Crésus

Crésus

 

Les Perses disent que les Phéniciens, venus de la mer Érythrée, entreprirent des voyages sur mer sitôt établis là où ils habitent aujourd'hui, transportant des marchandises d'Egypte et d'Assyrie. Argos surpassait alors toutes les villes de Grèce. Les Phéniciens y abordèrent pour vendre leurs marchandises. Quelques jours plus tard, des femmes se rendirent sur le rivage et parmi elles la fille du roi. Cette princesse, fille d'Inachos, s'appelait Io. Tandis qu'elles faisaient leur choix, les Phéniciens se jetèrent sur elles. La plupart prirent la fuite mais Io fut enlevée et les Phéniciens firent route vers l'Egypte. Ensuite des Grecs abordés à Tyr, en Phénicie, enlevèrent Europe, la fille du roi, en représailles. D'autres Grecs se rendirent à Aia, en Colchide, et enlevèrent Médée, la fille du roi. Celui-ci envoya un ambassadeur en Grèce pour exiger réparation de cette injure mais les Grecs refusèrent.

A la seconde génération après ce rapt, Alexandre, fils de Priam, voulut par ce même moyen se procurer une femme grecque, persuadé que, les autres n'ayant point été punis, il ne le serait pas non plus. Il enleva donc Hélène mais les Grecs demandèrent réparation de cette insulte. A cela les Troyens opposèrent aux Grecs l'enlèvement de Médée. Jusque-là, il n'y avait eu que des enlèvements mais les Grecs se mirent dans leur tort en portant la guerre en Asie. S'il y a de l'injustice à enlever des femmes, il y a de la folie à se venger d'un rapt puisque, sans leur consentement, on ne les aurait pas enlevées. Les Grecs équipèrent une flotte, passèrent en Asie et renversèrent le royaume de Priam. Depuis lors, les Perses regardent les Grecs comme des ennemis. A l'égard d'Io, les Phéniciens disent que ce ne fut pas par un enlèvement et que, enceinte du capitaine du navire, la crainte de ses parents la poussa à partir avec lui pour cacher son déshonneur.

Crésus était Lydien et roi des nations que renferme l'Halys dans son cours. Ce fleuve vient du sud et se jette dans le Pont-Euxin. Crésus est le premier étranger qui ait forcé des Grecs à lui payer tribut et qui se soit allié avec d'autres. Il soumit les Grecs établis en Asie et s'entendit avec les Spartiates. Avant lui, tous les Grecs étaient libres. Voici comment le pouvoir, qui appartenait aux Héraclides, passa aux Mermnades, la famille de Crésus. Candaule fut roi de Sardes. Il descendait d'Hercule. Agron fut le premier Héraclide qui régna à Sardes et Candaule fut le dernier. Avant Agron, les rois du pays descendaient de Lydos, d'où le nom de Lydiens. Les Héraclides, à qui ces princes avaient confié le gouvernement, obtinrent la royauté en vertu d'un oracle. Ils régnèrent de père en fils cinq cent cinq ans, en quinze générations, jusqu'à Candaule.

Ce prince adorait sa femme et la considérait comme la plus belle de toutes. Il ne cessait d'en vanter la beauté à Gygès, un de ses gardes. Candaule demanda même un jour à Gygès de s'arranger pour la voir nue. Gygès se récria. Mais le roi insista pour qu'il se cache dans sa chambre pendant que la reine se déshabillait et qu'il s'en aille ensuite sans se faire voir. Gygès ne pouvait pas refuser. Candaule le mena dans sa chambre. Gygès regarda la reine se déshabiller et, tandis qu'elle tournait le dos, se glissa hors de l'appartement. Mais la reine l'aperçut. Elle comprit que son mari était l’auteur de cet outrage. Elle fit semblant de n'avoir rien vu mais décida de se venger de Candaule. En effet, chez les Lydiens, comme chez tous les barbares, il est un honteux, même pour un homme, d'être vu nu.

Le lendemain, elle fit venir Gygès et lui donna le choix entre être exécuté ou assassiner Candaule. Le soir, elle l'introduisit dans la chambre, l'arma d'un poignard et le cacha derrière la porte. A peine Candaule endormi, Gygès le poignarda et s'empare de son épouse et de son trône. Il fut confirmé sur le trône par l'oracle de Delphes mais la Pythie ajouta que les Héraclides seraient vengés sur le cinquième descendant de Gygès. Gygès, maître de la Lydie, envoya des offrandes à Delphes. Après Midas, roi de Phrygie, il est le premier barbare qui ait envoyé des offrandes à Delphes.

Une fois maître du royaume, il entreprit une expédition contre les villes de Milet et de Smyrne, et prit celle de Colophon. Il ne fit pas autre chose de mémorable pendant un règne de trente-huit ans. Son fils Ardys lui succéda. Il soumit Priène et entra sur le territoire de Milet. Sous son règne, les Cimmériens, chassés de leur pays par les nomades Scythes, vinrent en Asie et prirent Sardes, sauf la citadelle. Ardys régna quarante-neuf ans et eut pour successeur son fils Sadyattes qui en régna douze. Alyattes succéda à Sadyattes. Il fit la guerre aux Mèdes et à Cyaxare. C'est lui qui chassa les Cimmériens d'Asie. Il prit Smyrne, colonie de Colophon, et échoua contre Clazomènes. Son père lui ayant laissé la guerre contre les Milésiens, il la poursuivit. Lorsque la terre était couverte de récoltes, il se mettait en campagne. Il respectait les bâtiments des fermes mais coupait les arbres et ravageait les champs. Après quoi il s'en retournait sans même assiéger la place, entreprise inutile, les Milésiens étant maîtres de la mer. La guerre dura ainsi onze ans. De tous les Ioniens, il n'y eut que ceux de Chios qui secoururent les habitants de Milet.

La douzième année, l'armée d'Alyattes ayant mis le feu aux blés, la flamme, poussée par le vent, se communiqua au temple d'Athéna et le réduisit en cendres. Alyattes, de retour à Sardes, tomba malade. Sa maladie traînant en longueur, il envoya à Delphes des députés pour consulter le dieu. La Pythie leur dit qu'elle ne leur rendrait pas de réponse qu'ils n'aient relevé le temple d'Athéna. Alyattes envoya un ambassadeur conclure une trêve avec Thrasybule et les Milésiens. Thrasybule s'avisa d'une ruse. Il fit porter tout le blé qu'on put trouver à Milet sur la place publique et ordonna aux Milésiens de se livrer aux plaisirs de la table au signal qu'il leur donnerait. L'ambassadeur fut témoin de l'abondance qui régnait à Milet. Alyattes, persuadé que la famine accablait Milet, fut surpris d'apprendre le contraire. On fit un traité de paix et, au lieu d'un temple, Alyattes en fit bâtir deux et recouvra la santé.

Périandre, qui avait informé Thrasybule de la réponse de l'oracle, régnait à Corinthe. On raconte une aventure merveilleuse dont il fut témoin. Arion de Méthymne, le meilleur joueur de cithare de l'époque, ayant vécu longtemps à la cour de Périandre, eut envie d'aller en Sicile et en Italie puis voulut retourner à Corinthe. A Tarente, il loua un vaisseau corinthien. Lorsqu'il fut sur le vaisseau, les marins décidèrent de le jeter à la mer pour s'emparer de ses richesses. Arion les conjura de lui laisser la vie mais ils lui ordonnèrent de se tuer lui-même s'il voulait être enterré, ou de se jeter à l'eau. Il les supplia alors de lui permettre de chanter une dernière fois, ce qu'ils acceptèrent. Arion mit ses plus beaux habits, prit sa cithare et chanta. Quand il eut fini, il se jeta à la mer. Pendant que le vaisseau poursuivait sa route vers Corinthe, un dauphin prit Arion sur son dos et le porta à la côte. Ayant mis pied à terre, il alla à Corinthe et raconta son aventure. Périandre, ne pouvant le croire, fit une enquête. Quand les marins furent arrivés, il leur demanda des nouvelles d'Arion. Ils répondirent qu'ils l'avaient laissé en bonne santé à Tarente. Mais Arion parut devant eux et ils n'osèrent pas nier leur crime.

Alyattes régna cinquante-sept ans. Crésus, son fils, lui succéda à l'âge de trente-cinq ans. Ephèse fut la première ville grecque qu'il attaqua. Les habitants, assiégés, consacrèrent leur ville à Artémis en reliant avec une corde leur muraille au temple de la déesse. Après avoir fait la guerre aux Ephésiens, Crésus la fit aux Ioniens et aux Eoliens. Lorsqu'il eut soumis les Grecs d'Asie et qu'il les eut forcés à payer tribut, il voulut équiper une flotte pour attaquer les îles. Tout était prêt lorsque Bias de Priène vint à Sardes. Il raconta au roi que les insulaires achetaient des chevaux pour attaquer Sardes. Crésus répondit qu'il désirait vivement pouvoir les combattre sur terre. Alors Bias lui dit que les insulaires n'avaient d'autre souhait que de pouvoir battre les Lydiens sur mer. Crésus trouva cette réponse très juste et fit alliance avec les Ioniens des îles. Quelque temps après, il soumit presque toutes les nations en deçà du fleuve Halys, sauf les Ciliciens et les Lyciens.

Tant de conquêtes avaient rendu la ville de Sardes florissante. Les sages de Grèce y allaient en visite. On y vit ainsi arriver Solon. Ce philosophe, ayant fait des lois à la prière des Athéniens, voyagea pendant dix ans sous prétexte d'étudier les usages des autres nations, en réalité pour n'être pas obligé d'abroger les lois qu'il avait établies. Crésus le reçut, lui montra son trésor, puis lui demanda qui était l'homme le plus heureux qu'il connaisse. Il pensait que ce serait lui. Solon répondit que c'était l'athénien Tellos qui avait vécu dans une ville florissante, qui avait eu de beaux enfants qui, eux-mêmes, lui avaient donné des petits-fils qui tous lui avaient survécu et qui était mort glorieusement à la guerre. Crésus lui demanda alors qui était celui qu'il estimait le plus heureux après cet Athénien. Solon répondit que c'étaient deux frères argiens, Cléobis et Biton. Lors d'une fête en l'honneur d'Héra. Il fallait que leur mère se rende au temple sur un char traîné par des bœufs. Comme le temps pressait, les jeunes gens se mirent eux-mêmes sous le joug et tirèrent le char jusqu'au temple. Les Argiens félicitèrent la prêtresse d'avoir de tels enfants. Celle-ci, comblée de joie, pria la déesse d'accorder à ses deux fils le plus grand bonheur que puisse obtenir un mortel. Alors les jeunes gens s'endormirent et ne se réveillèrent plus. Crésus en colère demanda à Solon s'il le jugeait indigne d'être comparé à ces gens. Il répondit qu'il ne pouvait rien dire sans savoir comment Crésus finirait sa vie. Il fut renvoyé de la cour.

Après le départ de Solon, Crésus eut un songe qui lui annonça un malheur. Il avait deux fils. L'un était muet, l'autre surpassait en tout les jeunes gens de son âge. Il se nommait Atys. C'est lui que le songe désignait comme devant périr d'une arme de fer. A son réveil, le roi choisit une épouse à Atys et l'écarta de l'armée. Il fit retirer les armes suspendues dans les appartements des hommes et les fit entasser dans des magasins, de peur qu'il n'en tombe une sur son fils. Pendant que Crésus était occupé des noces, arrive à Sardes un prince phrygien qui le pria de le purifier. Il était le fils de Gordias et le petit-fils de Midas, il s'appelait Adraste et avait tué son frère par accident. Son père l'avait alors chassé. Crésus lui offrit de demeurer au palais. Au même moment, parut en Mysie un sanglier énorme qui ravageait les campagnes. Les Mysiens demandèrent à Crésus d'envoyer son fils et d'autres jeunes gens pour les en débarrasser. Crésus prétexta les noces de fils pour ne pas l'envoyer mais proposa son équipage de chasse. Les Mysiens furent satisfaits mais Atys voulut absolument accompagner les chasseurs.

Crésus lui raconta le songe qu'il avait eu. Atys argumenta qu'un sanglier ne pouvait le toucher avec une arme de fer et Crésus se laissa convaincre. Le roi demanda à Adraste d'accompagner le prince. Atys et lui partirent avec une troupe de jeunes gens et la meute du roi. Ils trouvèrent le sanglier. Alors Adraste lança un javelot, manqua la bête et frappa le fils de Crésus. Ainsi fut accompli le songe du roi. Aussitôt un courrier dépêché à Sardes lui apprit le sort de son fils. Crésus ressentit cette mort d'autant plus vivement qu'il avait lui-même purifié d'un homicide celui qui en était l'auteur. Les Lydiens arrivèrent avec le corps d'Atys, suivi du meurtrier qui conjurait Crésus de l'immoler sur son fils. Quoique accablé de douleur, Crésus lui pardonna. Mais, les funérailles achevée, Adraste, se tua.

Crésus pleura deux ans la mort de son fils. Mais l'extension de l'empire perse lui fit mettre un terme à son deuil. Il ne pensa plus qu'aux moyens de réprimer cette puissance avant qu'elle devienne dangereuse. Il décida d'éprouver les oracles de la Grèce. Il envoya des députés dans plusieurs sanctuaires grecs. Il en envoya aussi en Libye, au temple d'Ammon. Il ordonna aux députés de consulter les oracles le centième jour à compter de leur départ de Sardes, de leur demander ce que Crésus faisait ce jour-là, et de lui rapporter par écrit la réponse de chacun. A Delphes, la Pythie répondit:qu'elle sentait l'odeur d'une tortue qu'on fait cuire avec de l'agneau dans une chaudière d'airain. Crésus lut toutes les réponses. Dès qu'il vit celle de l'oracle de Delphes, il fut persuadé que cet oracle était le seul véritable. En effet, après le départ des députés, il avait imaginé une chose impossible à deviner. Ayant coupé en morceaux une tortue et un agneau, il les avait fait cuire ensemble dans un chaudron d'airain.

Il entreprit alors de se rendre propice le dieu de Delphes par de somptueux sacrifices et de très importants dons en or et en argent. Les hommes chargés de porter ces présents à l'oracle de Delphes avaient ordre de lui demander si Crésus devait faire la guerre aux Perses. L'oracle prédit que, si Crésus entreprenait la guerre contre les Perses, il détruirait un grand empire et lui conseilla de rechercher l'amitié des Etats grecs les plus puissants. Crésus fut charmé de ces réponses et fit donner à chaque habitant de Delphes deux statères d'or. Les Delphiens accordèrent en reconnaissance aux Lydiens le privilège de devenir citoyens de Delphes quand ils le désireraient. Crésus interrogea le dieu pour la troisième fois. Il lui demanda si sa monarchie serait de longue durée. La Pythie lui répondit que, quand un mulet serait roi des Mèdes, le Lydien devrait fuir sur les bords de l'Hermus et ne pas résister. Cette réponse fit encore plus plaisir à Crésus. Persuadé qu'on ne verrait jamais un mulet sur le trône, il conclut que ni lui ni ses descendants ne seraient privés de leur puissance. Ayant cherché quels étaient les peuples les plus puissants de Grèce, il trouva que les Spartiates et les Athéniens tenaient le premier rang, les uns parmi les Doriens, les autres parmi les Ioniens.

Ces nations étaient l'une pélasgique, l'autre hellénique. Les Hellènes habitaient la Phthiotide sous le règne de Deucalion et l'Histiaotide sous celui de Doros, fils d'Hellen. Chassés par les Cadméens, ils s'établirent à Pindos et furent appelés Macednon. De là ils passèrent dans le Péloponnèse où ils ont été appelés Doriens. Les Pélasges parlaient à l'origine une langue barbare. Les Athéniens, Pélasges d'origine, oublièrent cette langue en s'hellénisant. La nation hellénique s'est accrue avec l'incorporation d'un grand nombre de peuples barbares. C'est ce qui a empêché le développement des Pélasges barbares.

Crésus apprit que les Athéniens étaient sous le joug du tyran Pisistrate, fils d'Hippocrate. Celui-ci était un simple particulier à qui il arriva un prodige lors de jeux olympiques. Il offrait un sacrifice quand les chaudrons se mirent à bouillir sans feu. Chilon de Lacédémone lui conseilla alors de ne pas avoir de fils. Mais, quelque temps plus tard, naquit Pisistrate qui, dans la querelle entre les habitants de la côte, commandés par Mégaclès, et les habitants de la plaine, avec à leur tête Lycurgue, suscita un troisième parti. Il imagina une ruse. S'étant blessé lui-même, il arriva sur la place publique comme s'il échappait à des ennemis et supplia les Athéniens de lui donner une garde. Le peuple lui donna pour garde des citoyens qui le suivaient, armés de bâtons. Avec eux, Pisistrate s'empara de la citadelle. Dès lors il fut maître d'Athènes. Sans changer les magistratures ni les lois. Il mit bon ordre dans la ville et gouverna sagement. Peu de temps après, les factions réunies de Mégaclès et de Lycurgue le chassèrent mais reprirent leurs querelles. Mégaclès proposa alors à Pisistrate de le rétablir s'il épousait sa fille. Pisistrate accepta et imagina avec Mégaclès un stratagème d'autant plus ridicule qu'ils avaient affaire aux Athéniens, peuple qui a la réputation d'être le plus spirituel de Grèce. Il y avait dans un village une femme nommée Phyé qui était très grande et très belle. Ils la firent monter sur un char précédé de hérauts qui annonçaient qu'Athéna elle-même ramenait Pisistrate et rentrèrent à Athènes. Pisistrate retrouva ainsi le pouvoir.

Il épousa la fille de Mégaclès mais, comme il avait des fils déjà grands, il ne voulait pas avoir d'enfants avec elle. Mégaclès, indigné de cet affront, se réconcilia avec la faction opposée. Pisistrate dut se retirer mais son fils Hippias le poussa à reprendre le pouvoir. Des villes auxquelles les Pisistratides avaient rendu service leur firent des dons, en particulier Thébes.. Ils engagèrent des troupes argiennes et un Naxien nommé Lygdamis apporta un secours volontaire en troupes et en argent. Pisistrate revint en Attique la onzième année et s'empara de Marathon. Les Athéniens allèrent avec toutes leurs forces à sa rencontre. Un devin dit à Pisistrate que le filet était jeté et que les thons s'y jetteraient en foule. Il saisit le sens de l'oracle et fit aussitôt marcher son armée. Les Athènes avaient pris leur repas, les uns jouaient aux dés, les autres dormaient. Pisistrate les mit en déroute. S'étant rendu maître d'Athènes pour la troisième fois, il affermit sa tyrannie avec ses troupes auxiliaires et l'argent qu'il tirait de l'Attique et du fleuve Strymon. Il eut d'autant moins de peine que ses ennemis avaient été tués au combat ou s'étaient sauvés avec Mégaclès.

Quant aux Spartiates, Crésus apprit qu'ils l'emportaient enfin dans la guerre contre les Tégéates. En effet, sous le règne de Léon et d'Agasiclès, les Spartiates, vainqueurs partout, avaient échoué contre les seuls Tégéates. Longtemps ils avaient été les moins civilisés des Grecs mais ils avaient adopté de meilleures lois. On raconte que la Pythie de Delphes avait dicté ces lois à Lycurgue mais, en fait, il les avait rapportées de Crète sous le règne de son neveu Léobotas. Comme les Spartiates habitaient un pays fertile et peuplé, leur république ne tarda pas à devenir florissante. Ils consultèrent l'oracle de Delphes sur la conquête de l'Arcadie. La Pythie les en détourna et les orienta, de façon équivoque, vers Tégée. Mais ils perdirent la bataille. Ceux qui tombèrent aux mains de l'ennemi furent enchaînés et durent travailler sur les terres des Tégéates. Les Spartiates demandèrent alors à l'oracle de Delphes quel dieu il fallait favoriser pour l'emporter. La Pythie répondit qu'ils triompheraient s'ils apportaient chez eux les ossements d'Oreste, le fils d'Agamemnon. Ils demandèrent à l'oracle où il reposait. La Pythie répondit que c'était à Tégée, là où soufflaient deux vents. Les Spartiates cherchèrent longuement jusqu'à ce qu'enfin Lichas, un des agathoerges, trouve la solution. Les agathoerges sont les anciens chevaliers à qui on a donné leur congé. Tous les ans on le donne à cinq hommes et, l'année de leur sortie, ils vont partout où les envoie la république.

Il trouva autant par hasard que par habileté. Il entra chez un forgeron de Tégée où il regarda battre le fer. Le forgeron lui raconta comment, creusant un puits dans sa cour, il avait trouvé un cercueil long de sept coudées. Le corps qu'il contenait était aussi grand. Il l'avait remis en terre. Lichas se douta que ce devait-être le corps d'Oreste. Il comprit que les deux soufflets étaient les deux vents. Il revint à Sparte et raconta son aventure. On fit semblant de le bannir. Lichas retourna alors à Tégée, conta sa disgrâce au forgeron et le persuada de lui louer sa cour. Il s'y logea, ouvrit le tombeau et prit les ossements d'Oreste qu'il rapporta à Sparte. Les Spartiates eurent alors le dessus dans les combats contre les Tégéates. Crésus, informé de tout cela, envoya des ambassadeurs à Sparte pour prier les Spartiates de s'allier avec lui. Les Lacédémoniens, qui connaissaient la réponse faite à Crésus par l'oracle, firent avec eux un traité d'alliance défensive et offensive.

Crésus se disposa à marcher en Cappadoce, dans l'espoir de renverser la puissance de Cyrus et des Perses. Un Lydien nommé Sandanis lui exposa qu'il allait guerroyer contre un peuple pauvre. Vainqueur, il gagnerait peu de choses. Vaincu, il perdrait énormément. Si les Perses goûtaient les douceurs de la Lydie, ils ne voudraient plus y renoncer. Mais Crésus ne le crut pas. Les Grecs donnent aux Cappadociens le nom de Syriens. Avant la domination perse, ils étaient sujets des Mèdes. Ils étaient soumis à Cyrus car l'Halys séparait les États des Mèdes de la Lydie. L'Halys coule d'une montagne d'Arménie et traverse la Cilicie. Il sépare l'Asie mineure de la haute Asie, depuis la mer vis-à-vis l'île de Chypre jusqu'au Pont-Euxin. Ce pays forme un isthme qui ne représente que cinq journées de route pour un bon marcheur. Crésus partit donc avec son armée pour la Cappadoce afin d'ajouter ce pays à ses États, poussé par le désir de venger Astyages, son beau-frère.

Astyages, fils de Cyaxare, roi des Mèdes, avait été capturé par Cyrus, fils de Cambyse. Des Scythes nomades avaient été obligés de se retirer en Médie. Cyaxare, qui régnait alors sur les Mèdes, les reçut avec bonté. Il conçut même tant d'estime pour eux qu'il leur confia des enfants pour leur apprendre la langue scythe et à tirer de l'arc. Un jour, les Scythes, habitués à rapporter tous les jours du gibier, revinrent sans avoir rien pris. Cyaxare, qui était d'un caractère violent, les traita durement. Les Scythes, indignés, coupèrent en morceaux un des enfants dont on leur avait confié l'éducation, le préparèrent comme du gibier, le servirent à Cyaxare et se retirèrent aussitôt à Sardes auprès d'Alyattes. Cyaxare les réclama. Sur le refus d'Alyattes, la guerre éclata. Pendant cinq ans, les Mèdes et les Lydiens eurent alternativement l'avantage. La sixième année, lors d'une bataille, le jour se changea tout à coup en nuit. Les Lydiens et les Mèdes cessèrent le combat et s'empressèrent de faire la paix. Syennésis, roi de Cilicie, et Labynète, roi de Babylone, furent les médiateurs. Persuadés que les traités ne sont solides qu'avec un puissant lien, ils poussèrent Alyattes à donner sa fille Aryénis en mariage à Astyages, fils de Cyaxare.

On dit que c'est Thalès de Milet qui permit le passage de l'Halys en faisant creuser derrière l'armée de Crésus un canal vers lequel les eaux du fleuve furent détournées. Le fleuve, sitôt partagé en deux bras, devint guéable. Après le passage de l'Halys, Crésus et son armée arrivèrent en Ptérie près de Sinope, sur le Pont-Euxin. Il y installa son camp et ravagea la région. Cyrus assembla son armée et vint à sa rencontre. Il poussa aussi les Ioniens à se révolter contre Crésus. Les deux armées s'affrontèrent sans résultat. Crésus trouvant ses troupes moins nombreuses que celles de Cyrus, retourna à Sardes pour appeler à son aide les Égyptiens, conformément au traité conclu avec le roi Amasis. Il voulait aussi convoquer les Babyloniens du roi Labynète et les Spartiates. Il comptait passer l'hiver tranquillement et marcher au printemps contre les Perses. Il congédia les troupes étrangères qu'il avait à sa solde, ne s'imaginant pas que Cyrus fasse avancer son armée contre lui. A ce moment, la campagne se remplit de serpents et les chevaux les dévoraient. Crésus trouva que c'était un prodige et en fit demander le sens aux devins de Telmesse. La réponse fut qu'il devait s'attendre à voir sur ses terres des étrangers qui soumettraient les gens du pays. Mais il était déjà prisonnier lorsqu'on rapporta cette réponse.

Après le retrait de Crésus, Cyrus pensa qu'il valait mieux marcher tout de suite sur Sardes pour ne pas laisser aux Lydiens le temps de rassembler de nouvelles forces. Il exécuta cette décision sans délai. Crésus, quoique inquiet de voir ses espoirs déçus, mena les Lydiens au combat. Les deux armées se rencontrèrent sous les murs de Sardes, dans la plaine traversée par l'Hermus qui se jette dans la mer près de Phocée. Cyrus, craignant la cavalerie lydienne, suivit le conseil du Mède Harpage. Il rassembla les chameaux qui portaient les bagages et les fit marcher à la tête de ses troupes. Il ordonna à l'infanterie de les suivre et plaça la cavalerie derrière. Il ordonna aussi de n'épargner que Crésus. Cyrus mettait en avant les chameaux parce que le cheval ne peut supporter ni la vue ni l'odeur de ces bêtes. En effet, les chevaux lydiens reculèrent et les espoirs de Crésus s'effondrèrent. Les Lydiens durent combattre à pied contre les Perses et, finalement, prirent la fuite. Ils s'enfermèrent dans leurs murailles et les Perses les assiégèrent. Crésus envoya des ambassadeurs demander un secours urgent à ses alliés.

A ce moment, Spartiates et Argiens se disputaient au sujet de Thyréa. Ce canton faisait partie de l'Argolide mais les Spartiates se l'étaient approprié. On convint de faire combattre trois cents hommes de chaque côté. Le territoire contesté resterait au vainqueur. Ils combattirent avec tant d'égalité que sur six cents hommes il n'en resta que trois, Alcénor et Chromios du côté argien et Othryadès du côté lacédémonien. La nuit seule les sépara. Les Argiens coururent à Argos annoncer leur victoire. Pendant ce temps, Othryades, le Spartiate, dépouilla les morts argiens et porta leurs armes à son camp. Le lendemain, les deux camps s'attribuèrent la victoire, les Argiens parce qu'ils avaient l'avantage du nombre, les Spartiates parce que les Argiens avaient pris la fuite. Enfin on en vint aux mains et les Spartiates furent vainqueurs. Depuis ce temps-là, les Argiens se rasent la tête et les Spartiates portent les cheveux longs. Othryadès, honteux de rentrer seul à Sparte, se tua sur le champ de bataille. Telle était !a situation à Sparte quand arrivèrent les nouvelles de Sardes. On n'hésita pas à envoyer des secours. Déjà les troupes étaient prêtes et les vaisseaux équipés quand on apprit que Crésus avait été fait prisonnier.

Le quatorzième jour du siège, Cyrus promit une récompense à celui qui atteindrait le premier le sommet de la muraille. Il y eut plusieurs tentatives infructueuses. Le soldat marde Hyroiadès entreprit de monter à un endroit de la citadelle où il n'y avait pas de sentinelles. Escarpée, cette partie de la citadelle était la seule où Mélès, un ancien roi de Sardes, n'avait pas fait porter le lion qu'il avait eu avec une concubine. En effet, les devins lui avaient prédit que Sardes serait imprenable si on promenait ce lion autour des murailles. Mais on avait négligé le côté qui regarde le mont Tmolos comme inaccessible. Hyroiadès avait vu un Lydien descendre de la citadelle par là pour ramasser son casque qui était tombé. II y monta lui-même, et d'autres Perses après lui. Ainsi fut prise Sardes. Crésus avait un fils muet. La Pythie lui avait dit que ce fils parlerait le jour où commenceraient ses malheurs. Un Perse allait tuer Crésus sans le reconnaître. Le jeune prince, saisi d'effroi, fit un effort qui lui rendit la voix. Crésus tomba entre les mains des Perses. Il avait régné quatorze ans et, conformément à l'oracle, détruit son grand empire.

On le mena à Cyrus. Celui-ci le fit monter, enchaîné et entouré de quatorze jeunes Lydiens, sur un bûcher. Crésus, malgré son accablement, se rappela les paroles de Solon et cria son nom. Cyrus lui fit demander par ses interprètes qui était celui qu'il invoquait. Il raconta l'histoire. Le feu était déjà allumé mais Cyrus, apprenant la réponse du roi, songea qu'il faisait brûler un homme qui avait été aussi heureux que lui. Réfléchissant sur l'instabilité des choses humaines, il ordonna d'éteindre le bûcher et d'en faire descendre Crésus et ses compagnons d'infortune. Mais on ne put surmonter la violence des flammes. Alors Crésus supplia Apollon de le secourir. Soudain, au milieu d'un ciel pur, une pluie abondante éteignit le bûcher. Ce prodige apprit à Cyrus combien Crésus était cher aux dieux. Il le fit descendre du bûcher, et lui demanda pourquoi il était entré en guerre. Crésus parla du dieu des Grecs qui l'avait trompé. Cyrus le fit asseoir près de lui et le traita avec beaucoup d'égards. Crésus vit les Perses en train de piller Sardes. A Cyrus qui lui montrait qu'on pillait sa capitale, il répondit que ce n'était plus sa capitale et que c'étaient les biens de Cyrus lui-même que les soldats pillaient. Cyrus, frappé de cette réponse, lui demanda ce qu'il fallait faire. Crésus lui expliqua que si les Perses s'enrichissaient par ce pillage ils seraient portés à la révolte. Il fallait leur reprendre le butin. Cyrus trouva le conseil sage et le mit en pratique. Il félicita Crésus et lui demanda ce qui lui plairait en échange. Crésus demanda alors de pouvoir envoyer des messagers à Delphes pour demander des explications à l'oracle.

Crésus envoya donc des hommes à Delphes demander au dieu s'il ne rougissait pas de l'avoir poussé à la guerre contre les Perses et si les dieux des Grecs avaient l'habitude d'être ingrats. La Pythie leur répondit qu'il était impossible même à un dieu d'éviter le sort marqué par les destins. Crésus était puni du crime de son ancêtre qui avait tué son maître et s'était emparé de la couronne. Apollon n'avait pu fléchir les Parques. Il avait quand même reculé de trois ans la prise de Sardes. Il avait également secouru Crésus lorsqu'il allait devenir la proie des flammes. Quant à l'oracle rendu, Apollon avait prédit qu'en faisant la guerre aux Perses, il détruirait un grand empire. Crésus aurait dû demander au dieu s'il entendait l'empire des Lydiens ou celui de Cyrus. Il n'avait pas non plus compris la réponse d'Apollon à propos du mulet. Cyrus était ce mulet, ses parents étant de deux nations différentes. Son père était Perse et sa mère était Mède. Les Lydiens rentrèrent à Sardes avec cette réponse et la communiquèrent à Crésus qui reconnut que c'était sa faute et non celle du dieu.

La Lydie n'offre pas des merveilles qui méritent une place dans l'histoire sinon les paillettes d'or détachées du Tmolos par les eaux du Pactole et le tombeau d'Alyattes, père de Crésus. Il a été construit aux frais des marchands, des artisans et des courtisanes. La portion des courtisanes était la plus considérable car toutes les filles, chez les Lydiens, se livrent à la prostitution. Elles y gagnent leur dot et continuent jusqu'à ce qu'elles se marient. Elles ont le droit de choisir leurs époux. Les lois des Lydiens ressemblent à celles des Grecs, sauf sur la prostitution des filles. De tous les peuples, ce sont les premiers qui aient frappé des monnaies d'or et d'argent et les premiers qui aient fait le métier de revendeurs. Ils disent être les inventeurs des jeux en usage chez eux et chez les Grecs. Ils disent aussi qu'ils ont envoyé une colonie en Tyrrhénie. Sous le règne d'Atys, fils de Manès, la Lydie fut touchée par une grande famine. Voyant que cela ne cessait pas, les Lydiens cherchèrent une solution. C'est à cette occasion qu'ils inventèrent les dés, les osselets, la balle et les autres jeux. On jouait un jour entier afin de se distraire de la faim et, le jour suivant, on mangeait au lieu de jouer. Cela dura dix-huit ans. Finalement le roi divisa les Lydiens en deux groupes et les fit tirer au sort, l'un pour rester, l'autre pour quitter le pays. Tyrrhénos, le fils du roi, se mit à la tête des émigrants. Ils allèrent à Smyrne, où ils construisirent des vaisseaux, et s'embarquèrent pour aller chercher d'autres terres. Ils abordèrent en Ombrie, qu'ils habitent encore à présent, et prirent le nom de Tyrrhéniens.

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