L'empire de Darius

Ioniens, Magnètes, Eoliens, Cariens, Lydiens, Milyens et Pamphyliens formaient la première satrapie et payaient quatre cents talents d'argent.

Les Mysiens, Lydiens, Lasoniens, Cabaliens et Hytennéens étaient taxés à cinq cents talents d'argent et formaient la deuxième satrapie.

L'Hellespont, les Phrygiens, les Thraces, les Paphlagoniens, les Mariandynes et les Syriens faisaient la troisième satrapie et payaient trois cent soixante talents.

Les Ciliciens donnaient cinq cents talents d'argent plus un cheval blanc par jour. C'était la quatrième satrapie.

La cinquième allait de la Cilicie à l'Egypte. Elle payait trois cent cinquante talents et comprenait la Phénicie, la Palestine et Chypre.

L'Egypte, la Libye, Cyrène et Barcé formaient la sixième satrapie et versaient sept cents talents, plus le produit de la pêche du lac Moeris et sept cents talents en blé.

La septième comprenait les Sattagydes, les Gandariens, les Dadices et les Aparytes. Ces nations payaient cent soixante-dix talents.

Suse et le reste du pays des Cissiens faisaient la huitième satrapie et rendaient au roi trois cents talents.

De Babylone et du reste de l'Assyrie, il lui revenait mille talents d'argent et cinq cents jeunes eunuques. C'était la neuvième satrapie.

D'Ecbatane et de la Médie, des Paricaniens et des Orthocorybantes, qui faisaient la dixième satrapie, il tirait quatre cent cinquante talents.

Les Caspiens, les Pauses, les Pantimathes et les Darites composaient la onzième satrapie. Ils payaient deux cents talents.

Tout le pays, de la Bactriane jusqu'aux Aigles, faisait la douzième satrapie et rendait un tribut de trois cent soixante talents.

La treizième satrapie payait quatre cents talents. Elle couvrait le pays des Pactyes, l'Arménie et les pays voisins, jusqu'au Pont-Euxin.

Les Sagartiens, les Sarangéens, les Thamanéens, les Outies, les Myces et les peuples de la mer Erythrée payaient un tribut de six cents talents et étaient compris dans la quatorzième satrapie.

Les Saces formaient la quinzième et donnaient deux cent cinquante talents.

Les Parthes, les Chorasmiens, les Sogdiens et les Ariens étaient taxés à trois cents talents. Cette satrapie était la seizième.

Les Paricaniens et les Ethiopiens asiatiques rendaient quatre cents talents. Ils composaient la dix-septième satrapie.

La dix-huitième renfermait les Matiènes, les Saspires et les Alarodiens. Ils étaient taxés à deux cents talents.

Les Mosques, les Tibaréniens, les Macrons, les Mosynèques, les Mares, payaient trois cents talents et faisaient la dix-neuvième satrapie.

Les Indiens étaient taxés à trois cent soixante talents de paillettes d'or. C'était la vingtième satrapie.

Tels étaient les revenus de Darius. Il leva aussi, par la suite, des impôts sur les îles et sur les peuples qui habitaient l'Europe jusqu'en Thessalie. Le roi met ses revenus dans ses trésors. Il fait fondre les métaux précieux et, quand il a besoin d'argent, il en fait frapper autant qu'il lui en faut. La Perse est la seule province qui n'est pas mise au rang des pays tributaires. Ses peuples accordent au roi un don gratuit. Il en était de même des Ethiopiens et de ceux qui habitent la ville sacrée de Nysé. Ces Ethiopiens et leurs voisins ont, à l'égard des morts, les mêmes coutumes que les Indiens Callanties et leurs maisons sont souterraines. Ces deux peuples portaient tous les trois ans au roi deux charges d'or fin, deux cents troncs d'ébène, vingt dents d'éléphant et cinq jeunes gens. Les Colchidiens se taxaient eux-mêmes pour faire un présent, ainsi que leurs voisins jusqu'au mont Caucase car tout le pays, jusqu'à cette montagne, est soumis aux Perses. Ces peuples envoyaient tous les cinq ans, cent jeunes garçons et autant de jeunes filles. Les Arabes donnaient tous les ans au roi mille talents d'encens.

De tous les peuples connus, il n'y en a pas un qui soit plus à l'est que les Indiens. Ils sont, de ce côté, les premiers habitants de l'Asie. Au-delà, les sables rendent le pays désert. On comprend sous le nom d'Indiens plusieurs peuples qui ne parlent pas la même langue. Les uns sont nomades, les autres sédentaires. Certains habitent des marais et se nourrissent de poissons qu'ils pêchent de leurs canots de roseaux. Ces Indiens portent des habits faits d'une plante qui pousse dans les rivières. Ils la cueillent et, l'ayant battue, ils l'entrelacent comme une natte et s'en revêtent comme si c'était une cuirasse. D'autres Indiens, qui habitent plus à l'est, sont nomades et vivent de viande crue. On les appelle Padéens. Quand un homme tombe malade, ses proches parents et ses amis le tuent et le mangent. Si c'est une femme, ses parentes la traitent de la même manière. Ils tuent aussi les vieux et les mangent, mais il y en a peu parce qu'ils ont soin de tuer les malades. D'autres Indiens ne tuent aucun animal, ne sèment rien, n'ont pas de maisons et vivent d'herbe. Ils ont chez eux une espèce de grain que la terre produit d'elle-même. Ce grain est à peu près de la taille du millet. Ils le recueillent, le font bouillir et le mangent. Si l'un d'entre eux tombe malade, il va dans un lieu désert et y reste, sans que personne s'en occupe, ni pendant sa maladie, ni après sa mort. Ces Indiens s'accouplent publiquement comme les bêtes. Ils sont tous de la même couleur et elle approche de celle des Ethiopiens. Leur sperme est noir comme leur peau. Ils habitent au sud et n'ont jamais été soumis à Darius.

D'autres Indiens habitent au nord. Ils sont voisins de la ville de Caspatyros. Leurs mœurs et leurs coutumes ressemblent à celles des Bactriens. Ils sont les plus braves de tous les Indiens et ce sont eux qu'on envoie chercher l'or. Il y a aux environs de leur pays des endroits que le sable rend inhabitables. On trouve parmi ces sables des fourmis plus petites qu'un chien mais plus grandes qu'un renard. On en peut juger par celles qui se voient dans la ménagerie du roi de Perse, et qui viennent de ce pays. Ces fourmis creusent un terrier. Pour cela, elles rejettent la terre, comme nos fourmis ordinaires, et cette terre est pleine d'or. On envoie les Indiens ramasser cette terre. Ils attellent ensemble chacun trois chameaux, un mâle de chaque côté et entre eux une femelle sur laquelle ils montent. Ils ne se servent que de celles qui nourrissent des petits. Les chameaux sont aussi légers à la course que les chevaux et portent de plus grands fardeaux. Le chameau a deux cuisses et deux genoux à chaque jambe arrière.

Les Indiens, ayant attelé leurs chameaux de la sorte, s'arrangent pour arriver là où est l'or pendant la grande chaleur du jour car l'ardeur du soleil oblige les fourmis à se cacher sous terre. Dans ce pays, le soleil est le plus ardent le matin et non à midi, comme chez les autres nations. Dans cette partie du jour, il fait beaucoup plus chaud qu'en Grèce en plein midi. Aussi dit-on que pendant ce temps-là ils se tiennent dans l'eau. L'après midi, la chaleur est aussi modérée chez eux qu'elle l'est le matin chez les autres peuples. Le soir, ils jouissent d'une grande fraîcheur. Sitôt arrivés sur les lieux où se trouve l'or, les Indiens remplissent de sable les sacs qu'ils ont apportés et repartent en vitesse car, selon les Perses, les fourmis les poursuivent. Si les Indiens ne prenaient pas les devants pendant qu'elles se rassemblent, il ne s'en sauverait pas un seul. Les chameaux mâles, moins rapides que les femelles, resteraient en arrière s'ils n'étaient pas à côté d'elles. Quant aux femelles, le souvenir de leurs petits leur donne des forces. C'est ainsi que ces Indiens recueillent l'essentiel de leur or. Celui qu'ils tirent des mines est plus rare. En Inde, les quadrupèdes et les volatiles sont plus grands que dans les autres pays mais les chevaux sont plus petits que ceux de Médie qu'on appelle Niséens. Ce. pays abonde en or. On y voit des arbres sauvages qui, pour fruit, portent une espèce de laine meilleure que celle des brebis. Les Indiens s'habillent avec cette laine.

Vers le sud, l'Arabie est le dernier des pays habités. C'est aussi le seul où l'on trouve l'encens, la myrrhe, la cannelle, le cinname et le lédanon. Les Arabes recueillent ces choses avec beaucoup de peine, sauf la myrrhe. Pour récolter l'encens, ils font brûler sous les arbres qui le donnent une gomme appelée styrax pour écarter une multitude de petits serpents volants qui les gardent et qui ne les quitteraient pas sans cela. Ce sont ces serpents qui volent par troupes vers l'Egypte. Les Arabes disent que le pays serait rempli de ces serpents s'il ne leur arrivait la même chose qu'aux vipères. La providence a voulu que les animaux timides qui servent de nourriture soient très féconds alors que les animaux nuisibles et féroces le sont beaucoup moins. C'est ainsi que la femelle du lièvre est, de tous les animaux, la seule qui conçoive quoique déjà pleine et qui porte en même temps des petits dont les uns sont déjà couverts de poil alors que d'autres ne font que de se former. La lionne, au contraire, ne porte qu'une fois en sa vie et ne fait qu'un petit. Dès que le lionceau commence à remuer dans le ventre de sa mère, comme il a les griffes acérées, il déchire la matrice. Si les vipères et les serpents volants d'Arabie proliféraient, il serait impossible aux hommes de vivre. Mais, lors de l'accouplement, la femelle dévore le mâle et est elle-même tuée par ses petits qui lui rongent le ventre pour sortir. Les serpents inoffensifs, eux, pondent des œufs Il y a des vipères partout mais on ne voit qu'en Arabie des serpents ailés.

Lorsque les Arabes vont chercher la cannelle, ils se couvrent le corps de peaux de bœufs et de chèvres. La cannelle pousse dans un lac peu profond. Sur ce lac et tout à l'entour, il y a des sortes de chauves-souris qui jettent des cris perçants et sont très forts. Les Arabes doivent les repousser et se garantir les yeux. Le cinnamome se recueille d'une façon étonnante. Certains disent qu'il pousse dans le pays où Dionysos fut élevé et que de gros oiseaux vont chercher ces brins que nous appelons cinnamome, nom appris des Phéniciens. Ils les portent à leurs nids qu'ils construisent sur des montagnes inaccessibles. Les Arabes prennent des quartiers de viande et les portent le plus près possible des nids. Les oiseaux les emportent mais, comme leurs nids ne sont pas assez solides, ils se brisent et tombent. Les Arabes ramassent alors le cinnamome. Le lédanon se recueille lui aussi d'une manière curieuse. On le trouve dans la barbe des boucs et des chèvres. Il entre dans la composition de plusieurs parfums. Les Arabes ont deux espèces de moutons qu'on ne voit pas ailleurs. Les uns ont la queue très longue et les bergers font de petits chariots sur lesquels ils l'attachent. L'autre espèce a la queue très large. L'Ethiopie est au sud-ouest de l'Arabie. C'est le dernier des pays habités. Elle produit beaucoup d'or, des éléphants monstrueux et de l'ébène. Les hommes y sont grands, bien faits et vivent fort longtemps. Telles sont les extrémités de l'Asie et de la Libye.

Quant à celles de l'Europe à l'ouest, on ne peut rien dire de certain. On parle d'un fleuve nommé Eridan qui se jetterait dans la mer du Nord et dont on dit que nous vient l'ambre. On parle aussi des îles Cassitérides d'où on nous apporte l'étain. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'étain et l'ambre nous viennent de cette extrémité du monde. Il est sûr qu'il y a beaucoup d'or vers le nord de l'Europe. On dit que les Arimaspes enlèvent cet or aux Gryphons et que ces Arimaspes n'ont qu'un œil

Il y a en Asie une plaine entourée de tous côtés par une montagne qui a cinq ouvertures. Cette plaine appartenait autrefois aux Chorasmiens. Mais elle est désormais aux Perses. De cette montagne coule un grand fleuve, appelé Acès, qui passait autrefois par chacune des cinq ouvertures et arrosait les terres des peuples voisins. Le roi a fait installer des écluses à ces ouvertures. L'eau, ne trouvant plus d'issue, a fait de la plaine une vaste mer mais les populations ont besoin d'eau en été lorsqu'ils sèment le panis et le sésame. Elles vont alors, avec femmes et enfants, trouver les Perses et poussent des cris lamentables aux portes du palais royal. Alors le roi ordonne de lâcher les écluses du côté de ceux qui ont le plus besoin d'eau. Lorsque leurs terres sont bien abreuvées, on referme les écluses et on passe aux autres. Mais le roi exige pour cela beaucoup d'argent, sans compter le tribut ordinaire.

Peu après le soulèvement, Intaphernès, un des sept Perses qui avaient conspiré contre le mage, voulut entrer dans le palais pour parler au roi car il avait été décidé que les sept auraient leurs entrées libres chez le roi à moins qu'il ne soit avec une de ses femmes. Le garde et le majordome lui refusèrent l'entrée sur ce motif. Intaphernès, pensant qu'ils mentaient, tira son sabre et leur coupa le nez et les oreilles. Ils se plaignirent au roi. Darius, craignant que cette violence n'ait été commise en accord avec les cinq autres, les fit venir l'un après l'autre et les interrogea pour savoir s'ils approuvaient ce qui s'était passé. Quand il fut sûr que ce n'était pas le cas, il fit arrêter Intaphernès et sa famille et les condamna à mort. Eplorée, la femme d'Intaphernès se rendait chaque jour aux portes du palais en poussant des cris lamentables. Darius décida de lui accorder la liberté d'un des prisonniers. Elle choisit son frère. Darius fut surpris et demanda pourquoi. Elle répondit qu'elle pouvait retrouver un mari et avoir d'autres enfants mais qu'elle ne pourrait pas avoir d'autre frère, ses parents étant morts. Darius, trouvant sa réponse sensée, lui rendit son frère et l'aîné de ses enfants. Quant aux autres, il les fit tous mettre à mort. Ainsi périt l'un des sept conjurés.

Il arriva, au moment de la maladie de Cambyse, une aventure étonnante. Le Perse Oroitès, à qui Cyrus avait donné le gouvernement de Sardes, voulut capturer Polycrate de Samos et le faire mourir, bien qu'il n'en ait pas reçu la moindre offense et qu'il ne l'ait jamais vu. Un jour à la cour, Mitrobatès, gouverneur de Dascyleion, avait reproché à Oroitès de ne pas s'être encore emparé de l'île de Samos voisine de sa satrapie et si facile à soumettre qu'un de ses habitants l'avait prise avec quinze hommes et en était désormais le maître. Oroitès fut sensible à ce reproche et chercha le moyen de perdre Polycrate. Certains racontent aussi qu'Oroitès envoya un jour un héraut à Samos et que Polycrate n'avait pas daigné lui répondre. Oroitès envoya au tyran de Samos un Lydien nommé Myrsos. Polycrate est le premier Grec qui ait voulu se rendre maître de la mer et s'emparer de l'Ionie. Oroitès, instruit de ses projets, lui fit dire que Cambyse voulait le faire tuer et qu'il demandait asile à Samos en échange de la moitié de ses trésors. Ces richesses rendraient Polycrate maître de toute la Grèce. celui-ci, enchanté, accepta. Il lui envoya Méandrios, son secrétaire. Oroitès fit remplir huit grands coffres de pierres et mit des pièces d'or à la surface. Méandrios vit ces trésors et retourna faire son rapport à Polycrate. Celui-ci se rendit auprès d'Oroitès malgré les avertissements des devins. Sa fille avait vu en songe son père élevé dans les airs. Effrayée de cette vision, elle fit tous ses efforts pour le retenir. Alors il la menaça de ne pas la marier. Sans égard pour les conseils qu'on lui donnait, il s'embarqua avec plusieurs amis, dont le médecin Démocédès de Crotone, le plus habile homme de son temps dans sa profession. A Magnésie, Oroitès le fit crucifier et renvoya les autres. Ainsi s'acheva la bonne fortune de Polycrate, comme le lui avait prédit Amasis.

La mort de Polycrate ne tarda pas à être vengée. A la mort de Cambyse, Oroitès profita des troubles pour tuer le gouverneur de Dascyleion et son fils. Parmi d'autres crimes, il tua aussi un courrier qui lui avait apporté des ordres de Darius qui le contrariaient. Darius décida de ne pas laisser impunis les crimes d'Oroitès. Mais les forces de celui-ci étaient considérables. Sa garde était composée de mille Perses et son gouvernement comprenait la Phrygie, la Lydie et l'Ionie. Darius rechercha un volontaire pour le tuer ou le ramener. Ce fut Bagaios. Il écrivit plusieurs lettres, les scella du sceau de Darius, et partit pour Sardes avec ces dépêches. Aussitôt arrivé, il alla trouver Oroitès et donna les lettres au secrétaire du roi. Ayant remarqué que les gardes avaient beaucoup de respect pour ces lettres et pour les ordres qu'elles contenaient, il en donna une dans laquelle Darius leur interdisait de servir Oroitès. Aussitôt, ils mirent bas leurs. piques. Bagaios, encouragé par cette soumission, mit entre les mains du secrétaire la dernière lettre qui ordonnait de tuer Oroitès. Aussitôt les gardes tirèrent leurs sabres et tuèrent le gouverneur. C'est ainsi que la mort de Polycrate de Samos fut vengée.

Il arriva, peu de temps après, que Darius se fit une entorse au pied en sautant de cheval. Darius avait à sa cour les médecins qui passaient pour les plus habiles d'Egypte. Ils ne firent qu'augmenter le mal. Le roi fut sept jours et sept nuits sans fermer l'œil, tant la douleur était vive. Enfin, le huitième jour, quelqu'un qui lui parla de Démocédès. Darius se le fit amener. On le trouva parmi les esclaves d'Oroitès. On le présenta au roi couvert de haillons. Darius lui ayant demandé s'il savait la médecine, Démocédès nia, craignant de se fermer à jamais le chemin de la Grèce s'il se faisait connaître. Darius fit apporter des fouets. Démocédès reconnut alors qu'il avait acquis une légère teinture de médecine en fréquentant un médecin. Sur cet aveu, le roi se confia à lui. Démocédès le traita à la manière grecque et, faisant alterner les remèdes doux et violents, il lui procura le sommeil et en peu de temps le guérit. Darius l'envoya à ses femmes. Les eunuques leur dirent que c'était lui qui avait rendu la vie au roi. Les femmes firent alors présent à Démocédès de pièces d'or qu'elles puisaient dans un coffre avec une soucoupe. Ce présent fut si considérable que le domestique qui le suivait fit une grosse somme des pièces d'or qu'il ramassa à mesure qu'elles tombaient des soucoupes. Démocédès avait un père très dur. Ne pouvant plus le supporter, il s'était établi à Egine où il avait surpassé les plus habiles médecins. Quatre ans plus tard, Polycrate l'avait attiré à Samos. C'est à lui que les médecins de Crotone doivent leur bonne réputation.

Pour avoir guéri Darius, on lui donna une grande maison à Suse. Il mangeait à la table du roi et rien ne lui manquait, sinon la liberté de retourner en Grèce. Il obtint du roi la grâce des médecins égyptiens condamnés à la croix pour n'avoir pas su soigner son entorse. Il fit libérer un devin d'Elée qui avait suivi Polycrate. Enfin il jouissait auprès du roi d'une très grande considération. Il survint, peu de temps après, à Atossa, fille de Cyrus et femme de Darius, une tumeur au sein. Tant que le mal fut peu considérable, cette princesse le cacha. Mais quand elle vit qu'il devenait dangereux, elle le fit voir à Démocédès. Il promit de la guérir mais exigea d'elle qu'elle l'aiderait à son tour, l'assurant qu'il ne lui demanderait rien dont elle eût à rougir. Atossa, guérie, tint parole. Elle encouragea Darius, sur les conseils de Démocédès, à se lancer dans une grande conquête. Darius voulait marcher contre les Scythes mais Atossa le poussa à agir contre la Grèce. Démocédès pouvait lui servir de guide dans cette expédition. Alors Darius décida d'envoyer quelques Perses avec le médecin pour prendre une connaissance exacte du pays.

Le roi rassembla quinze nobles Perses, leur ordonna de suivre Démocédès, de reconnaître avec lui les côtes de la Grèce et surtout de prendre garde qu'il ne leur échappe. Ensuite il demanda à Démocédès de revenir dès qu'il aurait montré le pays aux Perses. Il lui suggéra aussi d'emporter ses meubles pour en faire cadeau à son père et à ses frères, promettant de le dédommager au centuple. Démocédès, craignant quelque piège, accepta sans empressement et dit qu'il laisserait ses meubles à Suse pour les retrouver à son retour. Il accepta quand même le navire de charge que lui offrait le roi afin de porter les présents destinés à ses frères. Ils allèrent à Sidon où ils firent équiper deux trirèmes et un transport qu'ils remplirent de toutes sortes de richesses. Les préparatifs achevés, ils passèrent en Grèce dont ils visitèrent les côtes et levèrent le plan. Enfin, après en avoir reconnu les places les plus célèbres, ils allèrent en Italie et abordèrent à Tarente. Aristophilidès, roi de ce pays, par amitié pour Démocédès, fit arrêter les Perses qui l'accompagnaient. Il s'enfuit à Crotone et, lorsqu'il fut arrivé chez lui, Aristophilidès relâcha les Perses et leur rendit leurs vaisseaux. Ils poursuivirent Démocédès jusqu'à Crotone mais les habitants les repoussèrent et leur enlevèrent le vaisseau de charge qu'ils avaient amené avec eux. Les Perses, privés de guide, retournèrent en Asie sans chercher à pénétrer plus avant en Grèce. Le vent les écarta de leur route et les poussa en Iapygie où on les fit prisonniers mais Gillos, un exilé de Tarente, les délivra et les ramena à Darius. La reconnaissance disposait ce prince à lui accorder toutes ses demandes. Gillos le pria de le rétablir à Tarente. Mais, pour ne pas jeter le trouble en Grèce, comme cela n'aurait pas manqué d'arriver si on avait envoyé une flotte en Italie, il dit que les Cnidiens suffiraient. Darius ordonna aux Cnidiens de ramener Gillos à Tarente. Ils obéirent mais ne purent rien obtenir des Tarentins et n'étaient pas assez puissants pour employer la force.

Darius s'empara de Samos. Beaucoup de Grecs avaient suivi Cambyse en Egypte, les uns pour trafiquer, d'autres pour servir, quelques-uns aussi par curiosité. Parmi ces derniers, il y avait Syloson, frère de Polycrate et banni de Samos. Il lui arriva une aventure qui contribua à sa fortune. Il se promenait un jour à Memphis, un manteau rouge sur les épaules, Darius, qui n'était alors que simple garde du corps de Cambyse, eut envie de son manteau. Il le pria de le lui vendre. Syloson, voyant que Darius en avait une grande envie, lui en fit cadeau. Quelque temps plus tard, Darius monta sur le trône. Syloson, apprenant cela, partit pour Suse et se rendit au palais. Darius, heureux de le revoir, voulut lui donner de l'or et de l'argent mais Syloson demanda qu'on lui rende plutôt Samos, sa patrie. Darius envoya une armée sous les ordres d'Otanès, un des Sept, et lui recommanda de faire tout ce que voudrait Syloson. Méandrios gouvernait alors l'île. Polycrate lui en avait confié la régence. Apprenant la mort de Polycrate, il avait érigé un autel à Zeus Libérateur. Puis il avait convoqué tous les citoyens et abdiqué. Il demandait seulement six talents de l'argent de Polycrate et le sacerdoce de Zeus libérateur. Mais un citoyen lui avant répondu qu'il ferait mieux de rendre des comptes. Méandrios, se disant que s'il renonçait à l'autorité quelqu'un se mettrait à sa place, ne pensa plus à la quitter. Rentré à la citadelle, il fit arrêter les notables. Alors qu'ils étaient emprisonnés, il tomba malade. Son frère Lycarétos, pour usurper plus facilement le pouvoir, les fit mourir.

Les Perses qui ramenaient Syloson ne trouvèrent pas la moindre résistance à Samos. Ceux du parti de Méandrios déclarèrent qu'ils étaient prêts à quitter l'île. Otanès accepta. Méandrios avait un frère à l'esprit dérangé nommé Charilaos qu'on tenait enchaîné dans un souterrain. Apprenant ce qui se passait et ayant vu les Perses par une ouverture de sa prison, il se mit à crier qu'il voulait parler à son frère. Méandrios ordonna de le lui amener. Dès qu'il fut arrivé, il invectiva son frère pour le pousser à se jeter sur les Perses. Méandrios n'était pas assez fou pour s'imaginer qu'avec ses forces il pourrait l'emporter sur le roi mais il enviait à Syloson le bonheur de recouvrer sans peine la ville de Samos florissante. En irritant les Perses, il voulut affaiblir la puissance des Samiens. D'ailleurs il avait un moyen sûr pour se retirer de l'île quand il le voudrait. Il avait fait pratiquer sous terre un chemin qui conduisait de la forteresse à la mer. Il sortit de Samos par cette route et mit à la voile. Pendant ce temps Charilaos, ayant fait prendre les armes aux troupes auxiliaires, fit une sortie contre les Perses qui, loin de s'attendre à cet acte hostile, croyaient que tout était réglé. Les auxiliaires massacrèrent les nobles perses avant d'être obligés de se renfermer dans la forteresse. Otanès s'était souvenu jusqu'alors des ordres de Darius de ne tuer aucun Samien et de rendre Samos à Syloson sans dégâts. Mais, à la vue du carnage, il les oublia. Ainsi, tandis qu'une partie de ses troupes assiégeait la citadelle, les autres massacrèrent tous ceux qu'ils rencontrèrent.

Méandrios fit voile vers Lacédémone. Lorsqu'il y fut arrivé, avec les richesses qu'il avait emportées, il s'entretint avec Cléomène, roi de Sparte. Le voyant plein d'admiration à la vue de ses vases en or et en argent, il le pria d'en prendre autant qu'il en voudrait. Cléomène refusa et, ayant appris que le Samien donnait de ces vases à d'autres citoyens et qu'il se procurait ainsi du secours, il alla trouver les éphores et leur montra qu'il était de l'intérêt de la république de faire sortir cet étranger du Péloponnèse. Les éphores approuvèrent et expulsèrent Méandrios. Quand les Perses eurent pris tous les habitants de Samos, ils remirent la ville déserte à Syloson.

Pendant ce temps, les Babyloniens se révoltèrent. Ils profitèrent des troubles de la fin du règne du mage pour se préparer secrètement à soutenir un siège. Après avoir secoué ouvertement le joug, ils décidèrent que chaque homme, à part sa mère, ne garderait que la femme qu'il aimait le plus de toutes celles de sa maison. Ils étranglèrent les autres pour ménager leurs provisions. Darius marcha contre eux. Il assiégea la ville mais les Babyloniens en firent peu de cas. Ils montèrent sur leurs remparts et se mirent à danser et à faire des plaisanteries contre Darius. Un assiégé lui lança qu'il prendrait Babylone lorsque les mules auraient des petits. Il y avait un an et sept mois que Darius était devant Babylone. Ses stratagèmes n'avaient servi à rien. Les Babyloniens se tenaient sur leurs gardes et il n'était pas possible de les surprendre. Le vingtième mois du siège, il y eut un prodige chez Zopyre, fils de ce Mégabyse qui, avec les six autres conjurés, avait détrôné le mage. Une de ses mules fit un poulain. Il se rappela les paroles du Babylonien, au commencement du siège. Il crut alors qu'on pouvait prendre Babylone, que le Babylonien avait parlé de la sorte par une permission divine et que la mule avait mis bas pour lui.

Il réfléchit pour que la prise de la ville ne puisse être attribuée à un autre qu'à lui. Il se coupa le nez et les oreilles, se rasa le tour de la tête, se donna lui-même des coups de fouet et alla se présenter au roi. Darius, scandalisé, se leva de son trône et lui demanda qui l'avait ainsi traité. Zopyre lui révéla qu'il allait entrer dans la ville comme transfuge et dirait aux Babyloniens que ce traitement avait été infligé sur ordre de Darius. Il espérait ainsi obtenir le commandement d'une partie de leurs troupes. Le dixième jour après qu'il soit entré à Babylone, le roi devrait poster mille homme près de la porte de Sémiramis. Sept jours plus tard, il fallait en poster deux mille près de la porte de Ninive. Vingt jours plus tard, Darius mettrait quatre mille hommes près de la porte des Chaldéens. Enfin, vingt jours plus tard, le reste de l'armée lancerait un assaut général. Il fallait placer les Perses aux portes de Bélos et de Cissie.

Cela dit, il s'enfuit vers la ville comme s'il était un vrai transfuge. Les sentinelles, ayant entr'ouvert un guichet de la porte, lui demandèrent qui il était et ce qu'il voulait. Il leur répondit qu'il était Zopyre et qu'il venait se rendre aux Babyloniens. Les gardes le conduisirent à l'assemblée. Il attribua à Darius le traitement qu'il s'était fait et leur dit que le roi l'avait mis en cet état parce qu'il lui avait conseillé de lever le siège. Les Babyloniens, voyant un noble Perse le nez et les oreilles coupés et tout en sang, crurent qu'il disait vrai et qu'il venait les secourir. Ils étaient disposés à lui accorder tout ce qu'il voulait. Il leur demanda des troupes. On lui en donna. Le dixième jour après son arrivée, il sortit à la tête de ces troupes et tailla en pièces les premiers mille hommes que Darius avait envoyés par son conseil. Les Babyloniens en témoignèrent une grande joie et n'en furent que plus disposés à lui obéir en tout. Zopyre laissa passer le nombre de jours convenu et fit une deuxième sortie dans laquelle il tua deux mille hommes. Après ce nouvel exploit, laissant encore écouler le nombre de jours convenu, il fit une troisième sortie, et massacra les quatre mille hommes prévus. Alors on lui confia tout, le commandement de l'armée et la garde des remparts. Enfin Darius, au jour fixé, donna un assaut général. Tandis que les Babyloniens se défendaient contre, Zopyre ouvrit les portes de Cissie et de Bélos et introduisit les Perses dans la place. C'est ainsi que Babylone tomba pour la seconde fois en la puissance des Perses. Darius en fit abattre les murs et ôter les portes. Il fit ensuite mettre en croix trois mille notables. Quant aux autres, il leur permit de rester. Il eut même soin de leur donner des femmes pour repeupler la ville car les Babyloniens avaient étranglé les leurs. Il ordonna donc aux peuples voisins d'envoyer des femmes à Babylone, et chaque nation fut taxée a un certain nombre. Il y en eut en tout à cinquante mille. C'est de ces femmes que descendent les Babyloniens d'aujourd'hui. Darius accorda à Zopyre la ville de Babylone, sans en exiger la moindre redevance.

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