Second siège d'Antioche

VI

(1098)

 

Les Croisés assiégés dans Antioche

 

Les princes placèrent des gardes aux portes et sur les remparts et décidèrent d'attaquer la citadelle. Mais ils ne tardèrent pas à comprendre que sa position la rendait inexpugnable et renoncèrent. La montagne qui domine la ville est coupée en deux par une vallée profonde. Le côté qui fait face à l'orient est plus bas et son sommet aplati se prolonge en une plaine couverte de vignobles. L’autre partie, qui fait face à l'occident, est plus haute et le terrain est en pointe. La citadelle se trouve sur le sommet le plus élevé. Elle est défendue à l'est et au nord par un précipice. Vers l'occident, il y a une colline à laquelle on arrive depuis la citadelle par un chemin, le seul qui conduise à la ville. Nos princes décidèrent de faire occuper cette colline afin de s'opposer aux sorties de la citadelle. Ils y placèrent des hommes avec les armes et les vivres nécessaires et donnèrent l'ordre de construire une muraille.

 

Après cela, ils descendirent en ville pour délibérer, résolus à occuper cette position jusqu'à ce que la citadelle se rende. Les princes apprirent que Corbogath était entré sur le territoire d’Antioche et qu'il ne pouvait tarder d'arriver. Ils décidèrent d'envoyer l'un d'eux à la côte pour rappeler ceux qui s'y étaient rendus chercher des provisions et pour faire apporter en ville toutes les choses de première nécessité. Ils s'occupèrent, pendant les deux jours qui restaient jusqu'à l'arrivée des ennemis, à faire ramasser tout ce qu'on pouvait trouver en vivres et en fourrages et à le faire transporter dans la place. Les paysans des environs, sachant que les Chrétiens avaient occupé Antioche, apportaient avec empressement tout ce qu'il leur était possible de transporter. Mais ces ressources étalent faibles.

 

Pendant les neuf mois du siège, le pays avait été épuisé, de sorte qu'on n'y trouvait presque plus rien et ce qu'on ramassait pouvait à peine suffire à l'entretien de notre année pendant quelques jours. Le lendemain de la prise d'Antioche, trois cents cavaliers de l'armée de Corbogath, envoyés en avant-garde, vinrent se placer en embuscade près de la ville. Trente d'entre eux poussèrent jusque sous les murs de la place comme s'ils ignoraient le voisinage du danger. Un nommé Roger de Barneville, prenant avec lui quinze compagnons, marcha sur l'ennemi. Les prétendus vagabonds firent semblant de s'enfuir et les menèrent vers l'embuscade. Roger et les siens se hâtèrent de retourner vers la ville mais les chevaux de l'ennemi étaient plus rapides. Roger fut blessé tué d'une flèche. Les ennemis se retirèrent en emportant la tête de leur victime.

 

Le jour suivant, le troisième depuis la prise d'Antioche, dès l'aube, Corbogath occupa tout le pays et dressa son camp entre le lac et le fleuve. Ses troupes étaient si nombreuses que la vaste plaine d'Antioche suffisait à peine. Trois jours plus tard, il se rapprocha et investit toute la partie méridionale de la ville. Il y avait en avant de la porte orientale, sur une colline, un fort que nos princes avaient fait construire pour protéger leur camp. Le duc était chargé de défendre cette redoute et la porte voisine. Il fit une sortie pour tenter de faire lever le camp établi en face de la porte mais les Turcs se rassemblèrent en foule et, n'échappant qu'avec peine, le duc rentra dans la ville. Cet échec du chef des armées chrétiennes redoubla l'ardeur des Turcs: ils en vinrent à descendre de la citadelle.

 

Ils entraient en ville, tombaient à sur nos soldats et en tuaient un grand nombre. Lorsque les nôtres les poursuivaient, ils remontaient aussitôt sur la montagne et se retiraient dans la citadelle. Comme ces incursions se renouvelaient fréquemment, les princes cherchèrent les moyens d'y remédier. Bohémond et le comte de Toulouse firent creuser un fossé profond et large entre la partie supérieure de la ville et le flanc de la montagne et firent élever une redoute en avant du fossé. Les Turcs cependant continuaient à descendre par des sentiers secrets. Un jour une troupe plus nombreuse qu'à l'ordinaire attaqua si vigoureusement le fort qu'il aurait succombé si le peuple n'était arrivé en toute hâte. Corbogath, voyant qu'il ne pouvait réussir et que ses chevaux manquaient de fourrage, retourna dans la plaine avec ses troupes et commença l'investissement de la place.

 

Le lendemain, quelques Turcs vinrent provoquer les nôtres au combat. Tancrède fondit sur eux, en tua six, mit les autres en fuite puis rapporta en ville les têtes coupées pour consoler le peuple, très abattu depuis la mort de Roger de Barneville. Les chrétiens, assiégés à leur tour, souffraient de la disette. En plus de la terreur qu'inspiraient les hordes qui assiégeaient la ville, les ennemis qui occupaient la citadelle faisaient de fréquentes irruptions dans la place. Il n'y avait aucun repos possible. Aussi un grand nombre d'assiégés quittaient la ville et s'enfuyaient vers la mer. Quelques-uns tombèrent aux mains des ennemis et subirent la servitude. D'autres purent s'embarquer. Certains même se rendirent auprès de l'ennemi et renièrent leur religion.

 

Parmi ceux qui restaient en ville, il y en avait qui cherchaient les moyens de s'échapper. Mais l'évêque du Puy et Bohémond déjouèrent leurs projets en mettant aux portes des hommes sûrs. Bohémond veillait nuit et jour. Il y avait quatre forts principaux qu'il importait de garder avec le plus grand soin, le fort supérieur sur la colline dominant la ville, le fort en avant du fossé, le fort de la porte d’orient et celui élevé en face du pont. Ce dernier était tenu par le comte de Flandre. Corbogath jugea que nos troupes avaient trop de liberté pour sortir de la ville et y rentrer de ce côté. En conséquence, il ordonna à deux mille de ses hommes d'attaquer ce point. Les Turcs prirent position autour de la redoute et l'attaquèrent de la première jusqu'à la onzième heure du jour. Le comte résista vaillamment.

 

Au soleil couchant, les assiégeants levèrent le camp. Cependant le comte craignit qu'ils ne reviennent le lendemain en plus grand nombre. Il voyait qu'il lui serait impossible de défendre sa position contre de si nombreux ennemis. Alors il profita de la nuit pour mettre le feu au fort et rentrer en ville avec sa troupe. Le lendemain, les Turcs trouvèrent la redoute détruite. Vers le même temps quelques soldats ennemis sortis de leurs retranchements tombèrent par hasard sur quelques-uns des nôtres. Ils les capturèrent et les conduisirent devant leur prince qui regarda avec mépris ces captifs avec leurs épées rouillées et leurs vêtements usés. On rapporte que le prince turc dit à cette occasion: « Voilà donc le peuple conquérant, des gens qui voudraient bien qu'on leur donne du pain et dont les armes feraient à peine du mal à un passereau ! Conduisez ces hommes tels qu'ils sont au seigneur qui m'a envoyé afin qu'il juge combien il est facile de triompher de pareilles gens ».

 

Lorsque la ville fut investie de toutes parts, la situation des assiégés devint grave. La disette empira et le peuple recourut, pour se procurer des aliments, à tous les moyens. Ces ventres affamés se rassasiaient de tout ce qui leur était présenté. Les nobles ne rougissaient pas de tendre la main devant des inconnus. Aucun respect ne retenait les femmes. On voyait les hommes naguère robustes appuyés sur des bâtons pour se soutenir. Les enfants au berceau étaient abandonnés dans tous les carrefours. Ceux à qui il restait de l'argent, ne trouver rien à acheter, n'en étaient pas moins dans l'indigence. Des hommes réputés pour leur générosité se cachaient pour manger seuls ce qu'ils avaient pu ramasser. Les cadavres d'animaux, même déterrés, étaient dévorés avec délices. Mêmes les princes étaient touchés. Les assauts de Corbogath épuisaient les forces chrétiennes.

 

Un jour, les ennemis faillirent entrer dans la ville. Des Turcs avaient dressé des échelles contre la muraille pendant la nuit et une trentaine d'entre eux étaient montés sur les remparts. Un garde arriva par hasard. Ses cris donnèrent l'éveil à ceux des tours voisines. Les hommes de garde répondirent à cet appel. L'ennemi fut ensuite chassé. Quatre Turcs furent tués. Les vingt-six autres furent précipités du haut des remparts. De jour en jour la disette augmentait. Sous le poids d'une souffrance continuelle, quelques uns sortaient en secret de la ville, traversaient le camp ennemi et bravaient mille dangers pour tâcher d'arriver jusqu'à la mer, où il y avait encore quelques vaisseaux grecs et latins, et essayer d'y acheter des vivres et de les rapporter à Antioche. D'autres s'en allaient pour ne plus revenir.

 

Mais les Turcs, lorsqu'ils virent cela, leurs tendirent des embuscades. Ils envoyèrent aussi deux mille cavaliers sur la côte pour massacrer les matelots et les marchands et incendier la flotte. Cette expédition effraya tous ceux qui venaient habituellement de Chypre, de Rhodes et de Cilicie. Le commerce cessa entièrement et la condition de nos armées empira. Accablés de tant de calamités, nos soldats désespéraient. Ils veillaient moins attentivement et se montraient moins dociles aux ordres des princes. Guillaume de Grandmesnil et ceux qui s'étaient enfuis avec lui arrivèrent à Alexandrette. Ils y trouvèrent Etienne, comte de Chartres et de Blois, dont les princes attendaient le retour avec impatience et qui faisait toujours semblant d'être malade.

 

Ils lui racontèrent ce qui se passait à Antioche et, pour se disculper, ils exagérèrent le tableau. Il ne leur fut pas difficile de faire croire au comte Etienne tout ce qui pouvait augmenter ses craintes. Les transfuges partirent par mer. Ils naviguèrent quelques jours et arrivèrent dans un port. Là, ils apprirent que l'empereur, conduisant une armée de Grecs et de Latins, avait dressé son camp près de Finimine et qu'il marchait vers Antioche. Sans compter les troupes levées dans son empire, il avait avec lui quarante mille Latins. Ils étaient restés sur le territoire de l'empereur, retenus par la pauvreté ou les maladies. Ayant repris des forces, ils s'étaient remis en route. Le comte Etienne prit avec lui tous ceux qui l'avaient accompagné et rejoignit l'armée impériale. L'empereur fut étonné de le voir.

 

Etienne lui dressa un tableau très sombre de la situation à Antioche et l'encouragea à renoncer à son expédition. Gui, frère de Bohémond, qui était dans l'armée de l'empereur, devint presque fou en entendant le récit du comte de Blois mais Guillaume de Grandmesnil, qui avait épousé la sœur de Bohémond, parvint à le calmer. L'empereur assembla tous les princes pour examiner la situation. La délibération fut longue et animée. Enfin on décida qu'il était plus sage de rappeler les troupes. L'empereur se fia aux rapports du comte. Il craignait même que Corbogath, après avoir détruit nos armées, ne marche sur le territoire de l'Empire et ne prenne Nicée et la Bythinie. En conséquence, il ordonna dans sa retraite de dévaster les provinces situées de part et d'autre de sa route, d'Iconium à Nicée, afin que les ennemis ne trouvent devant eux qu'un pays sans ressources et dégarni d'habitants. Ainsi, à cause du comte de Blois, l'armée des Chrétiens fut privée, au moment où elle en avait le plus grand besoin, des secours que l'Empereur avait fait préparer.

 

Antioche apprit la retraite de l'Empereur. Cela mit le comble aux maux de l'armée. Tous maudirent le comte de Chartres, Guillaume de Grandmesnil et ceux qui avaient participé à cette trahison. Corbogath éprouva d'abord quelque trouble lorsqu'il apprit par ses espions l'arrivée de l'Empereur. Mais, lorsque les éclaireurs lui rendirent compte de la retraite de cette armée, il devint plus insolent que jamais et se crut assuré de la victoire. Le désespoir se répandit parmi les fidèles. Lorsque Bohémond parcourait la ville, il ne réussissait plus à arracher un seul homme des maisons dans lesquelles chacun se cachait. Un jour, voyant l'inutilité de ses efforts, il envoya ses hommes mettre le feu dans divers points de la ville. Tous s'empressèrent alors de reprendre leur service.

 

On dit aussi que les princes, désespérés, voulurent prendre la fuite et que le duc et l'évêque du Puy leur firent honte. Un certain clerc nommé Pierre, originaire de Provence, alla trouver l'évêque du Puy et le comte de Toulouse. Il leur affirma que St André lui était apparu en songe et lui avait révélé que la lance dont Jésus-Christ avait été percé était cachée dans l'église de St Pierre. Il lui en avait indiqué la place. Tous la crurent et se rassemblèrent au lieu désigné. On creusa et on trouva la lance. Le peuple, dès qu'il eut appris cet événement qui annonçait un secours envoyé par le Ciel, accourut en foule à l'église. Chacun se sentit animé d'une nouvelle force. Il se trouva aussi quelques hommes qui dirent avoir eu des visions d'anges et de saints. La similitude de leurs récits tira le peuple de son abattement.

 

Les princes renouvelèrent leur vœu et s’engagèrent par serment, les uns envers les autres, si Dieu leur accordait la victoire, à ne pas se séparer jusqu'à ce qu'ils aient occupé la ville sainte. Le peuple avait gémi pendant vingt-six jours lorsque cet événement vint ranimer son courage. Tous disaient qu'il était temps de combattre les ennemis. Ils se rassemblèrent et décidèrent d'envoyer une députation au prince ennemi pour lui dire d'abandonner la ville aux Chrétiens ou de se préparer au combat. Pierre l'ermite fut désigné pour cette mission. On lui donna pour compagnon un certain Herluin qui parlait la langue des Perses et celle des Parthes. On les chargea de proposer au prince turc, s'il préférait la voie des armes, le choix entre un combat singulier contre l'un de nos princes, ou entre un certain nombre des siens auxquels on opposerait un nombre égal d'hommes de notre camp, ou enfin un combat général.

 

Les deux députés chrétiens trouvèrent le prince turc entouré de ses satrapes. Pierre l'ermite lui présenta les propositions des croisés. Corbogath répondit avec mépris que ceux qui ne seraient pas tués deviendraient ses esclaves. Pierre l'ermite retourna auprès des Chrétiens. Le peuple et les grands coururent au devant de lui pour connaître le résultat de son ambassade. L'ermite annonça que les Turcs voulaient combattre. Aussitôt, tous témoignèrent le plus vif désir de se mesurer avec les ennemis. Tous passèrent la nuit sans dormir. Ils reprirent leurs armes et préparèrent leurs chevaux. On fit publier dans la ville que dès le lendemain matin chacun devait prendre les armes pour suivre la bannière de son prince.

 

A l'aube, les prêtres célébrèrent la messe et invitèrent le peuple à sa confesser. Des hommes qui, la veille, pouvaient à peine marcher, exténués par le jeûne, portaient leurs armes en guerriers intrépides. Les prêtres, revêtus de leurs habits sacerdotaux, parcouraient les rangs, tenant en main la croix et précédés des images des saints. Ils promettaient le pardon des fautes à tous ceux qui se montreraient vaillants dans la mêlée. En même temps les évêques encourageaient les princes et les chefs de l'armée. Le 28 juin, les troupes se rassemblèrent de grand matin devant la porte du pont et se rangèrent en bataille.

 

Le premier corps d'armée était commandé par Hugues-le-Grand, frère du roi de France, à qui furent confiés les étendards. On lui adjoignit Anselme de Ribourgemont. Le deuxième corps était sous les ordres de Robert le Frison, comte de Flandre. Robert, duc de Normandie, fut placé à la tête du troisième corps. Il avait avec lui son neveu, le comte Etienne d'Albemarle. L'évêque du Puy, Adhémar, était à la tête du quatrième corps composé de sa suite et de celle du comte de Toulouse. Il portait avec lui la lance sacrée. Renaud, comte de Toul, et son frère Pierre de Stenay, le comte Garnier de Gray, Henri de Hache, Renaud d'Ammersbach et Gautier de Dommédard conduisaient le cinquième corps. Le sixième fut mis sous le commandement de Raimbaud comte d'Orange.

 

Le duc Godefroi commandait le septième corps et avait avec lui Eustache, son frère. Tancrède commandait le huitième corps. Le neuvième était sous les ordres du comte Hugues de Saint-Paul et d'Enguerran son fils. Rotrou, comte du Perche, Raoul fils de Godefroi et Conan le Breton furent préposés au commandement du dixième corps. Le onzième obéissait à Isoard, comte de Die. Enfin le douzième corps, le plus récemment formé et le plus nombreux, avait Bohémond pour chef. Celui-ci reçut ordre de marcher le dernier afin de porter secours à ceux qui en auraient besoin et de renforcer les corps qui se trouveraient en difficulté. Le comte de Toulouse, malade, resta en ville pour la défendre contre les ennemis qui tenaient la citadelle.

 

On fit construire sur la colline qui était en face de la citadelle une muraille de pierre sur laquelle on établit des machines de guerre et on confia la garde de cette position à deux cents hommes. Après avoir ainsi rangé en ordre de bataille tous les corps d'armée, les princes décidèrent que Hugues-le-Grand et le comte de Normandie marcheraient en avant. Ils firent mettre les fantassins en première ligne et interdirent tout pillage. Corbogath avait toujours craint une irruption subite de nos troupes dans son camp et il la craignit plus encore après la visite de Pierre l'ermite. En conséquence il était convenu avec ses alliés de la citadelle qu'ils l'avertiraient par des signaux dès qu'ils verraient nos chefs se disposer à tenter une sortie. A la première heure du jour, tandis que les divers corps de l'armée chrétienne se mettaient en mouvement, les Turcs de la citadelle firent les signaux convenus et donnèrent ainsi l'éveil à Corbogath.

 

Ce prince envoya deux mille hommes aux abords du pont pour en empêcher le passage. Ceux-ci, afin de pouvoir mieux combattre, descendirent de cheval et occupèrent la tête du pont, du côté de la plaine. Les nôtres ouvrirent la porte et sortirent. L'ennemi les attendait de pied ferme. Hugues-le-Grand envoya en avant ses fantassins et ses archers. Les Turcs essayèrent de tenir ferme mais, ne pouvant résister, ils prirent la fuite et eurent grand peine à retrouver leurs chevaux. Anselme de Ribourgemont, qui faisait partie du premier corps d'armée, s'élança sur eux. A cette vue, Hugues-le-Grand, Robert de Flandre, Robert de Normandie, Baudouin du Hainaut et Eustache, frère du duc, s'élancèrent pour lui porter secours.

 

Ils réunirent leurs forces et renversèrent tout ce qui opposait encore quelque résistance. Puis, se jetant à la poursuite des fuyards, ils les suivirent presque jusque dans leur camp. Les corps d'armée s'étaient mis déjà en mouvement et franchissaient la porte d'Antioche. Déjà les ennemis envoyés à la tête du pont étaient en fuite, lorsqu'une rosée descendit sur notre armée. Ceux qui furent arrosés par cette pluie retrouvèrent toutes ses forces. Les chevaux, mal nourris pourtant, se montrèrent supérieurs en vitesse et en force aux chevaux des ennemis. Cette rosée conforta nos soldats dans l'espérance de la victoire et les remplit de vigueur. Tous furent convaincus que Dieu était avec eux. Lorsque toutes les troupes furent sorties de la ville, les princes les rangèrent en face des montagnes et occupèrent toute la plaine de peur que l'ennemi ne tente de s'établir entre notre armée et la ville.

 

Les Chrétiens avançaient lentement pour que la distance des rangs soit observée. Ceux qui, dans la ville, semblaient en petit nombre en comparaison de leurs ennemis, parurent beaucoup plus nombreux. Parmi ceux qui s'avançaient pour combattre, on voyait les prêtres revêtus de leurs étoles et portant la croix. Ceux qui étaient restés dans la ville montèrent sur les remparts, revêtus de leurs habits sacerdotaux, et prièrent sans relâche pour le peuple fidèle. Le prince ennemi, informé de la sortie de notre armée, convoqua les chefs de ses troupes. Il commençait à considérer plus sérieusement ce qui d'abord ne lui avait paru qu'un jeu et était bien prés de craindre ceux dont il semblait naguère mépriser la faiblesse.

 

Mettant à profit l'expérience des habitants d’Antioche, il organisa ses bataillons et régla avec le plus grand soin leur marche. Entre autres dispositions, et avant que nos troupes aient occupé toute la plaine, il forma un corps d'armée commandé par Soliman, prince de Nicée, et l'envoya vers la mer afin qu'il puisse aller à la rencontre de nos troupes si, vaincues, elles tentaient de s'approcher du rivage. Il encouragea ses hommes à se souvenir de leur ancienne valeur et à combattre comme de braves guerriers. Lorsque nos troupes eurent occupé toute la plaine, les clairons donnèrent le signal du combat; les porte-bannières marchèrent en avant et les soldats se mirent en mouvement. Déjà ils étaient assez près pour que les ennemis pussent les atteindre de leurs flèches lorsque les trois premiers corps s'élancèrent en même temps.

 

Nos fantassins, armés d'arcs et de frondes, marchaient en avant des escadrons de cavalerie et combattaient avec ardeur. Les cavaliers les suivaient de près et les protégeaient autant que possible. Tandis que les premiers corps se battaient vaillamment, les autres arrivaient peu à peu. Tous combattaient avec vigueur, tuaient un grand nombre de Turcs et jetaient le désordre dans leurs rangs. Le duc, à la tête de sa troupe, avait attaqué une forte colonne ennemie qui semblait sur le point d'abandonner le champ de bataille quand Soliman s'élança sur le corps de Bohémond et fit pleuvoir une grêle de flèches. Bientôt les Turcs, déposant leurs arcs, se précipitèrent armés de leurs massues et de leurs épées et Bohémond ne soutint qu'avec peine leur attaque.

 

Le duc, averti du danger, accourut avec sa troupe, suivi de Tancrède. Leur arrivée enleva aux Turcs leur avantage et les nôtres, à leur tour, les pressèrent vivement. Se voyant en nombre trop inégal, incapables de résister plus longtemps, les Turcs cherchèrent d'autres moyens de défense. Il y avait non loin de là une grande quantité de foin sec et de paille. Les Turcs y mirent le feu. Une épaisse fumée s'éleva. Elle enveloppa les bataillons chrétiens qui furent presque aveuglés et ne purent poursuivre leurs ennemis. Notre cavalerie put échapper au nuage. Les cavaliers mirent en fuite leurs ennemis, ne leur donnant aucun repos jusqu'à ce qu'ils les aient contraints de se rejeter dans le gros de leur armée, où déjà les bataillons commencent à plier de tous côtés.

 

Près du champ de bataille était une étroite vallée. Les Turcs repoussés par nos soldats la franchirent cette vallée et se retirèrent sur une petite colline qui la dominait. Ils essayèrent de résister dans cette nouvelle position. Leurs clairons et leurs tambours rappelèrent de toutes parts les troupes en désordre. Cependant les Chrétiens traversèrent le lit du torrent, les attaquèrent sur leur colline, les chassèrent de leurs positions et les contraignirent à la fuite. Corbogath s'était placé sur une colline d'où il expédiait des messagers qui revenaient ensuite lui rendre compte de l'état des affaires. Il attendait avec anxiété l'issue de cette grande lutte lorsqu'il vit ses troupes dispersées fuyant de tous côtés. Ce spectacle le remplit d'effroi. Il abandonna son camp, oublia son armée et prit la fuite sans attendre personne.

 

Emporté par la frayeur, il courut, changeant sans cesse de chevaux pour accélérer sa marche, arriva sur les bords de l'Euphrate et franchit le fleuve. Son armée, privée de chef, perdit courage. Tous ceux que leurs chevaux pouvaient écarter du danger suivirent les traces de leur chef et échappèrent ainsi au massacre. Nos soldats ne les poursuivirent pas longtemps. Tancrède seul, accompagné de quelques guerriers, s'attacha à leurs pas jusqu'au soir. Les Turcs, frappés de terreur, n'essayaient pas de résister. Un peuple pauvre et affamé triompha ainsi d'une multitude d'hommes vaillants. Nos princes, se voyant en pleine possession d'une victoire accordée par le ciel, rentrèrent dans le camp des ennemis et y trouvèrent en abondance toutes les choses dont ils pouvaient avoir besoin, ainsi qu'une immense quantité de richesses.

 

Ils s'emparèrent d'un grand nombre de chevaux, de bétail et de vivres à tel point qu'ils n'avaient plus désormais que l'embarras du choix après avoir, la veille encore, supporté les plus cruelles privations. Ils rassemblèrent les tentes, celles qui leur restaient étant hors de service. Ces tentes étaient en outre remplies de trésors. On les fit transporter à Antioche en même temps qu'on y conduisit les femmes esclaves et les enfants que les Turcs avaient abandonnés. Parmi ces riches dépouilles, on remarquait la tente de Corbogath. Elle était construite comme une ville, garnie de tours, de murailles et de remparts, et recouverte de riches tentures de soie. Du centre de la tente, qui formait le logement principal, on voyait des compartiments qui se divisaient de tous côtés et formaient des espèces de rues. On assurait que deux mille hommes pouvaient y tenir.

 

Les Chrétiens firent tout transporter à Antioche et célébrèrent solennellement leur triomphe. Les Turcs de la citadelle, voyant la défaite de leurs alliés, capitulèrent. La victoire fut complète des ce moment. La bataille d'Antioche fut livrée le 28 juin 1098. A la suite de ce combat, lorsque toutes choses eurent été remises en ordre dans la ville, l'évêque du Puy s'occupa de rétablir les églises d'Antioche et de recomposer un clergé. Les Turcs avait profané les lieux saints et chassé les ministres du culte pour employer les églises à des usages profanes. Les unes avaient été transformées en écuries, d'autres en magasins. On avait enlevé des murailles les images des saints. On prit dans le butin tout l'or et l'argent nécessaires pour faire des candélabres, des croix, des calices, pour racheter des évangiles et tous les ornements sacrés nécessaires au culte. On employa également des étoffes de soie pour faire faire les vêtements sacerdotaux et les couvertures des autels. Le patriarche Jean, qui avait subi des persécutions innombrables de la part des infidèles, surtout depuis l'arrivée de nos armées, fut rétabli avec les plus grands honneurs.

 

Toutes les villes voisines qui avaient possédé auparavant des cathédrales retrouvèrent aussi leurs évêques. On ne nomma pas de patriarche latin afin qu'il n'y ait pas deux prélats pour un seul siège. Deux ans plus tard, le patriarche Jean, reconnaissant lui-même qu'en tant de grec il était peu utile aux Latins, se retira et alla vivre à Constantinople. Après son départ, le clergé et le peuple d'Antioche élurent pour patriarche l'évêque d'Artasie, nommé Bernard, qui était né à Valence et avait accompagné l'évêque du Puy en qualité de chapelain. Les princes concédèrent à Bohémond le gouvernement de la ville d'Antioche, comme promis. Le comte de Toulouse seul persista dans son refus et retint avec ses troupes la porte voisine du pont et les tours adjacentes. Plus tard, lorsque le comte fut parti d'Antioche, Bohémond s'en rendit maître. Et comme Bohémond avait été nommé prince par son armée, cet usage a prévalu. Celui qui gouverne la ville d'Antioche porte depuis lors ce titre.

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