Siège d'Antioche

IV

(1097)

 

Création du comté d'Edesse – Siège d'Antioche

 

Baudouin, jaloux des succès de Tancrède, proposa à ses compagnons de tenter de nouvelles aventures. Mais ils craignaient de s'engager avec lui car il était mal vu de tous. Sans le respect que l'on portait au duc, Bohémond n'aurait pas laissé impunie l'injure faite à Tancrède. Il y eut donc peu de gens disposés à le suivre. Son frère le réprimanda sévèrement. Baudouin promit alors de réparer l'offense et se réconcilia avec tout le monde. Dès ce moment on n'entendit plus rien dire de semblable sur son compte. Il avait pour ami un noble Arménien nommé Pancrace qui, échappé des prisons de l'empereur, l'avait rejoint à Nicée et ne l'avait plus quitté. Pancrace, qu'on disait rusé, insistait auprès de Baudouin pour qu'il parcoure le pays, assurant qu'il serait facile de le soumettre.

 

Celui-ci rassembla deux cents cavaliers et un fort détachement de fantassins qu'il mit sous la conduite de Pancrace. Ils allèrent vers le nord et entrèrent dans un pays riche habité par des Chrétiens qui leur livrèrent les places. En peu de temps, Baudouin occupa toute la contrée, jusqu'à l'Euphrate. En quelques jours, sa renommée se répandit. Elle parvint aux gens d'Edesse, métropole de la Mésopotamie. Les chefs de la ville l'invitèrent à se rendre auprès d'eux. Peu après la passion du Christ, les habitants d'Edesse avaient reçu sa doctrine de l'apôtre Thaddée. Par la suite, ils persévérèrent dans leur foi et ne subirent le joug des infidèles qu'en leur payant des tributs. Aucun infidèle n'habitait dans la ville mais ceux des villes voisines multipliaient les vexations et les habitants ne pouvaient sortir de l'enceinte.

 

La ville était à cette époque gouvernée par un vieux Grec sans enfant qui y avait été envoyé comme gouverneur à l'époque où la province était sous l'autorité de Constantinople. Les Turcs étaient venus mais il était resté dans la ville et avait continué d'y exercer son pouvoir. Il était pourtant incapable de défendre ses sujets. Les habitants avaient envoyé des députés supplier Baudouin de les aider. Il accepta et traversa l'Euphrate avec quatre-vingts cavaliers seulement. Pour échapper aux Turcs, il se dirigea vers une ville forte qui se trouvait sur son chemin et qui était gouvernée par un Arménien. Il y arriva sans mal et y resta deux jours. Les Turcs qui étaient en embuscade, fatigués d'attendre, vinrent sous les murs de la ville. Les nôtres restèrent enfermés dans la place.

 

Le troisième jour, les Turcs partirent. Baudouin se remit en route et arriva à Edesse. Le gouverneur sortit pour aller à sa rencontre avec le clergé et le peuple. Le gouverneur, voyant la faveur publique se porter vers le nouveau venu, voulut se rétracter. En engageant Baudouin à venir, il avait dit qu'il aurait la moitié de tous les revenus de la ville et qu'après sa mort il en jouirait seul. Ayant changé d'avis, il offrit à Baudouin, s'il voulait défendre la ville, de lui allouer annuellement une récompense à déterminer. Baudouin rejeta des propositions qui l'assimilaient à un mercenaire et se disposa à repartir. Mais le peuple alla trouver le gouverneur et lui demanda de refuser le départ d'un homme si nécessaire à la liberté de la ville. Le gouverneur, jugeant qu'il serait dangereux de s'opposer à la foule, adopta Baudouin pour fils en présence de tous les habitants, le combla de présents, lui conféra le droit de prendre une égale part à tous les revenus publics et celui de lui succéder à sa mort. Dès lors, le peuple pensa même à se venger des vexations que le gouverneur lui avait fait subir.

 

Il y avait près d'Edesse une place nommée Samosate, gouvernée par le Turc Baldouk qui ne cessait de tourmenter les gens d'Edesse. Il prenait des enfants en otages et s'en faisait des esclaves. Les chrétiens supplièrent Baudouin de leur rendre leurs enfants. Il accepta, s'assurant ainsi l'affection du peuple. Il fit distribuer des armes et partit avec une forte troupe pour Samosate qu'il attaqua en vain. Laissant un détachement de soixante-dix soldats pour harceler les assiégés, il retourna à Edesse. Les habitants de cette ville trouvaient injuste qu'un homme inutile soit l'égal de celui qui méritait de disposer de tout à son gré. Ils firent venir Constantin, un homme qui tenait des places fortes dans la montagne, et décidèrent avec lui de tuer le gouverneur et de reconnaître Baudouin à sa place.

 

Ils prirent secrètement les armes et allèrent assiéger la tour dans laquelle résidait le gouverneur. Celui-ci appela Baudouin en toute hâte et le supplia d'intercéder en sa faveur auprès du peuple. Baudouin, après avoir cherché de bonne foi à détourner les citoyens de leur entreprise, voyant qu'il ne pouvait y parvenir, retourna vers le gouverneur et l'avertit de ce qui se passait. Celui-ci jeta une corde par la fenêtre et essaya de fuir mais il fut percé de flèches. Son corps fut traîné sur la place publique et décapité. Le lendemain, Baudouin fut proclamé seigneur malgré lui. Les citoyens lui jurèrent fidélité. Baldouk, le gouverneur de Samosate, voyant que l'autorité de Baudouin s'affirmait, lui offrit de lui vendre sa ville pour dix mille pièces d'or. Baudouin paya et reçut la ville et les otages qui y étaient détenus. Cela lui concilia entièrement l'affection des habitants d'Edesse.

 

Il y avait dans le voisinage une autre ville nommé Sororgia, peuplée d'infidèles et gouvernée par le Turc Balak qui persécutait les habitants d'Edesse. Ces derniers obtinrent de leur nouveau seigneur qu'il aille mettre le siège devant cette place. Baudouin, ayant établi son camp et disposé ses machines de guerre, poussa les opérations du siège avec vigueur. Les habitants, peu confiants en leurs forces, se rendirent contre la promesse qu'ils auraient la vie sauve. Quand la ville fut occupée, Baudouin y laissa une garnison, imposa un tribut annuel et retourna à Edesse. La prise de cette place rétablit une entière liberté de communication d'Antioche à Edesse. Pendant ce temps l'armée avait traversé des montagnes et était arrivée à Marésie.

 

Cette ville était peuplée de Chrétiens. Il n'y avait que quelques infidèles qui occupaient la citadelle et commandaient. Ils s'enfuirent. Aussi l'armée eut-elle en abondance les denrées qu'elle pouvait désirer. On apprit par les indigènes qu'il y avait non loin de là une autre ville très riche, dans un pays beaucoup plus fertile. Elle se nommait Artasie et était tenue par les Turcs. Aussitôt Robert, comte de Flandre, prenant avec lui un millier de cavaliers, alla l'assiéger. Les Turcs s'enfermèrent dans la citadelle. Les Arméniens et les autres chrétiens de la ville les exterminèrent et jetèrent leurs têtes par dessus les murailles. Puis ils ouvrirent les portes au comte. Artasie, aussi nommée Calquis, est, ainsi que Marésie, une des villes suffragantes d'Antioche.

 

Bientôt la nouvelle de ces événements se répandit dans tout le pays et parvint à Antioche. Ses habitants prirent les armes. Dix mille hommes se mirent aussitôt en marche. Lorsqu'ils furent arrivés près d'Artasie, ils envoyèrent en avant une trentaine de cavaliers. Les autres se mirent en embuscade. Ces hommes d'avant-garde arrivèrent sous les murs de la place et se répandirent librement dans la campagne comme pour faire du butin. Nos soldats les poursuivirent et tombèrent dans le piège. Les ennemis cherchèrent à couper leur retraite. Mais nos soldats repoussèrent ceux qui les attaquaient et rentrèrent à Artasie sains et saufs. Les ennemis entreprirent le siège de la ville. Mais ils apprirent qu'une armée avançait vers eux et reprirent la route d'Antioche en ayant soin de garnir de troupes le passage d'un pont qui était entre les deux villes.

 

Le comte de Flandre se maintint dans la place jusqu'à l'arrivée de l'armée. A peine les Turcs d'Antioche avaient-ils quitté Artasie que l'armée entra sur son territoire et dressa son camp à peu de distance. Les chefs envoyèrent au secours des assiégés quinze cents cavaliers, leur disant, s'ils pouvaient pénétrer dans la place, d'inviter le comte de Flandre à rejoindre l'armée après avoir laissé sur place une garnison. Tancrède, ayant reçu les mêmes ordres, avait quitté la Cilicie après l’avoir entièrement soumise et avait rallié à l'armée. Tous les autres détachements dispersés avaient également rejoint l'expédition. Baudouin seul demeurait à Edesse et faisait chaque jour une nouvelle conquête. L'armée ainsi reformée, les princes interdirent à qui que ce soit de s'en écarter désormais sans ordre et se dirigèrent vers Antioche.

 

Il y avait sur la route un fleuve qu'on franchissait par un pont fortifié. On chargea Robert, comte de Normandie, de reconnaître l'état des lieux. Le pont était défendu à ses deux extrémités par des tours occupées par cent hommes d'armes chargés de protéger les rives du fleuve et d'interdire l'accès des gués. De plus, sept cents cavaliers venus d'Antioche s'étaient établis sur la rive opposée. Ce fleuve se nomme l’Oronte. Il passe à Antioche et va ensuite vers la mer. Certains ont cru que c'était le Farfar de Damas mais c'était une erreur. Le Farfar et l'Albane prennent leur source dans le Liban, traversent la plaine de Damas et se dirigent ensuite à l'est pour se perdre dans le désert. L'Oronte prend sa source dans les environs de Balbek, passe par Césarée et Antioche, et va se jeter dans la Méditerranée. Le comte de Normandie engagea le combat. Les princes pressèrent leur marche pour lui porter secours et chasser l'ennemi du passage. L'armée s'empara de vive force du pont et mit l'ennemi en fuite. Les gués aussi furent pris. Le lendemain, l'armée alla s'établir à un mille des murs d'Antioche.

 

Antioche a été la deuxième ville de la chrétienté après Rome et le centre de toutes les provinces d'Orient. Elle se nommait autrefois Reblata. Sedécias, roi de Juda, y fut mené avec ses fils devant Nabuchodonosor, roi des Babyloniens, qui fit massacrer les fils devant leur père et lui fit ensuite crever les yeux. Après la mort d'Alexandre, Antiochus, qui avait obtenu cette partie de son héritage, la fit fortifier, lui donna son nom et en fit la capitale de son royaume. St Pierre en fut le premier évêque. St Luc était originaire d'Antioche. C'est encore à Antioche qu'on adopta le nom de Chrétiens. Avant cela, ceux qui suivaient la doctrine du Christ étaient appelés Nazaréens. Comme la ville s'était convertie toute entière à la foi chrétienne, Antioche reçut aussi le nom de Théopolis.

 

Son patriarche exerce sa juridiction sur vingt provinces. Quatorze ont chacune une métropole et des suffragantes. Les six autres sont réunies sous deux primats appelés Catholiques, dont l'un est celui d'Anien et l'autre celui de Bagdad, ayant aussi chacun leurs suffragants. Toutes ces provinces sont appelées province de l'Orient. Antioche est dans la province de Cœlésyrie qui fait partie de la grande Syrie. Elle est dans une position avantageuse. Elle s'étend dans une vallée, au milieu d'une riche campagne. Des ruisseaux et des sources l'arrosent. la vallée est longue de quarante milles et large de quatre à six milles. Dans la partie supérieure on trouve un lac poissonneux. Les montagnes fournissent des eaux limpides. Elles sont cultivées jusqu'au sommet avec beaucoup de soin.

 

Une de ces montagnes, celle qui est au sud, s'appelle Oronte comme la rivière. Elle part du bord de la mer et s'élève à une grande hauteur. Elle est appelée Mont Cassius. Il y a là une fontaine appelée fontaine de Daphné ou de Castalie. On dit qu'il y avait tout près un temple d'Apollon où les païens allaient consulter les oracles. Julien l'Apostat, s'étant arrêté quelque temps dans les environs d'Antioche lors de son expédition contre les Perses, allait souvent visiter ces lieux pour interroger sur l'issue de son entreprise. L'autre montagne, située au nord et appelée Montagne Noire, est couverte de sources. Ses forêts et ses pâturages offrent toutes sortes d'avantages à ses habitants. Il y avait autrefois un grand nombre de monastères. A présent il y en a encore beaucoup. La vallée est occupée par le fleuve.

 

Antioche a été bâtie sur le flanc de la montagne. Entre la montagne et le fleuve, les murailles enferment un vaste espace. Deux pointes s'élèvent. Au sommet de la plus élevée se trouve une citadelle inexpugnable. Ces deux aiguilles sont séparées par une vallée profonde et étroite dans laquelle coule un torrent qui traverse la ville. On trouve en ville quelques autres fontaines dont la principale est près de la porte d'orient. Sur toute la longueur des murailles on rencontre une grande quantité de tours. A l'ouest, le fleuve se rapproche tellement de la montagne et des murailles que le pont sur lequel on le traverse aboutit à une porte. La ville est à douze milles de la mer.

 

Antioche était alors sous l'autorité d'un Turc nommé Accien. Belfetoth, qui s'était emparé de toutes ces provinces, avait voulu ensuite retourner dans ses Etats et avait distribué ses conquêtes à ses neveux et à ses serviteurs. Soliman, son neveu, reçut Nicée. Un autre, nommé Ducac, eut Damas. Chacun d'eux prit en même temps le titre de soudan. Un serviteur qui se nommait Assangur, père de Sanguin et aïeul de Noraddin, eut en partage la ville d'Alep. Quant à Accien, Belfetoth lui donna Antioche et un territoire limité car le calife d'Egypte occupait toutes les contrées jusqu'à Laodicée de Syrie. Lorsqu'il apprit l'approche de l'armée chrétienne, Accien envoya de tous côtés des messagers pour demander le l'aide, surtout au calife de Bagdad et au soudan des Perses.

 

Depuis longtemps ces princes étaient prévenus de l'arrivée de nos armées. Soliman en avait fait un récit fidèle. Les deux soudans imploraient des secours, l'un pour se venger, l'autre pour se protéger. On leur promit des troupes. Accien rassembla des forces dans les provinces voisines et dans les villes frontières de ses Etats. La crainte qu'il avait d'être assiégé augmentait de jour en jour et il amassait des armes et des provisions de tout genre. Les habitants parcouraient le pays, prenaient des grains, du vin, de l'huile et les transportaient en ville. En même temps ils chassaient devant eux de nombreux troupeaux. Beaucoup de gens venaient chercher asile dans une ville qui semblait inexpugnable. La population d'Antioche se trouva ainsi fort augmentée. On dit qu'il y avait dans la place sept mille cavaliers et vingt mille fantassins bien équipés.

 

Lorsqu'ils furent arrivés près d'Antioche, nos princes délibérèrent sur ce qu'il fallait faire. Quelques-uns, craignant l'hiver, désiraient qu'on retarde les opérations du siège jusqu'au printemps. Ils insistaient sur le fait que l'armée était divisée et qu'il serait difficile de réunir toutes les forces avant. Ils disaient aussi que l'empereur de Constantinople enverrait des troupes à leur secours et qu'il arriverait de nouveaux croisés d'au-delà des Alpes. Pendant ce temps, l'armée pouvait prendre ses quartiers d'hiver. D'autres, au contraire, pensaient qu'il fallait commencer aussitôt le siège afin que les ennemis ne puissent recevoir de secours. Finalement on adopta ce dernier avis et on entreprit aussitôt l'investissement de la place.

 

L'armée s'établit sous les murailles d'Antioche le 18 octobre. Elle comptait plus de trois cent mille hommes en état de se battre, sans parler des femmes et des enfants. Malgré cela, il fut impossible de prendre position sur tout le pourtour de la ville. La partie de la ville qui se prolongeait du pied de la montagne au bord du fleuve ne put être comprise en entier dans les lignes d'investissement. Vers la plaine, il y avait cinq portes qui donnaient sur la campagne. A l'est était celle qu'on appelle à présent la porte de St Paul. Du côté opposé était la porte d'occident, dite aujourd'hui porte de St Georges. Au nord, il y avait trois portes vers le fleuve. La porte supérieure, ou porte du Chien, avait devant elle un pont par lequel on traversait un marais qui bordait les remparts.

 

La deuxième porte est nommée aujourd'hui porte du Duc. Toutes deux étaient situées à un mille du fleuve. La troisième, dite porte du Pont, était au bout d'un pont sur le fleuve. Entre la porte du Duc et cette dernière, le fleuve baigne les remparts. Ainsi l'armée ne put ni cette porte, ni celle de Saint-Georges. On se borna à bloquer les trois autres. Celle qui était sur le point le plus élevé fut investie par Bohémond. Les Normands, les Francs et les Bretons occupèrent l'espace entre le camp de Bohémond et la porte du Chien où étaient le comte de Toulouse et l'évêque du Puy avec les Gascons, les Provençaux et les Bourguignons. A la porte suivante se trouvait le duc Godefroi avec les Lorrains, les Frisons, les Souabes, les Saxons, les Franconiens et les Bavarois.

 

Comme il y avait dans les environs de la ville beaucoup de vergers, nos troupes enlevèrent tous les bois qu'elles trouvèrent pour faire des barrières autour du camp et des piquets pour les chevaux. Les assiégés suivaient des yeux les opérations de nos armées. Les assiégeants avaient pris l'habitude de traverser le fleuve et d'aller quelquefois assez loin chercher dans la campagne des fourrages et des provisions. Ils sortaient et rentraient sans avoir rencontré aucun obstacle. Ce passage était pourtant difficile car on ne pouvait le faire qu'à la nage. Les assiégés, s'en étant aperçus, passèrent aussi le fleuve et, tandis que nos soldats se répandaient dans la campagne, attaquèrent ceux qui étaient dispersés. Ceux qui étaient dans le camp n'étaient d'aucun secours.

 

Les princes jugèrent qu'il fallait construire un pont afin que nos soldats puissent protéger le retour de ceux qui seraient sortis. On trouva quelques navires sur le fleuve et sur le lac. On les fit serrer les uns contre les autres, on les attacha ensemble, on plaça par-dessus des poutres et on fit ainsi un plancher assez large et assez solide pour que plusieurs personnes puissent y passer de front. Ce pont était à un mille du pont en pierre qui touchait à la porte de la ville. Il était placé près du camp du duc qui occupait tout le terrain compris entre la porte et le nouveau pont. D'autres dangers se présentaient vers la porte du Chien. Il y avait près de celle-ci un pont et un marais sous les murailles de la ville. Les assiégés, en passant par là, menaçaient le camp du comte de Toulouse dont les troupes avaient beaucoup plus à souffrir que celles des autres princes.

 

Le comte ordonna de démolir le pont. Les soldats se mirent à l'ouvrage avec ardeur pour le renverser mais le pont résistait. Les assiégeants construisirent une machine et la dressèrent contre le pont afin d'y introduire des hommes chargés de repousser les habitants. Le comte fut chargé de veiller à sa garde. Les assiégés redoublèrent d'efforts pour la renverser. Du haut de leurs remparts, ils attaquaient à coups de flèches ceux qui étaient dans la machine et ceux qui se étaient autour, cherchant à les éloigner du pont. Tandis que ceux des murailles repoussaient un peu les assiégeants, d'autres s'emparèrent du pont, s'avancèrent sur la machine, en expulsèrent les soldats et y mirent le feu. Nos princes firent avancer le lendemain trois catapultes pour renverser les murailles et la porte.

 

Tant qu'elles étaient en action, personne n'osait ouvrir la porte mais dès qu'elles cessaient, les assiégés recommençaient leurs irruptions dans le camp. Les nôtres traînèrent sur le pont des rochers et des troncs d'arbres. Ils les entassèrent devant la porte. Cela mit notre camp à l'abri des surprises. Un autre jour, trois cents hommes de notre armée traversèrent le nouveau pont en bois pour aller fourrager dans la campagne et se dispersèrent. C'était chose courante. Les assiégés qui les virent du haut des remparts passèrent par le pont de pierre et s'élancèrent sur eux. Ils en tuèrent un grand nombre. Ceux qui se hâtaient de regagner le pont de bateaux y furent devancés par les ennemis. Ils trouvèrent la mort en tentant de se jeter à l'eau ou de passer à gué.

 

Quand on apprit ce désastre au camp, des milliers d'hommes prirent les armes, franchirent le fleuve et rencontrèrent les ennemis qui rentraient, fiers de leur victoire. Ils en firent un massacre. Les assiégés volèrent au secours de leurs compagnons et attaquèrent à leur tour. Nos troupes, accablées par le nombre, prirent la fuite jusqu'au pont de bateaux et, dans ce désordre, beaucoup de nos soldats périrent. Notre armée devait supporter des assauts aussi redoutables que ceux qu'elle livrait aux habitants. Elle était encore exposée aux attaques des ennemis extérieurs qui, cachés dans les montagnes et dans les forêts, se tenaient en embuscade. Même le camp n'était pas un refuge assuré. Au troisième mois du siège, les vivres commencèrent à manquer et nos troupes souffrirent de la disette.

 

Au début, on avait tout eu en abondance et les soldats avaient gaspillé des approvisionnements qui, ménagés avec soin, auraient suffi pour un temps beaucoup plus long. L'armée arriva à un tel degré de dénuement que la famine ne tarda pas à se déclarer. Les soldats partaient par bandes de trois ou quatre cents hommes et battaient le pays. Au début, ils trouvaient un riche butin et toutes sortes de provisions. Mais les Turcs se mirent à défendre leurs propriétés. Alors nos soldats revenaient souvent les mains vides et se faisaient tuer en grand nombre. La misère augmentait de jour en jour. A peine avait-on pour deux sous du pain pour un homme, à un seul repas par jour. Un bœuf, qu'on avait au début pour cinq sols, coûtait alors deux marcs. On avait pour cinq ou six sous un agneau ou un chevreau qu'on achetait avant pour trois ou quatre deniers.

 

Huit sous étaient insuffisants pour se procurer la nourriture d'un cheval pendant une nuit, en sorte que l'armée qui, en arrivant à Antioche, avait plus de soixante-dix mille chevaux, n'en avait plus que deux mille. Les autres étaient morts de faim ou de froid, et les derniers dépérissaient de jour en jour. Dans le camp, les tentes tombaient en loque. Les pluies continuelles gâtaient les dernières provisions, faisaient pourrir les vêtements et il n'y avait pas moyen de trouver une place sur laquelle on puisse reposer sa tête à sec. En même temps une épidémie faisait de tels ravages qu'on ne savait plus où ensevelir les corps et que les offices des morts n'étaient plus célébrés. Ceux qui conservaient quelque vigueur se hâtaient de se rendre à Edesse auprès de Baudouin, ou en Cilicie, dans les places qui étaient tombées au pouvoir de leurs frères.

 

Le départ des uns, les maladies et la famine qui faisaient périr les autres, l'ennemi qui continuait de tuer un grand nombre de pèlerins, avaient réduit l'armée à la moitié des forces qu'elle avait en arrivant. Les princes délibérèrent sur les mesures à prendre pour remédier à de telles calamités. On jugea que le parti le plus sage était d'envoyer une partie de l'armée en territoire ennemi pour s'emparer de vivres tandis que le reste de l'armée défendrait les positions. Bohémond et le comte de Flandre furent chargés de conduire l'expédition et le comte de Toulouse demeura avec l'évêque du Puy pour garder le camp. Le comte de Normandie était absent et le duc de Lorraine, gravement malade, ne pouvait sortir de son lit. Les deux chefs prirent avec eux un nombre suffisant de soldats, autant que l'état de l'armée permettait de les trouver, et se mirent en marche.

 

Dès que les habitants d'Antioche apprirent leur départ, l'absence du comte de Normandie et la maladie du duc de Lorraine, ils décidèrent d'envahir notre camp. Le comte marcha à leur rencontre et les assiégés furent repoussés. Mais nos cavaliers aperçurent un cheval dont le maître avait été jeté à terre et se mirent à lui courir sus. Nos autres soldats, s'imaginant que nos cavaliers avaient eu peur, prirent la fuite. Les assiégés, voyant que nos troupes se sauvaient, sortirent à nouveau et rejoignirent les fuyards. Quinze cavaliers et une vingtaine de piétons périrent en cette occasion et les assiégés, fiers de ce succès, rentrèrent dans la ville. Pendant ce temps Bohémond et le comte de Flandre prirent une ferme remplie de provisions.

 

Bohémond envoya de tous côtés des détachements en reconnaissance. Il apprit ainsi qu'il y avait dans les environs une forte troupe de Turcs. Il fit aussitôt avancer le comte de Flandre et se disposa à le suivre avec des forces plus considérables pour le secourir, si nécessaire. Le comte marcha à l'ennemi et ne revint qu'après avoir chassé les Turcs et leur avoir tué une centaine d'hommes. Tandis qu'il allait rejoindre son corps d'armée, d'autres éclaireurs lui annoncèrent l'approche d'un corps de troupes plus fort que le premier. Bohémond détacha aussitôt quelques bataillons qu'il ajouta à ceux du comte de Flandre. Les ennemis se trouvèrent pris dans un défilé où leurs arcs et leurs flèches étaient inutiles. Il durent combattre de près mais ils n'étaient pas accoutumés à ce genre de combat et prirent la fuite. Nos troupes les poursuivirent et leur tuèrent beaucoup de monde.

 

Vainqueurs de nouveau, nos soldats leur enlevèrent leurs chevaux et firent un riche butin de toutes les provisions que les Turcs avaient amassées dans le pays. L'armée y trouva quelque soulagement mais ce n'était suffisant et au bout de quelques jours on se trouva réduit aux mêmes extrémités. Un bruit sinistre venu de Romanie se répandit dans l'armée, mettant le comble aux maux qui l'affligeaient. On rapporta que Suénon, fils du roi des Danois, conduisant quinze cents hommes bien armés, s'était mis en route pour voler au secours des nôtres. Après être passé par Constantinople et par Nicée, il était descendu ensuite en Romanie. Il avait dressé son camp entre les villes de Finimine et de Thermes sans prendre les précautions nécessaires.

 

Au milieu de la nuit, les Turcs avaient attaqué. Les Danois avaient été écrasés par le nombre et avaient tous succombé. Dans le même temps Tanin, le délégué de l'empereur, craignant qu'il ne soit impossible aux princes de poursuivre leur entreprise et qu'un jour ou l'autre leurs troupes ne succombent sous les coups des ennemis, se rendit à l'assemblée des princes. Il chercha à leur faire lever le siège d'Antioche et à transférer leurs troupes dans les places fortes situées sur la frontière où elles pourraient trouver toutes les choses nécessaires à la vie et harceler les Antioche jusqu'au retour du printemps, époque à laquelle on verrait arriver l'armée de l'empereur. Il dit qu'il voulait se rendre à Constantinople pour presser le départ de l’expédition impériale et qu'il aurait soin de faire diriger vers l'armée tous les secours dont elle avait tant besoin.

 

Nos princes connaissaient depuis longtemps la fourberie de cet homme. Cependant personne ne mit la moindre opposition à ses projets. Afin de couvrir sa ruse, il laissa au camp ses tentes et la plupart de ceux qui l'avaient suivi. Il partit comme s'il comptait revenir et ne reparut jamais. L'exemple qu'il donna fut extrêmement pernicieux. A partir de ce jour, tous ceux qui le purent prirent la fuite en secret. La disette augmentait de jour en jour et les princes y cherchaient vainement des remèdes. Ils sortaient alternativement deux à deux, à la tête de troupes nombreuses, battaient le pays environnant et rentraient souvent au camp après avoir vaincu les ennemis mais ils ne rapportaient ni butin, ni vivres suffisants. Les ennemis, sachant bien que ces expéditions ne sortaient du camp que pour aller piller, conduisaient leur bétail dans des montagnes. Nos soldats ne pouvaient les atteindre ou, s'ils y arrivaient, il ne leur était pas facile d'emmener ce qu'ils venaient de prendre.

 

De jour en jour la disette favorisait les épidémies et les périls allaient sans cesse croissant. L'évêque du Puy qui remplissait les fonctions de légat du pape prescrivit un jeûne de trois jours. Les chefs ordonnèrent que l'on éloigne du camp les prostituées. Ils interdirent, sous peine de mort, l'adultère et proscrivirent l'ivrognerie, les jeux de hasard, les faux serments, les fraudes et le vol. A cela, on ajouta la nomination de juges qui reçurent une autorité totale pour sévir contre les coupables. Ces juges leur appliquèrent les peines prévues pour faire des exemples. Le peuple vit que la colère divine s'apaisait. Godefroi, qui était le pilier de l'armée, se rétablit de sa blessure. La nouvelle de l'arrivée d'immenses armées chrétiennes s'était répandue dans tout l'Orient.

 

On disait que ces armées assiégeaient Antioche. Aussi les rois envoyaient en secret des émissaires vers les nôtres afin de connaître les forces et les buts de ces expéditions. Il y avait dans notre camp un grand nombre de ces espions. Ils se disaient Grecs, Syriens ou Arméniens. Les princes cherchèrent que faire mais il était difficile de chasser du camp des hommes qui ne se distinguaient pas des autres. On raconte que Bohémond ordonna, tandis que tous étaient occupés des préparatifs du souper, qu'on fasse sortir de prison quelques Turcs prisonniers. Il les fit égorger puis, faisant allumer un feu, il demanda qu'on les rôtisse comme pour être mangés. Enfin il ordonna aux siens de dire que les princes avaient décidé que les espions capturés serviraient à la nourriture du peuple. Les espions prirent fort au sérieux ce qui venait d'avoir lieu. Craignant qu'il ne leur arrive la même chose, ils s'enfuirent et, de retour chez eux, rapportèrent ces faits à ceux qui les avaient envoyés. Ces récits se répandirent dans tout l'Orient jusqu'aux pays les plus reculés. Ainsi le camp fut purgé des espions.

 

A cette époque, le plus puissant des princes infidèles, le calife d'Egypte, avait envoyé des députés à notre armée. Depuis longtemps une grave inimitié régnait entre les Orientaux et les Egyptiens. Cette haine venait des dogmes contradictoires qu'ils avaient adoptés. Leurs royaumes étaient souvent exposés à de mutuelles agressions, chacun cherchait à étendre ses frontières et à empiéter sur celles du voisin. Tout ce qui servait à l'avantage des uns était regardé comme au détriment des autres. Le prince d'Egypte possédait tout le pays jusqu'à Laodicée de Syrie. Peu de temps avant l'arrivée de notre expédition, le soudan des Perses s'était emparé d'Antioche et de tout le pays jusqu'à l'Hellespont. Le prince d'Egypte redoutait les entreprises des Perses et des Turcs. Il se réjouissait d'apprendre que Soliman avait perdu Nicée et que nos armées assiégeaient Antioche. Craignant que les croisés ne renoncent à leur entreprise, il envoya à nos princes des députés qui devaient les encourager à poursuivre le siège, leur promettre des secours et conclure avec eux une alliance. Ces députés s'acquittèrent de leur mission et nos princes les accueillirent avec politesse.

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