Cyrus

Cyrus

 

Il y avait cinq cent vingt ans que les Assyriens étaient les maîtres de la haute Asie quand les Mèdes se révoltèrent et se rendirent indépendants. Les autres nations les imitèrent. Les peuples se gouvernèrent d'abord par leurs propres lois puis retombèrent sous la tyrannie. Chez les Mèdes, un homme nommé Déiocès voulait être roi. Les Mèdes vivaient dispersés en bourgades. Dans la sienne, Déiocès rendait la justice avec zèle alors qu'ailleurs les lois étaient méprisées. Cette conduite lui attira des éloges de la part de ses concitoyens. Les habitants des autres régions, apprenant que Déiocès jugeait avec équité, accoururent à son tribunal et ne voulurent plus être jugés par d'autres que par lui. Quand Déiocès vit qu'il portait seul le poids des affaires, il renonça à ses fonctions, prétextant le tort qu'il se faisait à lui-même en négligeant ses propres affaires. L'anarchie régna donc avec plus de violence que jamais. Les Mèdes tinrent conseil. Les amis de Déiocès les persuadèrent de prendre un roi et Déiocès fut choisi à l'unanimité. Il ordonna alors qu'on lui bâtisse un palais et qu'on lui donne des gardes. Les Mèdes obéirent.

Dès qu'il fut sur le trône, il obligea ses sujets à bâtir une ville et à la fortifier. Les Mèdes, dociles, élevèrent la ville forte d'Ecbatane dont les murs concentriques sont construits de façon que chaque enceinte dépasse l'enceinte voisine de la hauteur des créneaux. Il y avait en tout sept enceintes et, dans la dernière, le palais et le trésor du roi. Les créneaux de la première enceinte étaient peints en blanc, ceux de la deuxième en noir, ceux de la troisième en pourpre, ceux de la quatrième en bleu, ceux de la cinquième en rouge orangé. Quant aux deux dernières, les créneaux de l'une étaient argentés et ceux de l'autre dorés. Le peuple reçut ordre de se loger autour de la muraille. Tous ces édifices achevés, Déiocès établit pour règle que personne n'entrerait chez le roi, que tout se ferait par l'entremise d'officiers et que personne ne le regarderait. Il croyait qu'en se rendant invisible à ses sujets il passerait pour un être d'une espèce différente. Son autorité affermie, il rendit sévèrement la justice. Les procès lui étaient envoyés par écrit. Il avait partout des émissaires qui surveillaient les paroles et les actes de ses sujets.

Déiocès mourut après un règne de cinquante-trois ans. Son fils Phraorte lui succéda. Il soumit les Perses et marcha de conquête en conquête jusqu'à son expédition contre les Assyriens de Ninive. Il périt dans cette expédition avec la plus grande. partie de son armée, après avoir régné vingt-deux ans. Cyaxare, son fils, lui succéda. Il fut encore plus belliqueux que son père. C'est lui qui fit la guerre aux Lydiens et qui leur livra une bataille pendant laquelle le jour se changea en nuit. Après avoir soumis toute l'Asie au-dessus du fleuve Halys, il marcha contre Ninive, résolu de venger son père. Il assiégeait Ninive lorsqu'il fut assailli par les Scythes du roi Madyas. C'est en chassant d'Europe les Cimmériens qu'ils s'étaient jetés sur l'Asie. La poursuite des fuyards les avait conduits jusqu'au pays des Mèdes.

Du lac Méotide au Phase et à la Colchide, il y a trente journées de marche. De Colchide en Médie, on passe des montagnes et le trajet n'est pas long. Mais les Scythes n'entrèrent pas de ce côté. Ils passèrent plus haut et par une route plus longue, laissant le Caucase sur leur droite. Les Mèdes furent vaincus. Les Scythes, maîtres de toute l'Asie, marchèrent sur l'Égypte mais Psammétique, roi d'Égypte, vint au-devant d'eux et, à force de présents, les arrêta. Ils revinrent sur leurs pas et passèrent par Ascalon. Là, certains d'entre pillèrent le temple d'Aphrodite, le plus ancien de tous les temples de cette déesse. La déesse leur envoya une maladie de femme et ce châtiment s'étendit sur leur postérité. Les Scythes conservèrent vingt-huit ans l'empire de l'Asie. Ils ruinèrent tout. Outre les tributs ordinaires, ils exigeaient de chaque particulier un impôt arbitraire et parcouraient le pays en pillant. Cyaxare et les Mèdes, en ayant invité chez eux un grand nombre, les massacrèrent après les avoir enivrés. Les Mèdes retrouvèrent ainsi leur autorité sur les pays qu'ils avaient auparavant possédés. Ils prirent ensuite la ville de Ninive puis soumirent les Assyriens, sauf Babylone. Ces conquêtes achevées, Cyaxare mourut. Il avait régné quarante ans, y compris le temps de la domination des Scythes.

Astyage, son fils, lui succéda. Ce prince avait une fille nommée Mandane. Il rêva un jour qu'elle couvrait l'Asie entière de son urine et fut effrayé des explications données par les mages. Lorsqu'elle fut en âge, il ne voulut pas la marier à un Mède de son rang. Il lui fit épouser le Perse Cambyse parce qu'il le regardait comme inférieur à un Mède. Après le mariage, Astyage eut un autre songe. Il lui sembla voir sortir du sein de sa fille une vigne qui couvrait toute l'Asie. Après avoir consulté les mages, il fit surveiller sa fille dans le but de tuer l'enfant à sa naissance car les mages lui avaient prédit que l'enfant régnerait un jour à sa place. Cyrus fut à peine né qu'Astyage appela Harpage, son parent, sur lequel il se reposait du soin des ses affaires, et lui demanda de tuer l'enfant. Harpage emporta l'enfant chez lui et décida de désobéir parce qu'il était parent avec l'enfant et parce qu'Astyage vieillissait et n'avait pas de fils. Il craignait que Mandane ne lui succède et veuille alors se venger. Il voulait que l'enfant soit tué par quelqu'un d'autre.

Il convoqua un bouvier d'Astyage nommé Mitradatès. Sa femme, esclave comme lui, se nommait Spaco, ce qui signifie chienne. Les pâturages où il gardait les bœufs du roi étaient au pied des montagnes, au nord d'Ecbatane. De ce côté-là, la Médie est un pays élevé et couvert de forêts. Harpage lui confia l'enfant pour le faire disparaître. Mitradatès prit l'enfant et rentra dans sa cabane. Pendant ce temps, sa femme mettait au monde un fils. Mitradatès lui raconta de quelle besogne il avait été chargé par Harpage. Il avait appris d'un domestique que l'enfant était le fils de Mandane et de Cambyse. Voyant le bébé, Spaco supplia son mari de le laisser vivre. L'enfant qu'elle venait de mettre au monde était mort et elle proposa de faire l'échange. Le bouvier accepta et avertit Harpage qu'il avait fait ce qu'on lui avait demandé. Spaco prit soin du jeune Cyrus et l'éleva.

A l'âge de dix ans, l'enfant fut reconnu. Un jour qu'il jouait avec d'autres enfants, ceux-ci l'élurent pour leur roi. Le fils d'Artembarès, un notable Mède, jouait avec lui. Comme il refusait d'exécuter ses ordres, Cyrus le fit frapper par les autres enfants. Outré d'un tel traitement, il alla se plaindre à son père. Artembarès alla trouver le roi avec son fils, et protesta contre le traitement odieux qu'il avait reçu. Astyage envoya chercher Mitradates et son fils. Celui-ci expliqua ce qui s'était passé. La ressemblance de cet enfant avec les siens, sa dignité et son âge le firent reconnaître d'Astyage. Le roi renvoya Artembarès avec de bonne paroles puis interrogea Mitradatès. Menacé de torture, celui-ci avoua tout. Astyage, en colère, fit venir Harpage qui avoua à son tour. Astyage, dissimulant son ressentiment, se montra heureux de ce dénouement et invita Harpage à un festin. Celui-ci envoya son fils unique, âgé de treize ans, au palais d'Astyage avec ordre de faire ce que le roi lui commanderait. Dès que le garçon fut arrivé au palais, Astyage le fit égorger. On le coupa en morceaux qu'on apprêta de diverses manières et on tint le prêt à être servi. Au repas, on servit à Astyage et aux autres seigneurs du mouton, et à Harpage le corps de son fils. Lorsqu'il eut mangé, sur une question d'Astyage, Harpage dit qu'il était satisfait de son repas. Alors on lui apporta la tête, les mains et les pieds de son fils. Le roi, s'étant ainsi vengé, convoqua les mages pour délibérer. Ils estimèrent que, puisque l'enfant avait déjà porté le titre de roi, même si c'était un jeu, leur prédiction était accomplie et Astyage n'avait plus rien à craindre. Ils conseillèrent seulement de le renvoyer en Perse. C'est ce que fit Astyage. Cambyse et Mandane le reçurent comme un enfant qu'ils avaient cru mort. Cyrus leur raconta ce qu'avait été sa vie jusqu'alors. Son père et sa mère, se servant du nom de Spaco pour persuader les Perses que leur fils avait été sauvé par une intervention divine, racontèrent partout que Cyrus avait été nourri par une chienne.

Harpage voulait se venger d'Astyage. Il profita de la trop grande sévérité du roi à l'égard des Mèdes pour persuader les gens de le détrôner et de donner la couronne à Cyrus devenu adulte. Comme celui-ci était en Perse et que les routes étaient gardées, Harpage, pour communiquer avec lui, prit un lièvre, lui ouvrit le ventre et y mit une lettre. L'ayant ensuite recousu, il le remit à un domestique sûr pour qu'il le porte en Perse. Tout marcha comme prévu. Dans sa lettre, Harpage poussait Cyrus à se venger d'Astyage qui avait voulu le tuer. Cyrus devait prendre la tête des Perses et attaquer les Mèdes. Les chefs Mèdes abandonneraient le roi et se joindraient à lui. Tout était prêt. Après avoir bien réfléchi, Cyrus écrivit une fausse lettre et la lut devant l'assemblée des Perses. Elle disait qu'Astyage le nommait leur gouverneur.

A ce titre, il leur ordonna de se réunir avec leurs faux. Les tribus qui composent la nation perse sont nombreuses. Certaines sont nomades, d'autres cultivent la terre. Cyrus convoqua les plus importantes. Lorsque tous furent présents, Cyrus leur montra un lieu couvert de broussailles et leur ordonna de le défricher en un jour. Ensuite, il leur dit de se baigner et de se rassembler auprès de lui. Il leur fit servir un festin et apporter du vin. Le repas fini, il leur demanda quelle journée ils avaient préféré. Ils s'écrièrent bien sûr qu'ils préféraient la seconde. Cyrus en profita pour dévoiler ses projets. Avec les Mèdes, les Perses n'auraient jamais que les travaux serviles. En le suivant, ils pourraient jouir librement de leurs richesses. Les Perses, ayant trouvé un chef, saisirent l'occasion de se libérer. Astyage, ayant eu connaissance des menées de Cyrus, le convoqua. Il répondit qu'il irait le trouver plus tôt qu'il ne souhaitait. Alors Astyage fit prendre les armes aux Mèdes et donna le commandement de l'armée à Harpage, ayant oublié la manière dont il l'avait traité. Les Mèdes en vinrent aux mains avec les Perses. Ceux à qui Harpage avait fait part de ses projets se laissèrent battre. Apprenant la déroute de son armée, Astyage fit crucifier les mages qui lui avaient conseillé de laisser partir Cyrus. Il livra bataille avec ses dernières troupes, la perdit et tomba aux mains de ses ennemis. Harpage lui rappela ce repas où il avait fait servir la chair de son fils. Astyage perdit ainsi la couronne après un règne de trente-cinq ans. Les Mèdes, qui avaient possédé cent vingt-huit ans l'empire de la haute Asie, jusqu'au fleuve Halys, passèrent sous la domination des Perses et Cyrus fut dès lors maître de l'Asie. Il retint Astyage près de lui jusqu'à sa mort mais ne lui fit aucun mal.

Les Perses n'élèvent aux dieux ni statues, ni temples. Ils ne croient pas, comme les Grecs, que les dieux aient une forme humaine. Ils sacrifient à Zeus au sommet des montagnes et donnent son nom au ciel. Ils font aussi des sacrifices au Soleil, à la Lune, à la Terre, au Feu, à l'Eau et aux Vents, et n'en offrent qu'à ces divinités. Ils y ont joint par la suite le culte d'Aphrodite qu'ils ont emprunté aux Assyriens et aux Arabes. Les Assyriens donnent à Aphrodite le nom de Mylitta, les Arabes celui d'Alitta, et les Perses l'appellent Mitra. Pour immoler une victime, un Perse la conduit dans un lieu pur et, la tête couverte d'une tiare couronnée de myrte, il invoque le dieu. Il prie pour la prospérité du roi et celle de tous les Perses en général. Après avoir coupé la bête en morceaux et avoir fait bouillir la viande, il pose les morceaux de la victime sur de l'herbe. Alors un mage entonne un chant. Ensuite, celui qui a offert le sacrifice emporte la viande. Les Perses célèbrent les anniversaires. Ce jour-là, les riches se font servir un cheval, un chameau, un âne et un bœuf rôtis entiers. Les pauvres se contentent de petit bétail. Les Perses mangent peu de viande, mais beaucoup de dessert. Ils aiment le vin. Il ne leur est permis ni de vomir ni d'uriner devant les autres. Ils délibèrent sur les affaires sérieuses après s'être enivrés mais, le lendemain, ils reparlent de la même affaire à jeun. Si la conclusion est la même que la veille, elle est adoptée, sinon on l'abandonne. Quand deux Perses se rencontrent dans la rue, s'ils sont égaux ils échangent un baiser sur la bouche. Si l'un est un peu inférieur à l'autre, c'est sur la joue. S'ils sont très différents, l'inférieur se prosterne devant l'autre.

Les nations voisines sont celles qu'ils estiment le plus après eux-mêmes. Celles qui les suivent occupent le second rang et ainsi de suite. Les Perses sont curieux des usages étrangers. Ils ont pris l'habillement des Mèdes et, à la guerre, ils se servent de cuirasses à l'égyptienne. Ils recherchent les plaisirs en tous genres et ont emprunté des Grecs l'amour des garçons. Ils épousent chacun plusieurs jeunes filles et ont encore plus de concubines. Après les vertus guerrières, ils regardent comme un grand mérite d'avoir beaucoup d'enfants. Le roi récompense ceux qui en ont le plus. Ils commencent à cinq ans à les instruire et, jusqu'à vingt ans, ils ne leur apprennent qu'à monter à cheval, tirer à l'arc et dire la vérité. Avant l'âge de cinq ans un enfant reste entre les mains des femmes afin que, s'il meurt, cela ne cause pas de chagrin au père. La loi ne permet à personne, pas même au roi, de faire mourir un homme pour un seul crime, ni de punir un esclave d'une manière trop dure pour une seule faute. Les Perses assurent qu'il est invraisemblable qu'un enfant tue ses véritables parents. Il ne leur est pas permis de parler de choses qu'il n'est pas permis de faire. Ils trouvent honteux de mentir et de contracter des dettes. Un homme touché par la lèpre ne peut entrer en ville ni avoir aucun contact avec le reste des Perses. C'est, selon eux, une preuve qu'il a péché contre le Soleil. Pour la même raison, ils ne veulent pas de pigeons blancs. Ils n'urinent ni ne crachent dans les rivières. Ils ne s'y lavent pas même les mains, car ils rendent un culte aux fleuves. On dit qu'on n'enterre pas le corps d'un Perse avant qu'il ait été déchiré par un oiseau ou par un chien. Les mages pratiquent cette coutume à la vue de tous. Les Perses enduisent de cire les corps et ensuite les mettent en terre. Contrairement aux prêtres égyptiens qui ont toujours les mains pures du sang des animaux et ne tuent que ceux qu'ils immolent aux dieux, les mages tuent de leurs propres mains toutes sortes d'animaux.

Dès que les Lydiens eurent été soumis par les Perses, les Ioniens et les Eoliens envoyèrent des ambassadeurs à Cyrus pour lui demander de les compter au nombre de ses sujets aux mêmes conditions qu'ils l'avaient été par Crésus. Il leur répondit par une fable. Un musicien qui avait vu des poissons dans la mer joua de la flûte en s'imaginant qu'ils viendraient d'eux-mêmes à terre. Trompé dans son attente, il les attrapa avec un filet. Comme il les voyait sauter, il leur dit de cesser de danser puisqu'ils n'avaient pas voulu le faire au son de la flûte. Cyrus tint ce discours aux Ioniens et aux Eoliens parce qu'il leur avait demandé en vain d'abandonner le parti de Crésus. Ils n'étaient disposés à lui obéir que parce qu'il était vainqueur. Alors les Ioniens fortifièrent leurs villes et s'assemblèrent au Panionion, sauf les Milésiens, les seuls avec qui Cyrus traita. Dans ce conseil, on décida de demander du secours à Sparte.

Les insulaires n'avaient rien à craindre, les Phéniciens n'étant pas encore soumis aux Perses et ceux-ci n'ayant pas de marine. Les Milésiens s'étaient séparés des autres Ioniens parce qu'ils étaient faibles. A part Athènes, ils n'avaient pas une seule ville célèbre. Les Athéniens ne voulaient d'ailleurs pas qu'on les appelle Ioniens. Mais douze villes s'en faisaient un honneur. Elles firent construire un temple qu'elles appelèrent Panionion et décidèrent d'en exclure les autres villes ioniennes. Smyrne fut la seule qui demanda à y être reçue. De mêmes les Doriens de la Pentapole se gardent d'admettre au sanctuaire du Triopion les Doriens de leur voisinage et si quelqu'un viole les lois de ce temple, il en est exclu. Lors des jeux en l'honneur d'Apollon, on offrait autrefois des trépieds d'airain aux vainqueurs mais ils devaient les laisser au temple. Un habitant d'Halicarnasse, ayant obtenu le prix, emporta le trépied chez lui. Les cinq villes doriennes punirent Halicarnasse qui était la sixième en l'excluant de leur association.

Les Ioniens ont fondé douze cités et n'en veulent pas plus dans leur confédération parce que, quand ils habitaient le Péloponnèse, ils étaient divisés en douze Etats. Lorsqu'ils fondèrent cette colonie en Asie, ils n'emmenèrent pas de femmes avec eux mais ils épousèrent des Cariennes. Ces Ioniens élurent pour rois, les uns des Lyciens issus de Glaucos, les autres des Caucones Pyliens qui descendaient de Codros. Le Panionion est un lieu consacré sur le mont Mycale que les Ioniens ont dédié à Poseidon. Mycale est un promontoire du continent qui s'étend à l'ouest vers Samos. Les Ioniens s'y assemblaient pour célébrer une fête qu'ils appelaient Panionia. Les Éoliens avaient aussi douze villes mais les Ioniens leur enlevèrent Smyrne. Des Colophoniens avaient été obligés de s'expatrier. Les habitants de Smyrne leur donnèrent asile mais ces fugitifs s'emparèrent de la ville. Finalement il fut décidé que la ville resterait aux Ioniens qui rendraient aux habitants leurs biens mobiliers. Les Smyrniens furent répartis dans les onze autres villes éoliennes qui leur accordèrent le droit de cité. Les Eoliens ont aussi cinq villes dans l'île de Lesbos, une dans l'île de Ténédos et une autre dans les Cent-Iles.

Les ambassadeurs ioniens et éoliens, s'étant rendus à Sparte, choisirent le Phocéen Pythermos comme porte-parole. Il exhorta les Spartiates à prendre leur défense mais ils refusèrent. Ils envoyèrent néanmoins des observateurs pour voir ce qui se passait. Lorsqu'ils furent à Phocée, ces députés envoyèrent à Sardes Lacrinès, le plus connu d'entre eux, pour informer Cyrus que Sparte n'accepterait pas qu'il fasse du tort à la moindre ville de Grèce. Cyrus demanda aux Grecs présents quelle sorte d'hommes étaient les Spartiates et quelles étaient leurs forces pour oser lui parler ainsi. Puis il répondit à l'ambassadeur spartiate qu'il ne craignait pas des gens qui s'assemblent sur une place pour échanger des serments mensongers, visant ainsi les Grecs qui font du commerce alors qu'on ne voit pas de marchés chez les Perses. Cyrus donna le gouvernement de Sardes au Perse Tabalos et, ayant chargé le Lydien Pactyès de transporter en Perse les trésors de Crésus, il retourna à Ecbatane et emmena Crésus avec lui.

Dès qu'il fut parti, Pactyès souleva les Lydiens contre lui et contre Tabalos. Comme il disposait des richesses de Sardes, il prit des troupes à sa solde, poussa les habitants de la côte à s'armer et assiégea Tabalos qui se renferma dans la citadelle. Cyrus l'apprit en chemin. Crésus craignait qu'il ne détruise Sardes et qu'il déporte ses habitants. Il lui suggéra de pardonner aux Lydiens mais de leur interdire dorénavant de posséder des armes. Il fallait également leur ordonner de porter des tuniques sous leurs manteaux, de chausser des brodequins et de faire apprendre la musique à leurs enfants. Ainsi ils perdraient leur ancienne vigueur et il n'y aurait plus rien à craindre d'eux. Ce conseil amusa Cyrus qui, calma, dit à Crésus qu'il le suivrait. Il convoqua Mazarès, lui ordonna d'appliquer aux Lydiens l'idée de Crésus et de réduire en esclavage ceux qui s'étaient ligués avec eux pour assiéger Sardes. Il voulait Pactyès vivant. Il repartit ensuite vers la Perse. Pactyès eut peur et se sauva à Cymé.

Mazarès arriva à Sardes avec une partie de l'armée de Cyrus et fit appliquer les ordres du roi. Les Lydiens se soumirent et changèrent leur ancienne manière de vivre. Il ordonna ensuite à Cymè de lui livrer Pactyès. Les Cyméens décidèrent de consulter l'oracle des Branchides. Il y avait là un ancien oracle auquel les Ioniens et les Eoliens avaient coutume de recourir. Ce lieu est dans le territoire de Milet, au-dessus du port de Panormos. L'oracle répondit de livrer Pactyès aux Perses. Mais Aristodicos, un notable de Cyme, s'y opposa. On envoya une seconde députation, dans laquelle il fut admis, pour consulter l'oracle. Arrivé aux Branchides, Aristodicos demanda de nouveau au dieu ce qu'il fallait faire de Pactyès. Le dieu répondit de nouveau qu'il fallait le livrer. Alors Aristodicos chassa tous les oiseaux qui avaient fait leurs nids autour du temple. Il sortit du sanctuaire une voix qui lui reprochait d'arracher les suppliants du temple et Aristodicos répondit qu'il agissait comme on lui conseillait de faire à l'égard de Pactyès. Finalement, les Cyméens envoyèrent Pactyès à Mitylène, ne voulant ni le livrer, ni lui donner asile. Mazarès le demanda aux Mityléniens qui se disposaient à le lui remettre moyennant une récompense mais les Cyméens envoyèrent à Lesbos un vaisseau qui le transporta à Chios. Les habitants de cette île l'arrachèrent du temple d'Athéna et le livrèrent à Mazarès en échange de l'Atarnée, région de Mysie située en face de Lesbos. Après cela, il se passa longtemps sans que les habitants de Chios osent offrir à un dieu des gâteaux faits avec de la farine d'Atarnée. Mazarès réduisit les Priéniens en servitude, fit une incursion dans la plaine du Méandre et permit à ses soldats de piller Magnésie. Après cela il tomba malade et mourut. Harpage lui succéda à la tête de l'armée. Il était Mède, comme Mazarès.

Sitôt nommé général, il passa en Ionie et s'en rendit maître. Phocée fut la première ville qu'il attaqua. Les Phocéens sont les premiers Grecs qui aient entrepris de longs voyages sur mer et qui aient exploré la mer Adriatique, la Tyrrhénie, l'Ibérie et Tartessos. Dans cette ville, ils se rendirent agréables au roi Arganthonios dont le règne fut de quatre-vingts ans et qui en vécut cent vingt. Les Phocéens surent tellement se faire aimer qu'il les poussa à s'établir dans son pays mais, n'ayant pu les y décider et ayant appris la menace représentée par Crésus, il leur donna de l'argent pour fortifier leur ville. Harpage assiégea la place. Les Phocéens demandèrent un jour pour délibérer. Ils en profitèrent pour embarquer sur leurs vaisseaux leurs femmes, leurs enfants, leurs meubles et les statues des temples. Puis ils firent voile vers Chios et les Perses prirent une ville déserte. Les Phocéens voulurent acheter les îles Oinousses mais les habitants de Chios refusèrent de peur qu'ils n'y attirent tout le commerce. Ils repartirent pour se rendre en Cyrnos où ils avaient bâti la ville d'Alalia. Ils repassèrent d'abord à Phocée et égorgèrent la garnison qu'Harpage y avait laissée. Ils jetèrent à la mer une masse de fer et jurèrent de ne pas retourner à Phocée avant que cette masse ne remonte à la surface. Tandis qu'ils étaient en route pour Cyrnos, plus de la moitié, regrettant leur patrie, violèrent leur serment et retournèrent à Phocée. Les autres continuèrent leur route.

Arrivés à Cyrnos, ils restèrent cinq ans avec les colons qui les avaient précédés. Mais, comme ils pillaient leurs voisins, les Tyrrhéniens et les Carthaginois équipèrent ensemble une flotte. Les Phocéens allèrent à leur rencontre en mer de Sardaigne. Ils remportèrent la victoire mais elle leur coûta cher. Ils retournèrent à Alalia, prirent avec eux leurs femmes, leurs enfants et tout ce qu'ils purent emporter, et firent voile vers Rhegion. Les Carthaginois et les Tyrrhéniens lapidèrent les prisonniers phocéens. Dès lors, les Agylléens ne purent traverser le champ où les Phocéens avaient été tués sans subir quelque malheur. Ils allèrent à Delphes pour expier leur crime. La Pythie leur ordonna de faire aux Phocéens des sacrifices funèbres et d'instituer en leur honneur des jeux gymniques et des courses de chars. Les Phocéens, repartis de Rhégion, bâtirent en Oinotrie la ville d'Hyélé sur le conseil d'un habitant de Posidonia qui leur dit que la Pythie ne leur avait pas ordonné d'établir une colonie dans l'île de Cyrnos mais d'élever un monument au héros Cyrnos.

Les Téiens firent à peu près comme les Phocéens. Harpage s'emparait de leurs murs quand ils s'embarquèrent et passèrent en Thrace où ils bâtirent la ville d'Abdère. Ce furent les seuls parmi les Ioniens qui préférèrent abandonner leur patrie plutôt que d'être asservis. Les autres, sauf ceux de Milet, défendirent leur patrie puis durent se soumettre au vainqueur. Quant aux Milésiens, ils avaient prêté serment de fidélité à Cyrus et jouissaient d'une parfaite tranquillité. L'Ionie fut ainsi réduite en esclavage pour la seconde fois. Les Ioniens des îles se rendirent d'eux-mêmes à Cyrus. Malgré leurs malheurs, les Ioniens s'assemblaient toujours au Panionion. Bias de Priène les exhorta à s'embarquer tous ensemble sur une flotte, à se rendre en Sardaigne et à y fonder une ville pour tous les Ioniens. Ainsi, ils sortiraient d'esclavage, ils s'enrichiraient et, habitant la plus grande des îles, les autres tomberaient en leur puissance. Avant que leur pays ait été soumis, Thalès de Milet, dont les ancêtres étaient originaires de Phénicie, leur avait conseillé d'établir à Téos, au centre de l'Ionie, un conseil général pour toute la nation.

Harpage, ayant soumis l'Ionie, marcha contre les Cariens, les Cauniens et les Lyciens avec un renfort que lui avaient fourni les Ioniens et les Eoliens. Les Cariens étaient passé des îles sur le continent. Ils avaient été autrefois sujets de Minos. Ils habitaient les îles et ne payaient aucun tribut mais fournissaient à Minos des marins quand il en avait besoin. Pendant que ce prince étendait ses conquêtes, les Cariens se distinguaient. On leur doit trois inventions. Ce sont eux qui, les premiers, ont mis des panaches sur les casques, orné leurs boucliers et lui ont ajouté une anse de cuir. Jusqu'alors, ceux qui se servaient du bouclier le tenaient par un baudrier qui le tenait suspendu sur l'épaule gauche. Plus tard, les Doriens et les Ioniens chassèrent les Cariens des îles. C'est ce que disent les Crétois. Mais les Cariens se disent originaires du continent. Ils montrent un ancien temple de Zeus où ils n'admettent que les Mysiens et les Lydiens. Ils disent que Lydos et Mysos étaient frères de Car. Quant aux Cauniens, ils se disent originaires de Crète. Ils ont des coutumes différentes de celles des Cariens. Ils avaient des dieux étrangers puis ils décidèrent de ne plus prier que ceux du pays. La jeunesse caunienne, revêtue de ses armes et frappant l'air de ses piques, les accompagna jusqu'à la frontière en criant qu'elle chassait les dieux étrangers.

Les Lyciens sont originaires de Crète. Sarpédon et Minos, fils d'Europe, s'en disputaient la souveraineté. Minos eut l'avantage et Sarpédon fut chassé avec ses partisans. Ils passèrent en Asie. On les appela d'abord Termiles. Mais Lycos, ayant été chassé d'Athènes par son frère Égée et s'étant réfugié chez eux, ces peuples prirent le nom de Lyciens, du nom de ce prince. Ils suivent en partie les coutumes crétoises, et en partie celles de Carie. Ils en ont cependant une qui leur est tout à fait particulière. ils prennent le nom de leur mère au lieu de celui de leur père. Si on demande à un Lycien de quelle famille il est, il fait la généalogie de sa mère et des aïeules de sa mère. Si une femme du pays épouse un esclave, ses enfants sont réputés libres. Les Cariens furent réduits en servitude par Harpage sans réagir. Les Grecs du pays ne se distinguèrent pas davantage. On compte parmi eux les Cnidiens, colonie de Sparte. Tout leur territoire, sauf un petit espace, est entouré par la mer. C'est ce petit espace que les Cnidiens, voulant faire de leur pays une île, entreprirent de creuser pendant qu'Harpage était occupé à la conquête de l'Ionie. Ils y employèrent un grand nombre de travailleurs mais les éclats de pierre les blessaient d'une manière telle qu'il paraissait qu'il y avait là quelque chose de divin, ils demandèrent à Delphes quelle divinité s'opposait à leurs efforts. La Pythie leur répondit que si Zeus avait voulu que leur pays soit une île il l'aurait fait lui-même. Sur cette réponse de la Pythie, les Cnidiens cessèrent de creuser et, lorsque Harpage se présenta, ils se rendirent sans combattre.

Les Pédasiens habitent au-dessus d'Halicarnasse. Ils furent le seul peuple de Carie qui résista longtemps à Harpage et qui lui causa beaucoup d'embarras en fortifiant la montagne de Lidé. Les Lyciens allèrent au-devant d'Harpage quand il parut avec son armée dans les plaines de Xanthos. Bien qu'ils ne soient qu'une poignée en comparaison de leurs ennemis, ils se battirent. Vaincus, ils portèrent dans la citadelle leurs richesses et y rassemblèrent leurs femmes, leurs enfants et leurs esclaves. Puis ils y mirent le feu. S'étant, après cela, réciproquement engagés par serment, ils firent une sortie contre les Perses et périrent tous en combattant. Ainsi fut prise la ville de Xanthos. Harpage s'empara de celle de Caunos à peu près de la même manière.

Pendant qu'Harpage ravageait l'Asie mineure, Cyrus soumettait les nations d'Asie supérieure et songea à attaquer les Assyriens. L'Assyrie a plusieurs grandes villes mais Babylone est la plus célèbre. C'est là que les rois du pays résidaient depuis la destruction de Ninive. Cette ville, située dans une plaine, est de forme carrée. Un large fossé plein d'eau l'entoure, doublé d'un mur. Il y avait à cette muraille cent portes d'airain. A huit journées de là est la ville d'Is, située sur la rivière de même nom qui se jette dans l'Euphrate. Cette rivière roule une grande quantité de bitume. On en a tiré celui dont furent cimentés les murs de Babylone. L'Euphrate partage la ville en deux quartiers. Ce fleuve est grand, profond et rapide. Il vient d'Arménie et se jette dans la mer Erythrée. Les maisons sont à trois et quatre étages. Les rues sont droites et coupées par d'autres qui aboutissent au fleuve. On a pratiqué dans le mur qui longe le fleuve de petites portes par où on descend sur ses bords. Le centre de chacun des deux quartiers est remarquable, l'un par le palais du roi, l'autre par le temple de Zeus.

Ce temple est un carré. On voit au milieu une tour massive. Sur cette tour s'en élève une autre, et sur celle-ci encore une autre et ainsi de suite, de sorte qu'on en compte huit. On a pratiqué en dehors des degrés qui vont en tournant et par lesquels on monte à chaque tour. Dans la dernière est une grande chapelle. Il n'y a pas de statues. Personne n'y passe la nuit sauf une femme du pays que le dieu a choisie, d'après les Chaldéens, c'est-à-dire les prêtres. Ceux-ci disent que le dieu vient lui-même dans la chapelle. Il y a une autre chapelle en bas où on voit une grande statue d'or qui représente Zeus assis. Il y a un autel d'or et un autre sur lequel on immole le bétail adulte car il n'est permis de sacrifier sur l'autel d'or que des animaux encore à la mamelle. Les Chaldéens brûlent sur cet autel, lors de la fête du dieu, mille talents d'encens. Il y avait autrefois dans l'enceinte sacrée une statue d'or massif de douze coudées de haut. Darius n'osa pas l'enlever mais Xerxès, son fils, fit tuer le prêtre qui s'opposait à son entreprise et s'en empara.

Babylone a eu beaucoup de rois. Parmi eux on compte deux reines. La première s'appelait Sémiramis. Elle fit faire des digues qui retiennent l'Euphrate dans son lit. La seconde fut Nitocris. Voyant que les Mèdes s'étaient rendus maîtres de plusieurs villes, dont Ninive, elle se fortifia contre eux autant qu'elle le put. Elle fit creuser des canaux au-dessus de Babylone pour rendre l'Euphrate tortueux. Elle fit aussi creuser un lac destiné à recevoir les eaux du fleuve quand il déborde. Ces deux ouvrages devaient ralentir le fleuve et d'obliger ceux qui se rendaient par eau à Babylone à faire des détours. Jusque là, quand on voulait aller d'un côté de la ville à l'autre, il fallait passer le fleuve en bateau. Le lac que Nitocris fit creuser permit d'améliorer la situation. Elle fit détourner les eaux de l'Euphrate dans le lac. Pendant qu'il se remplissait, l'ancien lit du fleuve demeura à sec. C'est alors qu'on bâtit un pont. Pendant le jour on passait sur des pièces de bois qu'on retirait le soir, de peur que les habitants n'aillent d'un côté à l'autre du fleuve pour se voler. Le pont achevé, on lit rentrer l'Euphrate dans son ancien lit. C'est alors que les Babyloniens comprirent l'utilité du lac et la commodité du pont. La même reine se fit faire un tombeau sur la terrasse d'une porte très fréquentée de la ville avec l'inscription suivante: « Si un de mes successeurs vient à manquer d'argent, qu'il ouvre ce sépulcre et en prenne autant qu'il voudra; autrement qu'il se garde de l'ouvrir, cela lui serait funeste. » Ce tombeau resta fermé jusqu'au règne de Darius. Celui-ci ne pouvait passer par cette porte parce qu'il aurait eu un mort sur sa tête et il regrettait de ne pas utiliser l'argent qui y était en dépôt. Il le fit ouvrir et n'y trouva que le corps de Nitocris, avec une inscription ironique. C'est contre le fils de cette reine que Cyrus fit marcher ses troupes. Il s'appelait Labynétos.

Le Grand Roi ne se met pas en campagne sans emporter des vivres et du bétail de son pays. On porte aussi de l'eau du Choaspès, fleuve qui passe à Suse. Le roi n'en boit pas d'autre. On la met dans des vases d'argent, après l'avoir fait bouillir. Cyrus, marchant contre Babylone, arriva au bord du Gyndès. Ce fleuve vient des monts des Matiènes et se jette dans le Tigre qui lui-même se jette dans la mer Erythrée. Pendant que Cyrus essayait de traverser, un des chevaux blancs sacrés se noya. Cyrus, indigné de l'insulte du fleuve, jura de le rendre si faible que les femmes pourraient le traverser sans se mouiller les genoux. Il suspendit l'expédition, divisa son armée en deux corps, traça au cordeau, de chaque côté de la rivière, cent quatre-vingts canaux qui y aboutissaient et les fit creuser par ses troupes. Cette entreprise les occupa tout l'été. Cyrus continua sa marche vers Babylone dès le printemps suivant. Les Babyloniens lui livrèrent bataille mais, vaincus, ils s'enfermèrent dans leurs murailles. Ils avaient des provisions pour plusieurs années, aussi le siège ne les inquiétait-il pas. Cyrus se trouvait dans l'embarras. Finalement, il plaça son armée à l'entrée et à la sortie du fleuve avec ordre de pénétrer en ville par son lit dès qu'il serait guéable. L'armée ainsi postée, il se rendit au lac avec ses plus mauvaises troupes, y détourna le fleuve et l'ancien lit de l'Euphrate devint guéable. Les Perses purent ainsi entrer dans Babylone. Si les Babyloniens l'avaient compris à temps, ils n'auraient eu qu'à fermer les portes qui conduisaient au fleuve. Mais les Perses survinrent à l'improviste. Les habitants célébraient une fête et ne s'occupaient que de danse. C'est ainsi que Babylone fut prise pour la première fois.

Entre autres preuves de la puissance des Babyloniens, les Etats du Grand Roi entretiennent sa table et nourrissent son armée. Or, sur douze mois, la Babylonie fait cette dépense pendant quatre mois et celle des huit autres se répartit sur le reste de l'Asie. Ce pays égale en richesses et en puissance le tiers de l'Asie. Cette province entretenait aussi, sans compter les chevaux de guerre, un haras de huit cents étalons et de seize mille juments. Les pluies sont rares en Assyrie. L'eau du fleuve y fait croître les moissons non pas comme le Nil en se répandant dans les campagnes mais à force de bras et par le moyen de machines pour élever l'eau. La terre porte peu de fruitiers mais elle est bonne à toutes sortes de grains et rapporte toujours deux cents fois autant qu'on a semé. Les Babyloniens se servent d'huile de sésame. La plaine est couverte de palmiers. On mange une partie de leurs fruits et de l'autre on tire du vin et du miel. Les bateaux dont on se sert pour se rendre à Babylone sont ronds et faits de peaux. On les fabrique en Arménie avec des saules qu'on revêt de peaux. On les arrondit sans distinction de poupe ni de proue et on remplit le fond de paille. On les abandonne au courant du fleuve, chargés de marchandises, surtout de vin de palmier. Deux hommes les gouvernent, chacun avec un pieu. On transporte un âne dans chaque bateau et les plus grands en ont plusieurs. Lorsqu'on est arrivé à Babylone et qu'on a vendu les marchandises, on charge les peaux sur les ânes et on retourne en Arménie par voie de terre car le fleuve est si rapide qu'il n'est pas possible de le remonter.

Les Babyloniens portent une tunique de lin qui descend jusqu'aux pieds et par-dessus une autre tunique de laine. Ils s'enveloppent ensuite d'un petit manteau blanc. Ils laissent pousser leurs cheveux, se couvrent la tête d'une mitre et se frottent le corps de parfums. Ils ont chacun un cachet, et un bâton travaillé à la main au haut duquel est une pomme, ou une rose, ou un lis, ou un aigle, ou toute autre figure. Il n'est pas permis de porter de canne sans un ornement caractéristique. Dans chaque bourgade, ceux qui avaient des filles en âge les amenaient chaque année dans un endroit où s'assemblaient une grande quantité d'hommes. Un crieur public les vendait l'une après l'autre. Il commençait par la plus belle et, après en avoir trouvé une forte somme, il criait les autres. Mais il ne les vendait qu'à condition que les acheteurs les épousent. Les riches Babyloniens enchérissant les uns sur les autres et achetaient les plus belles. Quant aux jeunes gens du peuple, comme ils avaient moins besoin d'épouser de belles filles que d'avoir une femme qui leur apporte une dot, ils prenaient les plus laides avec l'argent qu'on leur donnait. En effet, le crieur n'avait pas plutôt fini la vente des belles qu'il faisait lever la plus laide, la criait au plus bas prix, demandant qui voulait l'épouser à cette condition, et l'adjugeait à celui qui en faisait la promesse. L'argent qui provenait de la vente des belles servait à marier les laides. Il n'était pas permis à un père de choisir un époux à sa fille. Cette coutume n'existe plus. La coutume la plus sage est celle qui concerne les malades. Comme ils n'ont pas de médecins, ils transportent les malades sur la place publique. Chacun s'en approche et, s'il a eu la même maladie ou s'il a vu quelqu'un qui l'ait eue, il aide le malade de ses conseils. Il est interdit de passer près d'un malade sans lui demander quel est son mal. Ils mettent les morts dans du miel et leurs cérémonies funèbres ressemblent à ceux des Égyptiens. Quand un Babylonien a couché avec sa femme, il brûle des parfums pour se purifier. Sa femme en fait autant. Il ne leur est pas permis de toucher un vase avant qu'ils ne se soient lavés. Les Arabes observent le même usage.

Les Babyloniens ont une loi honteuse. Toute femme née dans le pays doit, une fois dans sa vie, se rendre au temple d'Aphrodite pour s'y livrer à un étranger. Elles s'assoient dans la cour près du temple avec une couronne de ficelle sur la tête. Il y a des allées séparées par des cordages tendus. Les étrangers se promènent dans ces allées et choisissent les femmes qui leur plaisent. Il faut que l'étranger, en donnant de l'argent, invoque la déesse Mylitta, l'Aphrodite assyrienne. Même modique, la somme est acceptée et cet argent devient sacré. La femme suit le premier qui lui jette de l'argent et il n'est pas permis de refuser. Quand elle s'est acquittée de ce qu'elle devait à la déesse, elle retourne chez elle. Les plus belles ne restent pas longtemps dans le temple mais les laides peuvent y rester plusieurs années. Une coutume semblable existe à Chypre. Il y a parmi les Babyloniens trois tribus qui ne vivent que de poissons. Ils les font sécher au soleil, les broient dans un mortier et les passent ensuite à travers un linge. Ils en font des gâteaux ou les font cuire comme du pain.

Lorsque Cyrus eut soumis cette nation, il voulut soumettre aussi les Massagètes. On dit que ces peuples forment une nation considérable et qu'ils sont courageux. Leur pays est à l'est, au delà de l'Araxe. Certains disent que ce sont des Scythes. Il y a dans l'Araxe beaucoup d'îles. Les peuples qui les habitent se nourrissent l'été de racines et réservent pour l'hiver les fruits des arbres. Ils ont un arbre dont ils jettent le fruit dans le feu autour duquel ils s'assemblent. Ils en respirent la vapeur et cette vapeur les enivre comme le vin enivre les Grecs. Alors ils se lèvent et se mettent à chanter et à danser. L'Araxe vient du pays des Matiènes, comme le Gyndès. Il a quarante embouchures qui toutes, sauf une, se jettent dans des marais où habitent des hommes qui vivent de poisson cru et s'habillent de peaux de veaux marins. La dernière embouchure va dans la mer Caspienne. Cette mer n'a aucune communication avec une autre. La mer où naviguent les Grecs, celle qui est au delà des colonnes d'Hercule, qu'on appelle mer Atlantide, et la mer Erythrée ne font qu'une même mer. La mer Caspienne est une mer bien différente. Le Caucase la borne à l'ouest. C'est la plus grande des montagnes. Elle est habitée par plusieurs peuples dont la plupart ne vivent que de fruits sauvages. Ces peuples ont chez eux un arbre dont les feuilles, broyées et mêlées à de l'eau, fournissent une couleur avec laquelle ils peignent sur leurs habits des figures d'animaux. Ils se comportent comme des bêtes. La mer Caspienne est bornée à l'est par une plaine immense. Les Massagètes occupent la plus grande partie de cette plaine.

Tomyris, veuve du dernier roi, régnait alors sur les Massagètes. Cyrus lui envoya des ambassadeurs sous prétexte de la demander en mariage. Mais cette princesse, comprenant qu'il était plus épris de la couronne que de sa personne, lui interdit l'entrée de ses Etats. Cyrus marcha alors contre les Massagètes et s'avança jusqu'à l'Araxe. Il jeta un pont sur ce fleuve et fit élever des tours sur des bateaux destinés à passer ses troupes. Pendant qu'il était occupé à ces travaux, Tomyris lui envoya un ambassadeur pour le dissuader d'affronter son peuple. S'il persévérait, les Massagètes l'attendraient à trois étapes du fleuve, ou traverseraient eux-mêmes. Cyrus convoqua les chefs Perses et voulut avoir leur avis. Ils s'accordèrent tous à préférer que Tomyris et son armée viennent sur leurs terres. Crésus, qui était présent, fut un avis contraire. Pour lui, si l'ennemi battait les Perses chez eux, Cyrus perdrait son empire car les Massagètes ne retourneraient pas en arrière. Mais si les Perses remportaient la victoire, elle ne serait complète que s'ils pouvaient poursuivre les Massagètes et pénétrer au centre des Etats de Tomyris. De plus il serait honteux pour Cyrus de reculer devant une femme. Crésus suggérait donc que les troupes perses passent le fleuve et qu'elles avancent à mesure que l'ennemi s'éloignerait.

Il suggéra aussi un stratagème. Les Massagètes ne connaissaient pas les plaisirs des Perses. Il fallait égorger une grande quantité de bétail, l'apprêter et le servir dans le camp. On y ajouterait du vin en abondance. Ces préparatifs achevés, on laisserait au camp les plus mauvaises troupes et on se retirerait vers le fleuve avec le reste de l'armée. Les Massagètes se précipiteraient sur ce festin et c'est alors qu'il faudrait intervenir. Cyrus préféra l'avis de Crésus. Il fit dire à Tomyris qu'il traverserait le fleuve. La reine se retira, suivant la convention. Cyrus désigna son fils Cambyse pour successeur, lui confia Crésus et les renvoya en Perse, puis traversa le fleuve avec son armée. Pendant son sommeil, il eut une vision. Il lui sembla voir l'aîné des fils d'Hystaspe avec deux ailes dont l'une couvrait l'Asie et l'autre l'Europe. Ce jeune homme, nommé Darius, avait alors vingt ans. Son père, de la race des Achéménides, l'avait laissé en Perse. A son réveil, Cyrus convoqua Hystaspe et lui dit que son fils conspirait contre lui. Il le renvoya en Perse avec ordre de lui présenter son fils à son retour. Ensuite Cyrus, s'étant avancé à une journée de l'Araxe, fit comme l'avait proposé Crésus. Les Massagètes attaquèrent le camp avec le tiers de leurs forces, massacrèrent les troupes laissées à sa garde et se mirent à table. Après avoir mangé et bu avec excès, ils s'endormirent. Alors les Perses survinrent, en tuèrent un grand nombre et firent encore plus de prisonniers, parmi lesquels se trouva Spargapisès, fils de Tomyris. La reine, ayant appris le malheur arrivé à ses troupes et à son fils, envoya un héraut à Cyrus pour lui dire qu'il n'avait remporté la victoire que grâce au vin. Elle demandait qu'il lui rende son fils et acceptait que les Perses se retirent chez eux. Cyrus ne tint aucun compte de ce discours. Spargapisès, revenu de son ivresse, pria Cyrus de lui faire ôter ses chaînes et se tua. Tomyris rassembla ses forces et livra bataille. On combattit longtemps et enfin la victoire se déclara pour les Massagètes. La plus grande partie de l'armée perse périt et Cyrus lui-même fut tué au combat après un règne de vingt-neuf ans. Tomyris maltraita son cadavre et lui fit plonger la tête dans une outre pleine de sang humain.

Les Massagètes s'habillent comme les Scythes et leur manière de vivre est la même. Ils combattent à pied et à cheval. Ils travaillent l'or et le cuivre. Ils se servent de cuivre pour les piques et les pointes des flèches et réservent l'or pour orner les casques, les baudriers et les ceintures. Le plastron dont est garni le poitrail de leurs chevaux est aussi de cuivre. Quant aux brides et aux mors, ils les ornent avec de l'or. Le fer et l'argent ne sont pas en usage parmi eux et on n'en trouve pas dans leur pays. Ils épousent chacun une femme mais elles sont communes entre eux. Lorsqu'un Massagète est amoureux d'une femme, il suspend son carquois à son chariot et s'accouple avec elle. Lorsqu'un homme est trop vieux, ses parents s'assemblent et l'immolent avec du bétail. Ils en font cuire la chair et s'en régalent. Ce genre de mort passe chez eux pour enviable. Ils ne mangent pas celui qui est mort de maladie mais ils l'enterrent et regardent cela comme un malheur. Ils ne cultivent pas la terre et vivent de leurs troupeaux et des poissons que l'Araxe leur fournit en abondance. Le lait est leur boisson ordinaire. De tous les dieux, ils n'adorent que le Soleil. Ils lui sacrifient des chevaux parce qu'ils croient juste d'immoler au plus rapide des dieux le plus rapide des animaux.

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