Le règne de Godefroi de Bouillon

IX

(1099-1100)

 

Le règne de Godefroi de Bouillon

 

Pendant sept jours, les fidèles se livrèrent uniquement à leur joie. Le huitième, les princes se réunirent pour désigner celui d'entre eux qui serait chargé de gouverner le pays. Pendant qu'ils étaient réunis, quelques religieux demandèrent à leur parler. Ils voulaient que quelqu'un soit mis à la tête de l'Eglise avant qu'on ne s'occupe de désigner un roi. Cette demande, à première vue honnête, dissimulait une intention perfide. Le meneur était l'évêque de Martura, en Calabre, un ami d'Arnoul. Celui-ci était tellement décrié pour ses mœurs que, durant l'expédition, il était devenu la fable de tout le peuple. L'évêque, lui-même malhonnête, s'était arrangé avec lui. Il avait occupé l'église de Bethléem et il avait été convenu entre lui et Arnoul que, si ce dernier parvenait au patriarcat, il la lui concéderait. Ces machinations furent interrompues par la mort de l'évêque. Le clergé se livrait à toutes sortes d'irrégularités depuis la mort d'Adhémar, évêque du Puy et légat du pape. Guillaume, évêque d'Orange, lui avait succédé mais il était mort peu de temps après. Les princes ignorèrent la demande du clergé.

 

Ils interrogèrent les domestiques des grands seigneurs sur les mœurs de leurs maîtres. Ceux du duc de Lorraine dirent que ce qui leur paraissait le plus inconvenant dans la conduite de leur maître était qu'une fois dans l'église il ne pouvait plus en sortir. Il demandait aux prêtres des explications sur chaque peinture et faisait attendre pour les repas qui ainsi refroidissaient. Après de tels récits, les princes désignèrent le duc de Lorraine à l'unanimité. On dit que beaucoup de princes avaient pensé au comte Raymond de Toulouse mais, espérant qu'il retournerait dans son pays s'il n'obtenait pas la royauté et entraînés par l'espoir de revoir le sol natal, ils l'écartèrent.

 

Au moment où le duc Godefroi fut revêtu du pouvoir royal, le comte de Toulouse occupait la citadelle de David qui dominait toute la ville. Le duc demanda au comte de la lui livrer. Le comte répondit qu'il l'avait reçue des assiégés et qu'il voulait la garder jusqu'à Pâques, époque où il comptait repartir pour ses Etats. De son côté le duc déclara qu'il abandonnerait tout s'il n'avait la disposition de la tour. Le comte de Normandie et le comte de Flandre se prononcèrent pour le duc. Les amis du comte de Toulouse se déclarèrent aussi contre lui pour le pousser à partir plus tôt. En attendant un jugement, on décida que le comte remettrait la tour à l'évêque d'Albar. Celui-ci la livra au duc sans attendre le jugement et, lorsqu'on le lui reprocha, il déclara qu'on lui avait fait violence. Le comte, exaspéré de l'affront qu'il jugeait avoir reçu, fit ses préparatifs pour retourner dans son pays.

 

Pendant ce temps, l'évêque de Martura excitait le peuple contre les princes et disait partout qu'ils ne voulaient pas s'occuper des affaires de l'Eglise pour pouvoir librement opprimer la ville. Avec ses complices, il fit élire Arnoul et l'installa sur le trône patriarcal avec l'appui du comte de Normandie dont Arnoul était l'ami. Le peuple approuva cette élection mais bientôt Arnoul dut renoncer à cette dignité usurpée et celui qui l’avait soutenu ne tarda pas non plus à s'en repentir. Au même moment, on découvrit un morceau de la croix caché dans l'église de la Résurrection. Par crainte des infidèles, les chrétiens l'avaient cachée là et peu de gens connaissaient le secret. Il fut révélé par un Syrien.

 

Le pouvoir du duc de Lorraine se trouvant confirmé, l'Etat commença à se consolider. Mais le duc ne régna qu'un an avant de mourir. Godefroi était originaire du royaume des Francs, de la province de Reims et de la ville de Boulogne, située sur le rivage de la mer d'Angleterre. Son père était le comte Eustache. Sa mère était la sœur du duc de Lorraine que l'on avait surnommé Strum. Celui-ci, étant sans enfants, adopta son neveu qui portait le même nom que lui. A sa mort, Godefroi lui succéda dans son duché. Il avait trois frères. C'étaient Baudouin, comte d'Edesse, qui lui succéda à Jérusalem, et Eustache, comte de Boulogne, qui succéda à son père. Sa fille Mathilde épousa Etienne, roi d'Angleterre. Quand Baudouin mourut sans enfants, Eustache fut appelé en Orient pour lui succéder mais il refusa. Le troisième frère était Guillaume.

 

Godefroi, l'aîné, était plein de piété, sérieux et ferme dans sa parole, méprisant les vanités du monde. Il était grand et vigoureux. Il avait la barbe et les cheveux légèrement roux. Il excellait dans le maniement des armes. La mère de ces princes avait eu le pressentiment de leur destinée alors qu'ils étaient encore enfants. Un jour qu'ils jouaient ensemble, leur père arriva au moment où ils étaient cachés sous la robe de leur mère. Sous le vêtement qui les couvrait, les enfants s'agitaient. Le comte ayant demandé ce qui se passait, on rapporte que sa femme lui répondit: « Ce sont trois grands princes dont le premier sera duc, le deuxième roi et le troisième comte ». La suite des événements prouva qu'elle n'avait annoncé que la vérité. En effet, Godefroi, le premier, succéda à son oncle dans le duché de Lorraine et obtint plus tard le royaume de Jérusalem. Baudouin, son frère puîné, lui succéda et Eustache, le troisième, succéda à son père.

 

Godefroi fut un jour provoqué, dans le palais de l'empereur, par un homme puissant au sujet de quelques domaines. L'adversaire du duc proposa de vider le différend par les armes. Le duc résista autant qu'il le put mais, conformément aux lois de leur pays, on organisa un combat singulier. Le peuple se rassembla et les deux champions s'avancèrent vers le lieu désigné pour le duel. Le duc brisa son épée en portant un coup sur le bouclier de son adversaire. Les princes qui assistaient au combat donnèrent alors le signal de paix mais le duc refusa et recommença lui-même la bataille. Il s'élança sur son ennemi avec le tronçon de son épée et le frappa si violemment que celui-ci tomba par terre comme mort. Tous admirèrent sa force et sa bravoure.

 

Le peuple des Saxons, le plus féroce de tous les peuples germaniques, ne pouvant supporter le joug de l'Empire romain, s'était révolté contre l'empereur Henri. Il opposa à l'empereur le comte Rodolphe qu'il élut roi. L'empereur convoqua les princes de l'Empire qui rassemblèrent leurs forces. Au jour fixé par l'empereur, ils se réunirent, menant des milliers de combattants. Les princes ecclésiastiques accoururent comme les autres de toutes les régions de l'Empire. Le jour du combat s'approchait et tout était préparé pour la bataille. L'empereur appela les princes autour de lui et demanda lequel d'entre eux devait être nommé chef d'une si grande armée. Ils lui répondirent que le duc Godefroi de Lorraine leur paraissait le meilleur pour remplir cette fonction.

 

L'empereur lui confia donc son aigle mais le duc n'accepta que malgré lui. Les deux armées se battirent vaillamment. Le duc, marchant avec son aigle en avant de l'empereur, conduisit le corps d'armée que commandait son souverain contre celui qui était sous les ordres de Rodolphe. Il l'enfonça, parvint jusqu'à Rodolphe, lui enfonça son drapeau dans le cœur et le renversa à terre. Puis il éleva l'étendard impérial couvert du sang de son ennemi. Les Saxons, voyant leur roi mort, se rendirent. Cet événement montre en quelle estime était le duc auprès des plus grands princes de la terre. Lorsqu'il eut formé le projet d'entreprendre son pèlerinage, il donna à l'église de Liège le château dont il avait pris le surnom de Bouillon.

 

Quelques jours après avoir revêtu la royauté, Godefroi constitua des chanoines dans l'église du Sépulcre et dans le temple du Seigneur, et leur assigna d'importants bénéfices et des logements. Il maintint l'ordre et la règle canoniques tels qu'on les observe dans les plus grandes églises. Lorsqu'il entreprit son pèlerinage à Jérusalem, il choisit dans des cloîtres disciplinés des moines connus pour la sainteté de leur vie qui, pendant tout le voyage, célébrèrent les offices en sa présence. Devenu roi de Jérusalem, il les installa, selon leurs désirs, dans la vallée de Josaphat et leur assigna un patrimoine. Après sa promotion, son humilité le porta à ne pas vouloir être distingué par une couronne d'or semblable à celle que portent les rois. Il se contenta de la couronne d'épines comme Jésus. C'est ce qui fait que certains hésitent à inscrire Godefroi dans la liste des rois de Jérusalem.

 

Peu après la prise de la ville, on apprit que le prince d'Egypte, le plus puissant des princes de l'Orient, rassemblait d'immenses armées. Il appela auprès de lui le chef de sa milice, Emir Afdal, et lui ordonna de se porter en Syrie. Cet Emir, surnommé l'Arménien, avait des parents chrétiens mais, séduit par les richesses, il avait apostasié. Il avait reconquis Jérusalem sur les Turcs et l'avait remise sous la domination égyptienne. Onze mois plus tard l’armée des Croisés l'avait reprise. L'émir rassembla ses forces et se rendit en Syrie. Il dressa son camp devant Ascalon. D'autres troupes venues de toute l'Arabie et de Damas s'étaient ralliées à lui. Bien que les Turcs soient très hostiles aux Egyptiens, les deux nations rivalisant pour la prépondérance en Orient, la crainte que leur inspiraient les Croisés les rapprocha. En conséquence, les forces des Egyptiens, des Arabes et des Turcs, se réunirent dans la plaine d'Ascalon et se disposèrent à marcher sur Jérusalem.

 

Dès qu'ils le surent, les princes, le clergé et le peuple se rassemblèrent à Jérusalem. Ils allèrent devant le Sépulcre du Seigneur et prièrent Dieu de les délivrer des périls qui les menaçaient. Après avoir reçu la bénédiction des évêques et confié la garde de la ville à des hommes sages, le duc de Lorraine partit avec le comte de Flandre et descendit dans la plaine de Ramla. Eustache, frère du duc, et Tancrède étaient partis sur l'ordre de Godefroi, pour répondre à l’appel des citoyens de Naplouse qui les avaient invités à venir prendre possession de leur ville. Ils ignoraient ce qui se passait à Jérusalem. Mais, le duc les ayant rappelés, ils revinrent aussitôt et se réunirent aux autres princes. Godefroi et le comte de Flandre, arrivés à Ramla, recueillirent des renseignements et, dès qu'ils furent assurés que l'émir, à la tête de ses troupes, avait établi son camp près d’Ascalon, ils envoyèrent un messager en toute hâte pour en prévenir les princes.

 

Le comte de Toulouse et les autres princes rassemblèrent alors les forces dont ils disposaient et se rendirent aussitôt au pays des Philistins, à lbelin où ils savaient que le duc s'était arrêté. Ils avaient avec eux mille deux cents chevaliers et environ neuf mille hommes à pied. Vers la onzième heure du jour on vit au loin dans la plaine un rassemblement considérable. Croyant que c'était l'armée ennemie qui s'approchait, le duc envoya en avant deux cents cavaliers pour reconnaître la force de ces troupes et lui-même se prépara au combat. Ils ne tardèrent pas à découvrir que ce qu'ils avaient vu n'était autre chose que d'immenses troupeaux de bœufs, de chevaux et de chameaux. Il y avait avec eux quelques hommes à cheval qui veillaient à la garde de ces animaux.

 

L'armée des Croisés s'avança et les gardiens prirent la fuite en abandonnant le bétail. On fit quelques prisonniers. On sut par eux que le prince qui les commandait avait dressé son camp à sept milles de là, qu'il comptait y passer deux jours et se remettre ensuite en marche pour venir détruire l'armée chrétienne. Les chefs aussitôt, divisèrent leurs forces en neuf corps d'armée. Trois de ces corps marchèrent en avant, trois autres demeurèrent au centre et les trois derniers formèrent l'arrière garde. Par cette disposition l'ennemi devait trouver toujours un triple rang de soldats prêts à le recevoir. Il était impossible de se faire une opinion précise sur la force de l'armée ennemie. Elle formait une multitude innombrable et de jour en jour il lui arrivait de nouveaux renforts.

 

Le butin que les Croisés venaient de conquérir était considérable. Ils s'en réjouirent et passèrent la nuit là où ils venaient de s'arrêter mais, en gens d'expérience, ils postèrent des gardes tout autour de leur camp. Le lendemain, les Croisés se formèrent en ordre de bataille et se mirent en marche. Les Egyptiens, voyant nos troupes s'avancer, commencèrent à se méfier. L'armée des Croisés était peu considérable mais les troupeaux que nos troupes avaient pris s'étaient mis à suivre leur marche sans que personne ne les conduise. L'armée égyptienne imagina que les Chrétiens traînaient à leur suite des forces innombrables et s'enfuit, sans être poursuivie. On perdit dans cette journée l'évêque de Martura. Personne ne sut ce qu'il était devenu mais il ne reparut jamais. On a dit que le duc l'avait envoyé à Jérusalem pour appeler les princes qui y étaient restés, qu'à son retour, tombé aux mains des ennemis, il avait été mis à mort ou jeté pour toujours dans une prison.

 

L'armée chrétienne s'empara du camp égyptien. Elle y trouva d'immenses bagages et des vivres en si grande abondance que les Croisés furent rassasiés jusqu'au dégoût de miel et de gâteaux. Ayant ainsi remporté sans effort une victoire complète, les Chrétiens retournèrent à Jérusalem chargés de dépouilles et traînant à leur suite un immense butin. Après cette expédition, les comtes de Flandre et de Normandie, ayant accompli le pèlerinage auquel ils s'étaient engagés, prirent leurs dispositions pour repartir. Ils s'embarquèrent et arrivèrent à Constantinople auprès de l'empereur Alexis qui les accueillit avec bonté et leur fit de beaux présents, puis ils se remirent en route et arrivèrent sains et saufs, chacun dans son pays.

 

Tandis que le comte de Normandie était en Terre sainte, son frère aîné, Guillaume le Roux, roi d'Angleterre, était mort sans enfants. Le comte aurait dû lui succéder mais Henri, son frère cadet, avait persuadé les seigneurs anglais que le comte était devenu roi de Jérusalem et cela lui avait valu la couronne. A son retour le comte leva des troupes et débarqua en Angleterre. Les deux rivaux étaient sur le point d'en venir aux mains lorsque des médiateurs s'interposèrent et parvinrent à conclure la paix entre eux, à la condition que le roi paierait chaque année à son frère aîné une certaine somme. A la suite de ce traité le duc de Normandie retourna dans ses Etats. Plus tard il demanda à son frère de lui céder quelques forteresses, que celui-ci possédait en Normandie avant d'être roi d'Angleterre. Ce dernier ayant refusé, le duc chercha à s'en emparer de force. Le roi passa en Normandie avec une armée, battit son frère, le fit prisonnier et le mit en prison où il demeura jusqu'à sa mort, époque à laquelle le roi Henri recueillit tout l'héritage.

 

Le comte de Toulouse se rendit à Laodicée de Syrie et renvoya sa femme, promettant de la rejoindre bientôt. Il partit pour Constantinople où l'empereur le reçut avec magnificence et le combla de superbes présents. Le comte y resta deux ans et retourna en Syrie, où il retrouva sa femme. Le duc Godefroi garda auprès de lui Tancrède, le comte Garnier de Gray, ainsi que quelques autres nobles, et continua de gouverner le royaume. Il donna à Tancrède la ville de Tibériade, située sur le lac de Gennésareth, ainsi que la principauté de Galilée et la ville de Caïphe, située au bord de la mer. Deux ans plus tard, Tancrède fut appelé à la principauté d'Antioche.

 

Bohémond, prince d'Antioche, et Baudouin, frère du duc Godefroi et comte d'Edesse, ayant appris que leurs anciens compagnons avaient conquis Jérusalem, décidèrent d'accomplir leur pèlerinage. Ces deux seigneurs étaient restés à Antioche et à Edesse pour protéger leurs territoires contre les invasions. Bohémond partit avec une foule de gens à pied et à cheval. Baudouin le rejoignit à Valénia et ils poursuivirent ensemble leur route. A la même époque des hommes partis d'Italie venaient de débarquer à Laodicée de Syrie. Il y avait parmi eux Daimbert, archevêque de Pise, et l'évêque d'Ariano dans la Pouille. Ces nouveaux arrivants se réunirent à la marche des princes d'Antioche et d'Edesse. Le nombre des pèlerins se trouva augmenté par ce renfort et on dit qu'il s'élevait à vingt-cinq mille hommes et femmes.

 

Ils longèrent la côte, trouvant des ennemis dans toutes les villes rencontrées, si bien qu'ils manquaient de vivres. Ils eurent bientôt épuisé leurs provisions. On était en décembre. Le froid et la pluie réduisirent beaucoup de pèlerins aux dernières extrémités. Les habitants de Tripoli et de Césarée furent les seuls qui offrirent aux Chrétiens des denrées à acheter. Ils continuèrent cependant à souffrir de la disette parce qu'ils n'avaient pas de bêtes de somme de transport. Enfin, ils arrivèrent à Jérusalem. Le duc, le clergé et le peuple les accueillirent avec empressement. Ils visitèrent les lieux saints et célébrèrent Noël à Bethléem. Comme il était vacant, les princes décidèrent de placer Daimbert sur le siège patriarcal de Jérusalem. Lorsqu'il en eut pris possession, Godefroi et Bohémond reçurent de lui l'investiture, le premier de son royaume, le second de sa principauté. Après cela, ils lui assignèrent les propriétés que le patriarche grec avait possédées. Bohémond et Baudouin prirent congé du duc et retournèrent dans leurs Etats.

 

Des hommes malintentionnés firent naître une querelle entre le patriarche et le duc. Le premier voulait qu'on lui remette Jérusalem et Joppé. La discussion se prolongea quelque temps. Enfin, comme le duc était respectueux de la religion, le jour de Pâques, il remit au patriarche, en présence du clergé et du peuple, la citadelle de David ainsi que la ville de Jérusalem, ne mettant d'autre condition que de pouvoir en user jusqu'au moment où il se serait emparé d'autres villes des environs. Il fut convenu que, si le duc mourait avant cela sans héritier, ces lieux reviendraient au patriarche. Avant l'entrée des Latins à Jérusalem, le patriarche de cette ville en possédait un quart en toute propriété.

 

Jérusalem, tant quelle fut occupée par les infidèles, fut constamment en proie aux calamités de la guerre. Ses murailles tombaient en ruines, autant par vétusté qu'à cause des nombreuses attaques. Au temps de sa puissance, le calife d'Egypte s'empara de vive force de toute la Syrie, jusqu'à Laodicée, ville voisine d'Antioche. Il nomma des gouverneurs dans les villes, établit des impôts, rendit toute cette contrée tributaire et ordonna aux habitants de chaque localité de relever leurs murailles. Le gouverneur de Jérusalem força tous les habitants à obéir. Lorsqu'on distribua le travail, il arriva, par méchanceté, que le quart des constructions à faire fut assigné aux chrétiens. Les fidèles étaient tellement écrasés sous le poids des tributs que toutes leurs richesses auraient à peine suffi pour faire reconstruire une ou deux tours. Ils supplièrent le gouverneur de ne leur imposer que le fardeau qu'il leur serait possible de supporter mais il les chassa en leur disant qu'ils acquitteraient du travail prévu ou seraient coupables du crime de lèse-majesté.

 

Ils obtinrent néanmoins un délai pour implorer la charité l'empereur de Constantinople. Constantin Monomaque accueillit favorablement les prières des fidèles et leur promit de l'argent. Il y mit une condition. Il fallait que le gouverneur accepte que seuls des Chrétiens habitent dans l'enceinte des murailles qui seraient relevées avec le produit des aumônes impériales. En même temps, l'empereur écrivit aux habitants de Chypre pour leur ordonner, au cas où les fidèles de Jérusalem obtiendraient l'autorisation exigée, de leur compter, sur le produit des impôts, tout l'argent qui leur serait nécessaire pour faire l'ouvrage qui leur avait demandée. Les chrétiens de Jérusalem obtinrent du calife d'Egypte un acte de concession, revêtu de son sceau. Ils achevèrent alors la portion de murailles qui leur avait été assignée. C'était en 1063, trente six ans avant la délivrance de la ville, sous le règne du calife égyptien Bomensor Elmostensab.

 

Jusqu'à cette époque, les Sarrasins vivaient mêlés aux Chrétiens. Ils durent se transporter dans d'autres quartiers de la ville et d'en abandonner un quart aux fidèles. Les chrétiens se trouvèrent dès lors dans une situation bien meilleure. Leur cohabitation avec les infidèles était une source continuelle de querelles. Depuis ce jour, un quart de la ville de Jérusalem ne connut d'autre seigneur que le patriarche et l'Eglise s'attribua cette portion de la ville. Cette partie de la ville était bornée d'un côté par le mur extérieur, depuis la porte de l'ouest, dite porte de David, jusqu'à la porte du nord, appelée porte St Etienne, en passant par la tour angulaire qui se nomme maintenant tour de Tancrède. A l'intérieur, elle avait pour limite la rue qui s'étend en droite ligne de cette dernière porte jusqu'au bureau des changeurs de monnaie et va de là rejoindre la porte de l'occident. Cet espace contient les lieux de la Passion, l'hôpital, les deux monastères d'hommes et de femmes, la maison du patriarche et le couvent des chanoines du Sépulcre.

 

Déjà la plupart des princes qui avaient mené les pèlerins étaient repartis. Le duc de Lorraine, à qui le royaume de Jérusalem avait été confié, restait seul avec Tancrède. Ils n'avaient que peu de ressources, à tel point qu'en réunissant tous ceux qui étaient en état de porter les armes, ils auraient trouvé tout au plus trois cents chevaliers et deux mille piétons. Il n'y avait que peu de villes soumises à leur domination et on ne pouvait communiquer de l'une à l'autre sans courir les plus grands dangers. Les campagnes, même sur les territoires conquis, étaient toutes cultivées par les Sarrasins. Ils tuaient ceux des nôtres qui sortaient sans précaution, ou les capturaient pour les livrer aux ennemis. Bien plus, ils refusaient de travailler aux champs afin d'affamer les Chrétiens, se résignant eux-mêmes à souffrir de la faim.

 

Dans les villes, les habitants étaient disséminés et les murailles, tombant en ruines, présentaient un accès facile aux ennemis. La nuit, des voleurs pénétraient sans peine dans les villes presque dégarnies d'habitants et attaquaient les chrétiens jusque dans leurs maisons. Il en résultait que quelques-uns d'entre eux abandonnaient les propriétés qu'ils avaient acquises et repartaient dans leur pays, jugeant que tôt ou tard ceux qui faisaient des efforts pour défendre cette nouvelle patrie seraient écrasés par leurs ennemis. Ces départs provoquèrent l'édit par lequel la prescription annuelle fut établie pour favoriser les intérêts de ceux qui auraient conservé une propriété pendant un an et un jour. Il fut rendu contre ceux que la peur poussait à abandonner leurs possessions, afin que s'ils revenaient plus d'une année après leur départ, ils ne soient pas admis à revendiquer ce qu'ils avaient laissé.

 

Malgré la détresse qui affligeait le royaume, le duc ne renonça pas à étendre les limites de ses Etats. Il convoqua des troupes auxiliaires et le peuple chrétien de la contrée et alla mettre le siège devant la ville maritime voisine de Joppé nommée Arsur. Mais elle était défendue par des hommes vaillants qui avaient en abondance des armes et des vivres. Le duc, au contraire, dénué de ressources et surtout n'ayant pas de navires à sa disposition pour empêcher les assiégés de sortir de la place et d'y rentrer librement, se vit forcé de lever le siège et d'attendre une occasion plus favorable à l'accomplissement de ses projets. Sa mort prématurée s'opposa à leur exécution.

 

Des montagnes de Samarie où est située la ville de Naplouse, quelques petits rois de ces campagnes descendirent vers la plaine d'Arsur, portant avec eux des présents en pain et en vin, en figues et en raisins cuits au soleil, plus pour voir de plus près les forces des assiégeants que pour offrir des cadeaux au duc qui les commandait. Arrivés auprès de l'armée chrétienne, ils demandèrent à être présentés à ce prince et lui offrirent les choses qu'ils avaient apportées. Godefroi, toujours humble, était assis sur un sac de paille posé par terre et attendait le retour des fourrageurs. Les étrangers, frappés d'étonnement en le voyant dans cette position, demandèrent pourquoi un si grand prince qui, venu du fond de l’Occident, avait ébranlé tout l'Orient était ainsi couché sans tapis, ni vêtements de soie et sans être entouré d'une foule de gardes. Le duc répondit que la terre était bien suffisante pour fournir un siège momentané à l'homme puisqu'après sa mort elle deviendrait sa résidence perpétuelle.

 

Voyant tant d'humilité et tant de sagesse, ils se retirèrent en disant: « Cet homme est vraiment celui à qui il a été donné, pour prix de ses mérites, de gouverner les peuples et les nations ». Les habitants de ces contrées admiraient le courage du prince pèlerin et les succès de son peuple. Ces sentiments se développèrent avec plus de force lorsqu'ils entendirent ces détails et bientôt on raconta cet événement dans les régions les plus reculées de l'Orient. Vers le même temps, un certain Gabriel, Arménien de naissance et gouverneur de la ville de Melitène située au-delà de l'Euphrate, en Mésopotamie, craignant une invasion des Perses et ne pouvant supporter plus longtemps leurs vexations, envoya des députés à Bohémond, prince d'Antioche, pour l'inviter à se rendre auprès de lui, lui proposant de lui livrer sa ville. Bohémond accepta. Il emmena avec lui la troupe qui lui servait ordinairement d'escorte, passa l'Euphrate, et entra en Mésopotamie.

 

Il était près de Mélitène lorsqu'un des plus puissants satrapes turcs, nommé Damisman, qui avait appris son arrivée, l'attaqua à l'improviste. Ses soldats, surpris, furent tués ou prirent la fuite. Bohémond lui-même fut fait prisonnier. Damisman continua sa marche et investit Mélitène. Les chrétiens qui s’étaient échappés allèrent à Edesse et racontèrent au comte Baudouin ce qui était arrivé. Celui-ci convoqua ses troupes en toute hâte et se mit en route. Mélitène est à trois jours de marche d'Edesse. Damisman leva brusquement le siège et, emmenant avec lui Bohémond, se retira vers la partie la plus reculée de ses Etats. Le comte se mit à sa poursuite et marcha sur ses traces pendant trois jours mais, voyant qu'il ne pouvait l'atteindre, il retourna sur ses pas et se rendit à Mélitène. Le gouverneur lui remit la ville aux conditions qu'il avait proposées à Bohémond. Après quoi Baudouin retourna à Edesse.

 

Godefroi et ses compagnons souffraient toutes sortes de privations. Des éclaireurs leur dirent qu'il y avait en Arabie, au-delà du Jourdain, dans le pays des Ammonites, des bandes d'Arabes auxquels on pouvait prendre un immense butin. Le duc convoqua secrètement toutes les troupes qu'il put trouver dans son royaume, passa le Jourdain, entra en territoire ennemi, exécuta son entreprise avec succès et se remit en marche, ramenant à sa suite de nombreux troupeaux et une grande quantité de prisonniers. Tandis qu'il était en route, un prince arabe lui envoya des députés pour demander la paix. Il vint bientôt lui-même. Il s'avança vers le duc en lui donnant toutes les marques de respect et lui demanda de frapper de son épée un très grand chameau qu'il avait fait conduire dans cette intention afin de pouvoir témoigner de sa force devant les hommes de sa nation.

 

Le duc fit tomber la tête du chameau avec facilité. L'Arabe demeura frappé d'étonnement mais attribua ce résultat au tranchant de l’épée du duc. Il demanda alors si Godefroi pouvait faire la même chose avec une autre épée. Le duc prit l'arme que portait l'Arabe et abattit la tête d'un autre chameau avec autant de facilité. L'étranger ne put contenir son admiration. Il offrît à Godefroi des présents en or, en argent, en chevaux. De retour dans son pays, il se fit le héraut des exploits qu'il avait vus et parla à tous de la force extraordinaire du duc. Celui-ci rentra à Jérusalem avec son butin et ses prisonniers. Mais en juillet. Godefroi tomba malade. Tous les remèdes furent inutiles, son mal empira. Il mourut le 18 juillet 1100 et fut enseveli dans l'église du Saint-Sépulcre, au dessous du Calvaire, et ce lieu a été dès lors consacré à la sépulture des princes qui lui ont succédé.

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