Traversée de l'Asie mineure

III

(1097)

 

Prise de Nicée – Traversée de l'Asie mineure

 

Nicée, ville de Bythinie, relevait de Nicomédie lorsque celle-ci était la seule métropole de tout ce pays. Elle fut plus tard affranchie de cette juridiction par l'empereur Constantin l'ancien en l'honneur du premier concile qui s'y était assemblé. En effet, au temps du pape Sylvestre, du patriarche Alexandre et de l'empereur Constantin, un synode se réunit dans cette ville pour combattre l'hérésie d'Arius. Plus tard, sous le règne de Constantin, fils d'Irène, Adrien étant pape et Tharasius patriarche de Constantinople, un nouveau synode, le septième, se réunit encore à Nicée contre les Iconoclastes, c'est-à-dire ceux qui combattaient les saintes images, et condamna ces hérétiques. La ville est située dans une plaine entourée de montagnes. La campagne est riche et le sol fertile. Un grand lac situé près de la ville s'étend vers l'ouest. Les murs de la ville sont baignés par ses eaux lorsque le vent les soulève. Les autres côtés de la place étaient garnis de murailles précédées de fossés remplis d'eau. La ville était peuplée et d'épaisses murailles en faisaient une place très forte.

 

Cette ville et les provinces adjacentes étaient alors sous la domination d'un satrape turc nommé Soliman, surnommé Sa, ce qui veut dire roi en perse. Informé de la marche de nos troupes, il était parti en l'Orient solliciter des secours pour résister. A force d'instance, souvent aussi en employant l'argent, il avait levé une foule de Turcs, tant en Perse que dans les provinces voisines. Peu d'années auparavant, au temps où régnait à Constantinople l'empereur Romain Diogène, l'oncle paternel de Soliman, nommé Belfetoth, principal soudan des Perses, s'était emparé des provinces qui s'étendent de l'Hellespont à la Syrie. Il avait laissé la plus grande partie de ces provinces à son neveu Soliman. Celui-ci possédait donc tout le pays qui s'étend de Tarse de Cilicie jusqu'à l'Hellespont. En vue de Constantinople, ses hommes prélevaient des droits sur les passants et imposaient des tributs au profit de leur maître.

 

Lui-même, occupant les montagnes avec les forces qu'il avait levées à grands frais, était à dix milles de nos troupes et cherchait une occasion pour se précipiter sur elles. Dès que nos armées furent devant Nicée, elles entreprirent le siège, s'appliquant à interdire aux habitants l'entrée et la sortie de la ville. Mais le lac était un obstacle au succès de l'entreprise. Des bateaux permettaient à tous de circuler. Les nôtres n'ayant aucun navire, il leur était impossible de s'y opposer. Soliman envoya deux de ses hommes porter aux habitants des encouragements. Le message était conçu en ces termes: « Vous n'avez pas à craindre ces barbares. Nous sommes dans le voisinage avec un grand nombre d'hommes. Bientôt, nous nous jetterons sur leur camp. De votre côté, préparez-vous, à sortir et à nous aider quand nous attaquerons. Il ne faut pas craindre ces hommes venus des pays lointains où le soleil se couche, fatigués de la longueur de la route, n'ayant pas même de chevaux. Rappelez-vous avec quelle facilité nous en avons déjà exterminé plus de cinquante mille. Demain, vous serez délivrés.»

 

Un des messagers fut pris par nos soldats et l'autre tué. Le prisonnier fut conduit devant les princes. On lui fit dire tout ce qu'il savait. Quand les chefs de notre armée apprirent que Soliman faisait de tels préparatifs, ils expédièrent en toute hâte des courriers au comte de Toulouse et à l'évêque du Puy, qui n'étaient pas encore arrivés, pour les inviter à presser leur marche. Ceux-ci donc marchèrent toute la nuit et, avant le lever du soleil, on vit cette foule de pèlerins s'avancer vers le camp, bannières déployées et brandissant leurs armes. Vers la troisième heure, Soliman descendit des montagnes avec cinquante mille cavaliers. Les nôtres coururent aux armes et se préparèrent à marcher à l'ennemi. Soliman fit avancer dix mille cavaliers vers la porte du sud, confiée au comte de Toulouse. Il comptait trouver cette porte libre, comme la veille.

 

Son avant-garde tomba sur les hommes du comte qui venaient à peine de poser leurs bagages. Les nôtres jetaient déjà le désordre dans les rangs turcs lorsque Soliman arriva à la tête de ses troupes. Le duc, Bohémond et le comte de Flandre, voyant qu'il était arrivé de nouvelles forces ennemies et que l'armée du comte s'épuisait, se précipitèrent. Après avoir combattu pendant une heure, les ennemis prirent la fuite, laissant quatre mille morts et quelques prisonniers. Les nôtres, après avoir remporté cette première victoire, continuèrent le siège et formèrent leur camp en cercle autour de la place. Soliman n'osa plus tenter une pareille entreprise. Afin de répandre la terreur parmi les ennemis, les chefs chrétiens firent jeter dans la ville les têtes des morts. Ils en envoyèrent aussi mille à l'empereur, avec quelques prisonniers. Il envoya de l'argent et des soieries aux princes et ordonna qu'on leur fasse parvenir tous les approvisionnements nécessaires.

 

Nos princes se partagèrent la circonférence à occuper. Le duc et ses deux frères se placèrent à l'est. Bohémond et Tancrède occupèrent le nord. Le comte de Flandre et le prince de Normandie prirent place à leur suite. Le sud fut assigné au comte de Toulouse et à l'évêque du Puy. La ville se trouvant ainsi encerclée, les princes cherchèrent dans la forêt voisine les matériaux nécessaires pour construire des balistes et autres machines pour lancer des pierres. Pendant sept semaines, ils livrèrent de fréquents assauts. Un jour, tandis que les princes dirigeaient leurs machines contre les fortifications et s'efforçaient d'ébranler les murailles, deux nobles Teutons firent appliquer contre le rempart une machine ingénieuse. Elle était faite de poutres liées les unes aux autres et vingt hommes pouvaient y tenir à l'abri des projectiles. Les assiégés lancèrent dessus une telle quantité de pierres qu'elle fut complètement détruite et ceux qui étaient dedans furent écrasés.

 

Les princes pressaient les travaux du siège. Les assiégés n'avaient pas un moment de repos. Cependant le lac ôtait une grande partie de l'efficacité du siège. La navigation était libre et leur fournissait les vivres qu'ils pouvaient désirer. Les princes décidèrent d'envoyer au bord de la mer la plus grande partie du peuple et quelques troupes de cavalerie afin de transporter jusqu'au lac des navires qu'on traînerait sur des chariots car il était clair que, sans cela, tous les efforts resteraient inutiles. On trouva des bâtiments de taille moyenne et on obtint de l'empereur la permission de les prendre. Ayant attaché les chariots par trois ou quatre, on posa les bateaux dessus et, en une nuit, on les traîna jusqu'au lac. Certains de ces navires pouvaient contenir jusqu'à cent combattants. Lorsqu'ils furent arrivés, on fit venir des rameurs puis on fit embarquer des hommes.

 

Les ennemis, voyant sur le lac des bâtiments plus nombreux que de coutume, se demandèrent si c'était un convoi venant leur apporter des secours. Cette flotte priva les assiégés de tout moyen de communication. On livra un nouvel assaut, plus vigoureux que les précédents. On activa les machines pour abattre les remparts. Au sud, où l'attaque avait été confiée au comte de Toulouse, il y avait une tour à côté de laquelle on disait que la femme de Soliman habitait. Le comte avait fait des efforts pour la renverser, toujours inutilement. Il redoubla d'efforts, fit lancer d'énormes pierres et réussit à faire quelques fentes et à détacher quelques éclats de pierre. Les soldats s'élancèrent alors dans les fossés, les franchirent et, abordant les murailles, redoublèrent d'efforts pour renverser la tour.

 

Les assiégés, voyant que la tour menaçait ruine, la remplirent de pierres et de ciment. Les nôtres, à l'abri sous un bélier qu'ils avaient traîné jusqu'au pied des murailles, travaillaient à les attaquer par la base. Ils parvinrent à pratiquer une ouverture par laquelle deux hommes pouvaient passer de front. De leur côté, les assiégés résistaient avec vigueur. Parmi eux, il y avait un homme remarquable par sa taille dont les flèches faisaient des ravages dans nos rangs. Godefroi le tua d'un coup de fronde. Cela épouvanta ceux qui se trouvaient sur les remparts et peu à peu ils montrèrent moins d'activité. Ailleurs cependant, les assiégés continuaient de se défendre avec vigueur en lançant sur nos machines de la poix et de l'huile. Ceux qui avaient entrepris de renverser la tour su sud poursuivaient leurs efforts mais, voyant que les brèches étaient réparées pendant la nuit, ils commencèrent à ralentir.

 

Au moment où ils renonçaient presque, un chevalier du comte de Normandie, voulant montrer exemple, s'avança vers la muraille pour rouvrir la brèche faite la veille. Il succomba sous les pierres qu'on faisait tomber sur lui du haut des muraille. Son corps fut pris par les assiégés au moyen de longs crochets de fer et jeté en ville pour être livré aux insultes du peuple. Puis, ils lancèrent sa cuirasse et son casque au milieu de notre camp. Les chefs de l'armée chrétienne se demandèrent quel était le meilleur parti à prendre. Tandis qu'ils s'entretenaient, un Lombard s'avança vers les princes et déclare que, si on lui fournissait les sommes nécessaires, sous peu de jours il renverserait la tour sans qu'il en coûte la vie à un seul homme.

 

On lui donna ce qu'il voulait et il construisit sa machine de telle sorte que ceux qui y étaient enfermés pouvaient sans danger l'appliquer contre les murailles et travailler à les saper. Ce fut un succès. Il prit avec lui des hommes bien outillés, il conduisit sa machine dans les fossés, les franchit et l'appliqua contre les remparts avec facilité. Les assiégés lançaient des blocs de pierre et des matières enflammées qui glissaient sur les pentes inclinées de la machine. Les hommes cachés sous ce rempart mobile travaillaient sans relâche. A mesure qu'ils enlevaient des pierres, ils mettaient à la place de petits morceaux de bois de peur que la machine ne soit écrasée. Ils mirent ensuite le feu aux étais et se retirèrent en toute hâte, abandonnant l'engin.

 

Au milieu de la nuit, le bois ayant été consumé, la tour s'écroula et nos troupes pénétrèrent de vive force dans la ville. La femme de Soliman, effrayée par la chute de la tour, quitta la ville en secret mais les nôtres, qui occupaient le lac, s'emparèrent de ses navires et amenèrent leur captive et ses deux fils en bas âge devant les princes. Les assiégés, désespérant de pouvoir se défendre, demandèrent une trêve pour traiter de la reddition de la place. Tanin, prévoyant la décision des ennemis, avait poussé les notables de la ville à se rendre à l'empereur en expliquant que l'armée poursuivait d'autres buts mais qu'au contraire l'empereur se trouverait constamment auprès d'eux. Ils pouvaient tout espérer de sa clémence. Il valait mieux préférer l'empereur à une race barbare. Les habitants, convaincus par ces arguments, décidèrent donc de se livrer à l'empereur.

 

Cette solution fut agréée par nos princes qui n'avaient pas l'intention de s'arrêter en ces lieux mais qui espéraient que les dépouilles de la ville appartiendraient à leur armée en indemnité des pertes subies. Ceux que Soliman avait capturés à Civitot et ceux que les habitants de Nicée avaient pris pendant le siège furent libérés. Après cela on envoya à l'empereur la dépêche suivante: «Les princes chrétiens ont enfin réduit Nicée à se rendre. Nous vous invitons à envoyer quelques uns de vos princes afin qu'ils puissent recevoir la ville qui se livrera à eux. Pour nous, nous ne mettrons plus aucun délai à poursuivre l'accomplissement de nos projets.» L'empereur, rempli de joie, fit partir aussitôt des proches et des troupes.

 

Il les chargea de recevoir la ville en son nom et de garder tous ce qu'ils trouveraient. En même temps il envoya aux princes des présents en reconnaissance de l'accroissement que l'Empire venait de recevoir par leur succès. Cependant le peuple qui, durant tout le siège, avait travaillé avec d'autant plus d'ardeur qu'il espérait se dédommager en recueillant ce qui serait trouvé dans la ville, voyant qu'on ne lui accordait rien et que l'empereur s'attribuait tout, se montra fort irrité de ces procédés. Les princes affirmaient que l'empereur avait méconnu leurs conventions. On disait que, dans les traités qu'ils avaient conclus avec lui, il y avait un article qui stipulait que, « s'il arrivait que l'on prenne quelqu'une des villes qui avaient appartenu auparavant à l'Empire, elle serait rendue à l'empereur avec son territoire et que le butin serait cédé aux Croisés en indemnité de leurs dépenses. »

 

Il aurait été facile aux nôtres de chasser de la ville les gens de l'empereur et de les renvoyer les mains vides mais les chefs décidèrent de dissimuler leur ressentiment et s'appliquèrent à calmer le peuple. Les envoyés de l'empereur reçurent les armes des citoyens, conclurent le traité de reddition puis supplièrent nos princes de faire grâce aux assiégés en leur annonçant qu'ils avaient rétabli l'autorité impériale sur la ville. On fit conduire à Constantinople la femme de Soliman, ses fils et tous les prisonniers. L'empereur les reçut avec clémence et, peu de jours après, leur rendit la liberté. On dit qu'il agit ainsi pour se concilier les Turcs et les pousser contre les nôtres. Nicée fut prise le 20 juin 1097.

 

L'armée repartit le 29 juin. Trois jours plus tard, les princes se séparèrent. Bohémond, Tancrède et quelques autres ayant pris à gauche arrivèrent le soir dans la vallée de Gorgone. Les autres avaient pris à droite. Le soir ils arrivèrent à deux milles du camp des premiers. Soliman, irrité de son échec, aspirait à la vengeance. Il avait rassemblé de nouveaux soldats et s'était mis à la poursuite de la partie de l'armée qui s'était dirigée vers la gauche. Dès qu'il sut que les troupes s'étaient divisées et qu'il suivait le groupe qui paraissait le moins fort, il jugea le moment propice et descendit des montagnes. A l'aube, nos sentinelles donnèrent l'alarme. C'était le matin du 1 juillet.

 

L'armée se rangea en ordre de bataille. On plaça à une certaine distance les bagages, les vieillards et les femmes et on les entoura d'un rempart de chariots. En même temps on envoya des messagers au reste de l'armée pour lui demander de venir en toute hâte. Vers la deuxième heure du jour, Soliman arriva suivi de deux cent mille fantassins. A l'approche de l'armée turque, il s'éleva un si grand bruit qu'on ne pouvait plus entendre aucune voix. Le cliquetis des armes, les chevaux, les trompettes, le tambour, les hurlements répandirent une vive terreur parmi nos troupes dont les soldats, pour la plupart, étaient peu aguerris. Les Turcs se précipitèrent sur notre armée, lançant une grêle de flèches. Ce genre de combat était inconnu de nos hommes. Ils voyaient tomber leurs chevaux sans pouvoir se défendre. Ils cherchaient à repousser les ennemis en se précipitant sur eux mais ceux-ci se dispersaient aussitôt puis recommençaient à lancer leurs flèches.

 

Les soldats résistaient, protégés par leurs casques, leurs cuirasses et leurs boucliers. Mais les chevaux et ceux qui n'avait pas d'armes défensives tombaient de tous côtés. Il périt dans ce combat environ deux mille hommes, dont le frère de Tancrède qui, lui-même, fut arraché à la mort par Bohémond qui l'entraîna de vive force. Les Turcs, raccrochant leurs arcs et prenant l'épée, serrèrent de près nos soldats qui prirent la fuite vers les bagages et se cachèrent derrière les chariots. Tandis que l'armée chrétienne était ainsi éprouvée, on vit arriver le duc Godefroi, le comte Raymond et d'autres princes conduisant une armée de quarante mille cavaliers qu'ils avaient détachés de leur camp pour arriver plus vite au secours de leurs frères, laissant l'infanterie et les bagages. Ceux qui semblaient près de succomber retrouvèrent leur courage et retournèrent au combat.

 

Ils se précipitèrent sur l'ennemi. L'évêque du Puy et les autres prêtres excitaient le peuple à venger leurs frères morts. Les nôtres mirent les Turcs en fuite en en faisant un horrible massacre. Ils profitèrent de la confusion pour reprendre les prisonniers. Au camp ennemi, ils trouvèrent d'immenses tas d'or et une grande quantité de vivres. Ils revinrent chargés d'un immense butin. Après cette victoire et afin de donner du repos aux blessés, les armées demeurèrent pendant trois jours dans un pays couvert de riches pâturages. On s'occupa aussi des chevaux et on vécut dans l'abondance en consommant ce que les ennemis avaient abandonné. A partir de ce jour, il fut décidé que les troupes ne se sépareraient plus. Après cette halte, on se remit en route.

 

Après avoir traversé la Bythinie, on entra en Pisidie. Là, on arriva dans un pays brûlant et sans eau. La chaleur et la soif accablèrent l'armée. Il périt en une journée plus de cinq cents personnes. Des femmes grosses, abattues par la soif et la chaleur, accouchèrent avant terme. Les animaux refusaient tout service. Les faucons tombaient de fatigue dans les mains des seigneurs et rendaient leur dernier souffle. Les chiens de chasse périssaient çà et là sur les routes. Enfin les chevaux succombaient comme de viles bêtes de somme. Au milieu de tant de souffrances, on trouva un fleuve. Tous se précipitèrent dans les eaux. Beaucoup de ceux qui avaient échappé à la soif y trouvèrent la mort, et il en arriva autant à beaucoup d'animaux.

 

Enfin, on arriva dans une contrée fertile et on dressa le camp au milieu des prairies, près d'Antiochette, métropole de la Pisidie. Certains princes se séparèrent volontairement de l'armée avec leurs troupes. Le premier fut Baudouin, le frère du duc. Après lui, Tancrède partit aussi. Ils voulaient reconnaître les contrées environnantes pour pouvoir ensuite rendre compte des choses qu'ils auraient vues afin que l'armée puisse marcher sans courir de dangers. Ils suivirent d'abord la voie royale, traversèrent deux villes voisines l'une de l'autre, Iconium et Héraclée, et dirigèrent ensuite leur marche vers la mer. Le duc et les autres princes restés au camp, voulant se donner quelques délassements, s'enfoncèrent dans les bois pour chasser.

 

Le duc rencontra un ours énorme qui poursuivait un pèlerin qui portait une charge de bois mort. Le duc s'élança pour porter secours au fuyard. Son cheval fut blessé. Le duc continua à se battre à pied et le combat finit en corps à corps. Finalement le duc, blessé, obtint une victoire chèrement payée. Affaibli de le sang perdu, il faisait de vains efforts pour se relever. Cependant le malheureux qui avait dû son salut à son arrivée avait raconté son aventure au camp. Aussitôt tout le peuple accourut. On mit le duc sur un brancard, les princes le firent transporter au camp et les chirurgiens déployèrent aussitôt tout leur zèle pour le guérir. Dans le même temps, le comte de Toulouse, malade, était aussi transporté en litière. L'évêque d'Orange célébra même l'office des morts. Les troupes, se voyant sans chefs, se désespéraient. Heureusement les chefs malades survécurent.

 

L'armée traversa donc la Pisidie, entra en Lycaonie et arriva à Iconium, métropole de ce pays. La ville était déserte et l'armée souffrit du manque de vivres. Lorsque les Turcs apprenaient l'arrivée de nos troupes, ils n'osaient pas résister mais vidaient leurs villes, dévastaient le pays environnant et se réfugiaient dans les montagnes, espérant que nos soldats, pour échapper à la disette, se hâteraient de quitter leur pays. De fait, nos armées se hâtèrent de poursuivre leur route. Elles traversèrent Héraclée et arrivèrent à Marésie où elles s'arrêtèrent trois jours. Là, la femme de Baudouin, frère du duc, succomba à la suite d'une longue maladie. C'était une dame noble, anglaise d'origine, qui se nommait Gutuère.

 

Pendant ce temps, Tancrède arriva en Cilicie et assiégea Tarse, sa métropole. La Cilicie est une des provinces de l’Orient et nous appelons Orient tout le diocèse d'Antioche. La Cilicie est bornée à l'est par la Cœlésyrie, à l'ouest par l'Isaurie, au nord par la chaîne du Taurus et au sud par la mer de Chypre. Elle a deux métropoles, Tarse et Anavarze, ce qui fait qu'on dit souvent les deux Cilicies. On dit que Tarse fut fondée par Tarsès, second fils de Japhan, fils de Japhet, troisième fils de Noé. Elle est coupée en deux par le fleuve Cydnus, que les uns disent venir du Taurus et que d'autres affirment être une branche de l’Hydaspe. Tancrède obtint des habitants qu'ils arborent sa bannière sur la tour la plus élevée de la ville. Ils s'engagèrent à livrer leur ville dès que Bohémond serait arrivé.

 

Elle était surtout habitée par des chrétiens arméniens et grecs.. Baudouin arriva au sommet d'une montagne d'où il voyait jusqu'à la mer. Voyant un camp près de Tarse, il descendit dans la plaine. Tancrède, de son côté fit prendre les armes. Ils se reconnurent enfin et reprirent le chemin de la ville pour en continuer le siège. Le lendemain Baudouin, voyant la bannière de Tancrède flotter sur la ville, s'indigna qu'en présence d'un corps de troupes plus nombreux, Tancrède ose faire arborer ses étendards. Tancrède, naturellement modéré et désirant apaiser son compagnon, soutint que ce n'était pas une injure à son associé puisqu'il avait obtenu ces conditions des habitants de la ville avant son arrivée.

 

Baudouin cependant se montra si arrogant que des deux côtés on fut sur le point de courir aux armes. En même temps Baudouin appela quelques citoyens de la ville et leur déclara d'un ton menaçant que, s'ils n'enlevaient la bannière de Tancrède et ne mettaient la sienne à la place, il exterminerait tout le monde. Les habitants, voyant que les troupes de Baudouin étaient les plus nombreuses, renouvelèrent leur traité aux conditions qu'ils avaient auparavant accordées à Tancrède et remplacèrent la bannière de celui-ci par celle de Baudouin. Tancrède en fut indigné mais il préféra lever le camp et aller vers une ville voisine nommée Adana.

 

Elle était tombée aux mains de Guelfe, un Bourguignon qui, s'étant séparé de l'armée, avait entraîné à sa suite une foule de pèlerins. Le hasard les avait conduits devant cette place et ils s'en étaient emparés de vive force. Dès que Tancrède apprit qu'elle était occupée par des gens de l'expédition, il demanda l'hospitalité pour lui et ses compagnons. On leur fournit tous les approvisionnements nécessaires, en partie gratis, car Guelfe avait trouvé dans la ville de l'or, du bétail, des grains, du vin et de l'huile. Le lendemain, Tancrède alla à Mamistra, une des plus belles villes de la province. Il fit dresser son camp près de cette place et, après quelques jours de siège, s'en empara, fit mettre à mort les infidèles qu'il y trouva et s'y établit. Ayant recueilli d'immenses richesses et des vivres, il les fit distribuer à sa troupe.

 

Après le départ de Tancrède, Baudouin, resté sous les murs de Tarse, adressa des sommations aux habitants et leur ordonna d'ouvrir les portes. Ceux-ci, peu confiants en leurs propres forces, lui permirent d'entrer. Ils lui assignèrent deux tours et le reste de sa troupe fut logé en ville. Les Turcs continuèrent à gouverner mais, comme ils se méfiaient de leurs hôtes et n'avaient aucun espoir de secours, ils attendaient une occasion pour quitter la ville. Cette même nuit, trois cents hommes détachés par Bohémond et marchant sur les traces de Tancrède, se présentèrent sous les murs de Tarse et ne purent y entrer. Fatigués, manquant de vivres, ils demandaient l'hospitalité. En ville, le peuple joignait ses supplications aux leurs mais on leur refusa l'entrée parce qu'on disait qu'ils venaient au secours de Tancrède.

 

Cependant les habitants envoyèrent aux arrivants du pain et plusieurs outres de vin du haut des remparts. Lorsque tous dormirent, les Turcs sortirent sans bruit, emmenant avec eux femmes, enfants, esclaves et provisions, et pour ne laisser à leurs ennemis qu'une victoire ensanglantée, ils massacrèrent les chrétiens endormis à la porte de la ville. Le lendemain, les croisés qui habitaient dans la ville la trouvèrent déserte. Etonnés, ils parcoururent les remparts et découvrirent le massacre. Le peuple prit les armes contre Baudouin, lui imputant la mort de ses frères puisqu'il leur avait refusé l'hospitalité. Baudouin, voyant que la sédition devenait plus sérieuse de moment en moment, se justifia en disant qu'il n'avait eu d'autre intention que celle de tenir la parole donnée aux habitants de n'admettre aucun étranger jusqu'à l'arrivée du duc. Les soldats et le peuple se calmèrent.

 

Les troupes restèrent quelques jours à Tarse. On vit une flotte à peine à trois milles de la ville. Tous coururent au bord de la mer. Ils apprirent que les arrivants étaient chrétiens et qu'ils venaient de Flandre, de Hollande et de Frise. Pendant huit ans, ils avaient exercé la piraterie. Se repentant de leurs crimes, ils étaient partis pour Jérusalem et leur navigation les avait conduits là. Dès qu'on sut qu'ils étaient chrétiens, on les fit entrer dans le port et on les conduisit à Tarse. Ils avaient pour chef un nommé Guinemer, natif de Boulogne, sur les terres du comte Eustache, père du duc Godefroi. Lorsqu'il eut fait connaissance avec Baudouin, fils de son seigneur, il quitta sa flotte et se disposa à aller à Jérusalem avec lui. il était très riche et avait beaucoup de gens à son service. Il suivit Baudouin avec eux.

 

Après avoir laissé cinq cents hommes en garnison, on repartit. La troupe arriva à Mamistra que Tancrède avait occupée. Comme les arrivants prévoyaient bien qu'ils ne seraient pas reçus dans la ville, ils s'établirent à quelque distance. Tancrède, apprenant que Baudouin avait dressé son camp tout près, se disposa à tirer vengeance des insultes qu'on lui avait fait endurer. Il envoya des archers avec ordre de tuer les chevaux dispersés ou de les ramener dans la ville. Lui-même, à la tête de cinq cents cavaliers, se précipita dans le camp et renversa tout. Quand le combat s'engagea, la troupe de Tancrède prit la fuite pour rentrer dans la place. Il y avait entre la ville et le camp de Baudouin un fleuve sur lequel s'élevait un pont étroit. Beaucoup d'hommes périrent dans la mêlée pour le traverser. La haine était telle que seule la nuit sépara les combattants.

 

Le lendemain matin, les esprits s’étant calmés, les uns et les autres s'envoyèrent des députés pour faire des propositions. Les prisonniers furent rendus et on se réconcilia. Baudouin, cédant à la demande de ses compagnons, se remit en marche avec sa troupe pour rejoindre l'armée qui était à Marésie. Il avait appris les dangers auxquels son frère le duc avait échappé et voulait s'assurer de son état. Tancrède ayant pris avec lui ceux de la flotte, ce qui lui fit un renfort considérable, parcourut la Cilicie, attaquant toutes les places qu'il rencontrait et massacrant leurs habitants. Il parvint même à s'emparer d'Alexandrette et acheva ainsi la conquête du pays. Les satrapes arméniens et turcs qui habitaient dans les montagnes, ayant appris que Tancrède avait soumis toute la région, lui proposèrent des traités d'amitié et lui envoyèrent de l'or, de l'argent, des chevaux et de la soie.

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