. Les deux comtes Etienne s'embarquèrent furent repoussés par les vents contraires et durent revenir à Joppé. Tandis qu'ils étaient dans ce port, les habitants d'Ascalon, avec les Egyptiens échappés du combat de Ramla et un corps de vingt mille hommes, pénétrèrent sur le territoire du royaume.

 

Le roi partit avec précipitation à la tête de deux cents chevaliers. Les nobles, jugeant qu'il serait honteux pour eux de ne pas s’associer aux luttes de leurs frères, empruntèrent des chevaux et marchèrent sur les traces du toi. Celui-ci ne tarda pas à se repentir de sa précipitation. Dans l'armée ennemie, on espéra la victoire quand vit que les nôtres s'avançaient sans infanterie et que leurs escadrons marchaient sans observer l’ordre de bataille habituel. Pleins d'assurance, les ennemis s'élancèrent et les Chrétiens furent mis en fuite. Les rescapés se réfugièrent à Ramla. Les deux comtes Etienne périrent dans ce combat. Tandis que le roi passait la nuit à Ramla, dévoré d'inquiétude, un prince arabe se présenta devant place. C'était celui dont la femme avait, peu de temps auparavant, reçu du roi de Jérusalem des témoignages d'humanité.

 

Se souvenant de ce bienfait, le prince arabe se fit conduire auprès du roi, lui rappela le bienfait qu'il avait reçu de lui et l'invita à sortir au plus tôt de la citadelle parce que ses ennemis avaient décidé d'assiéger la place et de tuer tout le monde. Le roi sortit de la ville avec lui et quelques compagnons, de peur de donner l'éveil aux ennemis en emmenant plus de monde, et ils partirent vers la montagne. Les ennemis prirent en effet Ramla. Le royaume était en pleine confusion. Les chrétiens étaient peu nombreux et il était difficile d'aller de la côte vers l'intérieur. Notre peuple n'occupait sur la côte que Joppé et Césarée. Ceux qui venaient à Jérusalem en repartaient aussitôt. Le roi perdit ses compagnons dans sa fuite. Il arriva à Arsur. Une colonne ennemie venait de partir après avoir attaqué la place toute la journée. Les Chrétiens échappés de Ramla répandirent le bruit que le roi avait succombé. Cela porta partout la désolation.

 

Tandis que le désespoir régnait, le roi débarqua à Joppé. Les habitants le reçurent avec joie et sa présence fit oublier les maux passés. Le bruit de son arrivée se répandit rapidement dans le royaume et tous reprirent courage. Le comte Hugues de Saint-Aldémar, seigneur de Tibériade, invité par les habitants de Jérusalem à secourir le roi, s'était mis en marche avec quatre-vingts chevaliers et arriva à Arsur. Le roi prit avec lui tous les hommes disponibles et alla à sa rencontre. Il réunit ses troupes à celles de Tibériade et ils revinrent à Joppé. Le roi envoya alors des messagers aux habitants des montagnes pour leur demander de l'aide. Ils se rassemblèrent en toute hâte et arrivèrent peu de jours après à Arsur. De là ils se dirigèrent vers Joppé, au péril de leur vie. Ces chevaliers étaient au nombre de quatre-vingt-dix. Après avoir reçu ce renfort, le roi, désirant se venger de l'affront subi, organisa ses escadrons de chevaliers et ses compagnies d'infanterie, les disposa en bon ordre de bataille et sortit de la ville pour aller à la rencontre des ennemis malgré leur supériorité numérique.

 

Ces derniers s'occupaient à construire des échelles et des machines dans l'intention d'assiéger Joppé, sûrs de capturer le roi. Les ennemis, voyant que ceux qu'ils croyaient vaincus venaient les provoquer au combat, coururent aux armes. Les nôtres s'élancèrent. Combattant pour leurs familles, leur liberté et leur patrie, ils dispersèrent les bataillons ennemis et, après avoir tué beaucoup de leurs adversaires, forcèrent les autres à prendre la fuite. Trop peu nombreux pour poursuivre leurs ennemis, ils revinrent dans le camp de ces derniers. Ils y trouvèrent des ânes, des chameaux, des tentes et des vivres. Ils rapportèrent leur butin à Joppé et y rentrèrent en vainqueurs, aux applaudissements de tout le peuple.

 

Le royaume de Jérusalem resta calme pendant sept mois. Pendant ce temps, Tancrède alla assiéger Apamie, métropole de la Coelésyrie. Il prit la ville et agrandit ainsi considérablement le territoire de sa principauté. Il se rendit le même jour à Laodicée, alors tenue par les Grecs, et reçut la soumission de cette ville en vertu d'un traité par lequel les habitants s'étaient engagés à lui remettre leur place dès qu'il se serait emparé d'Apamie. Ces deux cités avaient été fondées par Antiochus, fils de Séleucus, et il les avait nommées des noms de ses deux filles Apamie et Laodicée. Il s'agit de la Laodicée de Syrie. Il y en a une autre en Asie Mineure. Ainsi, Tancrède soumit en même temps à sa domination deux villes, dont chacune avait un vaste territoire. Ce prince réussissait dans toutes ses entreprises.

 

Baudouin, qui avait succédé au roi de Jérusalem à Edesse, gouvernait avec bonheur son comté. Il avait épousé la fille de Gabriel, duc de Mélitène. Cette femme, qui se nommait Morfia, lui avait apporté en dot une somme considérable dont il avait le plus grand besoin. Gabriel était arménien et il avait la mauvaise foi des Grecs. Baudouin vit arriver un de ses cousins, Josselin de Courtenai. Il lui donna la contrée qu'il occupait aux environs de l'Euphrate, dans laquelle se trouvaient les villes de Coritium et de Tulupa et les places fortes de Turbessel, Hatab et Ravendel. Baudouin garda pour lui le pays situé au-delà de l'Euphrate, plus près de l'ennemi, et ne se réserva dans l'intérieur que Samosate. Josselin était un excellent père de famille, sobre à table, et prenait peu de soin de sa personne. Il gouverna avec habileté son territoire et y vécut dans une grande abondance.

 

A la même époque, Bohémond revint à Antioche après s'être racheté de sa captivité qui durait depuis quatre ans. Le patriarche et tout le peuple le reçurent avec joie et son retour réjouit toute la province, aussi bien que le royaume de Jérusalem. Lorsqu'il apprit avec quelle sagesse Tancrède avait administré la principauté, lorsqu'il sut qu'il avait étendu les limites de ses Etats en s'emparant de deux villes, il lui donna la plus grande partie du pays conquis en récompense de ses services. Peu après, il lui confia même toute sa principauté. Pendant ce temps Arnoul, à Jérusalem, excitait les tensions entre le roi et le patriarche Daimbert. Celui-ci, ne pouvant supporter des vexations continuelles, se réfugia auprès de Bohémond qui se montra d'autant plus compatissant qu'il avait contribué à le faire élever au siège patriarcal de Jérusalem. Il lui attribua l'église St Georges, ses terres et ses immenses revenus, avec l'accord de Bernard, patriarche d'Antioche.

 

Le roi de Jérusalem cédait à la mauvaise influence d'Arnoul. Il nomma patriarche un prêtre nommé Ebremar, homme estimé pour sa bonne conduite mais ignorant, alors que le vrai patriarche vivait encore. La même année 1103, le roi, après Pâques, convoqua ses troupes et alla assiéger Ptolémaïs, ville côtière de Phénicie. C'est un bon port, son territoire s'étend entre la mer et la montagne et le fleuve Bélus coule près de la ville. Elle a été fondée par deux frères, Ptolémée et Accon, qui l'entourèrent de murailles et la divisèrent en deux portions dont chacune reçut le nom de l'un d'eux, ce qui fait qu'aujourd'hui elle est appelée Ptolémaïs ou Accon. Le roi arriva avec ses troupes sous les murs de Ptolémaïs mais, comme il n'avait pas de flotte, il lui fut impossible de la forcer à se rendre. Il détruisit les vergers, tua quelques habitants, enleva tout le butin qu'il put trouver puis repartit.

 

Alors qu'il dispersait des brigands entre Capharnaüm et Dora, il fut atteint d'une flèche qui pénétra presque jusque au cœur. Il se rétablit grâce à ses médecins mais il en conserva toujours des traces et des douleurs. Dans le même temps, Raymond, comte de Toulouse, après avoir conquis Tortose, s'employait à reculer les limites de ses Etats. Il fit construire une citadelle sur une colline face à Tripoli. Comme ce fort fut bâti par des pèlerins, il voulut que cette colline s'appelle Montagne des Pèlerins. De ce point, le comte pouvait chaque jour inquiéter les habitants de Tripoli. Il les forçait même à lui payer des tributs, en sorte qu'ils lui étaient soumis aussi bien que s'il avait été maître de la ville. Sa femme eut un fils qui naquit dans cette citadelle. Il l'appela Alphonse, du nom de ses ancêtres, et plus tard ce fils lui succéda dans le comté de Toulouse.

 

En mai 1104, le roi de Jérusalem retourna assiéger Ptolémaïs avec une flotte génoise. Le roi avait invité les chefs de la flotte à venir combattre avant de repartir en leur citant l'exemple de leurs concitoyens dont la coopération avait valu au royaume de Jérusalem la conquête de Césarée. Les Génois avaient accepté à condition qu'on leur concède le tiers des droits perçus à l'entrée du port et qu'on leur donne une église et une rue dans laquelle ils exerceraient leur juridiction. Au jour dit, les Génois investirent la place du côté de la mer, tandis que le roi l'enveloppait du côté de la terre. Après vingt jours d'efforts, les assiégés livrèrent leur ville au roi de Jérusalem à la condition que ceux qui le voudraient pourraient partir et que ceux qui préféreraient rester chez eux continueraient d'y habiter en payant une redevance. Le roi, après avoir pris possession de la ville, assigna des propriétés et des domiciles aux Génois. Dès ce moment, l'accès à Ptolémaïs fut libre du côté de la mer. Ceux qui y arrivaient trouvaient dans le port un bon mouillage et les environs furent un peu délivrés des ennemis.

 

La même année, Bohémond, Tancrède, Baudouin d'Edesse et son cousin Josselin se réunirent pour aller assiéger Carrhes. Pour cela, ils convoquèrent leurs troupes et sollicitèrent des secours de tous côtés. Ils se rassemblèrent d'abord à Edesse. Bernard, patriarche d'Antioche, Daimbert, patriarche de Jérusalem, et Benoît, archevêque d'Edesse, se joignirent à eux. Carrhes est la ville où Tharé, venant d'Ur en Chaldée pour se rendre dans la terre de Chanaan, conduisit son fils Abraham et son petit-fils Loth. Tharé mourut à Carrhes et c'est là qu'Abraham reçut de Dieu l'ordre de quitter son pays. C'est encore là que Crassus, le dictateur romain, se gorgea de l'or des Parthes dont il s'était montré si avide. Lorsque les princes chrétiens furent arrivés à Carrhes, ils se bornèrent à bloquer la ville. Comme les habitants avaient peu de vivres, il n'était pas nécessaire d'attaquer.

 

Depuis longtemps Baudouin cherchait à affamer les habitants de Carrhes pour les amener à lui livrer la ville. Edesse et Carrhes sont à quatorze milles l'une de l'autre. Le territoire qui les sépare est arrosé par un fleuve dont les eaux fécondent toute la plaine et qui sert de limite entre les deux villes. Baudouin, ayant constaté que la ville de ses ennemis ne tirait aucun approvisionnement du dehors, préféra renoncer aux avantages qu'il retirait de cette plaine que de laisser à ses adversaires une ressource qu'ils ne pouvaient remplacer. Il avait pris l'habitude de faire des incursions même sur la portion de ce territoire qui lui appartenait pour y détruire l'agriculture, trouvant pour son peuple des ressources suffisantes dans les pays situés au-delà de l'Euphrate et comptant que les habitants de Carrhes arriveraient à un degré de misère insupportable.

 

Il ne s'était pas trompé dans son calcul. Lorsque les assiégeants arrivèrent sous les murs de Carrhes, ils trouvèrent les habitants en proie à la disette. Ceux-ci cependant, prévoyant depuis longtemps les projets de leurs ennemis, avaient envoyé des messagers à tous les princes d'Orient pour demander des secours et annoncer qu'ils étaient sur le point de succomber. Lorsqu'ils virent que personne ne venait leur prêter assistance et que la famine augmentait, les habitants se livrèrent sans condition à ceux qui les assiégeaient. Mais la jalousie fit naître une contestation entre les princes chrétiens. Bohémond et Baudouin se disputèrent pour décider auquel des deux la ville était remise et lequel des deux déploierait le premier sa bannière dans la place. Pour se donner le temps d'en délibérer, ils remirent au lendemain l'occupation de la ville.

 

Le lendemain, l'armée turque arriva et les Chrétiens commencèrent à craindre pour leur propre sûreté. Les nouveaux arrivants apportaient avec eux des vivres et ils étaient convenus de se partager en deux corps d'armée dont l'un combattrait tandis que le second, quelle que soit l'issue de la bataille, ravitaillerait les assiégés. Les choses se passèrent comme les Turcs l'avaient prévu. Dès l'aube, les chefs de l'armée ennemie rangèrent leurs troupes en bataille alors que ceux qui étaient chargés des provisions restaient à part. Ceux qui se disposaient au combat voulaient seulement occuper notre armée jusqu'à ce que les assiégés aient fait entrer dans leur ville les vivres qui leur étaient destinées. Mais nos princes, voyant que leurs ennemis se préparaient à combattre, rangèrent aussi leurs troupes en bataille.

 

Dès le premier heurt, les ennemis furent maîtres du champ de bataille et les nôtres s'enfuirent. Les Turcs les massacrèrent presque tous. Le comte d'Edesse et Josselin furent capturés. Bohémond, Tancrède et les deux patriarches purent s'échapper et arrivèrent à Edesse par des chemins détournés. L'archevêque de cette ville fut fait aussi prisonnier. Le hasard fit qu'un Chrétien, à la garde duquel il était confié, éprouva de la compassion et risqua sa vie pour le laisser échapper. Le prince d'Antioche, apprenant la captivité de Baudouin, confia à Tancrède le soin de veiller à la sûreté d'Edesse. Bohémond se chargea lui-même de la terre de Josselin. Jamais, avant cela, non plus que par la suite, on ne vit une bataille où les Latins aient couru d'aussi grands dangers, où l'on ait perdu tant d'hommes et qui se soit terminée par une fuite aussi honteuse.

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