Le roi Foulques

XIV

(1131-1137)

 

Le roi Foulques

 

Baudouin II, deuxième roi de Jérusalem, eut pour successeur Foulques, comte de Touraine, du Maine et d'Anjou, auquel il avait donné en mariage sa fille aînée Mélisende. Foulques était roux mais affable. Il était de taille moyenne et avait passé soixante ans. Un de ses défauts était d'avoir la mémoire fugitive à tel point qu'il ne reconnaissait jamais personne. Son père, comte de Touraine et d'Anjou, nommé aussi Foulques et surnommé Rechin, avait deux fils, lui-même et Geoffroi Martel, et une fille nommée Hermengarde qui fut d'abord femme de Guillaume, comte de Poitou. Repoussée par lui, elle se réfugia auprès du comte de Bretagne et en eut un fils. Après avoir donné trois enfants à son époux, la femme de Foulques le Rechin se rendit auprès du roi de France Philippe qui eut d'elle plusieurs enfants dont Cécile qui épousa Tancrède, prince d'Antioche, puis Pons, comte de Tripoli.

 

Foulques le fils épousa la fille d'Hélye, comte du Maine. Il eut de ce mariage deux fils et deux filles. Dans sa jeunesse, Foulques remplissait la charge de grand bouteiller à la cour du comte de Poitou. Ce comte, ayant appris la mort de son frère aîné, emprisonna le jeune Foulques pour faire valoir les prétentions qu'il avait sur quelques châteaux qu'il voulait lui enlever. Ces châteaux appartenaient à titre héréditaire au père et au frère de Foulques mais ils étaient situés dans les Etats du comte de Poitou. La mère de Foulques obtint du roi de France qu'il lui fasse rendre la liberté et son héritage. Par la suite, elle poussa le roi de France à lui faire donner en mariage la fille unique du comte Hélye et à lui assurer l'héritage de celui-ci.

 

Geoffroi, le fils aîné de Foulques, succéda à son père dans son comté. Le roi Henri d'Angleterre lui donna en mariage sa fille unique Mathilde, veuve d'Henri, empereur des Romains. Geoffroi eut trois fils de ce mariage, Henri qui maintenant gouverne l’Angleterre, Geoffroi Plantagenet et Guillaume Longue-épée. Le second des fils de Foulques fut appelé Hélye comme son grand-père maternel. Rotrou, comte du Perche, lui donna en mariage sa fille unique et s'engagea à lui laisser son héritage. Mais, oubliant sa parole, Rotrou épousa la sœur d'un comte anglais et en eut des fils. Ainsi Hélye se trouva frustré de l'héritage sur lequel il comptait. Des deux filles de Foulques, la première, Sibylle, épousa Thierry, comte de Flandre, et en eut un fils, Philippe, qui gouverne maintenant le comté de Flandres. La seconde, Mathilde, avait été fiancée au fils de Henri, roi d'Angleterre, mais le jeune homme périt en mer avant le mariage. Sa fiancée se retira dans un couvent, à Fontevrault, et y passa toute sa vie en religieuse.

 

Foulques était allé à Jérusalem par dévotion après la mort de sa femme et s'était fait aimer de tous. Il retourna ensuite dans sa patrie. Le roi de Jérusalem, voulant régler sa succession, lui offrit d'épouser sa fille. Foulques mit alors en ordre les affaires de son comté et repartit pour Jérusalem. Quelques jours après son arrivée dans le royaume, Baudouin lui donna sa fille aînée en mariage et, à titre de dot, les deux villes maritimes de Tyr et de Ptolémaïs. Le roi Baudouin étant mort le 21 août 1131, le comte Foulques fut couronné, ainsi que sa femme, le 14 septembre dans l'église du Sépulcre par Guillaume, patriarche de Jérusalem. A la même époque Josselin d'Edesse se mourait.

 

L'année précédente, comme il se trouvait dans les environs d'Alep, une tour qu'il faisait miner était tombée sur lui. Il en était sorti les membres brisés. Il déclinait de jour en jour lorsqu'on lui annonça que le Soudan d'Iconium assiégeait une de ses forteresses nommée Cresse. Le comte ordonna à son fils de prendre avec lui tous les chevaliers du comté et de marcher contre l’ennemi. Le fils objecta qu'il avait trop peu d'hommes. Alors Josselin, méditant sur la pusillanimité de son fils, convoqua ses chevaliers et la population du pays. Il se fit faire une litière et, oubliant ses infirmités, marcha à la rencontre des ennemis. Un des grands du pays, Geofroi le Moine, vint lui annoncer que le soudan, était rentré dans ses Etats. A cette nouvelle, le comte ordonna à ceux qui portaient sa litière de la déposer à terre. Il rendit grâce au Seigneur et mourut, laissant un fils unique qui se montra indigne de son héritage.

 

Josselin le jeune était le neveu de Léon l'Arménien. Il était petit mais robuste. Il avait le teint et les cheveux noirs, le visage large couvert de cicatrices de variole, les yeux gonflés et le nez proéminent. Il était généreux et s'était même distingué à la guerre mais il s'adonnait aux excès de la table, de l'ivrognerie et du libertinage. Il épousa une femme noble, Béatrix, veuve de Guillaume de Saône, et en eut un fils, Josselin le troisième, et une fille qui se maria avec Renaud des Mares puis avec Amaury, comte de Joppé, qui devint plus tard roi de Jérusalem. De ce mariage naquirent Baudouin, le sixième roi de Jérusalem, et Sibylle.

 

La première année du règne de Foulques, comme Antioche se trouvait privée de chef, les nobles demandèrent au roi de Jérusalem de se charger du gouvernement de la province. La veuve du prince d'Antioche défunt, fille du roi Baudouin II et sœur de la reine Mélisende, voulait s'emparer de la principauté et se remarier. Son père avait réussi à déjouer une première tentative mais la princesse vit dans la mort de son père une occasion favorable à ses projets. A force de largesses et de promesses, elle avait attiré dans ses intérêts quelques puissants seigneurs comme Guillaume de Sehunna, Pons de Tripoli et Josselin d'Edesse. Les grands d'Antioche, redoutant ces alliances, essayaient de résister à ces machinations. Le roi se rendit à Béryte. Le comte de Tripoli lui interdit le passage sur son territoire. Alors le roi s'embarqua et alla aborder à Saint-Siméon.

 

Les nobles d'Antioche le conduisirent en ville et soumirent toute la contrée environnante à son autorité. Le comte de Tripoli, bien qu'uni au roi par son mariage avec sa sœur, arriva à Antioche pour agir dans les intérêts de la princesse. Il possédait dans le pays, au nom de sa femme, deux châteaux forts, Arcicène et Rugia. Le comte les fit approvisionner et commença à susciter des tracasseries au roi. Les habitants d'Antioche, irrités, obtinrent de celui-ci qu'il marche contre le comte. Les ennemis se rencontrèrent vers Rugia. Le roi remporta et le comte prit la fuite. Mais des hommes sages négocièrent. Le roi et le comte se réconcilièrent. Toutefois, les notables du pays supplièrent le roi de rester quelque temps avec eux. Le roi accepta, considérant que son royaume était en sécurité alors qu'Antioche avait besoin d'un chef. Lorsqu'il eut pris les mesures nécessaires à la bonne marche des affaires, il confia le gouvernement de la principauté à Renaud Mansour et repartit.

 

Plus tard, il apprit que les Turcs avaient passé l'Euphrate. Cela menaçait aussi son royaume. Il convoqua aussitôt ses troupes et se mit en route. A Sidon, il rencontra sa sœur, la comtesse Cécile, épouse de Pons de Tripoli, qui lui annonça de nouveaux malheurs. Sanguin, prince d'Alep, assiégeait son mari dans Mont-Ferrand. Elle le supplia de l'aider. Le roi marcha vers le fort assiégé et Sanguin rentra dans ses Etats. Le roi reprit alors ses premiers projets et se rendit à Antioche à marches forcées. Le bruit se répandit que l'armée turque avait dressé son camp sur le territoire d'Alep et qu'elle dévastait la contrée. Le roi convoqua aussitôt tous les chevaliers d'Antioche, les réunit à ceux de sa suite et alla camper près du château de Harenc.

 

Il attendit quelques jours que les ennemis prennent l'initiative. Voyant qu'ils attendaient des renforts, le roi marcha finalement sur eux et les surprit avant qu'ils aient eu le temps de courir aux armes. Trois mille ennemis périrent. Les Chrétiens vainqueurs s'emparèrent d'un immense butin et rentrèrent à Antioche en triomphe. Dès lors, le roi devint l'objet de l'affection de tous. Tandis qu'il était retenu à Antioche, le patriarche et les gens de Jérusalem construisirent une forteresse pour garantir la sûreté des pèlerins près d'un lieu appelé aujourd'hui Bettenuble, au pied des montagnes, sur la route qui va à Lydda et à la mer. Cette route, qui passe par des défilés, était dangereuse, à cause des gens d'Ascalon. Ils appelèrent ce fort Château d'Arnaud. Après sa victoire, le roi, maître de deux royaumes prospères, était parvenu au plus haut point de popularité.

 

Les principaux seigneurs d'Antioche, qui avaient à cœur de garder fidélité au prince Bohémond et à sa fille mineure, lui demandèrent quel serait le prince qu'il conviendrait le mieux de donner en mariage à celle-ci. On choisit Raymond, fils de Guillaume, comte de Poitou. Raymond était alors à la cour d'Henri l'ancien, roi d'Angleterre, chez lequel il avait été armé chevalier, et son frère aîné, Guillaume, gouvernait l'Aquitaine. On décida de lui envoyer secrètement un certain Gérald l'Ibère, frère de l'Hôpital. On craignait, si on envoyait une députation solennelle, que la princesse ne mette des obstacles à ce projet. Il lui aurait été facile de s'opposer à l'arrivée de tout étranger. Roger, alors duc de Pouille, revendiquait Antioche, se disant héritier de son cousin Bohémond. Son père, Roger, était le frère de Robert Guiscard, père du premier Bohémond. Le jeune Bohémond, fils de ce dernier, était le père de la jeune fille pour laquelle on projetait un mariage avec Raymond.

 

Le roi retourna à Jérusalem. Bernard, premier patriarche latin d'Antioche, mourut dans la trente-sixième année de son pontificat. Ses suffragants se rassemblèrent au palais patriarcal mais Raoul, archevêque de Mamistra, originaire de Domfront, aux confins de la Normandie et du Maine, fut élu patriarche par le peuple. Les évêques se séparèrent mais ne voulurent pas le reconnaître. Avec le temps, il se réconcilia avec certains d'entre eux mais Raoul semblait être l'héritier d'Antiochus plutôt que le successeur de Pierre. Se livrant sans retenue à ses passions, il finit par attirer sur lui la haine de tous. A la même époque, le pape Honoré mourut. Les cardinaux ne purent s'entendre et deux compétiteurs furent élus. Grégoire fut consacré sous le nom d'Innocent et Pierre sous celui d'Anaclet. Finalement, Innocent l'emporta par la mort de son compétiteur.

 

A la même époque, Guillaume, premier archevêque de Tyr, mourut. Il fut remplacé par Foucher, né à Angoulême. Il avait été abbé du couvent de Celles. Pendant le schisme, Gérard, évêque d'Angoulême, dévoué à Pierre, harcelait ceux de l'autre parti. Foucher, ne pouvant le supporter, était parti pour Jérusalem. Après avoir reçu la consécration des mains de Guillaume, patriarche de Jérusalem, Foucher voulut, comme son prédécesseur, se rendre à Rome pour recevoir le manteau. Le patriarche d'Antioche lui tendit des embûches et il eut beaucoup de mal à lui échapper. A son retour de Rome, l'archevêque de Tyr reçut l'ordre d'obéir au patriarche de Jérusalem en attendant qu'il soit décidé duquel des deux patriarches cette église devait dépendre et il lui fut prescrit de prendre dans l'église de Jérusalem le rang que ses prédécesseurs avaient occupé dans l'église d'Antioche. Or, entre les treize archevêques soumis au siège d'Antioche, celui de Tyr occupait le premier rang.

 

A son retour de Rome l'archevêque recouvra les suffragants de son Eglise qui avaient été jusqu'alors sous l'autorité du patriarche de Jérusalem, c'est-à-dire ceux d'Accon, de Sidon et de Béryte. Les autres, ceux de Biblios, de Tripoli et d'Antarados, étaient retenus par le patriarche d'Antioche. Le pape écrivit à ce propos au patriarche d'Antioche et aux évêques concernés pour rétablir les droits de l'Eglise de Tyr. Antarados, Tripoli et Biblios obéissaient au patriarche d'Antioche parce qu'après la prise de ces villes par les Chrétiens il y avait consacré des évêques dans l'intention de les restituer plus tard à l'archevêque de Tyr, quand cette ville aurait elle-même été délivrée. Ces villes étaient situées dans le comté de Tripoli. A Béryte, Sidon et Ptolémaïs, le patriarche de Jérusalem avait de son côté consacré des évêques dans l'intention de les restituer plus tard à Tyr. Il espérait que, malgré la coutume, l'archevêque de cette ville lui obéirait. Le pape Pascal avait concédé à Baudouin, premier roi de Jérusalem, et à Gibelin, troisième patriarche de cette ville, les villes que le roi avait conquises ou conquerrait encore. La province de Tyr s’étant trouvée conquise avant la délivrance de la métropole elle-même, les deux patriarches avaient partagé son diocèse.

 

Le roi, de retour à Jérusalem, trouva de nouveaux dangers. Quelques grands seigneurs du royaume, en particulier Hugues, comte de Joppé, et Raymond du Puy, seigneur du pays situé au delà du Jourdain, conspirèrent contre lui. Sous le règne de Baudouin II, Hugues du Puiset, de l'évêché d'Orléans, était parti avec sa femme pour faire ses dévotions à Jérusalem. La femme avait accouché en Italie et, comme l'enfant était trop jeune pour voyager, son père l'avait envoyé à Bohémond, son parent, puis avait passé la mer et était arrivé auprès du roi Baudouin, lui aussi un proche parent. Le roi lui avait donné la ville de Joppé. Peu de temps après, Hugues mourut. Alors le roi donna sa veuve et son héritage au comte Albert, frère du comte de Namur, originaire de l'évêché de Liège. Le comte Albert et sa femme moururent rapidement.

 

Le fils d'Hugues, devenu jeune homme, demanda au roi de lui restituer l'héritage de son père et le roi accepta. Après en avoir pris possession, il épousa Emelote, nièce du patriarche Arnoul et veuve d'Eustache Grenier. Eustache avait eu de son mariage avec celle-ci deux fils jumeaux, Eustache le jeune, seigneur de Sidon, et Gautier, qui gouvernait à Césarée. Après que Foulques eut été élevé au trône de Jérusalem, il s'éleva une profonde inimitié entre le roi et le comte Hugues. On dit que le roi était jaloux et craignait que le comte n'entretienne des relations trop étroites avec la reine. Nul dans le royaume n'égalait le comte par la beauté, la noblesse ou ses exploits. Il était en outre proche parent de la reine puisque leurs deux pères étaient cousins.

 

Un jour que toute la noblesse était assemblée, Gautier de Césarée, beau-fils du comte, peut-être poussé en secret par le roi lui-même, accusa son beau-père du crime de lèse-majesté, disant qu'il avait conspiré contre la vie du roi. Le comte nia et se déclara prêt à défendre son innocence. Un jour fut fixé pour un combat singulier mais le comte rentra à Joppé et ne se présenta pas au jour fixé, ce qui renforça les préventions qu'on avait contre lui. Les grands, jugeant par contumace, le condamnèrent. Quand le comte l'apprit, il alla à Ascalon, ville ennemie, solliciter des secours contre le roi. Les Ascalonites, sautant sur l'occasion, acceptèrent. Ils se répandirent sur le territoire de Jérusalem, prirent beaucoup de butin et poussèrent leurs incursions jusqu'à Arsur.

 

Le roi convoqua aussitôt ses troupes et alla assiéger Joppé. Quelques fidèles du comte, le voyant déterminé à aller jusqu'au bout, rejoignirent le roi. Le patriarche Guillaume et quelques princes du royaume, pensant que ces dissensions ne pouvaient amener que de graves dangers, cherchèrent à conclure un arrangement entre le roi et le comte. Après beaucoup de discussions, les négociateurs convinrent qu'il fallait que le comte soit banni du royaume pour trois ans, qu'après ce temps il reviendrait lavé de toute accusation et serait réintégré dans les bonnes grâces du roi et que, pendant son absence, les revenus de ses possessions seraient employés à acquitter ses dettes.

 

Tandis que le roi était retenu à Joppé avec Reinier Brus et les autres princes du royaume, la ville de Panéade fut prise par le roi de Damas Tegelmelach. Les habitants et la garnison furent capturés, ainsi que la femme de Reinier Brus. A Jérusalem, un chevalier breton porta plusieurs coups d'épée au comte de Joppé. On raconta alors que le comte était une victime et que le roi venait de montrer sa haine contre lui. Le roi, voulant prouver son innocence, ordonna que l'assassin soit jugé et que la sentence soit sévère. La cour décida que le meurtrier subirait le supplice de la mutilation des membres. Le roi ordonna de mettre le jugement à exécution, faisant la réserve que la langue ne serait pas comprise parmi les membres à mutiler afin qu'on ne puisse dire qu'il avait voulu l'empêcher de confesser son crime. Il réussit ainsi à calmer l'indignation populaire.

 

Il fut impossible d'arracher à l'assassin aucune parole qui établisse la complicité du roi. Lorsque le comte fut guéri, il partit et se rendit dans la Pouille. Roger, qui avait alors soumis toute la contrée à sa domination, l'accueillit. Il lui donna le comté de Gargana. Le jeune homme mourut prématurément, sans avoir pu rentrer dans le royaume de Jérusalem. Dès lors, ceux qui avaient été les délateurs du comte auprès du roi encoururent l'indignation de la reine sur laquelle rejaillissait la honte du crime reproché au comte. Le roi lui-même ne se trouvait pas en sécurité au milieu des parents de la reine. Quelques amis intervinrent pour mettre un terme à ces ressentiments. Le roi fit tous ses efforts pour apaiser l'indignation de la reine.

 

A cette époque, les gens de Damas demandèrent au roi une trêve et lui rendirent les prisonniers qu'ils avaient pris à Panéade, dont la femme de Reinier Brus. Elle revint après deux ans de captivité. Ayant appris qu'elle avait eu une conduite légère chez les ennemis, Reinier la renvoya. Elle ne nia pas ses fautes et entra au couvent des Saintes Filles à Jérusalem. Après sa mort, son mari épousa Agnès, nièce de Guillaume de Bures, et celle-ci, ayant par la suite perdu son mari, épousa en secondes noces Gérard de Sidon. De ce mariage est né Renaud, l'actuel seigneur de Sidon. Panéade, après avoir appartenu longtemps aux Assissins, avait été cédée aux Chrétiens par un chef de ce peuple nommé Emir-Ali moyennant une indemnité.

 

Ceux qui avaient été envoyés par les habitants d'Antioche auprès de Raymond, fils du comte de Poitou, apprirent que ce jeune homme vivait chez Henri l'ancien, roi des Anglais, qui l'avait été armé chevalier. Ils allèrent donc en Angleterre. Ils lui apprirent le motif de leur voyage et il accepta les offres qui lui étaient faites. Il se mit en route incognito. Le duc de Pouille avait pris ses dispositions pour s'emparer de lui, espérant qu'ainsi il lui serait plus facile de s'assurer de l'héritage auquel il aspirait. Mais Raymond, vêtu en pèlerin et mêlé au peuple, échappa à son ennemi et arriva à Antioche. Sa présence fit peur aux amis de la princesse. Après le départ des députés chargés d'aller chercher Raymond, la princesse Alix, veuve de Bohémond et sœur de la reine Mélisende, avait obtenu du roi la permission de rentrer à Antioche. Elle y agissait en souveraine.

 

Le patriarche Raoul, ayant besoin de son appui, l'avait persuadée que celui qui avait été appelé à Antioche lui était destiné pour époux et la princesse s'était laissée séduire par cet espoir. Raymond, prévoyant qu'il lui serait impossible de parvenir à ses fins sans l'aide du patriarche, chercha à se rapprocher de lui. On exigea de Raymond qu'il jure fidélité envers le patriarche et celui-ci promit à son tour que Raymond ne rencontrerait aucune difficulté pour obtenir la principauté. On ajouta que si le frère de Raymond, Henri, venait à Antioche, le patriarche lui obtiendrait la main de la veuve du prince Bohémond. Raymond fut alors admis dans la ville et aussitôt conduit dans la basilique St Pierre où il épousa sur-le-champ la jeune Constance.

 

La princesse sa mère, se voyant ainsi jouée, quitta aussitôt Antioche, nourrissant contre le prince une haine implacable. Le patriarche, comptant sur l'appui du prince, se montra de plus en plus arrogant. Mais celui-ci, honteux d'avoir dû lui prêter serment de fidélité, le traita en ennemi. Raymond était grand et élégant. Jeune encore, il était affable et ses manières faisaient de lui un prince accompli. Il excellait dans le maniement des armes. Il recherchait les gens lettrés, bien que lui-même peu instruit. Il suivait assidûment les offices de l'église. Il était sobre et généreux, mais en même temps peu prévoyant et attiré par les jeux de hasard. Dans la colère, il ne connaissait aucune borne et il se montrait prodigue de sa parole.

 

Les Ascalonites étaient plus insolents que jamais. Ascalon appartenait au prince d'Egypte qui mettait tous ses soins pour en faire un mur entre notre pays et le sien et y envoyait tous les trois mois des troupes fraîches. Les nôtres voulurent construire des forts afin de pouvoir mieux résister aux incursions des ennemis et attaquer la ville. Ils choisirent un emplacement au pied des montagnes et entreprirent de relever la ville antique de Bersabée. Tout le peuple du royaume fut convoqué. On construisit une forteresse à douze milles d'Ascalon. Ce lieu marquait autrefois la limite de la terre promise vers le sud, comme elle était indiquée au nord par la ville de Panéade. Les Arabes l'ont nommé Bethgebrim, ce qui veut dire Maison de Gabriel. La nouvelle forteresse fut confiée aux frères de l'Hôpital et les attaques sont devenues moins fréquentes de ce côté.

 

Peu de temps après, Bezeuge, chef des chevaliers de Damas, entra sur le territoire de Tripoli avec ses troupes. Le comte Pons le rencontra devant le château appelé Mont-des-Pélerins mais ses troupes furent défaites et lui-même tomba aux mains des ennemis. Reconnu, il fut mis à mort, laissant un fils unique, Raymond, qui lui succéda. Gérard, évêque de Tripoli, fut aussi fait prisonnier. Il fut liberé en échange d'un prisonnier retenu par les Chrétiens. Raymond, après la mort de son père, rallia les débris des troupes et attaqua ceux qui l'avaient attiré. Tous ceux qu'il put saisir furent envoyés à Tripoli et suppliciés devant le peuple. Le jeune comte se concilia ainsi l'affection de ses sujets.

 

On apprit que Jean, empereur de Constantinople, fils d'Alexis, arrivait à la tête d'une immense armée. Dès qu'il avait appris que les habitants d'Antioche avaient appelé le jeune Raymond et lui avaient donné en mariage la fille de Bohémond, il avait décidé de se rendre à Antioche, indigné que les habitants aient osé, sans son consentement, disposer de la fille de leur seigneur et qu'ils aient donné leur ville à un étranger. Il voulait la faire rentrer sous sa juridiction. Il rappelait que les chefs des premières expéditions chrétiennes étaient convenus avec son père que toutes les villes dont ils se rendraient maîtres reviendraient à l'Empire. De fait, les princes chrétiens avaient conclu des traités avec l'empereur de Constantinople mais ce souverain avait aussi contracté envers eux des engagements qu'il n'avait pas tenus.

 

L'empereur arriva en Cilicie, s'empara de Tarse et en expulsa les fidèles du prince d'Antioche pour y établir les siens. Il s'empara de la même manière d'Adana, de Mamistra et d'Anavarse et réunit à son Empire la Cilicie qui, pendant quarante ans, avait appartenu au prince d'Antioche. Il poursuivit sa marche vers Antioche et l'assiégée. Pendant ce temps, Sanguin, ayant appris la mort du comte de Tripoli et sachant le pays était dégarni de troupes, alla mettre le siège devant Mont-Ferrand. Le jeune comte Raymond envoya des messagers en toute hâte pour supplier le roi de venir à son secours. Celui-ci rassembla ses troupes et parut sur le territoire de Tripoli. Il y rencontra les députés du prince d'Antioche lui annonçant que l'empereur assiégeait la ville. Le roi décida de dégager d'abord Mont-Ferrand.

 

Il marcha à l'ennemi avec le comte de Tripoli. Sanguin leva le siège de la citadelle et marcha à leur rencontre. Les chrétiens se dirigèrent vers la place pour porter secours aux assiégés et approvisionner la citadelle. Les guides, par erreur ou par traîtrise, conduisirent les troupes à travers des chemins étroits, dans un pays où il était impossible de se battre. Sanguin vit l'avantage qu'il en pourrait tirer et se précipita au milieu des bataillons chrétiens qui prirent la fuite. Les chefs de notre armée engagèrent le roi à se retirer dans la forteresse voisine. Le roi, voyant que c'était le seul parti à prendre, y entra avec un petit nombre des siens tandis que presque tous les fantassins périssaient ou se rendaient. Le comte de Tripoli tomba aux mains des infidèles. On perdit tous les approvisionnements. Les forces du royaume étaient détruites, Sanguin tenait le comte de Tripoli et le roi était enfermé sans vivres dans un fort à demi ruiné.

 

Le roi décida d'appeler à son secours le prince d'Antioche, le comte d'Edesse et le patriarche de Jérusalem, et d'attendre leur arrivée en se défendant de toutes les manières possibles. Les messagers parvinrent à destination. Le prince d'Antioche ne savait que faire. L'empereur était sous ses murs mais le roi se trouvait dans une telle situation qu'il semblait difficile de ne pas le secourir. A la fin il sortit de la ville, laissant l'empereur sous les murailles, et se mit en marche pour délivrer le roi. Le comte d'Edesse partit avec toutes ses forces. Enfin Guillaume, patriarche de Jérusalem, rassembla également toutes les troupes qu'il y put trouver dans le royaume et, prenant le bois de la croix, se mit en route.

 

Le gouverneur de Damas, Bezeuge, apprit que notre royaume était dégarni. Saisissant l'occasion, il alla attaquer Naplouse, place dépourvue de fortifications. Il y entra de nuit, massacra les habitants sans défense et se retira chargé de butin. Sanguin ne cessait d'activer le siège. De jour en jour, les forces des assiégés se réduisaient. Les Chrétiens mangèrent leurs chevaux puis se trouvèrent dénués de nourriture. Les hommes les plus robustes étaient exténués par le jeûne. On trouvait dans les rues beaucoup de malheureux qui n'avaient pu se loger. Les traits lancés du dehors tombaient au milieu d'eux. Sanguin savait tout cela. Les assiégés se soutenaient encore un peu par l'espoir que le prince d'Antioche, le comte d'Edesse et les gens de Jérusalem arriveraient.

 

Sanguin apprit l'arrivée des secours et eut peur que l'empereur de Constantinople ne marche contre lui. Avant que la nouvelle ne parvienne aux assiégés, Sanguin fit des propositions de paix au roi. Il était disposé à rendre tous les prisonniers tombés entre ses main, dont le comte, et il laisserait le roi et les siens repartir à condition qu'il évacue la place. Les Chrétiens, qui ignoraient que leurs frères étaient si près, acceptèrent ces propositions avec joie, s'étonnant d'une telle générosité. Le traité fut rédigé à la satisfaction des deux parties et Sanguin renvoya le comte de Tripoli et les nombreux prisonniers qu'il retenait dans son camp. Les Turcs prirent possession de la citadelle et le roi descendit dans la plaine voisine d'Archis. Ayant appris que le prince d'Antioche et le comte d'Edesse s'avançaient, il alla les remercia de leur zèle puis les princes retournèrent chacun dans ses Etats.

 

Le prince d'Antioche se hâta de rentrer chez lui. Sa position semblait critique. Il trouva l'empereur dans les mêmes dispositions. On se battit pendant quelques jours. Les habitants d'Antioche réussirent à faire du mal à l'armée impériale. L'empereur, de son côté, avait des machines qui lançaient des blocs de pierre énormes. Du côté de la porte du port, les murailles étaient ébranlées. Quelques habitants se présentèrent au camp de l'empereur et tentèrent de le calmer. Ils cherchèrent ensuite avec le prince quels serait le meilleur moyen de faire la paix. Ils décidèrent que le prince se rendrait auprès de l'empereur et accepterait de le laisser entrer à Antioche. Si l'empereur lui cédait Alep, Césarée, Hamath et Emèse, il restituerait Antioche. Le prince se rendit donc au camp impérial. L'empereur le reçut avec les honneurs. Le traité fut agréé et le prince engagea sa foi. L'empereur s'engagea à faire, l'été suivant, tous ses efforts pour prendre les villes évoquées et les livrer au prince. La paix rétablie, on arbora la bannière impériale sur la citadelle et le prince rentra en ville. L'empereur repassa en Cilicie et s'arrêta vers Tarse avec l'intention d'y séjourner pendant la mauvaise saison.

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