Conquête de l'Egypte par les Perses

Cambyse avait demandé en mariage la fille d'Amasis sur le conseil d'un Egyptien qui voulait se venger de celui-ci qui l'avait obligé à aller en Perse quand Cyrus avait prié le roi d'Egypte de lui envoyer un médecin pour les yeux. Ce médecin, ulcéré, poussa Cambyse à ce mariage pour peiner Amasis s'il acceptait, ou vexer le roi de Perse s'il refusait. Amasis, qui haïssait les Perses autant qu'il les redoutait, ne pouvait se résoudre ni à accorder ni à refuser sa fille, sachant que Cambyse voulait seulement en faire sa concubine. Il avait à sa cour une fille d'Apriès, son prédécesseur. C'était une princesse très belle. Elle se nommait Nitétis. Amasis l'envoya en Perse comme si elle était sa fille mais elle révéla à Cambyse la supercherie. Celui-ci se mit en colère et décida de faire la guerre à l'Egypte. C'est ce que disent les Perses. Les Egyptiens, eux, prétendent que Cambyse était le fils de cette fille d'Apriès et que c'est Cyrus qui demanda la fille d'Amasis. Ils savent pourtant qu'en Perse la loi ne permet pas à un fils naturel de succéder à la couronne lorsqu'il y en a un légitime et que Cambyse était fils de Cassandane, de la dynastie Achéménide, et non d'une princesse égyptienne. On raconte aussi qu'à une femme qui admirait la beauté de ses enfants, Cassandane aurait répondu que, malgré cela, Cyrus n'avait d'yeux que pour l'esclave égyptienne. Cambyse, l'aîné de ses enfants, lui aurait alors promis de détruire l'Egypte quand il serait grand.

Il survint un autre incident qui contribua à faire entreprendre cette expédition. Un officier d'Amasis nommé Phanès, originaire d'Halicarnasse, mécontent de ce prince, se sauva d'Egypte pour s'entretenir avec Cambyse. Comme il occupait un rang élevé parmi les troupes auxiliaires et qu'il avait une grande connaissance des affaires d'Egypte, Amasis fit tout ses efforts pour le reprendre. Il le fit poursuivre par une trirème montée par un eunuque fidèle qui l'atteignit en Lycie et le captura. Mais Phanès enivra ses gardes et réussit à atteindre la cour de Perse. Cambyse hésitait encore à marcher sur l'Egypte. Phanès apprit au roi comment traverser les déserts et lui conseilla de prier le roi des Arabes de lui permettre de passer sur ses terres. C'est en effet le seul moyen pour pénétrer en Egypte. La Palestine s'étend de la Phénicie à la ville de Cadytis. A partir de là, toutes les places maritimes jusqu'à Iénysos appartiennent aux Arabes. Après Iénysos, jusqu'au lac Serbonis, le pays appartient de nouveau aux Syriens de Palestine. L'Egypte commence au lac Serbonis, dans lequel on dit que Typhon se cacha. Tout l'espace entre Iénysos, le mont Casion et le lac Serbonis, forme un vaste désert d'environ trois jours de marche.

On apporte deux fois par an de Grèce et de Phénicie en Egypte une grande quantité de jarres de vin. Pourtant on n'y voit pas une seule jarre. Dans chaque ville, le démarque les fait ramasser et les faire porter à Memphis. De là on les envoie pleines d'eau dans les lieux arides de Syrie. Ainsi toutes les jarres que l'on porte en Egypte sont renvoyées en Syrie. Ce sont les Perses qui ont facilité ce trajet en y faisant porter de l'eau quand ils se sont rendus maîtres de l'Egypte. Mais comme, à l'époque de cette expédition, il n'y avait pas à cet endroit de provision d'eau, Cambyse, sur les conseils de Phanès, demanda au roi des Arabes de lui procurer un passage sûr et ils se jurèrent une foi réciproque. Il n'y a pas de peuple plus fidèle aux serments que les Arabes. Lorsqu'ils veulent engager leur foi, il faut qu'il y ait un tiers. Ce témoin tient une pierre tranchante avec laquelle il leur fait une incision à la paume de la main. Il prend ensuite un morceau de l'habit de chacun, le trempe dans leur sang et en frotte sept pierres qui sont entre eux en invoquant Dionysos et Ourania. Cela fait, celui qui a engagé sa foi donne à l'autre ses amis pour garants. Et ceux-ci pensent eux-mêmes qu'il est juste de respecter les serments. Ils croient qu'il n'y a pas d'autres dieux que Dionysos et Ourania et se rasent la tête comme Dionysos le faisait, c'est-à-dire en rond et autour des tempes. Ils appellent Dionysos Orotalt, et Ourania Alilat. Le roi d'Arabie fit remplir des outres d'eau et en fit charger tous les chameaux de ses Etats. On les mena dans les lieux arides où il alla attendre l'armée de Cambyse. Il y a en Arabie un grand fleuve nommé Corys qui se jette dans la mer Erythrée. On raconte que, depuis ce fleuve, le roi d'Arabie fit faire un canal avec des peaux de bœufs cousues ensemble. Ce canal portait de l'eau dans de grandes citernes qu'on avait creusées dans les lieux arides pour ravitailler l'armée. Or il y a douze journées de chemin du fleuve au désert.

Psamménite, le fils d'Amasis, attendit l'ennemi vers la bouche Pélusienne du Nil. Il venait de succéder à son père, mort après un règne de quarante-quatre ans. Sous son règne, il plut à Thèbes, prodige jamais vu jusqu'alors et qu'on n'a pas revu depuis. Lorsque les Perses furent arrivés face aux Egyptiens, les Grecs et les Cariens à la solde de Psamménite, indignés de la trahison de Phanès, égorgèrent ses enfants. On mêla leur sang à du vin et de l'eau et tous les auxiliaires en burent. Le combat fut rude et meurtrier mais enfin les Egyptiens s'enfuirent. Parmi les ossements dispersés on distinguait les crânes des Perses qui sont sont fragiles alors que ceux des Egyptiens sont durs parce qu'ils commencent très jeunes à se raser la tête. Leur crâne durcit au soleil. Les Perses, au contraire, ont le crâne faible parce qu'ils ont toujours la tête couverte d'une tiare. Les Egyptiens s'enfuirent à Memphis. Cambyse leur envoya un héraut pour négocier. Il remonta le fleuve sur un vaisseau mitylénien. Quand les Egyptiens le virent entrer dans Memphis, ils brisèrent le navire et tuèrent son équipage. Finalement, les Egyptiens durent se rendre. Les Libyens, les Cyrénéens et les Barcéens se rendirent sans combat et envoyèrent des présents.

Dix jours après la prise de la citadelle de Memphis, Psamménite, qui n'avait régné que six mois, fut conduit, par ordre de Cambyse, devant la ville avec quelques autres Egyptiens. On habilla leurs filles en esclaves et on les envoya chercher de l'eau. Les jeunes filles pleuraient. Les nobles égyptiens, voyant leurs enfants dans cet état, gémissaient. Psamménite se contenta de baisser les yeux. Cambyse fit ensuite passer devant lui son fils, accompagné de deux mille Egyptiens du même âge que lui, la corde au cou. On les menait à la mort pour venger les Mityléniens qui avaient été tués. Les juges royaux avaient ordonné que, pour chaque mort on ferait mourir dix Egyptiens. Psamménite vit son fils mais resta impassible. Il aperçut ensuite un vieillard qu'il connaissait bien. Cet homme avait perdu tous ses biens et vivait d'aumônes. A cette vue, il ne put retenir ses larmes. Des gardes rapportèrent cela à Cambyse. Etonné de sa conduite, celui-ci lui en fit demander les motifs. Psamménite répondit que les malheurs de sa famille étaient trop grands pour qu'on puisse les pleurer mais que le triste sort d'un ami tombé dans la misère après avoir été très riche méritait des larmes. Cambyse trouva cette réponse sensée. Il ordonna de délivrer le fils de Psamménite et de lui amener Psamménite lui-même. Mais le jeune prince avait déjà été exécuté. On mena Psamménite à Cambyse, auprès duquel il passa le reste de ses jours, sans subir de mauvais traitement. On lui aurait même rendu le gouvernement de l'Egypte si on ne l'avait pas soupçonné de vouloir fomenter des troubles car les Perses honorent les fils de rois et même leur rendent le trône que leurs pères ont perdu. Mais Psamménite, ayant poussé les Egyptiens à la révolte, fut découvert et Cambyse le condamna à boire du sang de taureau, ce dont il mourut sur-le-champ.

Cambyse se rendit à Saïs pour se venger d'Amasis. Il ordonna de sortir son corps du tombeau, de le battre de verges, de lui arracher les cheveux et de lui faire mille outrages. Comme les exécuteurs étaient las de maltraiter un corps qui résistait à leurs efforts et dont ils ne pouvaient rien détacher parce qu'il avait été embaumé, Cambyse le fit brûler. Pourtant les Perses croient que le feu est un dieu et il n'est permis, ni par leurs lois, ni par celles des Egyptiens, de brûler les morts. Cela est défendu chez les Perses parce qu'un dieu ne doit pas se nourrir du cadavre d'un homme. Cette interdiction existe chez les Egyptiens parce qu'ils sont persuadés que le feu est un animal. Or, leurs lois ne permettent pas d'abandonner aux bêtes les corps morts. C'est pour cela qu'ils les embaument, de crainte qu'en les mettant en terre, ils ne soient mangés des vers. Ainsi Cambyse fit une chose condamnée par les lois des deux peuples. D'après les Egyptiens, ce ne fut pas le corps d'Amasis qu'on maltraita car, ayant appris par un oracle ce qui devait lui arriver après sa mort, il avait fait placer à l'intérieur de son tombeau le corps d'un autre.

Cambyse voulut ensuite faire la guerre aux Carthaginois, aux Ammoniens et aux Ethiopiens-Longues-Vies qui habitent la côte sud de la Libye. Il envoya sa flotte contre les Carthaginois, des troupes de terre contre les Ammoniens et des espions chez les Ethiopiens pour s'assurer de l'existence de la Table du Soleil. Il y a devant leur ville une prairie toujours pleine de viandes bouillies que les magistrats ont soin d'y faire porter la nuit. Lorsque le jour paraît, chacun peut venir y prendre son repas. Les gens disent que la terre produit d'elle-même toutes ces viandes. Voilà ce qu'on appelle la Table du Soleil. Cambyse fit venir d'Eléphantine des Ichthyophages qui parlaient la langue éthiopienne. Pendant ce temps, il ordonna à sa flotte d'aller à Carthage. Mais les Phéniciens refusèrent d'obéir parce qu'ils étaient liés aux Carthaginois et qu'en combattant contre eux ils auraient cru violer les droits du sang. Les Carthaginois évitèrent ainsi l'asservissement. Cambyse ne voulut pas forcer les Phéniciens parce qu'ils s'étaient donnés volontairement à lui et qu'ils avaient de l'influence dans la flotte.

Cambyse envoya les Ichthyophages en Ethiopie avec des présents pour le roi. Ils consistaient en un habit de pourpre, un collier d'or, des bracelets, un vase d'albâtre plein de parfums et du vin de palmier. On dit que les Ethiopiens sont les plus grands et les plus beaux des hommes et qu'ils ne jugent digne de porter la couronne que celui d'entre eux qui est le plus grand et le plus fort. Les Ichthyophages offrirent leurs présents au roi et lui dirent que Cambyse, roi des Perses, désirait son amitié. Le roi, qui savait que les Ichthyophages étaient des espions, leur répondit que le roi des Perses était injuste en cherchant à asservir un peuple dont il n'avait reçu aucune injure. Il lui offrit un arc en lui disant de ne venir que lorsque les Perses seraient capables de s'en servir. Les parfums lui firent dire que les Perses étaient des menteurs, il crut que le collier et les bracelets étaient des chaînes, mais il aima le vin. Il demanda de quoi se nourrissait le roi et quelle était la plus longue durée de vie chez les Perses. Les envoyés répondirent qu'il mangeait du pain et que l'espérance de vie des Perses était de quatre-vingts ans. L'Ethiopien dit qu'il n'était pas étonné que des hommes qui se nourrissaient ainsi vivent aussi peu. Il était persuadé qu'ils vivraient encore moins s'ils ne réparaient leurs forces par le vin.

Les Ichthyophages interrogèrent à leur tour le roi sur la manière de vivre des Ethiopiens. Il répondit que la plupart allaient jusqu'à cent vingt ans, qu'ils vivaient de viandes bouillies et que le lait était leur boisson. Les espions paraissant étonnés, il les conduisit à une fontaine d'où les gens sortaient parfumés d'une odeur de violette et plus luisants que s'ils s'étaient frottés d'huile. Les espions racontèrent à leur retour que l’eau de cette fontaine était si légère que rien n'y flottait. C'est peut-être la cause d'une si longue vie. De là, le roi les mena à la prison. Les prisonniers étaient attachés avec des chaînes d'or car chez ces Ethiopiens le cuivre est le métal le plus rare et le plus précieux. Enfin on leur montra les cercueils des Ethiopiens qui sont faits de verre. On dessèche le corps à la façon des Egyptiens et on l'enduit entièrement de plâtre qu'on peint. Après cela, on le met dans une colonne de pierre transparente qui vient des mines du pays. On voit le mort à travers la pierre. Ses parents le gardent une année entière dans leur maison. Ils lui offrent des victimes et les prémices de toutes choses. Ils le portent ensuite hors de la ville. Enfin les espions repartirent après avoir tout examiné.

Sur leur rapport, Cambyse, en colère, marcha aussitôt contre les Ethiopiens, sans faire préparer de vivres pour l'armée ni réfléchir qu'il allait faire une expédition aux extrémités de la terre. Tel un fou, à peine eut-il entendu le rapport des Ichthyophages qu'il se mit en marche, ne laissant en Egypte que les Grecs qui l'avaient accompagné. Il envoya cinquante mille hommes réduire en esclavage les Ammoniens et mettre le feu au temple où Zeus rendait ses oracles. Lui, il continua sa route vers l'Ethiopie, Ses troupes n'avaient pas fait la cinquième partie du chemin que les vivres manquèrent. On mangea les bêtes de somme mais Cambyse continua à avancer. Les soldats se nourrirent d'herbe tant que la campagne put leur en fournir mais, lorsqu'ils furent arrivés dans le désert, la faim poussa certains au cannibalisme. Cambyse l'apprit et, craignant qu'ils ne se dévorent les uns les autres, abandonna l'expédition. Il rentra à Thèbes après avoir perdu une partie de son armée. Les troupes envoyées contre les Ammoniens allèrent jusqu'à Oasis, à sept journées de Thèbes. On ne peut y aller qu'à travers les sables. Ce pays s'appelle en grec les îles des Bienheureux. On dit que l'armée perse alla jusque-là mais personne ne sait ce qu'elle devint ensuite. Elle n'arriva pas au pays des Ammoniens et ne revint jamais en Egypte. Les Ammoniens disent qu'elle fut ensevelie sous le sable.

Cambyse étant de retour à Memphis, le dieu Apis se manifesta aux Egyptiens. Ils mirent alors leurs plus beaux habits et firent de grandes fêtes. Cambyse crut qu'ils se réjouissaient de ses malheurs. Il fit venir les magistrats de Memphis et leur demanda la raison de leur liesse. Ils répondirent que leur dieu, qui restait très longtemps sans se manifester, s'était montré depuis peu et que lorsque cela arrivait les Egyptiens faisaient la fête. Cambyse pensa qu'ils se moquaient et les fit exécuter. Il convoqua ensuite les prêtres et, ayant aussi reçu d'eux la même réponse, il leur ordonna de lui amener Apis. Cet Apis est un jeune bœuf dont la mère ne peut en porter d'autre. Les Egyptiens disent qu'un éclair descend du ciel sur elle et que de cet éclair elle conçoit le dieu Apis. Ce bœuf se reconnaît à certaines marques. Son poil est noir, il porte sur le front une marque blanche triangulaire, sur le dos la ligure d'un aigle, sous la langue celle d'un escarbot et les poils de sa queue sont doubles. Dès que les prêtres eurent amené Apis, Cambyse le frappa de son poignard et se moqua d'eux. Il les fit ensuite frapper de verges et ordonna qu'on arrête tous les Egyptiens qu'on trouverait célébrant la fête d'Apis. Apis mourut de sa blessure et les prêtres lui donnèrent une sépulture à l'insu de Cambyse.

Celui-ci, disent les Egyptiens, devint fou furieux. Le premier crime qu'il commit fut le meurtre de Smerdis, son frère. Il l'avait renvoyé en Perse, jaloux parce qu'il avait réussi à bander l'arc que les Ichthyophages avaient apporté d'Ethiopie, ce qu'aucun autre Perse n'avait pu faire. Après son départ, Cambyse eut un songe qui lui fit craindre que son frère ne s'empare de la couronne. Il envoya après lui Préxaspe avec ordre de le tuer. Arrivé à Suse, celui-ci exécuta l'ordre dont il était chargé. Son second meurtre fut celui de sa sœur qui était en même temps sa femme. Avant lui, les Perses n''épousaient pas leurs sœurs Amoureux d'une de ses sœurs et voulant l'épouser, Cambyse convoqua les juges royaux et leur demanda s'il n'y avait pas quelque loi qui permette à un frère d'épouser sa sœur Ces juges royaux, qui exercent leurs fonctions à vie, sont les interprètes des lois. Ils lui firent une réponse qui, sans blesser la justice, ne les mettait pas en danger. Ils lui dirent qu'ils ne trouvaient pas de loi autorisant un frère à épouser sa sœur mais qu'il y en avait une qui permettait au roi de faire tout ce qu'il voulait. Sur cette réponse, Cambyse épousa celle qu'il aimait. Peu de temps après, il épousa une autre de ses sœurs, la plus jeune, qui le suivit en Egypte et qu'il tua. Les Grecs disent que la princesse assistait au combat d'un lionceau que Cambyse avait lâché contre un jeune chien. Un autre chien, son frère, rompit sa laisse pour venir à son secours et les deux chiens réunis l'emportèrent. Cela plaisait beaucoup à Cambyse mais faisait pleurer sa sœur Le roi lui en demanda la raison. La princesse répondit que cela lui faisait penser à Smerdis. Cambyse la tua pour cette réponse. Les Egyptiens, eux, disent que la princesse, à table avec Cambyse, prit une salade, en arracha les feuilles et reprocha au roi de faire la même chose avec la famille de Cyrus. Cambyse la maltraita tellement qu'elle accoucha avant terme et mourut.

La frénésie de Cambyse était peut-être une punition de l'outrage fait à Apis. Mais on dit que, de naissance, il était sujet à l'épilepsie, que certains appellent mal sacré. Il montra autant de fureur contre le reste des Perses. Cambyse avait un jour demandé aux notables de son conseil ce qu'on pensait de lui et si l'on croyait qu'il égalait son père. Les Perses avaient répondu qu'il lui était supérieur parce qu'il y avait conquis l'Egypte. Crésus lui dit qu'il ne ressemblait pas à son père car il n'avait pas encore de fils tel que lui. Cambyse en fut flatté. Il demanda un jour à Préxaspe, qu'il estimait beaucoup et dont le fils avait une charge d'échanson, ce que pensaient de lui les Perses. Préxaspe répondit qu'ils le comblaient de louanges mais pensaient qu'il buvait trop de vin. Alors Cambyse banda son arc et tira sur le fils de Préxaspe. Le jeune homme tomba. Cambyse le fit ouvrir pour voir où avait porté le coup et la flèche était au milieu du cœur. Alors le roi, plein de joie, demanda au père du jeune homme s'il avait vu quelqu'un frapper le but avec tant de justesse. Préxaspe, voyant qu'il parlait à un fou, répondit qu'un dieu lui-même n'aurait pas visé aussi bien. Une autre fois Cambyse fit sans motif enterrer vifs douze nobles. Crésus, témoin de ces extravagances, lui conseilla la modération de peur que ces violences ne poussent les Perses à se révolter. Cambyse s'offensa du conseil d'un homme qui avait si mal gouverné ses Etats et qui avait causé la perte de Cyrus en le poussant à passer l'Araxe. Il prit son arc mais Crésus s'enfuit. Cambyse ordonna à ses gens de le tuer. Comme ils connaissaient l'inconstance de son caractère, ils se contentèrent de cacher Crésus. Cambyse le regretta vite. Ses serviteurs, s'en étant aperçus, lui apprirent qu'il vivait encore. II en témoigna de la joie mais les fit tuer pour leur désobéissance.

Pendant son séjour à Memphis, il eut plusieurs coups de folie. Il fit ouvrir les anciens tombeaux pour considérer les morts. Il entra dans le temple d'Héphaïstos et outragea la statue du dieu. Cette statue ressemble aux patèques que les Phéniciens mettent à la proue de leurs trirèmes et qui ressemblent à un pygmée. Il entra dans le temple des Cabires dont les lois interdisent l'entrée à tout autre qu'au prêtre et en fit brûler les statues. Cambyse était fou. Sans cela, il ne se serait pas joué de la religion et des lois. Si on demandait aux hommes choisir les meilleures lois, chacun se déterminerait pour celles de sa patrie. Ainsi, Darius demanda un jour à des Grecs soumis à sa domination pour quelle somme ils accepteraient de manger le cadavre de leur père. Ils répondirent qu'ils ne le feraient jamais. Il fit venir ensuite les Indiens Calaties, qui mangent leurs pères. Il leur demanda en présence des Grecs, quelle somme d'argent pourrait les engager à brûler leur père après sa mort. Les Indiens se récrièrent, tant la coutume a de force.

Tandis que Cambyse était en Egypte, les Spartiates faisaient la guerre à Polycrate qui s'était emparé de Samos. II était allié à Amasis, roi d'Egypte. Sa puissance et sa réputation s'étaient accrues rapidement. Il était partout victorieux, il avait cent vaisseaux à cinquante rames et il attaquait tout le monde sans distinction. Il s'était emparé de plusieurs îles et de beaucoup de villes sur le continent. Il avait battu sur mer les Lesbiens venus au secours des Milésiens et avait fait creuser le fossé qui entoure les murs de Samos par les captifs. Amasis s'inquiéta de cette puissance. Il écrivit à Polycrate pour le féliciter mais aussi pour le mettre en garde contre la jalousie des dieux. Il lui suggéra même de faire disparaître volontairement une chose qui lui était chère afin de conjurer cette jalousie. Polycrate suivit ce conseil. Il chercha parmi ses biens une chose à laquelle il tenait et choisit une émeraude montée sur or qu'il portait au doigt et qui lui servait de cachet. Il la jeta à la mer. Quelques jours plus tard, un pécheur qui avait pris un gros poisson, le porta au palais et l'offrit à Polycrate. Les cuisiniers trouvèrent l'anneau dans son ventre. Polycrate pensa qu'il y avait là quelque chose de divin et écrivit l'histoire à Amasis qui reconnut qu'il était impossible d'arracher un homme à son destin. Il renonça alors à son alliance craignant que, si la chance de Polycrate tournait, il ne soit obligé de partager son malheur.

C'est donc contre ce prince que marchèrent les Spartiates à la prière des Samiens qui fondèrent depuis en Crète la ville de Cydonia. Cambyse levait alors une armée pour faire la guerre en Egypte. Polycrate le pria de lui envoyer des troupes. En échange, Cambyse lui demanda une flotte. Polycrate choisit pour cela les citoyens qu'il soupçonnait de pencher vers la révolte, les embarqua sur quarante trirèmes et recommanda à Cambyse de les garder. Certains disent que ces Samiens n'allèrent pas en Egypte mais s'arrêtèrent en chemin. Selon d'autres, ils arrivèrent en Egypte mais repartirent tout de suite vers Samos. Polycrate, étant allé à leur rencontre avec ses navires, leur livra bataille et la perdit. Mais, ayant débarqué, ils furent battus, ce qui les força à rentrer dans leurs bateaux et à se retirer à Sparte. Certains disent que les révoltés l'emportèrent. C'est peu vraisemblable. Ils n'auraient pas eu besoin d'appeler à leur secours les Spartiates et Polycrate n'aurait pas été défait par quelques Samiens dont les familles étaient en son pouvoir. Les Samiens exilés allèrent trouver les magistrats de Sparte et leur firent un très long discours, au point que ceux-ci répondirent à la fin qu'ils en avaient oublié le début. La seconde fois, les Samiens apportèrent un sac et dirent seulement qu'ils manquaient de farine. Les Spartiates décidèrent alors de les aider. Les Samiens prétendent que c'était par reconnaissance de ce qu'eux-mêmes les avaient aidés contre les Messéniens. Mais, selon les Spartiates, ils entreprirent cette expédition pour se venger des Samiens qui avaient volé le cratère qu'ils portaient à Crésus et le corselet qu'Amasis, roi d'Egypte, leur envoyait en présent.

Les Corinthiens participèrent aussi à l'expédition contre Samos car les Samiens les avaient outragés dans le passé. Périandre avait envoyé à Alyatte trois cents enfants de Corcyre pour en faire des eunuques. Les Corinthiens qui les conduisaient abordèrent à Samos et les Samiens surent pourquoi on conduisait ces enfants à Sardes. Ils leur apprirent comment profiter du droit d'asile au temple d'Artémis et interdirent qu'on les en déloge. Comme les Corinthiens empêchaient qu'on leur porte à manger, les Samiens instituèrent une fête. A la nuit, des chœurs de jeunes gens apportaient des gâteaux au temple et purent ainsi nourrir les réfugiés. Ils continuèrent jusqu'au départ des Corinthiens. Après quoi les Samiens ramenèrent les enfants à Corcyre. Depuis la fondation de Corcyre par les Corinthiens, il y a toujours eu de l'inimitié entre ces deux peuples malgré leur origine commune. Les Corinthiens se rappelaient l'insulte que leur avaient faite les Samiens. Quant à Périandre, il avait envoyé à Sardes ces trois cents garçons pour se venger des Corcyréens qui l'avaient les premiers outragé.

Périandre avait tué sa femme. Il avait deux fils âgés de dix-sept et dix-huit ans. Ils étaient chez Proclès, leur grand-père maternel, tyran d'Epidaure, qui les traitait avec l'amitié qu'il est naturel de témoigner aux enfants de sa fille. Lorsqu'ils repartirent, il leur dit qui avait tué leur mère. L'aîné ne fit pas attention mais le plus jeune, nommé Lycophron, en conçut une telle douleur que, de retour à Corinthe, il ne voulut plus parler à son père. Périandre, indigné, le chassa et interdit à quiconque de recevoir son fils. Lycophron, chassé d'un endroit, cherchait un asile dans un autre. Périandre annonça que celui qui l'admettrait chez lui encourrait une amendé. Personne n'osa plus le recevoir. Lycophron se réfugiait sous les portiques. Le quatrième jour, Périandre, le voyant mourant de faim, eut pitié. Il s'approcha de lui, lui expliqua qu'il était aussi malheureux que lui et l'encouragea à revenir au palais. Mais Lycophron lui répondit qu'il méritait l'amende. Périandre, comprenant que rien ne pouvait le vaincre, le fit embarquer pour Corcyre qui dépendait de lui. Il marcha ensuite contre son beau-père, s'empara d'Epidaure et fit prisonnier Proclès. Plus tard, Périandre, ne se sentant plus en état de gouverner par lui-même, envoya chercher Lycophron à Corcyre pour lui confier l'État car son fils aîné était stupide. Lycophron ne daigna pas même répondre. Périandre lui envoya sa sœur, dans l'espoir qu'elle le convaincrait. Mais il lui répondit qu'il n'irait jamais à Corinthe tant qu'il saurait Périandre en vie. Périandre lui envoya alors un héraut pour lui dire qu'il allait se retirer à Corcyre et qu'il pouvait revenir à Corinthe prendre possession de la couronne. Le jeune prince accepta. Le père se disposait à partir quand les Corcyréens, redoutant de voir Périandre chez eux, assassinèrent Lycophron. C'est cela qui porta ce prince à se venger d'eux.

Lorsque les Spartiates furent arrivés à Samos, ils s'approchèrent des murailles, laissant derrière eux la tour qui est au bord de la mer. Mais Polycrate en personne étant tombé sur eux avec des forces considérables, ils durent reculer. Au même moment, les auxiliaires, accompagnés d'un grand nombre de Samiens, sortirent de la tour et fondirent sur les Spartiates qui prirent la fuite. Voyant que le siège traînait en longueur, ceux-ci s'en repartirent dans le Péloponnèse. On dit que Polycrate acheta leur départ avec une grande quantité de monnaie de plomb doré. Les Samiens qui avaient entrepris la guerre contre Polycrate, abandonnés par les Spartiates, s'embarquèrent aussi et tirent voile pour Siphnos. Les Siphniens étaient alors les plus riches des insulaires. Leur île abondait en mines d'or et d'argent. L'oracle de Delphes leur avait dit que, quand le Prytanée et l'agora de Siphnos seraient blancs, ils auraient besoin d'un homme sage pour les garantir d'une embûche de bois et d'un héraut rouge. L'agora et le Prytanée de Siphnos étaient en marbre de Paros. Les Siphniens ne comprirent pas cet oracle. Les Samiens envoyèrent un vaisseau avec des ambassadeurs. Autrefois les navires étaient peints en rouge et c'était ce que la Pythie avait prédit. Les ambassadeurs prièrent les Siphniens de leur prêter dix talents. Sur leur refus, les Samiens pillèrent les campagnes. Les Siphniens coururent aux armes, livrèrent bataille et furent battus. Après cette défaite, les Samiens exigèrent d'eux cent talents. Les exilés de Samos firent voile vers la Crète où ils bâtirent la ville de Cydonia. Ils y fixèrent leur demeure et, durant cinq ans, leur prospérité fut constante. La sixième année, les Eginètes les réduisirent en esclavage avec l'aide des Crétois. Ils désarmèrent leurs navires, en ôtèrent les sangliers qui servaient d'ornements et les offrirent au temple d'Athéna d'Egine. Ils agirent ainsi par haine des Samiens car eux-ci les avaient attaqués quand Amphicrate régnait à Samos et leur avaient fait beaucoup de mal. Les Samiens ont réalisé trois des plus grands ouvrages de toute la Grèce. Ils ont creusé un canal qui traverse toute la montagne et conduit à la ville l'eau d'une fontaine. Ils ont aussi construit une grande digue près du port et un très grand temple.

Tandis que Cambyse passait son temps en Egypte à des extravagances, deux mages, des frères, en profitèrent pour se révolter. Il avait laissé l'un des deux en Perse pour gérer ses biens. Ce mage, nommé Patizéithès, n'ignorait pas la mort de Smerdis qui n'était connue que d'un petit nombre de Perses. Cette mort lui fit décider de s'emparer du trône. Son frère ressemblait à Smerdis et portait le même nom que lui. Il le plaça sur le trône. Cela fait, il envoya des hérauts dans toutes les provinces, et particulièrement en Egypte, pour interdire à l'armée d'obéir à Cambyse et lui ordonner de ne reconnaître à l'avenir que Smerdis, fils de Cyrus. Le héraut envoyé en Egypte trouva Cambyse et son armée à Ecbatane de Syrie. Il annonça au milieu du camp les ordres dont le mage l'avait chargé. Cambyse, pensa qu'il avait été trahi par Préxaspe et que celui-ci n'avait pas exécuté l'ordre qu'il lui avait donné de tuer Smerdis. Mais Préxaspe jura qu'il avait bien obéi et suggéra d'interroger le héraut. On le ramena au camp et Préxaspe lui demanda s'il avait réellement vu Smerdis. Le héraut reconnut que c'était le mage qui gérait les biens de Cambyse qui lui avait donné les ordres qu'il avait apportés. Cambyse admit la fidélité de Préxaspe qui comprit que les mages Patizéithès et son frère Smerdis s'étaient révoltés.

Cambyse revit le songe dans lequel il avait vu un héraut lui annoncer que Smerdis était assis sur le trône. Il comprit qu'il avait fait tuer son frère pour rien et le pleura. Puis il se jeta sur son cheval pour marcher contre le mage. Mais le fourreau de son sabre tomba et l'arme le blessa à la cuisse, là où il avait frappé Apis. Il demanda le nom de la ville où il était. On lui dit qu'elle s'appelait Ecbatane. L'oracle de Bouto lui avait prédit qu'il finirait ses jours à Ecbatane. Il s'était imaginé qu'il devait mourir de vieillesse à Ecbatane de Médie, où étaient ses richesses. Mais l'oracle parlait d'Ecbatane de Syrie. Lorsqu'il eut appris le nom de la ville, il comprit le sens de l'oracle. Il convoqua les notables perses qui se trouvaient à l'armée et leur avoua à la suite de quelle méprise il avait fait assassiner son frère. Il leur demanda ensuite de ne pas accepter que l'empire retourne aux Mèdes. Cambyse fut emporté par la gangrène après avoir régné sept ans et cinq mois. Il mourut sans enfants. Les Perses ne pouvaient croire que les mages se soient emparés de la couronne. Ils pensaient plutôt que ce que Cambyse avait dit était un effet de sa haine contre son frère afin qu'on lui fasse la guerre. Ils croyaient vraiment que c'était Smerdis, fils de Cyrus, qui s'était soulevé. Ils en étaient d'autant plus persuadés que Préxaspe niait l'avoir tué car, après la mort de Cambyse, il n'aurait pas été prudent pour lui d'avouer que le fils de Cyrus avait péri de sa main.

Cambyse mort, le mage régna tranquillement pendant les sept mois qui restaient pour accomplir la huitième année de son prédécesseur. Pendant ce temps, il combla ses sujets de bienfaits de sorte qu'après sa mort il fut regretté de tous les peuples d'Asie, sauf des Perses. Dès le début de son règne, il annonça dans toutes les provinces qu'il exemptait ses sujets, pour trois ans, de tous tributs et subsides et de service militaire. II fut reconnu le huitième mois. Il y avait à la cour un seigneur nommé Otanès. Il soupçonna le premier le nouveau roi de n'être pas le fils de Cyrus mais le mage. Sa méfiance était fondée sur ce qu'il ne sortait jamais de la citadelle et qu'il ne convoquait auprès de lui aucun des grands de Perse. Cambyse avait épousé sa fille Phaidymè. Elle appartenait alors au mage, ainsi que toutes les autres femmes du roi défunt. Otanès lui demanda qui était celui avec qui elle habitait. Phaidymè répondit qu'elle ne le savait pas, qu'elle n'avait jamais vu Smerdis, fils de Cyrus, et qu'elle ne connaissait pas plus celui qui l'avait admise au nombre de ses femmes. Il lui demanda alors d'interroger Atossa. Mais sa fille lui répondit qu'elle ne pouvait voir personne car le roi les avait dispersées. Sur cette réponse, l'affaire parut claire à Otanès. Il envoya un troisième message à Phaidymè pour lui demander de tâter les oreilles du roi. Le vrai Smerdis en avait, et le mage non. Phaidymè répondit que c'était dangereux mais promit de le faire. Cyrus avait fait couper les oreilles du mage pour quelque affaire grave. Les femmes, en Perse, ont coutume de coucher avec leur mari chacune à son tour. Celui de Phaidymè étant venu, elle fit ce quelle avait promis à son père. Quand elle vit le mage endormi, elle porta la main à ses oreilles et, ayant constaté qu'il n'en avait pas, elle en instruisit son père dès qu'il fit jour.

Otanès prit avec lui Aspathinès et Gobryas, les plus nobles des Perses. Eux-mêmes avaient des soupçons. Il fut donc décidé que chacun d'eux s'associerait un des Perses en qui il avait le plus confiance. Otanès engagea Intaphernès dans son parti, Gobryas Mégabyze, et Aspathinès Hydarnès. Ils étaient six lorsque Darius, fils d'Hystaspe, revenant de Perse dont son père était gouverneur, arriva à Suse. Ils se l'associèrent. Ces sept seigneurs se jurèrent une fidélité réciproque et délibérèrent entre eux. Quand ce fut le tour de Darius de dire son avis, il expliqua qu'il croyait être le seul à connaître la mort de Smerdis, fils de Cyrus. Il était venu pour tuer le mage. Otanès voulait attendre qu'ils soient plus nombreux mais Darius exigea une action immédiate. Otanès lui demanda comment pénétrer dans le palais. Darius répondit qu'il n'était pas difficile d'éviter la garde. Personne n'oserait refuser l'entrée du palais à des personnes de leur rang. Ensuite, il avait un prétexte plausible pour entrer. Il dirait qu'il venait de Perse et qu'il avait quelque chose à communiquer au roi de la part de son père. Pendant ce temps, les mages tenaient conseil. Ils décidèrent de s'attacher Préxaspe parce que Cambyse l'avait traité d'une manière indigne en tuant son fils et parce que lui seul connaissait de la mort du fils de Cyrus. Ils exigèrent de lui qu'il jure de ne révéler à personne la vérité et promirent de le combler de richesses. Préxaspe accepta. Les mages lui demandèrent de monter dans une tour pour annoncer aux Perses que c'était vraiment Smerdis, fils de Cyrus, qui régnait sur eux.

Les mages convoquèrent les Perses mais Préxaspe, au lieu de dire ce qui était prévu, énuméra les biens dont Cyrus avait comblé les Perses puis révéla la vérité, poussa les Perses à se venger des mages et se jeta de la tour. Les sept qui avaient résolu d'attaquer les mages apprirent l'affaire en chemin. Otanès voulait repousser l'entreprise mais Darius voulait l'exécuter sans délai. L'affaire se discutait encore, lorsqu'ils aperçurent sept couples d'éperviers qui poursuivaient deux couples de vautours et les mettaient en pièces. A cette vue, ils se rangèrent de l'avis de Darius et allèrent au palais. Lorsqu'ils furent aux portes, les gardes, par respect pour leur rang, les laissèrent passer sans poser de questions. Quand ils furent dans la cour du palais, ils rencontrèrent les eunuques chargés de présenter les requêtes au roi. Ces eunuques leur demandèrent ce qui les amenait et firent tous leurs efforts pour les empêcher de pénétrer plus avant. Les sept seigneurs tombèrent, poignard à la main, sur ceux qui voulaient les retenir et, les ayant tués, coururent à l'appartement des hommes. Les deux mages y étaient. Aux cris des eunuques ils accoururent et voulurent se défendre. L'un prit un arc, l'autre une lance. Plusieurs des conjurés furent blessés. Finalement, ils tuèrent les mages. Puis, tenant à la main leurs têtes coupées, ils appelèrent les Perses et leur racontèrent ce qui s'était passé en leur montrant les têtes des usurpateurs. Les Perses, apprenant la fourberie des mages, tuèrent tous les mages qu'ils rencontrèrent. Si la nuit n'avait arrêté le carnage, il ne s'en serait pas échappé un seul. Les Perses célèbrent cette journée. Cette fête s'appelle Magophonie. Ce jour-là, il est interdit aux mages de paraître en public.

Cinq jours après le retour au calme, les sept conjurés tinrent conseil. Otanès voulait la démocratie. Pour lui, un roi faisait ce qu'il voulait sans rendre compte de sa conduite et l'homme le plus vertueux, élevé à cette dignité, perdait toutes ses qualités. En démocratie, le magistrat était tiré au sort, il était comptable de son administration et les délibérations se faisaient en commun. Mégabyze, lui, conseilla l'oligarchie. En voulant éviter un tyran, on tomberait sous la tyrannie du peuple qui n'avait ni intelligence ni raison, faute d'instruction. Il fallait choisir quelques hommes vertueux et leur confier le pouvoir. Darius estimait que la monarchie l'emportait sur les autres régimes. Rien n'était meilleur que le gouvernement d'un seul homme quand il était homme de bien. Dans l'oligarchie, chacun voulait imposer son opinion et on revenait généralement à la monarchie. Quand le peuple commandait, la corruption unissait les pires jusqu'à ce qu'un homme les réprime en prenant le pouvoir. La majorité des sept approuva Darius. Alors Otanès se retira de la compétition à condition que sa famille ne serait jamais sous l'autorité d'aucun des autres. On le lui accorda. Aussi sa famille est-elle la seule de toute la Perse qui jouisse d'une pleine liberté, pourvu qu'elle ne transgresse pas les lois du pays. Les six autres décidèrent qu'on donnerait tous les ans un habit et d'autres présents à Otanès et à ses descendants parce qu'il avait le premier projeté de détrôner le mage. Ils décidèrent aussi que chacun des sept aurait au palais ses entrées libres et que le roi ne prendrait femme que dans la famille de ceux qui avaient détrôné le mage.

Pour désigner le nouveau roi, il fut décidé qu'ils se rendraient à cheval devant la ville et qu'on choisirait celui dont le cheval hennirait le premier au lever du soleil. Darius avait un écuyer nommé Oibarès. Il lui demanda de s'arranger pour qu'il soit désigné roi. Quand la nuit fut venue, Oibarès prit une des juments que le cheval de Darius préférait. Il la mena dans le faubourg, l'y attacha et la fit saillir par le cheval de son maître. Le lendemain, les six, selon leur accord, se retrouvèrent à cheval au rendez-vous. Lorsqu'ils furent à l'endroit où, la nuit précédente, la jument avait été attachée, le cheval de Darius se mit à hennir. En même temps il y eut un éclair et on entendit le tonnerre alors que l'air était serein. Les cinq autres descendirent aussitôt de cheval, se prosternèrent devant lui et le reconnurent pour leur roi. D'autres racontent qu'Oibarès passa la main sur les parties naturelles de la jument. Au moment où le soleil parut, les chevaux faisant le premier pas pour se mettre en marche, il l'approcha des naseaux du cheval de Darius et l'animal, sentant l'odeur de la jument, se mit à hennir.

Darius, fils d'Hystaspe, fut proclamé roi et tous les peuples de l'Asie qui avaient été soumis par Cyrus et par Cambyse lui obéirent, sauf les Arabes. Ceux-ci, en effet, n'ont jamais été esclaves des Perses, mais leurs alliés. Ce fut avec des femmes perses que Darius contracta ses premiers mariages. Il épousa deux filles de Cyrus, Atossa et Artystonè. Atossa avait été femme de son frère Cambyse et ensuite du mage. Artystonè était encore vierge. Il prit ensuite pour femme Parmys, fille de Smerdis, le fils de Cyrus, et Phaidymè, la fille d'Otanès. Il fit ériger sa statue équestre en pierre avec cette inscription: Darius, fils d'Hystaspe, est parvenu à l'empire des Perses par l'instinct de son cheval et l'adresse d'Oibarès, son écuyer. Cela fait, il partagea ses Etats en vingt gouvernements, que les Perses appellent satrapies, et dans chacune il établit un gouverneur. Il régla le tribut que chaque nation devait lui payer. Sous Cyrus et Cambyse, il n'y avait rien de précis concernant les tributs. On faisait au roi un don gratuit. Ces impôts firent dire aux Perses que Darius était un marchand, Cambyse un maître, et Cyrus un père, le premier parce qu'il faisait argent de tout, le deuxième parce qu'il était dur et négligent et le troisième enfin, parce qu'il était doux et qu'il avait fait à ses sujets le plus de bien qu'il avait pu.

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