Les débuts de Baudouin IV

XXI

(1173 -1179)

 

Les débuts de Baudouin IV

 

Le sixième roi latin de Jérusalem fut Baudouin IV, fils du roi Amaury et de la comtesse Agnès. Quand Amaury fut appelé à occuper le trône de ses aïeux, le patriarche de Jérusalem le contraignit à renvoyer sa femme, la comtesse Agnès, car on disait qu'ils étaient proches parents. Le fils du roi était un enfant de neuf ans et j'étais archidiacre à Tyr lorsque son père me donna cet enfant pour être instruit dans l'étude des sciences libérales. Je découvris par hasard que son bras droit était à moitié paralysé. On consulta les médecins mais tous les soins demeurèrent infructueux. C'était la première atteinte d'un mal incurable. A l'âge de puberté, on comprit qu'il était atteint de la lèpre.

 

L'enfant faisait des progrès dans l'étude des lettres. Il était habile à monter à cheval. Il avait une bonne mémoire et aimait la conversation. Il ressemblait beaucoup à son père. Il avait l'esprit prompt mais la langue embarrassée. Comme son père, il aimait à entendre raconter des histoires et se montrait empressé à suivre les bons conseils. Il avait à peine treize ans lorsque son père mourut. Sa sœur aînée, Sibylle, était élevée au couvent de Saint-Lazare de Béthanie. Tous les princes du royaume se réunirent et, le 15 juillet, Baudouin fut couronné. A cette époque le pape était Alexandre III, l'empereur Manuel régnait à Constantinople, Frédéric était empereur des Romains, Louis roi de France, Henri roi d'Angleterre et Guillaume II roi de Sicile. Antioche était gouvernée par Bohémond, fils du prince Raymond, et le comté de Tripoli par Raymond le jeune, fils du comte Raymond l'ancien.

 

La première année du règne de Baudouin, au début d'août, aborda en Egypte une flotte de deux cents navires chargés de troupes que Guillaume, roi de Sicile, envoyait pour conquérir d'Alexandrie. Les chefs de cette expédition perdirent beaucoup d'hommes et se retirèrent pleins de confusion. Dans notre royaume, Milon de Planci dirigeait tout. Les principaux seigneurs du pays ne pouvaient voir sans colère qu'il soit toujours seul auprès du roi, laissant les autres dans l'ignorance, s'abandonnant à son orgueil et faisant seul toutes les affaires du royaume. Le comte de Tripoli demanda la régence du royaume en tant que plus proche parent du roi du côté paternel. On lui répondit que le roi n'avait auprès de lui qu'un petit nombre des grands qu'il était nécessaire de consulter. On lui promit qu'ils seraient convoqués le plus vite possible. Le peuple tout entier se prononçait en faveur du comte. Parmi les barons il avait pour lui Honfroi de Toron, Baudouin de Ramla et son frère Balian, Renaud de Sidon et tous les évêques.

 

Milon de Planci était un noble champenois. Parent du roi Amaury, il avait vécu dans son intimité au point que celui-ci l'avait fait sénéchal du royaume et qu'après la mort d'Honfroi le jeune, il lui avait donné pour femme sa veuve Stéphanie. Milon de Planci était, par sa femme, seigneur de la Syrie de Sobal, pays situé au-delà du Jourdain aussi appelé terre de Mont-Réal. Milon de Planci traitait avec mépris les princes du royaume. Pour calmer la jalousie dont il était l'objet, il employa une ruse qui n'échappa à personne. Il feignit de laisser le pouvoir à un certain Roard, gardien de la citadelle, et d'être soumis à ses ordres. En fait, c'était le contraire. L'un portait un titre brillant mais l'autre dirigeait à son gré les affaires du royaume. Il dispensait les faveurs selon son bon plaisir et soulevait contre lui des haines opiniâtres. On soudoya quelques individus pour attenter à ses jours mais, lorsqu'il l'apprit, il continua, selon son usage, à ne prendre aucune précaution. Il fut tué un soir à Accon de plusieurs coups d'épée. Certains disaient qu'il était mort victime de sa fidélité au roi. D'autres, au contraire, disaient qu'il manœuvrait pour accéder à la royauté.

 

Les princes et les prélats étant assemblés et le roi se trouvant à Jérusalem, le comte de Tripoli s'y rendit une nouvelle fois pour recevoir une réponse à la demande qu'il avait faite. Tous les avis s'étant accordés, il reçut, aux acclamations du peuple, la mission de gouverner le royaume. Le comte Raymond était descendant de Raymond l'ancien qui avait joué un grand rôle dans l'armée qui rendit l'Orient aux chrétiens. Il avait succédé à son père lorsque celui-ci était tombé sous les coups des Assissins. Il était du côté de sa mère cousin des rois Amaury et Baudouin, la mère de ceux-ci étant sœur de celle de Raymond. Du côté paternel ils étaient également parents. Ainsi, le comte de Tripoli et les deux derniers rois de Jérusalem étaient étroitement unis par les liens du sang.

 

Le comte Raymond était maigre, de taille moyenne et brun de visage. Il avait les cheveux noirs et les yeux vifs. Il était prévoyant, courageux, sobre, généreux pour les étrangers et peu affable avec les siens. Pendant sa captivité, il s'était instruit et était assez lettré mais il avait surtout l'esprit très vif. Il posait beaucoup de questions chaque fois qu'il rencontrait quelqu'un capable de lui répondre. L'année où il obtint la régence, il épousa Esquive, riche veuve de Gautier, prince de Galilée, qui avait eu plusieurs fils de son premier mari. Après ce mariage, elle cessa d'avoir des enfants et le comte s'attacha à ses fils. Comme l'été précédent, Raoul, évêque de Bethléem et chancelier du royaume, était mort et qu'on avait besoin que quelqu'un s'occupe de la correspondance royale, le roi m'appela à remplir cet office et me nomma chancelier.

 

Cette même année Saladin, fils de Negemeddin et neveu de Syracon auquel il avait succédé en Egypte, fut appelé par les grands de Damas tandis que leur seigneur légitime, Mehele-Salah, fils de Noradin, encore enfant, était à Alep. Saladin remit le gouvernement de l'Egypte à son frère Seifeddin, se rendit en Syrie en traversant le désert et s'empara de Damas. Quelques jours après avoir pris possession dé cette ville qui lui fut livrée par les habitants, il partit pour la Cœlésyrie, espérant soumettre toutes les places à son autorité sans avoir besoin de faire la guerre et il ne fut pas déçu dans ses calculs. En peu de temps les habitants des divers lieux lui ouvrirent leurs portes et Saladin, au mépris de la fidélité qu'il devait à son seigneur, occupa toutes les villes de cette province, Baalbeth, Emèse, Hamath et Césare. Il s'était même flatté qu'Alep et l'enfant qui y habitait lui seraient livrés mais un accident fit échouer ce projet.

 

Pendant ce temps, le roi tint conseil pour voir ce qu'il y avait à faire au milieu de ces changements. On décida que le comte de Tripoli irait en Cœlésyrie avec une armée. Il lui fut demandé de faire tous ses efforts pour s'opposer aux progrès de Saladin. Nous avions lieu de redouter l'accroissement de sa puissance. Saladin était sage et prudent, vaillant à la guerre, généreux jusqu'à l'extrême et c'était surtout cela ce qui le rendait redoutable car rien n'engage les affections aussi fortement que les dons. Ainsi les Chrétiens n'avaient que trop de motifs de craindre que Saladin, après avoir doublé ses possessions, ne se lève contre eux avec plus d'ardeur.

 

On peut se demander pourquoi nos pères ont souvent, dans les combats, soutenu l'attaque de forces ennemies considérables et ont détruit les armées souvent innombrables de leurs adversaires alors que les hommes de notre temps sont vaincus par des forces inférieures. Nos pères, qui étaient religieux, ont été remplacés par des fils pervers qui s'abandonnent à toutes les actions illicites. Par ailleurs, autrefois, les hommes étaient habitués à la discipline militaire. Les peuples d'Orient, au contraire, étaient amollis par un long repos. Il n'est pas étonnant dès lors qu'un petit nombre d'hommes ait pu résister à un plus grand nombre. Enfin, dans les premiers temps, les villes ennemies obéissaient à des seigneurs qui se jalousaient les uns les autres, il y avait moins de danger à les combattre. Maintenant au contraire tous les royaumes limitrophes de nos Etats ont été réunis sous la puissance d'un seul.

 

Sanguin, après s'être emparé des autres royaumes, a pris Edesse. Son fils Noradin a chassé le roi de Damas et accru ainsi l'héritage de son père. Le même Noradin s'est emparé de l'Egypte grâce à Syracon. Tous les royaumes qui nous environnent obéissent maintenant à un seul homme. Ils sont au pouvoir de Saladin, homme de naissance obscure qu'une fortune favorable a élevé. Il tire de l'Egypte et des pays voisins une quantité incalculable d'or. Les autres provinces lui fournissent des troupes. Les princes résolurent donc de résister à ce Saladin. Le comte rassembla des troupes et se rendit en hâte dans les environs de Tripoli. Il dressa son camp près du territoire d'Archis, dans cette partie du pays que l'on appelle Galifa.

 

Dans le même temps, le frère de Noradin, Cotobedi, ayant appris que Saladin s'était révolté contre son seigneur, leva une armée, traversa l'Euphrate et se mit en marche pour porter secours à son neveu. Ce prince était seigneur de Mossoul. Il dressa son camp dans la plaine d'Alep. Saladin pendant ce temps avait pris possession de Bostrum et de Balbek. Les habitants lui avaient livré ces deux villes sans combat et il avait ensuite mis le siège devant Emèse. Les citoyens lui livrèrent la portion inférieure de leur ville. La forteresse, située sur une colline, avait servi de retraite aux fidèles de l'enfant. Ils envoyèrent des députés au comte de Tripoli pour lui demander de l'aide. Il y avait dans le fort les otages que le comte avait livrés pour se racheter et d'autres otages que Renaud de Sidon avait donnés en échange de son frère Eustache.

 

Nos princes, espérant obtenir la restitution de ces otages, se rendirent en toute hâte vers Emèse mais, voyant qu'il ne fallait pas compter sur les promesses du chef de la citadelle qui avait l'espoir de faire lever le siège, ils se retirèrent. Saladin, enhardi, se rapprocha d'Alep et provoqua Cotobedi. A la bataille, celui-ci fut battu, trahi par beaucoup des siens que l'or de Saladin avait corrompus. Ce dernier retourna à Emèse et prit la citadelle. Il envoya alors une députation au comte pour lui demander de le laisser combattre seul contre le fils de Noradin, offrant de lui rendre les otages. Le comte accepta, les otages furent renvoyés par Saladin, on leva le camp et chacun retourna chez soi. Honfroi de Toron fut le médiateur de cette négociation et on l'accusa d'être trop favorable à Saladin. C'est ainsi que l'homme auquel il était absolument nécessaire de résister parvint à se concilier notre bienveillance et osa mettre sa confiance en nous alors que l'accroissement de son pouvoir devait tourner à notre désavantage.

 

En avril, je fus appelé au gouvernement de l'Eglise de Tyr. Tandis que Saladin était occupé dans les environs d'Alep, on annonça au roi que le pays de Damas se trouvait sans défenses. Aussitôt il passa le Jourdain et arriva dans la plaine de Damas. C'était le moment de la moisson. Les nôtres incendièrent les récoltes. Les Chrétiens avancèrent jusqu'à Darie, à quatre milles de Damas, puis à Bédégène, au pied du mont Liban. Ils s'en emparèrent malgré la résistance des habitants et repartirent chargés de butin. La deuxième année du règne de Baudouin IV, le 1 août, le roi entra à nouveau en territoire ennemi. Il descendit dans la vallée de Baccar et arriva dans le pays autrefois appelé Iturée. La vallée se prolonge jusqu'au pied du Liban. Il possède un sol fertile et une population nombreuses. Les villages y sont nombreux et la température y est douce. Il y a dans ce vallon une ville où l'on trouve beaucoup d'édifices anciens que l'on nomme Amégarre. C'est peut-être Palmyre.

 

Les nôtres livrèrent tout aux flammes. Les habitants s'étaient retirés dans les montagnes et avaient conduit leur bétail dans les marais situés au milieu de la vallée. Pendant ce temps le comte de Tripoli entra sur le territoire d'Héliopolis et les nôtres apprirent qu'il était dans la même vallée, brûlant tout sur son passage. Ils se réunirent au milieu de la vallée. Samsedol, frère de Saladin, qui était gouverneur de Damas, marcha à leur rencontre mais fut vaincu. Il se retira dans les montagnes et les nôtres repartirent chargés de butin. La même année Renaud de Châtillon, qui avait succédé à Raymond d'Antioche en épousant sa veuve Constance, recouvra enfin la liberté après avoir pendant plusieurs années été captif à Alep. Ses amis payèrent pour lui une forte somme d'argent. Josselin, fils du comte d'Edesse, recouvra aussi la liberté grâce au zèle de la comtesse Agnès, sa sœur, mère du Roi.

 

A la même époque, Manuel, empereur de Constantinople, essuya une défaite dans les environs d'Iconium et perdit une partie de ses troupes. Jean le protosébaste, beau-père du roi Amaury, périt. L'empereur lui-même se retira sain et sauf. Ce malheur vint de l'imprudence des chefs grecs. Alors qu'il y avait des chemins larges, ils s'engagèrent dans des défilés tenus par les ennemis et où il était impossible de résister. De ce jour, l'empereur cessa d'avoir cette gaieté qui le caractérisait. Le souvenir de ce malheur le consumait au point qu'il ne pouvait trouver aucun repos. Dans la troisième année du règne de Baudouin, vers le début d'octobre, le marquis Guillaume Longue-épée, fils de Guillaume l'ancien, marquis de Montferrat, que le roi et les princes du royaume avaient appelé auprès d'eux, débarqua à Sidon.

 

Il avait été invité pour un projet que l'on avait consacré par un traité. Quarante jours après son arrivée, le roi lui donna en mariage sa sœur aînée et lui donna Joppé et Ascalon. Le marquis Guillaume était blond. Courageux, irascible mais généreux, il se livrait avec facilité et ne savait pas cacher ses projets. Il s'adonnait aux excès de table et de boisson mais pas au point de faire tort à sa raison. Il avait l'habitude des armes depuis son enfance. Il était cousin du roi de France Philippe et neveu de l'empereur des Romains Conrad. Trois mois après son mariage il tomba malade et mourut en juin alors que le roi était à Ascalon, malade lui aussi. Sa femme était enceinte. A la même époque, Honfroi de Toron épousa Philippa, sœur de Bohémond III d'Antioche et de Marie, impératrice de Constantinople. Andronic. Quelques jours plus tard, il tomba malade et elle-même mourut rapidement.

 

Quatre ans et deux mois après que Baudouin IV fut monté sur le trône, au début d'août, Philippe, comte de Flandre, attendu depuis longtemps, débarqua enfin à Accon. Son arrivée fut une joie pour le roi qui, toujours malade, s'était fait transporter à Jérusalem. On tint une assemblée à laquelle assistèrent le patriarche, les évêques, les princes et les maîtres de l'Hôpital et du Temple. Le Roi proposa au comte de lui remettre l'administration du royaume. Le comte refusa. Le roi lui demanda d'être au moins le chef de l'expédition qu'on avait prévue depuis longtemps avec l'empereur de Constantinople contre les Egyptiens. Le comte refusa également. Alors le roi institua régent du royaume et chef des armées Renaud d'Antioche. Il reçut mission d'administrer les affaires du royaume, à charge toutefois de suivre l'avis du comte.

 

Lorsqu'on apprit cela à ce dernier, il répondit qu'un tel régent ne servait à rien et qu'il fallait en instituer un qui puisse assumer la gloire d'une victoire comme la honte d'une défaite et à qui le royaume d'Egypte serait dévolu s'il tombait entre nos mains. Nous lui répondîmes que le roi ne pourrait instituer un tel régent sans le faire roi et que ce n'était pas son intention. Le comte ne cacha plus le but de ses efforts et dit qu'il était étonnant que personne ne lui parle du mariage de sa cousine. En entendant cela, nous comprîmes que cet homme qui avait été bien reçu par le roi ne pensait qu'à le supplanter. Un certain Avocat de Béthune avait amené avec lui ses deux fils. Il réussit à persuader le comte de Flandre qu'il trouverait de grandes facilités à s'établir dans notre royaume. Il lui dit aussi qu'il possédait dans le comté de Flandre un vaste patrimoine et qu'il le lui donnerait s'il faisait donner en mariage à ses fils les deux filles du roi Amaury.

 

Ce roi avait laissé en effet deux filles, dont l'une avait été la femme du marquis et l'autre vivait à Naplouse avec la reine sa mère. Voyant quel était le but du comte, nous lui répondîmes qu'une veuve enceinte ne pouvait se remarier qu'après une année de deuil, qu'il y avait trois mois que cette veuve avait perdu son mari et qu'il n'était pas question de mariage. Toutefois nous verrions avec plaisir qu'il donne lui-même son avis puisque le roi voulait suivre ses conseils. Le comte n'avait qu'à nommer la personne qui lui paraissait le plus convenable pour ce remariage. Impatienté, il demanda que les princes jurent d'abord d'accepter sa proposition sous le prétexte que ce serait déshonorer un noble que de lui faire subir un refus. Nous répondîmes qu'il serait contraire à l'honneur du roi de livrer ainsi sa sœur à un inconnu. Le comte renonça alors, non sans conserver un vif ressentiment.

 

Il y avait également à Jérusalem des députés de l'empereur de Constantinople. Celui-ci jugeait, avec les espoirs que donnait l'arrivée du comte de Flandre, que le temps était venu de mettre à exécution le traité conclu depuis longtemps entre lui et le roi Amaury. On avait convoqué une assemblée et tous les grands du royaume s'y étaient rendus, pensant que les conseils et les aides du comte de Flandre contribueraient à l'agrandissement du royaume et que l'on parlerait des meilleurs moyens pour parvenir à la destruction des ennemis. Mais le comte parut changé et, oubliant ses promesses, il s'occupa d'autre chose et déçut nos espérances. Les envoyés de l'empereur insistaient pour l'exécution des traités disant que tout retard pouvait être dangereux et que ce n'était pas leur faute si l'on reportait les projets convenus.

 

Nous jugeâmes convenable de faire connaître ces propositions au comte. Il fut donc appelé et on lui montra le texte du traité conclu avec l'empereur. Il le lut avec soin, après quoi on lui demanda ce qu'il en pensait. Il répondit alors qu'il ne connaissait pas la région et encore moins l'Egypte qu'on disait fort différente des autres pays puisqu'à certaines époques les eaux occupaient entièrement son territoire. Nous connaissions mieux l'état des lieux et les moments convenables pour y aller. Cependant il avait entendu dire que ce n'était pas le moment d'attaquer et que les Turcs étaient en nombre. Il redoutait aussi le manque de vivres. Voyant qu'il alléguait de mauvaises raisons et désirant lui ôter tout prétexte de refus, nous lui offrîmes six cents chameaux et autant de navires qu'il le voudrait pour transporter les vivres, les armes et les bagages.

 

Mais il repoussa encore ces propositions, et déclara qu'il ne voulait pas aller en Egypte avec nous de peur d'y mourir de faim. II ajouta qu'il avait toujours eu l'habitude de conduire ses armées dans des pays riches, que ses hommes ne pourraient supporter de telles privations et que, si nous choisissions un autre pays, il accepterait de marcher avec les siens. Il n'était ni sûr, ni honorable pour nous de renoncer à l'exécution de notre traité. Les députés de l'empereur étaient toujours là avec de grosses sommes d'argent, prêts à exécuter fidèlement les conventions arrêtées entre nous et l'empereur. Ils avaient dans le port d'Accon soixante-dix galères et ces galères étaient plus que suffisantes pour les transports et pour la réussite du projet convenu. On jugea donc qu'il y aurait honte et péril pour nous à refuser l'accomplissement des serments qui nous engageaient.

 

En conséquence, nous fîmes nos préparatifs. Lorsqu'il le sut, le comte de Flandre se montra véhément, disant que cette affaire n'avait été conduite que pour lui faire un affront. L'expédition fut de nouveau retardée pour tout le mois d'avril. Comme le comte avait reçu le rameau qui est la preuve de l'accomplissement d'un pèlerinage, il partit pour Naplouse, comme pour se retirer tout-à-fait. Quelques jours après, il envoya à Jérusalem Avocat de Béthune et quelques autres de ses hommes pour annoncer qu'il était prêt à nous accompagner où nous jugerions le plus convenable d'aller, même en Egypte. Bien qu'il nous paraisse ridicule que le comte change si souvent d'avis, nous allâmes trouver les Grecs. Mais le comte n'avait nullement l'intention de confirmer ses paroles par ses actions.

 

Son seul but était de pouvoir écrire aux princes d'outre-mer que nous seuls avions empêché l'exécution de cette entreprise. Il comptait bien qu'il n'y aurait aucun moyen de ramener les Grecs à nos projets. Mais ceux-ci répondirent que si le comte jurait d'observer le traité conclu entre le roi et l'empereur, ils viendraient avec nous. Avocat et ceux qui étaient avec lui offrirent de prêter serment mais, comme ils ne voulurent pas faire entrer dans leur serment toutes les conditions exigées et ne promirent pas même la parole du comte, la conférence fut rompue et les députés impériaux repartirent pour leur pays. Les envoyés du comte demandèrent alors, puisqu'il n'y avait pas moyen de réaliser cette expédition, ce qu'il pouvait faire pour ne pas rester oisif.

 

On l'engagea à se rendre à Tripoli ou à Antioche. Certains .reprochaient au prince d'Antioche et au comte de Tripoli l'opposition que le comte de Flandre avait manifestée au sujet de l'expédition d'Egypte et disaient que ces deux princes s'efforçaient d'entraîner le comte chez eux. Le roi lui donna, au moment de son départ, cent chevaliers et deux mille hommes de pied. Telle était la situation de nos affaires au début d'octobre. Le comte de Flandre prit avec lui tous les siens, le comte de Tripoli, le maître de l'Hôpital, beaucoup de chevaliers du Temple et se rendit dans le pays de Tripoli. Vers le même temps Balian d'Ibelin, frère de Baudouin de Ramla, épousa la veuve du roi Amaury, la reine Marie, fille de Jean le protosébaste. Il reçut ainsi la ville de Naplouse dont celle-ci jouissait à titre de donation de mariage.

 

Le comte entra en territoire ennemi avec le comte de Tripoli et les siens. Il resta d'abord dans les environs d'Emèse et de Hamath. Saladin, après avoir conclu la paix avec le fils de Noradin, était parti en Egypte dans la crainte de nos préparatifs. Le comte de Flandre trouva donc le pays dégarni de troupes et put le parcourir en toute liberté. Mais les places fortes et les citadelles des villes étaient approvisionnées en vivres, en armes et en défenseurs. Le prince d'Antioche le rejoignit. Ils décidèrent d'aller assiéger le château de Harenc, à douze milles d'Antioche. On dressa le camp en cercle et on investit la place. On construisit ensuite tous les instruments nécessaires aux opérations de ce genre puis les Chrétiens bâtirent des huttes en osier et, comme l'hiver approchait, entourèrent leur camp de fossés pour se défendre des pluies. Les gens d'Antioche et les paysans des campagnes environnantes apportaient au camp les vivres dont on avait besoin.

 

Le château de Harenc appartenait au fils de Noradin. Saladin ayant appris que l'armée chrétienne étaient vers Antioche, pensa qu'il lui serait possible d'envahir notre royaume dégarni de ses forces et d'obtenir la levée du siège de Harenc. Il rassembla ses troupes, traversa le désert et arriva à marches forcées devant Ascalon. Le roi avait convoqué en toute hâte ce qui restait de chevaliers dans le royaume et était dans la ville. Le comte de Tripoli était absent avec cent de nos chevaliers. Les Hospitaliers et la plupart des Templiers étaient également partis. Ceux qui restaient étaient à Gaza, première de nos villes que Saladin devait rencontrer sur son chemin. Enfin Honfroi, le connétable, était malade. Le roi n'avait donc que peu de monde avec lui. Pourtant, lorsqu'il apprit que les ennemis se répandaient librement dans les plaines voisines, il sortit comme pour aller combattre.

 

Saladin avait rassemblé ses forces non loin de la ville. Dès que l'armée chrétienne vit ses adversaires, ceux qui avaient le plus d'expérience déclarèrent qu'il serait plus sage de na pas bouger. On resta donc immobile jusque au soir. Il y eut de temps en temps des combats singuliers et les nôtres soutinrent ces attaques. Le soir venu, ils rentrèrent sagement dans Ascalon. Cela inspira un tel orgueil à Saladin que déjà, comme s'il avait remporté la victoire, il distribuait à ses compagnons d'armes les diverses parties du royaume. Dès ce moment, les Turcs commirent des imprudences. Il y avait parmi leurs satrapes un certain Ivelin, un Arménien apostat. Cet homme arriva à Ramla et, la trouvant déserte, y mit le feu. Les habitants étaient partis. Les uns avaient rejoint l'expédition du roi. D'autres étaient allés à Joppé. D'autres enfin s'étaient retirés dans un château nommé Mirebel, dans la montagne.

 

Après avoir incendié Ramla, Ivelin investit Lydda. Les Chrétiens ne pensaient qu'à fuir, non seulement ceux des plaines parcourues par les ennemis mais aussi ceux des montagnes. Les habitants de Jérusalem se retiraient dans la citadelle de David. Les Turcs parcouraient tout le pays. Dans cet état des choses, le roi sortit d'Ascalon avec les siens et se disposa à marcher à leur rencontre, jugeant qu'il valait mieux encore tenter le combat que d'abandonner son peuple au pillage et au massacre. Il suivit le rivage afin de marcher sans être découvert et arriva à l'improviste dans la plaine où Saladin s'était arrêté. Aussitôt il dirigea de son côté toutes les forces dont il pouvait disposer pour le combat. Les Templiers de Gaza vinrent le rejoindre. Dès que les chevaliers se furent formés en rang, ils se disposèrent à marcher sur les ennemis.

 

Saladin expédia aussitôt des messagers pour rappeler les siens qui se trouvaient dispersés. Les trompettes et les tambours annonçaient le combat. Saladin lui-même animait l'ardeur de ses troupes par ses discours. Le roi avait avec lui Odon de Saint-Amand, maître du Temple, et quatre-vingts de ses chevaliers, le prince Raymond, Baudouin de Ramla et Balian son frère, Renaud de Sidon et le comte Josselin, sénéchal du royaume. L'armée se composait en tout de trois cent soixante-quinze chevaliers. Invoquant les secours du ciel et précédés de la croix que portait Albert, évêque de Bethléem, ils avancèrent en bon ordre. Pendant ce temps, l'armée adverse grossissait. Les nôtres jetèrent le désordre dans les rangs des ennemis et les mirent en fuite.

 

Il était entré sur notre territoire vingt-six mille cavaliers. Sur ce nombre, il y avait huit mille hommes de bonne cavalerie, de ceux que les Turcs appellent les toassins. Les autres étaient de simples soldats appelés par les Turcs carnagoles. Parmi les premiers on comptait mille hommes vêtus de soie jaune safran par dessus leurs cuirasses, comme Saladin, et faisant auprès de lui le service de gardes du corps. Les satrapes turcs et les princes qu'ils nomment émirs ont l'habitude de faire élever des jeunes gens esclaves. Ils les font instruire dans l'art de la guerre. Lorsqu'ils sont devenus grands, ils leur donnent une solde proportionnée au mérite de chacun et leur allouent même des possessions considérables. A la guerre, ils confient à ces jeunes gens le soin de veiller à la sûreté de leur personne et mettent en eux leurs plus grandes espérances. Les Turcs les appellent des Mamelucks.

 

Ceux de Saladin se battirent jusqu'au moment où leur seigneur prit la fuite et furent presque tous tués. Les nôtres poursuivirent les ennemis jusqu'à la nuit. Afin de pouvoir fuir plus vite, ceux-ci jetaient en chemin leurs armes et leurs bagages. Seuls ceux qui avaient les meilleurs chevaux parvinrent à s'échapper. Les nôtres perdirent dans le premier combat quatre ou cinq chevaliers. Les fugitifs, étant arrivés auprès d'un marais, jetèrent au fond de l'eau tout ce qui pouvait encore les charger, comme leurs cuirasses et leurs bottines de fer, afin d'être plus légers et que ces armes ne puissent nous servir de trophées. Ils se trompèrent dans les deux cas. Les nôtres fouillèrent le marais avec des perches et y trouvèrent tout ce qu'on y avait caché. Cette victoire eut lieu le 18 novembre.

 

Le roi retourna ensuite à Ascalon attendre l'arrivée de ceux qui avaient poursuivi les ennemis. On les voyait revenir chargés de butin, traînant à leur suite des prisonniers, des chameaux et des chevaux. De plus, il tomba tant de pluie et le froid devint si vif qu'on put croire que les éléments eux-mêmes conspiraient contre nos ennemis. Le froid et la faim les épuisaient. On en trouvait ça et là dans un tel état que l'homme le plus faible pouvait assouvir sur eux sa fureur. Et comme ils ne connaissaient pas les lieux, ils tombaient souvent au milieu des nôtres. Pendant ce temps les Arabes, voyant les malheurs survenus aux Turcs, se rendirent en hâte auprès de ceux qu'on avait laissés à Laris avec les bagages et, les effrayant par le récit du massacre de leurs compagnons, les mirent en fuite.

 

Ils ont l'habitude d'éviter les combats. Tant que le résultat de la bataille demeure incertain, ils se tiennent au loin. Mais ensuite ils s'attachent au parti des vainqueurs, poursuivent les vaincus et s'enrichissent de leurs dépouilles. Plusieurs jours on amena des prisonniers. Parfois il en venait qui se livraient de plein gré, préférant être jetés en prison que de mourir de froid et de faim. Le roi, après avoir fait la répartition du butin selon les lois de la guerre, partit pour Jérusalem, afin d'offrir de solennelles actions de grâces à dieu. Quant à Saladin, il s'en retourna avec cent cavaliers au plus, monté sur un chameau.

 

Pendant ce temps, le comte de Flandre et ses compagnons continuaient d'assiéger Harenc en vain. Ils s'occupaient de jeux de dés et de plaisirs plus que ne le permet la rigueur du service militaire. En outre ils se rendaient sans cesse à Antioche pour y prendre des bains, se livrer aux excès de table, à l'ivrognerie et à la luxure. Pendant ce temps les travaux du siège étaient négligés. Ceux qui paraissaient les plus assidus étaient comme engourdis dans leur paresse et ne faisaient rien de bon. Tous les jours le comte disait qu'il était obligé de partir et qu'il restait malgré lui. Ces discours avaient pour effet de détourner de toute entreprise ceux qui faisaient le siège et d'encourager les assiégés à prolonger leur résistance.

 

Le fort de Harenc était sur une colline qui semblait construite de main d'homme et n'était accessible que d'un seul côté. A la suite d'assauts qui auraient dû amener la prise du fort s'ils avaient été menés avec plus d'ardeur, les nôtres perdirent toute vigueur. Tandis que les assiégés désespéraient, eux-mêmes projetèrent de retourner chez eux. Finalement le prince d'Antioche reçut de l'argent des assiégés et leva le siège. Le comte de Flandre revint à Jérusalem, y passa les fêtes de Pâques et fit ensuite ses préparatifs de départ. Il alla s'embarquer à Laodicée de Syrie pour retourner chez lui en passant d'abord chez l'empereur de Constantinople et partit sans laisser derrière lui aucune action qui mette sa mémoire en honneur.

 

Vers le même temps Frédéric, empereur des Romains, se réconcilia avec le pape Alexandre après un schisme qui durait depuis vingt ans. A cette même époque, les murailles de Jérusalem étant déjà en bonne partie vétustes, les princes se cotisèrent entre eux et s'engagèrent pour une certaine somme d'argent à payer tous les ans jusqu'à ce que les travaux de réparation soient achevés. En octobre 1178, la cinquième année du règne de Baudouin IV, les prélats d'Orient, convoqués à Rome pour le concile général annoncé dès l'année précédente dans tout le monde latin, se mirent en route. Il y avait Héraclius, archevêque de Césarée, Albert, évêque de Bethléem, Raoul, évêque de Sébaste, Josce, évêque d'Accon, Romain, évêque de Tripoli, Pierre, prieur de l'église du Sépulcre, Renaud, abbé de l'église de la montagne de Sion et moi-même, Guillaume, archevêque de Tyr.

 

Josce était en outre chargé d'une mission auprès d'Henri, duc de Bourgogne, qu'il devait inviter à se rendre dans notre royaume. Nous étions convenus de lui donner en mariage la sœur du roi qui avait épousé d'abord le marquis. Le duc avait accepté les premières propositions faites mais se ravisa ensuite, malgré ses serments. Le même mois, le roi entreprit de faire construire un château fort sur les rives du Jourdain, au lieu nommé le Gué de Jacob. Les fondations furent faites sur une colline moyenne. On bâtit ensuite, en carré, une solide muraille et l'ouvrage fut terminé en six mois. Tandis que les Chrétiens étaient ainsi occupés, des brigands du pays de Damas, infestèrent les routes.

 

Ils venaient d'un lieu situé dans les montagnes, nommé Bucael. Ce lieu est agréable, il a de l'eau en abondance et est planté d'arbres fruitiers. Les habitants sont fiers de leur nombre, à tel point qu'ils ont rendu tributaires les campagnes et les villages environnants. Les évadés et les voleurs de grand chemin trouvaient chez eux un refuge en les mettant de moitié dans le partage du butin. Leur arrogance les avait rendus odieux à tous les habitants des environs, aux nôtres comme aux Sarrasins. Plusieurs fois on avait entrepris de les extirper du pays mais, comme on n'avait pu réussir, ils devenaient chaque jour plus audacieux. Le roi, ne pouvant tolérer cela plus longtemps, s'empara de leur retraite et fit tuer tous ceux qu'on put saisir. Mais la plupart s'échappèrent et se retirèrent sur le territoire de Damas. Ils recommencèrent de là à faire de fréquentes incursions dans nos provinces. Une nuit, ils tombèrent dans une embuscade tendue par les nôtres. Soixante-dix furent tués. C'était le 20 mars.

 

Lorsque le château fort fut terminé, le roi apprit que les ennemis avaient conduit leur bétail dans la forêt voisine de Panéade sans avoir avec eux aucune armée. Les nôtres, comptant pouvoir les vaincre aisément, se rendirent en secret dans la forêt mais les troupes que commandait le roi s'enfoncèrent imprudemment dans des enclos entourés de murs où quelques ennemis s'étaient réfugiés. Voyant que les nôtres s'étaient lancés sur eux avec imprudence, ils reprirent courage et, sortant de leur retraite, s'élancèrent sur eux. Le connétable s'élança au milieu d'eux, défendit fidèlement le roi qui se trouvait en danger mais fut mortellement blessé. Le roi rentra à son camp. Le connétable Honfroi fut transporté au château neuf qu'il faisait construire lui-même en ce moment. C'était le 10 avril. Honfroi mourut le 22 et fut enseveli dans le château de Toron qui lui appartenait.

 

Le 26 mai, Saladin alla assiéger le château fort que l'on venait de construire mais un jour un défenseur tua d'une flèche l'un des plus riches des assiégeants. Sa mort répandit parmi eux une si grande consternation qu'ils se retirèrent. Le mois suivant Saladin, qui était déjà entré plusieurs fois dans le pays de Sidon et l'avait ravagé sans obstacles, résolut d'y retourner. Il dressa son camp entre Panéade et le fleuve de Dan, et envoya des coureurs en avant pour ramasser du butin. Lui-même ne sortait pas de son camp. Le roi convoqua tous les hommes disponibles et se rendit à Tibériade. Il arriva avec sa troupe au château de Toron. Des messagers lui apprirent que Saladin était toujours là. Les nôtres décidèrent de diriger l'armée vers Panéade et arrivèrent au village de Mésaphar. De la montagne, ils pouvaient voir tout le pays jusqu'au pied du Liban et reconnurent de loin le camp des ennemis.

 

Les chevaliers chrétiens descendirent de la montagne sans attendre les gens de pied. Ils arrivèrent à Mergium. Saladin, craignant pour ses coureurs et redoutant que les Chrétiens ne viennent l'attaquer dans son camp, ordonna de transporter ses équipages entre la muraille intérieure et le rempart extérieur de la ville voisine et attendit la suite des événements. Les coureurs turcs traversèrent le fleuve qui coupe la plaine dans laquelle étaient les nôtres et vinrent se présenter devant eux. Les nôtres remportèrent l'avantage. En même temps Odon, maître du Temple, et le comte de Tripoli montèrent sur une colline, ayant le fleuve à leur gauche et sur la droite le camp ennemi. Saladin, apprenant que ses coureurs étaient accablés, se prépara à leur porter secours. Il vit arriver les fuyards, marcha à leur rencontre, les rallia et s'élança sur les nôtres qui s'avançaient sans précaution.

 

Nos gens de pied, croyant qu'il ne restait plus rien à faire, campaient au bord du fleuve et s'y reposaient. Nos chevaliers, voyant les ennemis qu'ils croyaient vaincus se précipiter sur eux, prirent la fuite honteusement. Ils se jetèrent dans des défilés parsemés de rochers escarpés dont il était à peu près impossible de sortir sans danger. Ceux qui franchirent le fleuve se retirèrent dans une petite ville nommée Belfort. Les autres suivirent la rive opposée de la rivière et se rendirent à Sidon. Ils rencontrèrent Renaud qui se hâtait d'aller rejoindre l'armée avec les siens. Ils lui racontèrent le malheur qui venait d'arriver et l'engagèrent à rentrer dans la ville, ce qu'il fît. Sa retraite fut cause de nouveaux malheurs. S'il avait poursuivi, il aurait pu sauver beaucoup des nôtres qui se cachèrent pendant la nuit dans les cavernes et que les ennemis capturèrent le lendemain matin.

 

Le roi put se sauver. Le comte de Tripoli arriva à Tyr avec quelques hommes. Parmi les prisonniers que nous perdîmes il y avait Odon de Saint-Amand, maître du Temple, un homme rempli d'orgueil. Il mourut en captivité et personne ne le regretta. Tandis que nos affaires se trouvaient dans le plus mauvais état possible, Henri, comte de Troyes, débarqua à Accon avec une nombreuse troupe. Il y avait aussi Pierre de Courtenai, frère du roi de France, et Philippe, neveu du roi. Leur arrivée rendit quelque espoir aux Chrétiens. Mais Saladin ne nous laissa pas même le loisir de respirer et alla aussitôt assiéger le nouveau château fort dont les travaux n'avaient été terminés qu'en avril. On l'avait confié aux Templiers. Le roi convoqua toutes les forces du royaume et, prenant avec lui le comte Henri et les autres nobles qui venaient d'arriver, se rendit à Tibériade. Là, il apprit que le château avait été pris et que ses défenseurs étaient morts ou prisonniers. On espérait que le duc de Bourgogne arriverait bientôt mais il refusa de venir.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site