Prise de Jérusalem

VIII

(1099)

 

Prise de Jérusalem

 

Jérusalem est entourée de montagnes. Elle était dans la tribu de Benjamin, bornée à l'ouest par la tribu de Siméon, le pays des Philistins et la Méditerranée. Celle-ci, près de Joppé, se trouve à vingt-quatre milles de distance et il y a, entre la ville et la mer, Emmaüs, Modin, Nobé et Lydda. A l'est de Jérusalem se trouvent le Jourdain et le désert. On y voit la vallée sauvage où est maintenant la mer Morte. Avant la destruction de Sodome, le pays ne manquait pas d'eau. En deçà du Jourdain, on trouve Jéricho et Galgala. Au delà étaient Galaad, Basan, Ammon et Moab qui échurent en partage aux tribus de Ruben, de Gad et à la moitié de la tribu de Manassé. Tout ce pays est compris aujourd’hui sous la dénomination d'Arabie. Au sud de Jérusalem était la tribu de Juda, dans laquelle on trouve Bethléem, Thécua et Hébron.

 

Au nord sont Gabaon, Sichar, Bethel, Samarie et Sichem. Jérusalem, métropole de la Judée, est située dans un lieu aride. Elle fut d'abord appelée Salem et ensuite Jébus. David, après en avoir expulsé Jébusée, y fixa le siège de son royaume. Elle fut alors appelée Jérusalem. En punition des péchés des Juifs, quarante-deux ans après la passion du Seigneur, Titus, fils de Vespasien, empereur des Romains, mit le siège devant la ville, la prit d'assaut et la détruisit. Par la suite, Aelius-Adrien, quatrième empereur romain après Titus, la releva et l'appela de son nom Aelia. A l'origine, elle était située face à l'est et au sud, sur le flanc de la montagne de Sion et du mont Moriah, en sorte qu'on ne voyait sur le sommet que le temple et la citadelle Antonia. L'empereur Adrien la fit rebâtir sur les hauteurs.

 

Dès lors, le lieu de la passion de Jésus, qui était au départ hors de la ville, fut renfermé dans les remparts. Jérusalem est une ville moyenne, de forme carrée et, sur trois côtés, elle est défendue par des vallées profondes. A l'orient est la vallée de Josaphat. Au fond de cette vallée a été construite une église en l'honneur de Marie. On croit qu'elle y est ensevelie. Pendant l'hiver le torrent de Cédron, enflé par les pluies, coule au pied de cette église. Du côté du midi on trouve la vallée nommée Ennom qui servit de limite aux tribus de Benjamin et de Juda. On y montre le champ qui fut acheté par Judas avec l'argent de sa trahison. Ce champ sert maintenant à la sépulture des pèlerins. Du côté du nord on arrive à Jérusalem par un chemin de plaine où l'on montre l'endroit où St Etienne fut lapidé par les Juifs.

 

Jérusalem est située sur deux montagnes. Les remparts de la ville renferment les sommets de ces montagnes, séparées par une vallée qui coupe la ville en deux. L'une de ces montagnes, à l'ouest, est appelée Sion et donne parfois son nom à la ville elle-même. L'autre, à l'orient, est appelée Moriah. C'est à l'ouest, presque à l'endroit le plus élevé, qu'est construite l'église de Sion, non loin de cette tour de David qui sert de citadelle à Jérusalem et qui domine la ville. On voit sur cette montagne, face à l'orient, l'église de la Résurrection, construite en rotonde. Comme elle est située sur le flanc de la montagne, l'intérieur aurait été obscur mais le toit, fait de poutres entrelacées avec art en forme de couronne, est ouvert et répand ainsi la lumière dans l'église.

 

Avant l'arrivée des Latins, le Calvaire, ou Golgotha, lieu de la Passion, où l'on a trouvé encore du bois de la croix, où le corps de Jésus, après avoir été descendu de la croix, fut frotté de parfums et d'aromates et enveloppé dans le suaire, selon la coutume des juifs, était en dehors de l'enceinte de l'église. Mais lorsque les Croisés se furent emparés de Jérusalem, ils jugèrent cet édifice trop petit. On y ajouta un vaste ouvrage dans lequel l'ancienne église se trouva enfermée et qui entoura aussi les lieux miraculeux. Sur l'autre montagne qui est à l'orient, face au midi, est le temple bâti sur l'emplacement où le roi David acheta le terrain qui appartenait à Ornan le Jébuséen. C'est là qu'il lui fut ordonné de construire un autel à Dieu et qu’il offrit plus tard des holocaustes et des sacrifices.

 

Après la mort de David, Salomon, son fils, y fit construire le temple. Il fut renversé sous Nabuchodonosor, roi des Babyloniens, réédifié sous Cyrus, roi des Perses, par Zorobabel et le grand-prêtre Jéhu, et enfin détruit une seconde fois ainsi que toute la ville par Titus, prince des Romains. L'édifice actuel fut élevé sur les ordres d'Omar, fils de Catab, troisième successeur de Mahomet. C'est un carré entouré d'une muraille de moyenne hauteur. A l'ouest, on arrive à ce plateau par deux portes, dont l'une s'appelle la Belle Porte. Il y en a une autre au nord et, à l'est, une quatrième qui est appelée la porte d'Or. Au sud est la demeure royale, appelée temple de Salomon.

 

Au dessus de chacune de ces portes et à chaque angle, il y avait des tours sur lesquelles les prêtres sarrasins montaient à certaines heures pour inviter le peuple à assister aux prières. certaines de ces tours subsistent encore. Personne n'avait la permission d'habiter dans cette enceinte. On ne pouvait même y entrer que pieds nus et après les avoir lavés. Au milieu du plateau était un second plateau un peu plus haut. Ou y arrivait en montant quelques marches. Il y avait un petit oratoire à chaque angle de cette seconde enceinte. Certains subsistent, d'autres ont été détruits pour faire place à de nouvelles constructions. Au milieu du plateau supérieur se trouve le temple, en forme d'octogone, orné au dedans et au dehors de plaques de marbre et de mosaïques. Le toit est sphérique et recouvert en plomb.

 

Les deux plateaux sont pavés en pierres blanches, en sorte que, en hiver, les eaux pluviales qui tombent en abondance du toit de l'édifice, restent pures et vont dans les citernes construites sous l'enceinte extérieure. A l'intérieur du temple, sous un rang de colonnes, est un quartier de roc élevé et formant une espèce de grotte. C'est là que se reposa l'ange qui frappa le peuple, à la suite du dénombrement imprudemment ordonné par David. Alors David, ayant acheté ce terrain pour six cents sicles d'or, y fit construire un autel. Avant l'arrivée des Croisés, l'entrée de celle grotte était à découvert. Ensuite ceux qui gouvernaient à Jérusalem la firent couvrir de marbre blanc et firent construire par-dessus un autel.

 

Le pays est appelé Judée ou première Palestine. Le premier de ces noms lui fut donné après que les dix tribus se furent séparées de Roboam, fils de Salomon, peur suivre Jéroboam, fils de Nabath. Les tribus de Benjamin et de Juda restèrent seules fidèles à Roboam et leur territoire fut appelé Judée, du nom de l'une d'elles. Roboam et ses successeurs furent nommés rois de Juda, tandis qu'on désignait sous le titre de rois d'Israël ou de Samarie, les rois qui gouvernaient les dix autres tribus. Le nom de Palestine est dérivé de celui des Philistins. Il y a trois Palestine. La première est la Judée proprement dite, avec Jérusalem pour métropole. La deuxième a pour métropole Césarée, sur la côte. La troisième avait d'abord pour métropole Bethséan, mais cette dignité a été transférée à l'église de Nazareth. La Judée fait partie de la Terre Promise et de la Syrie.

 

Le site de Jérusalem est dépourvu d'eau. Les habitants en sont réduits à se servir des eaux pluviales. Pendant l'hiver, ils les recueillent dans des citernes, nombreuses dans la ville, pour s'en servir pendant toute l'année. Ezéchias, roi de Juda, apprenant l'arrivée de Sennachérib, fils de Salmanazar, roi des Assyriens, fit boucher les fontaines qui étaient hors de la ville La principale était celle qu'on appelait la source de Gion. Elle était située dans la vallée d'Ennom. En dehors de la ville, à deux ou trois milles de distance, il y a quelques fontaines mais elles sont peu nombreuses et ne fournissent que peu d'eau. Vers la porte méridionale, il y a la célèbre fontaine de Siloé. La source est peu abondante et donne des eaux sans goût.

 

Les habitants de Jérusalem, dès qu'ils avaient été informés de l'approche de notre armée, avaient fait boucher les fontaines et les citernes jusqu'à cinq ou six milles de la ville afin que notre peuple ne puisse résister à la soif. Aussi les Croisés éprouvèrent-ils de cruelles souffrances durant tout le siège. Les assiégés, pendant ce temps, indépendamment des eaux pluviales qu'ils avaient en grande abondance, recevaient du dehors les eaux des sources qu'ils faisaient arriver par des conduits et des aqueducs et qui se jetaient dans deux piscines très vastes situées près de l'enceinte du temple. Une de ces piscines, appelée encore aujourd'hui piscine probatique, était employée autrefois pour laver les victimes qu'on devait immoler.

 

Les Croisés dressèrent leur camp en face de Jérusalem le 7 juin 1099. On dit qu'il y arriva quarante mille personnes dont tout au plus vingt mille fantassins équipés et quinze cents chevaliers, le reste étant composé de gens du peuple sans armes ou incapables de servir. Dans le même temps, il y avait en ville quarante mille hommes bien armés. Une foule immense était venue des bourgs voisins tant pour sa propre sûreté que pour défendre la ville. Aussitôt que les princes furent arrivés, ils consultèrent ceux qui connaissaient les lieux. Ils furent bientôt convaincus qu'il n'y avait rien à faire du côté de l'orient et du midi à cause du relief et entreprirent le siège par le nord. Ils formèrent donc leur camp depuis la porte dite aujourd’hui porte de St Etienne jusqu'à l'autre porte située sous la tour de David.

 

Le duc de Lorraine s'établit le premier. Venaient ensuite Robert comte de Flandre, Robert comte de Normandie, Tancrède et le comte de Toulouse. Plus tard, celui-ci transporta une partie de son camp sur la montagne où la ville est bâtie et laissa le reste de ses troupes dans sa première position. Son intention était de faciliter l'attaquer la ville et de défendre l'église de Sion. Lorsque les Croisés eurent établi leur camp, il y avait une moitié de la circonférence de la ville qui n'était pas du tout investie. Le cinquième jour, les chefs firent publier dans tout le camp que chacun prépare ses armes pour commencer les travaux du siège. Tous s'élancèrent sur les points qu'ils pouvaient attaquer. L'assaut fut mené avec bravoure. Les ouvrages avancés furent détruits et les assiégés furent contraints de se replier derrière les remparts.

 

Si ce jour-là les Croisés avaient eu des échelles ou des machines, ils auraient pris la ville. Voyant qu'il leur serait impossible de réussir sans matériel, ils suspendirent leurs travaux. Les princes recherchèrent où ils pourraient trouver le bois dont ils avaient besoin car il n'y en avait pas dans les environs. Un chrétien du pays conduisit quelques uns des princes dans des vallons, à six ou sept milles de la ville, et on y trouva des arbres utilisables. On fit venir des bûcherons et les arbres abattus furent transportés au camp par des chameaux. On rassembla alors des artisans et tous se mirent à l'ouvrage. Ils construisirent des tours mobiles, des balistes, des pierriers, des béliers et d'autres machines pour miner les murailles.

 

Les ouvriers pauvres recevaient une paie prélevée sur les offrandes que faisait le peuple. Les princes n'avaient plus assez de richesses pour fournir des salaires à ceux qu'ils employaient, sauf le comte de Toulouse qui était toujours plus abondamment pourvu que les autres. Tandis que les principaux chefs étaient ainsi occupés, d'autres nobles sortaient du camp et conduisaient le peuple dans les taillis que les gens du pays leur indiquaient. Ils faisaient ramasser des broussailles et de l'osier dont on se servait pour tresser des claies. On ne voyait pas dans le camp un seul homme oisif. Le riche et le pauvre mettaient également la main à l'œuvre et partout on trouvait la même assiduité au travail.

 

Cependant l'armée souffrait de la soif. Les habitants de Bethléem et de Thécua conduisaient les Croisés vers des fontaines qui se trouvaient à quatre ou cinq milles du camp. Ils se bousculaient pour puiser de l'eau sale qu'ils vendaient ensuite fort cher. La fontaine de Siloé, tout prés de la ville, ne pouvait suffire à tant de monde. La chaleur du mois de juin accroissait encore la soif, sans parler de la poussière. Les Croisés se dispersaient dans les environs pour chercher de l'eau. Lorsqu'ils découvraient une source, des querelles s'élevaient entre eux et souvent on en venait à se battre. Ceux qui avaient des chevaux devaient les conduire à trois ou quatre milles du camp. Beaucoup d'animaux mouraient. Leurs cadavres répandaient dans le camp une odeur pestilentielle.

 

La soif causait dans le camp des Croisés autant de ravages que la famine en avait causé devant Antioche. Les Croisés sortaient du camp sans précaution. Les habitants de Jérusalem prirent aussi l'habitude de sortir de la ville par un des côtés qui n'était pas investi et harcelaient les Chrétiens. Aussi l'armée des Croisés diminuait-elle de jour en jour. Dans le même temps, les forces de l'ennemi s'accroissaient. De nouveaux auxiliaires lui arrivaient de toutes parts, ils pénétraient librement dans la ville par les côtés qu'on n'avait pu investir. Tandis que ceux de l'armée chrétienne travaillaient avec ardeur, les habitants de Jérusalem ne déployaient pas moins d'activité. Comme ils possédaient beaucoup de bois, ils construisaient des machines pareilles aux nôtres.

 

Des hommes placés sur les remparts observaient tout ce qui se faisait dans le camp chrétien. Il y avait en ville beaucoup plus d'ouvriers, d'outils et de matériaux que n'en possédaient les assiégeants. Les chrétiens eux-mêmes étaient contraints à travailler pour la défense de la ville. On les forçait aussi à donner l'hospitalité aux étrangers venus des environs chercher refuge à Jérusalem. Les princes reçurent un messager qui leur annonça l'arrivée de navires génois à Joppé et leur demanda d'envoyer des troupes pour escorter ceux qui étaient à bord. Le comte de Toulouse fit partir aussitôt un nommé Galdemar Carpinelle à la tête de trente cavaliers et de cinquante fantassins. Les princes pensèrent que c'était insuffisant et demandèrent au comte d'envoyer un nouveau renfort.

 

Il chargea Raymond Pelet et Guillaume de Sabran de rejoindre les autres avec cinquante cavaliers. Galdemar tomba, dans la plaine entre Lydda et Ramla, sur six cents ennemis qui s'élancèrent sur lui. Tandis qu'il tentait de résister, ceux qui marchaient sur ses traces arrivèrent. Tous ensemble ils chargèrent l'ennemi et le mirent en fuite. Après cela, les deux détachements poursuivirent leur marche vers Joppé. Les matelots les accueillirent avec joie. Pendant que les nouveaux arrivants préparaient leur départ, la flotte égyptienne, qui se tenait cachée à Ascalon, arriva. Les nôtres tentèrent de protéger les navires contre les ennemis mais ils comprirent vite que c'était impossible. Après avoir enlevé les voiles, les cordes et les approvisionnements, ils se retirèrent dans la citadelle. A cette époque, Joppé avait été abandonnée par ses habitants.

 

Lorsque tout fut prêt, les soldats d'escorte marchèrent en avant et le convoi se mit en route pour Jérusalem. Les troupes qui étaient restées au camp les reçurent avec joie. Les nouveaux arrivants avaient, comme tous les marins, une grande connaissance des constructions. Ils étaient habiles à travailler le bois et à construire les machines. Le duc de Lorraine et les comtes de Flandre et de Normandie confièrent à Gaston de Béarn la surveillance des travaux. Ils sortaient eux-mêmes souvent à la tête de forts détachements pour couper du bois et le transporter au camp. Certains ramassaient des branches d'arbrisseaux et des liens d'osier pour tresser des claies destinées à servir d'enveloppe extérieure aux machines. Les autres cherchaient les cadavres des animaux tués ou morts de soif. et lès dépouillaient de leur peau pour en revêtir les claies qui devaient être mises sur les machines pour les défendre des feux que l'ennemi pourrait lancer.

 

Tandis qu'au nord de la ville les travaux étaient activement menés par le duc et les deux comtes, à l'ouest Tancrède déployait la même ardeur. Au sud, le comte de Toulouse ne montrait pas moins d'empressement. Les marins lui avaient apporté les matériaux, les instruments et leur savoir-faire pour ses constructions. Ils rendirent de grands services aux Croisés. Les Génois étaient commandés par un noble nommé Guillaume l'Ivrogne. L'armée travaillait depuis un mois et les ouvrages étaient terminés. Les princes fixèrent un jour pour livrer l'assaut. Mais comme il s'était élevé des querelles entre le comte de Toulouse et Tancrède, les évêques, les princes et le peuple voulurent que la paix soit d'abord rétablie entre eux. Au jour fixé, on ordonna des prières générales. Les évêques et tout le clergé, revêtus de leurs ornements sacerdotaux, portant la croix et les images des saints, marchant pieds nus, conduisirent les Croisés sur la montagne des Oliviers.

 

Là, Pierre l'ermite et Arnoul, ami du comte de Normandie, prêchèrent devant le peuple et l'exhortèrent à persévérer dans son entreprise. La montagne des Oliviers est située à un mille de Jérusalem, vers l'orient, et en est séparée par la vallée de Josaphat. Lorsque le cortège des fidèles fut arrivé en ce lieu, ils implorèrent les secours du ciel. Les princes se réconcilièrent les uns avec les autres et tous se dirigèrent vers l'église du mont de Sion. Pendant ce temps les assiégés, sur les remparts, s'étonnaient de cette longue marche. Ils avaient planté des croix sur leurs murailles et crachaient dessus. Le peuple arriva près de l'église plein de colère. On annonça alors à l'armée le jour où on livrerait l'assaut général.

 

La veille du jour fixé, le duc de Lorraine et les comtes de Normandie et de Flandre virent que les ennemis s'étaient extrêmement renforcés en machines, en armes et en hommes dans leur secteur. Ils firent aussitôt déplacer les machines, la tour mobile qu'ils avaient construites et leur camp vers un autre point, entre la porte de St Etienne et la tour qui domine la vallée de Josaphat. Ils pensèrent que, comme la ville n'avait pas été menacée de ce côté, les assiégés auraient mis moins de soin à en assurer la défense. On travailla sans relâche toute la nuit et, avant le lever du soleil, les machines étaient établies dans les meilleures positions. La tour mobile fut dressée contre les remparts là où la muraille paraissait moins élevée.

 

Au jour, les assiégés se présentèrent sur leurs murailles pour reconnaître les préparatifs des Croisés et furent stupéfaits en ne voyant plus le camp. Durant la même nuit, sur tous les autres points, les Croisés travaillèrent avec la même ardeur et dressèrent aussi leurs machines. Le comte de Toulouse fit appliquer contre les murailles une deuxième tour mobile. Les princes qui occupaient le terrain au dessous de la tour angulaire firent aussi dresser contre les murailles une tour en bois. Dès que le jour parut, tous les Croisés avancèrent pour commencer l'attaque. Les vieillards, les faibles et les jeunes étaient entraînés au combat par leur dévotion. Les femmes elles-mêmes se mêlaient aux travaux des hommes et se hasardaient au maniement des armes.

 

Tous s'appliquèrent à rapprocher des murailles les machines qu'ils avaient disposées. Les assiégés, résolus à résister de toutes leurs forces, lançaient des flèches et des pierres. Les nôtres, protégés par leurs boucliers et portant en avant les claies qu'ils avaient tressées, lançaient une grande quantité de projectiles et avançaient vers les murailles, ne laissant aucun moment de repos aux assiégés. Enfermés dans leurs machines, les uns s'efforçaient avec de longs crochets de faire avancer la tour mobile. D'autres envoyaient d'énormes masses de rochers contre les murailles pour les ébranler. D'autres encore lançaient de plus petites pierres contre ceux qui garnissaient les remparts pour les empêcher de résister. Mais il y avait un fossé au pied des remparts qui empêchait les machines d'aborder.

 

Les pierres n'ébranlaient pas les murs et les efforts des uns et des autres donnaient peu de résultats. Les assiégés avaient suspendu au haut des remparts des sacs remplis de paille, des cordes, des tapis, des matelas qui protégeaient les murs des chocs. Ils avaient aussi installé des machines plus nombreuses que celles des Croisés et s'en servaient pour lancer des projectiles qui interrompaient les attaques. Cette mêlée jusqu'au soir. Sur chacun des trois points d'attaque, les Croisés combattaient avec ardeur. Leurs plus grands efforts avaient pour objet de combler les fossés afin de pouvoir pousser leurs machines en avant. De leur côté, les assiégés lançaient sur les machines des torches enflammées pour les détruire.

 

Leurs machines lançaient aussi contre les tours mobiles des Croisés des projectiles qui les ébranlaient. Ceux qui étaient en haut se voyaient exposés à être jetés par terre. Pendant ce temps, tes soldats se précipitaient pour éteindre le feu. La nuit mit un terme à cette lutte. Les Croisés craignaient que les ennemis ne parviennent à incendier leurs machines. Ils veillèrent donc sans interruption. Dans le même temps les assiégés craignaient que les Croisés ne profitent de la nuit pour renverser une muraille ou dresser des échelles. Ils redoublèrent donc de vigilance. Ils placèrent des sentinelles qui, durant toute la nuit, ne cessèrent de faire des rondes sur les remparts.

 

Les notables parcouraient les places et exhortaient les habitants à veiller sans relâche pour le salut de leurs familles, pour la conservation de leurs biens et pour celle de l'Etat. Aux premières lueurs de l'aurore, les chrétiens se précipitèrent au combat. Chacun retourna à son poste. Les uns servaient les machines qui lançaient contre les murailles des quartiers de roc. D'autres cherchaient à faire avancer les tours mobiles. D'autres encore, du sommet de ces constructions, attaquaient les ennemis de l'arc et de la baliste pour les forcer à se mettre à couvert. Certains s'occupaient de combler les fossés et de détruire les ouvrages avancés afin de pouvoir pousser la tour mobile contre les remparts.

 

Les plus nombreux faisaient pleuvoir sur les assiégés une grêle de flèches et de pierres. Cependant, plus les assiégés voyaient croître l'ardeur des nôtres, plus ils résistaient. Ils lançaient sur les machines des marmites qu'ils remplissaient de soufre, de résine, de graisse et de toute matière inflammable. Le carnage était grand des deux côtés. Il était difficile de décider lequel des deux peuples combattait avec le plus d'acharnement. Parmi les machines des Croisés, il y en avait une qui lançait contre les murailles des rochers énormes. Les assiégés firent venir deux magiciennes pour jeter un sort à l'instrument et de le rendre inutile. Tandis que ces femmes étaient sur la muraille, une pierre lancée de cette machine les frappa et les précipita du haut des remparts. On applaudit dans tout le camp des Croisés et les assiégés, au contraire, furent saisis d'une profonde douleur.

 

Le combat s'était prolongé jusqu'à la septième heure du jour et la victoire demeurait incertaine. Les nôtres désespéraient du succès. Ils pensaient retirer en arrière les tours accablées de coups et les machines sans cesse atteintes par le feu quand, tout à coup, on vit sur la montagne des Oliviers un soldat, qui ne reparut plus ensuite, donnant un signal à nos troupes pour les rappeler au combat. Ce miracle remplit de joie le duc Godefroi et son frère Eustache: ils étaient tous deux au sommet de la tour pour se trouver les premiers à l'assaut. Aussitôt, poussant de grands cris, ils rappelèrent le peuple. Tous revinrent et montrèrent une nouvelle ardeur. Les chefs marchaient à leur tête et leur exemple ranimait le courage du peuple. Les femmes mêmes parcouraient les rangs, portant des boissons aux hommes et les encourageant à la bataille.

 

Tous paraissaient sûrs de la victoire. En une heure les fossés furent comblés, les ouvrages des ennemis renversés et la tour mobile fut appuyée contre les remparts. Les assiégés avaient suspendu sur les murailles des poutres pour amortir l'effet des projectiles. Ceux de la tour coupèrent les cordes par lesquelles deux de ces poutres étaient retenues et elles tombèrent à terre. Les hommes qui se trouvaient en dessous les récupérèrent et s'en servirent pour donner plus de solidité au pont qu'on jetait au même instant du haut de la tour. Pendant que cela se passait du côté nord, le comte de Toulouse et ceux qui étaient avec lui au sud de la ville étaient enfin parvenus à combler le fossé et à approcher une autre tour mobile jusqu'aux murailles.

 

Un religieux qui habitait sur le mont des Oliviers avait promis que la cité sainte serait prise dans le courant de cette journée. On avait également vu dans le camp du comte de Toulouse le miracle apparu sur la même montagne. Les troupes du duc de Lorraine et des comtes de Flandre et de Normandie étaient parvenues à lasser leurs ennemis et les Croisés avaient détruit les ouvrages avancés, comblé les fossés et s'étaient établis au pied des remparts. Les soldats chrétiens qui étaient dans la tour reçurent du duc l'ordre de mettre le feu à des sacs remplis de paille et le vent du nord porta une épaisse fumée du côté de la ville. A mesure qu'elle augmentait, les défenseurs de la muraille, ne pouvant plus respirer, furent forcés de quitter leur poste.

 

Le duc ordonna alors d'apporter les poutres prises aux ennemis, en fit appliquer une extrémité sur la machine, l'autre sur les remparts, et fit abaisser la partie mobile de sa tour. Appuyée sur les deux poutres, elle présenta la surface d'un pont solide. Godefroi y passa le premier et entra le premier dans la ville, suivi de son frère Eustache. Ils furent suivis par tous les hommes que la machine avait pu contenir. Les ennemis, quand ils virent les murailles occupées par les Croisés, se retirèrent des remparts et se réfugièrent dans les rues. Les Croisés dressèrent contre les murailles toutes les échelles dont ils disposaient. Il y en avait un grand nombre car on avait ordonné à tous les cavaliers d'en fabriquer.

 

Tous s'élancèrent sur les remparts à la suite du duc de Lorraine. On vit le comte de Flandre et le duc de Normandie, Tancrède, le comte de Saint-Paul, Gaston de Béziers, Girard de Roussillon, Conan le Breton, Raimbaud, comte d'Orange, et bien d'autres. Le duc envoya quelques uns d'entre eux à la porte du nord, leur donnant l'ordre de l'ouvrir et de faire entrer le peuple qui attendait dehors. La foule des assiégeants se précipita. C'était le sixième jour de la semaine. A pareil jour, Adam avait été créé et Jésus avait été livré à la mort pour le salut du premier. Le duc et ceux qui étaient entrés avec lui parcouraient les rues et les places, frappant tous les ennemis qui s'offraient à leurs coups et n'épargnant personne.

 

Les tètes s'amoncelaient çà et là et on ne pouvait passer dans les rues qu'à travers des monceaux de cadavres. Les princes étaient presque arrivés au centre de la ville, poursuivant le massacre sans interruption, et le peuple, toujours disposé au carnage, se précipitait en foule sur leurs pas. Le comte de Toulouse et ceux qui combattaient avec lui ignoraient encore la prise de la ville mais les cris de joie de nos guerriers, les cris plus horribles de ceux qui tombaient sous leurs coups, surprirent les assiégés qui résistaient encore de ce côté. Quand ils apprirent que l'entrée de la ville venait d'être forcée et que nos troupes en occupaient déjà une partie, ils coururent en foule à la citadelle et s'y enfermèrent. Les Croisés entrèrent dans la ville sans que personne s'y oppose. Ils allèrent ouvrir la porte du midi et tout le peuple chrétien pénétra par ce nouveau côté.

 

Le comte de Toulouse entra dans la place suivi d'Isoard, comte de Die, de l'évêque d'Albar et de beaucoup d'autres nobles. Tous se précipitèrent dans la ville, faisant de toutes parts un horrible carnage. Les assiégés qui fuyaient le duc rencontraient les bataillons du comte de Toulouse. Le carnage était si grand que les vainqueurs eux-mêmes en étaient fatigués et en éprouvaient un sentiment d'horreur. La plus grande partie des habitants s'étaient réfugiés sous les portiques du temple. Tancrède y courut aussitôt, suivi de la plus grande partie de l'armée. Il y pénétra de vive force et, après de nouvelles scènes de carnage, on dit qu'il emporta une immense quantité d'or, d'argent et de pierreries qu'il aurait ensuite rendue.

 

Les autres princes coururent au temple, conduisant à leur suite une foule de cavaliers et de fantassins, et inondèrent la place du sang des infidèles. Ils accomplissaient ainsi les décrets de Dieu pour que ceux qui avaient profané son sanctuaire le purifient de leur sang. On ne pouvait voir cependant sans horreur cette multitude de morts. La vue même des vainqueurs couverts de sang de la tête aux pieds était un objet d'épouvante. On dit qu'il périt dans l'enceinte du temple dix mille ennemis, sans compter ceux qui avaient été tués de tous côtés, dont les cadavres jonchaient les rues et les places publiques, et dont le nombre ne fut pas moins considérable. Les Croisés qui n'étaient pas au temple parcouraient la ville, cherchant dans les rues écartées les malheureux qui se cachaient pour échapper à la mort et les tuaient.

 

D'autres entraient dans les maisons, massacraient les habitants et s'attribuaient les lieux et tout ce qui s'y trouvait car, avant même la prise de la ville, les Croisés étaient convenus entre eux que tout ce que chacun pourrait prendre lui serait acquis. Ils se répandaient donc dans tous les quartiers, massacraient les habitants, pénétraient dans les retraites les plus cachées et suspendaient à l'entrée des maisons leur bouclier pour prévenir ceux qui viendraient après eux que ce lieu déjà tombé au pouvoir d'un Croisé. La ville étant occupée et les ennemis dispersés ou mort, les princes placèrent des gardes à chaque tour et désignèrent des hommes sûrs pour veiller aux portes jusqu'à ce qu'ils aient décidé lequel d'entre eux serait chargé de commander.

 

Après cela les princes déposèrent leurs armes, changèrent de vêtements, purifièrent leurs mains et, pieds nus, se mirent en devoir de visiter les lieux saints. Tous s'avancèrent avec dévotion, versant des larmes. Ils visitèrent l'église de la passion et de la résurrection du Seigneur. Le clergé et tout le peuple fidèle qui, pendant tant d'années, avaient subi la servitude, rendant grâce de la liberté qu'ils recouvraient et portant les croix et les images des saints, allèrent à la rencontre des princes et les introduisirent dans l'église en chantant des hymnes. Dans tous les quartiers de la ville, le peuple poussait des cris de réjouissance. Certains confessaient publiquement leurs fautes. D'autres distribuaient leurs biens aux pauvres. D'autres parcouraient en priant les lieux saints. Il serait difficile de dire à quel degré était exaltée la dévotion du peuple.

 

Pendant ce temps les évêques et les prêtres célébraient la messe dans les églises et rendaient grâce à Dieu des bienfaits qu'il en avait reçus. Le même jour, beaucoup de gens virent Adhémar, évêque du Puy, pourtant mort à Antioche, monter le premier sur les murailles de la ville et exciter les fidèles à y pénétrer. Plusieurs autres encore, morts pendant le voyage, se montrèrent à des Croisés. Le peuple chrétien se sentait animé d'une telle joie qu'il oubliait les fatigues infinies qu'il avait eu à souffrir. Les habitants de Jérusalem qui, quatre ou cinq ans auparavant, avaient vu Pierre l'ermite, reconnaissant celui à qui le patriarche avait remis des lettres pour demander les secours des princes d'Occident, fléchissaient le genou devant lui et lui présentaient leurs respects.

 

Ils lui rendaient grâce d'avoir accompli sa mission avec zèle. Les fidèles de Jérusalem lui attribuaient le bonheur d'avoir échappé à la servitude sous laquelle ils gémissaient depuis tant d'années. Quant au patriarche, parti à Chypre pour trouver de l'argent, il ignorait ce qui se passait à Jérusalem et craignait d'y retourner. Après avoir terminé leurs dévotions, les princes, voulant prévenir l'infection de l'air par les cadavres répandus de toutes parts, firent nettoyer la ville et l'enceinte du temple. Les prisonniers reçurent ordre d'y travailler; mais comme ils n'étaient pas assez nombreux, on proposa aux pauvres de l'armée de recevoir une solde journalière pour la même opération. Les princes allèrent ensuite se loger dans les maisons que leurs serviteurs leur avaient fait préparer.

 

Ils trouvèrent la ville remplie de richesses et tous, du plus grand au plus petit, commencèrent à vivre dans l'abondance. Toutes les maisons dont les Croisés avaient pris possession étaient remplies d'or et d'argent, de pierreries et de vêtements précieux, de grains, de vin et d'huile. On y trouvait aussi de l’eau, dont le manque s'était fait si cruellement sentir aux Chrétiens durant tout le siège. Aussi ceux qui s'étaient approprié ces maisons avaient non seulement de quoi suffire à tous leurs besoins, mais pouvaient encore fournir des secours à leurs frères indigents. Dès le deuxième jour de l'occupation de Jérusalem, on vit abonder sur le marché des marchandises variées. Tous ne s'occupaient qu’à réparer leurs forces par le repos et une bonne nourriture.

 

Afin de perpétuer la mémoire d'un si grand événement, les princes décidèrent que ce jour serait à jamais célébré. Les assiégés qui s'étaient retirés dans la citadelle obtinrent du comte de Toulouse la permission de sortir librement de la ville avec leurs familles et de se rendre à Ascalon et lui remirent le fort. Ceux qui avaient été chargés de nettoyer la ville firent brûler une partie des cadavres et ensevelirent les autres. En peu de jours la ville reparut propre comme elle l'avait été auparavant. Dès lors le peuple se porta librement vers les lieux saints. On le vit se répandre dans les rues et sur les places, et tous purent se livrer en plein air au plaisir de s'entretenir les uns avec les autres. Jérusalem fut prise le 15 juillet 1099, le sixième jour de la semaine et vers la neuvième heure du jour, trois ans après que le peuple fidèle eut entrepris ce long et difficile pèlerinage. Le pape était Urbain II, l'empire des Romains était gouverné par Henri IV, Philippe régnait en France et l'empereur Alexis portait le sceptre chez les Grecs.

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