La Libye

Lorsque les Grecs eurent battu les Amazones, que les Scythes appellent Oiorpata, ce qui signifie tueuses d'hommes, sur les bords du Thermodon, ils emmenèrent leurs prisonnières. En pleine mer, elles massacrèrent leurs gardiens. Mais, comme elles n'entendaient rien à la manœuvre des vaisseaux, elles se laissèrent aller au gré des flots et abordèrent à Cremnes, sur le lac Méotide. Les Amazones, débarquèrent et, s'étant emparées de chevaux, pillèrent les terres des Scythes. Ceux-ci ne pouvaient deviner qui étaient ces ennemis dont ils ne connaissaient ni le langage ni l'habit. Ils les prirent d'abord pour des hommes et leur livrèrent bataille. Ils reconnurent alors que c'étaient des femmes. Ils décidèrent de n'en plus tuer aucune mais de leur envoyer les plus jeunes d'entre eux avec ordre d'installer leur camp près de celui des Amazones, de les imiter et de ne pas combattre. Les Scythes voulaient avoir des enfants de ces femmes belliqueuses.

Les jeunes gens obéirent. Les Amazones, voyant qu'ils n'étaient pas venus leur faire du mal, les laissèrent tranquilles. Les deux camps se rapprochaient tous les jours un peu plus. Vers midi, les Amazones s'éloignaient du camp pour satisfaire aux besoins naturels. Les Scythes firent la même chose. Un d'eux s'approcha d'une des Amazones isolées et celle-ci, loin de le repousser, lui accorda ses faveurs. Elle lui dit par signes de revenir le lendemain au même endroit avec un de ses compagnons et qu'elle amènerait une de ses compagnes. Le jeune Scythe, de retour au camp, raconta son aventure et le jour suivant revint avec un autre Scythe à l'endroit où il trouva l'Amazone qui l'attendait avec une de ses compagnes. Les autres jeunes gens apprivoisèrent le reste des Amazones. Ayant réuni les deux camps, ils vécurent ensemble. Les Amazones apprirent la langue de leurs maris. Lorsqu'ils commencèrent à se comprendre, les Scythes leur proposèrent de rejoindre le reste du peuple.

Les Amazones répondirent que les femmes scythes avaient des coutumes trop différentes des leurs et qu'elles ne pourraient pas s'entendre. Elles préféraient que leurs maris aillent prendre leurs biens et reviennent vivre avec elles. Les jeunes Scythes firent ce que souhaitaient leurs femmes. Lorsqu'ils eurent rapporté la part du patrimoine qui leur revenait, ils les rejoignirent. Alors elles leur dirent qu'après les avoir éloignés de leurs pères et avoir fait des dégâts sur leurs terres, elles avaient peur de rester dans le pays. Elles proposèrent de s'établir au delà du Tanaïs. Les jeunes Scythes acceptèrent. ils passèrent le Tanaïs et arrivèrent dans le pays qu'ils habitent encore maintenant. De là vient que les femmes des Sauromates montent à cheval et vont à la chasse. Elles accompagnent aussi leurs maris à la guerre et portent les mêmes habits qu'eux. Chez eux, une fille ne peut se marier avant d'avoir tué un ennemi.

Les ambassadeurs scythes apprirent aux peuples voisins que Darius, après avoir soumis l'Asie, était passé en Europe et qu'il avait soumis les Thraces et traversé l'Istros pour se rendre maître de leur pays. Ils ajoutèrent que les Perses n'en voulaient pas qu'aux Scythes. Ils devaient résister ensemble. Les rois délibérèrent et les avis furent partagés. Les Gélones, les Boudines et les Sauromates promirent du secours aux Scythes mais les Agathyrses, les Neures, les Androphages, les Mélanchlènes et les Taures répondirent qu'ils n'avaient jamais agressé les Perses et qu'ils resteraient neutres. Si les Perses les attaquaient, ils sauraient les repousser.

Les Scythes, comprenant qu'ils ne pouvaient pas compter sur leurs voisins, décidèrent de céder peu à peu du terrain, de combler les puits qu'ils trouveraient sur leur route, de détruire les pâturages et de se partager en deux corps. Les Sauromates se rendraient dans les Etats de Scopasis. Si les Perses allaient de ce côté, ils se retireraient vers le Tanaïs, le long du lac Méotide, et, lorsque l'ennemi retournerait sur ses pas, ils le poursuivraient. Les sujets d'Idanthyrsos se joindraient à ceux de Taxacis et, unis aux Gélones et aux Boudines, ils se retireraient peu à peu et attireraient les ennemis sur les terres de ceux qui avaient refusé leur alliance afin de les forcer à la guerre contre les Perses. Cette résolution prise, les Scythes allèrent au-devant de Darius, précédés par l'élite de la cavalerie. Ils avaient fait prendre les devants aux chariots qui tenaient lieu de maisons aux femmes et aux enfants, et leur avaient donné ordre d'avancer vers le nord, accompagnés des troupeaux.

Tandis que les chariots avançaient vers le nord, les éclaireurs découvrirent tes Perses à trois journées de Piste. Les Perses poursuivirent un des groupes de Scythes royaux jusqu'au Tanaïs. Les Scythes traversèrent le fleuve. Les Perses en firent autant et ne s'arrêtèrent que lorsque, après avoir parcouru le pays des Sauromates, ils furent arrivés à celui des Boudines. Les Perses ne purent causer aucun dégât tout le temps qu'ils furent en Scythie et chez les Sauromates, les habitants ayant tout détruit. Mais, quand ils furent chez les Boudines, ils incendièrent la ville de Gélonos abandonnée par ses habitants. Ils marchèrent ensuite sur les traces de l'ennemi et arrivèrent clans un désert. On trouve au-dessus le pays des Thyssagètes d'où viennent quatre rivières, le Lycos, l'Oaros, le Tanaïs et le Syrgis qui se jettent dans le lac Méotide après avoir arrosé les terres des Méotes.

Darius campa avec son armée au bord de l'Oaros. Il fit ensuite construire huit châteaux, à soixante stades l'un de l'autre. Pendant ce temps, les Scythes qu'il avait poursuivis firent le tour par le haut du pays et retournèrent en Scythie. Comme ils avaient disparu, il laissa ses châteaux inachevés et dirigea sa marche à l'ouest, persuadé que ces Scythes formaient toute la nation. Il arriva à grandes journées en Scythie où il rencontra les deux corps d'armée ennemis. Il se mit à les poursuivre mais ils avaient soin de se tenir toujours à une journée de lui. Ils le menaient, comme prévu, chez les peuples qui avaient refusé leur alliance, les Mélanchlènes, les Androphages puis les Neures et les Agathyrses. Ceux-ci, voyant leurs voisins prendre la fuite, envoyèrent aux Scythes un héraut leur interdire l'entrée de leur territoire. Puis ils portèrent leurs forces sur leurs frontières. Les Mélanchlènes, les Androphages et les Neures s'enfuirent dans les déserts vers le nord. Quant aux Scythes, comme les Agathyrses leur interdisaient l'entrée de leur pays, ils rentrèrent dans leur patrie, où les Perses les suivirent.

Darius envoya un cavalier au roi scythe Idanthyrsos pour le pousser à la soumission. Idanthyrsos répondit qu'il ne fuyait pas mais qu'il faisait ce qu'il avait coutume de faire même en temps de paix. Comme il ne craignait ni qu'on prenne ses villes, puisqu'il n'en avait pas, ni qu'on fasse du dégât sur ses terres, puisqu'elles n'étaient pas cultivées, il n'était pas pressé de livrer bataille. Il ne se battrait que si les Perses profanaient les tombeaux de ses ancêtres. Il ne reconnaissait comme maîtres que Zeus et Hestia. Les rois scythes envoyèrent les sujets de Scopasis et les Sauromates pour aller conférer avec les Ioniens qui gardaient le pont de l'Istros. Les autres décidèrent d'attaquer désormais chaque fois que les Perses prendraient leur repas. Dans ces attaques, la cavalerie scythe mettait toujours en fuite celle des Perses mais la crainte des fantassins perses la forçait à se retirer aussitôt. Ces attaques avaient également lieu pendant la nuit. Le cri des ânes et l'aspect des mulets favorisaient les Perses. Il n'y a en effet ni âne ni mulet en Scythie à cause du froid. Les ânes jetaient l'épouvante parmi la cavalerie scythe. Mais c'était un faible avantage.

Les Scythes abandonnèrent aux Perses quelques troupeaux et se retirèrent. Ce premier succès encouragea les Perses et fut suivi de plusieurs autres. Mais enfin Darius se trouva dans une extrême disette. Les rois scythes, le sachant, lui envoyèrent un héraut avec un oiseau, un rat, une grenouille et cinq flèches. Les Perses demandèrent à l'envoyé ce que cela signifiait. Il répondit qu'on l'avait seulement chargé de les offrir mais il les exhorta à essayer d'en pénétrer le sens. Darius pensait que les Scythes lui donnaient la terre, représentée par le rat, et l'eau, représentée par la grenouille, en gage de leur soumission. Pour lui, l'oiseau avait un rapport avec le cheval et les Scythes, en lui donnant des flèches, lui livraient leurs forces. Mais Gobryas, un des sept qui avaient détrôné le mage, pensait que ces présents signifiaient que si les Perses ne s'envolaient pas comme des oiseaux, ou ne se cachaient pas sous terre comme des rats, ou ne sautaient pas dans les marais comme des grenouilles, ils ne reverraient jamais leur patrie et périraient par les flèches.

Les Scythes qui devaient contacter les Ioniens leur dirent qu'ils pouvaient repartir chez eux puisque le nombre de jours prescrit par Darius était passé. Les Ioniens promirent de le faire. Après l'envoi des présents, le reste des Scythes se mit en ordre de bataille face aux Perses. Tandis qu'ils étaient ainsi rangés, un lièvre se leva entre les deux armées. Dès qu'ils le virent, ils le poursuivirent à grands cris. Voyant cela, Darius comprit que les Scythes avaient pour lui le plus grand mépris et l'interprétation de Gobryas lui parut juste. Celui-ci conseilla d'attendre la nuit, d'allumer des feux dans le camp, d'y laisser les ânes et les troupes les plus faibles et de partir avant que les Scythes ne rompent le pont de l'Istros ou que les Ioniens ne quittent leur garde. Darius suivit ce conseil. Il laissa les malades et les troupes médiocres sous prétexte de garder le camp pendant qu'il attaquerait l'ennemi. Les Scythes, entendant les cris des ânes, crurent les Perses toujours dans leur camp.

Au jour, les soldats que Darius avait abandonnés, se voyant trahis, se rendirent. Les Scythes coururent après les Perses droit à l'Istros avec les Sauromates, les Boudines et les Gélones. L'armée perse consistait surtout en infanterie et ne connaissait pas les chemins. Au contraire les Scythes étaient à cheval et connaissaient la route la plus courte. Ils arrivèrent au pont bien avant les Perses et poussèrent les Ioniens à partir. Miltiade d'Athènes fut d'avis de suivre le conseil des Scythes et de rendre la liberté à l'Ionie. Mais Histiée, tyran de Milet, s'y opposa, disant qu'ils ne régnaient que grâce à Darius. Si la puissance de ce prince était détruite, ils perdraient leur autorité. Ceux qui avaient d'abord été de l'avis de Miltiade revinrent aussitôt à celui d'Histiée. Les Grecs décidèrent de rompre l'extrémité du pont du côté de la Scythie pour montrer leur bonne volonté aux Scythes et de crainte qu'ils ne veuillent passer l'Istros. Les Scythes, se fiant pour la seconde fois aux Ioniens, rebroussèrent chemin pour chercher les Perses mais ils les manquèrent. Ils cherchèrent l'ennemi là où il y avait de l'eau et du fourrage, persuadés qu'il s'enfuyait de ce côté. Mais les Perses suivaient la même route qu'à l'aller. Ils eurent bien du mal à regagner le pont et, le trouvant rompu, craignirent que les Ioniens ne les aient abandonnés. Darius avait dans son armée un Egyptien à la voix forte. Il lui ordonna de se tenir au bord de l'Istros et d'appeler Histiée de Milet. Aux cris de l'Egyptien, Histiée mit tous les vaisseaux en état de passer l'armée, rétablit le pont et les Perses purent s'échapper. C'est pour cela que les Scythes disent des Ioniens que ce sont les esclaves les plus attachés à leurs maîtres et les moins capables de s'enfuir. Darius traversa la Thrace et arriva à Sestos de Chersonèse où il s'embarqua pour passer en Asie et nomma chef des troupes qu'il laissait en Europe le perse Mégabaze qu'il estimait beaucoup. Il lui laissa quatre-vingt mille hommes. Un mot de ce Mégabaze a rendu son nom célèbre. Apprenant que les Chalcédoniens avaient bâti leur ville dix-sept ans avant les Byzantins, il dit qu'ils devaient être aveugles pour avoir choisi une situation médiocre lorsqu'il y en avait une plus belle. Il soumit tous les peuples de l'Hellespont.

Il y eut, vers le même temps, une grande expédition en Libye. Les descendants des Argonautes, chassés de Lemnos par les Pélasges qui avaient enlevé de Brauron les femmes des Athéniens, allèrent à Sparte. Ils campèrent sur le mont Taygète. Les Spartiates leur demandèrent qui ils étaient. Ils répondirent qu'ils étaient Minyens, descendants des héros qui s'étaient embarqués sur le navire Argo et qui avaient abordé à Lemnos où ils leur avaient donné naissance. Les Spartiates leur demandèrent pourquoi ils venaient chez eux. Les Minyens répondirent que, chassés par les Pélasges, ils venaient chez leurs pères et prièrent les Spartiates de les recevoir et de leur faire part de leurs terres et des dignités de l'État. Les Spartiates les reçurent parce que les Tyndarides avaient été de l'expédition des Argonautes. Ils donnèrent des terres aux Minyens et les répartirent parmi leurs tribus. Les Minyens se marièrent aussitôt et donnèrent à d'autres les femmes qu'ils avaient amenées de Lemnos. Mais ils montrèrent bientôt leur insolence en voulant avoir part à la royauté et en faisant plusieurs actions contraires aux lois. Les Spartiates décidèrent de les tuer. Ils furent emprisonnés. A Sparte, les exécutions se font la nuit. Alors qu'on était sur le point de les exécuter, leurs femmes, filles de notables spartiates, obtinrent la permission d'entrer dans la prison. Là, elles échangèrent leurs vêtements avec leurs maris. Les Minyens sortirent à la faveur de ce déguisement et retournèrent au mont Taygète.

Vers le même temps, Théras partit de Sparte pour fonder une colonie. Oncle maternel d'Eurysthénès et de Proclès. Il avait été régent du royaume pendant leur minorité. Quand ils purent gouverner eux-mêmes, Théras, affligé d'obéir après avoir commandé, préféra s'éloigner. Les descendants du phénicien Membliaros vivaient alors dans l’île de Théra qui s'appelait Callisté. Cadmos avait abordé cette île en cherchant Europe et il y avait laissé plusieurs Phéniciens avec Membliaros, un de ses parents. Ils l'habitèrent pendant huit générations avant l'arrivée de Théras. Son intention n'était pas de chasser les anciens habitants mais de s'unir à eux. Les Spartiates persistaient dans la volonté de tuer les Minyens du Taygète. Théras sollicita leur grâce et s'engagea à les faire partir. Elle lui fut accordée. Il partit avec trois vaisseaux et se rendit chez les descendants de Membliaros. Il n'emmena avec lui qu'une partie des Minyens. Les plus nombreux chassèrent les Paroréates et les Caucones de leur pays et y bâtirent six villes. Son fils refusant de partir avec lui, Théras dit qu'il le laissait comme une brebis parmi les loups. Cela fit donner au jeune homme le non d'Oiolycos. Il eut un fils appelé Egée. La grande tribu spartiate des Egéides vient de là.

Les Spartiates racontent que Grinnos, descendant de Théras et roi de l'île de Théra, alla à Delphes offrir un sacrifice. Il était accompagné, entre autres, de Battos, descendant des Minyens. La Pythie lui dit de fonder une ville en Libye. Grinnos répondit qu'il était trop vieux et qu'il en chargerait quelqu'un de plus jeune en montrant Battus. Les Théréens, de retour dans leur île, ne firent aucun cas de l'oracle, ne sachant pas où était la Libye. On resta sept ans à Théra sans pluie et les arbres périrent de sécheresse. Les Théréens ayant consulté l'oracle, la Pythie leur reprocha de n'avoir pas fait ce qu'elle avait demandé. Ne voyant pas d'autre solution, ils cherchèrent en Crète quelqu'un qui ait déjà voyagé en Libye. A Itanos, ils rencontrèrent un teinturier en pourpre nommé Corobios qui leur dit avoir été poussé par le vent à l'île de Platéa en Libye. Ils le payèrent pour les accompagner. On ne fit partir d'abord qu'un petit nombre de citoyens pour examiner les lieux et Corobios servit de guide. Lorsqu'il les eut conduits à l'île de Platéa, ils l'y laissèrent avec des vivres pour quelques mois et revinrent faire leur rapport aux Théréens. Ils furent absents plus longtemps que prévu et Corobios se trouva dans une très grande disette. Mais un vaisseau de Samos qui allait en Egypte aborda à Platéa. Les Samiens apprirent de Corobios quelle était sa situation. Ils lui laissèrent des vivres pour un an et remirent à la voile par vent d'est. Ce vent ne cessant pas, ils passèrent les colonnes d'Héraclès et arrivèrent à Tartessos. Comme ce port n'avait pas été jusqu'alors fréquenté, ils tirèrent un très grand bénéfice de leurs marchandises. C'est l'origine de l'amitié que les Cyrénéens et les Théréens ont avec les Samiens. Les Théréens qui avaient laissé Corobios dans l'île, dirent, à leur retour à Théra, qu'ils avaient commencé à s'installer dans une île attenante à la Libye. On décida d'envoyer des hommes tirés au sort et que Battos serait leur roi. Deux navires partirent pour Platée.

Les Cyrénéens racontent une autre histoire. Selon eux Etéarque, roi d'Oaxos en Crète, ayant perdu sa femme dont il avait une fille nommée Phronimé, en épousa une autre qui accusa la princesse de s'être abandonnée à un homme. Il y avait alors à Oaxos un marchand de Théra nommé Thémison. Etéarque lui remit sa fille et lui ordonna de la jeter à la mer. Thémison partit avec la princesse. Quand il fut en pleine mer, il l'attacha et, pour respecter son serment, la descendit dans l'eau. Mais il l'en retira et la mena à Théra. Polymnestos, un notable, la prit pour concubine. Il en eut un fils qui bégayait. Cet enfant fut appelé Battos. En fait, Battos signifie roi en langue libyenne. C'est pour cela que la Pythie, sachant qu'il devait régner en Libye, lui donna un nom libyen. Adulte, il alla à Delphes consulter l'oracle sur son bégaiement et la Pythie lui répondit qu'Apollon lui ordonnait d'établir une colonie en Libye. Il ne put obtenir autre chose d'elle. Par la suite il arriva des malheurs aux habitants de l'île. Ils consultèrent l'oracle de Delphes. La Pythie leur répondit qu'ils ne seraient heureux que s'ils fondaient, avec Battos, la ville de Cyrène en Libye. Sur cette réponse, ils firent partir Battos avec deux navires. Ils firent voile vers la Libye mais revinrent à Théra. Les Théréens les attaquèrent lorsqu'ils voulurent débarquer et leur ordonnèrent de repartir. Contraints d'obéir, ils reprirent la même route et s'établirent dans une île attenante à Libye. Cette île s'appelle Platéa.

Les Théréens restèrent deux ans à Platéa mais, comme rien ne prospérait, ils allèrent à Delphes demander pourquoi. La Pythie leur répondit qu'Apollon ne les tenait pas quittes avant qu'il n'aillent en Libye même. Ils allèrent alors s'établir en Libye, à Aziris, un lieu environné de collines couvertes d'arbres et arrosé par une rivière. Ils y demeurèrent six années mais, la septième, ils se laissèrent persuader d'en partir sur les instances des Libyens qui leur promirent de les mener dans un meilleur endroit. Les Libyens les conduisirent vers l'ouest de nuit, de peur que les Grecs ne voient le beau pays qu'ils traversaient. Cette région s'appelle Irasa. Ils les conduisirent à une fontaine consacrée à Apollon et les invitèrent à s'y installer. Sous Battos, le fondateur, dont le règne fut de quarante ans, et sous Arcésilas son fils, qui en régna seize, les Cyrénéens n'augmentèrent pas. Mais sous Battos, le troisième roi, surnommé l'Heureux, la Pythie poussa les Grecs à rejoindre les Cyrénéens qui les invitaient à venir partager leurs terres. Les Grecs, s'étant rendus nombreux à Cyrène, occupèrent une vaste région. Les Libyens, et Adicran leur roi, se voyant dépouillés de leurs terres par les Cyrénéens, eurent recours à Apriès, roi d'Egypte, et se soumirent à lui. Apriès envoya contre Cyrène des forces considérables que les défirent. Les Egyptiens, jusque là, méprisaient les Grecs. Mais il n'en retourna en Egypte qu'un petit nombre. Le peuple fut si irrité qu'il se révolta.

Arcésilas, fils de Battos, régna après son père. Il eut, aussitôt après son avènement, des différends avec ses frères. Finalement, ils quittèrent la région et bâtirent ailleurs en Libye la ville de Barcé. En même temps, ils excitèrent les Libyens contre les Cyrénéens. Arcésilas marcha contre les révoltés. Les Libyens s'enfuirent chez les Libyens orientaux. Arcélisas les poursuivit et fut vaincu. Après cet échec, il tomba malade et fut étranglé par son frère Léarchos. Mais Eryxo fit périr le meurtrier de son mari. Son fils Battos lui succéda. Il était boiteux. Les Cyrénéens, affligés de leurs pertes, demandèrent à l'oracle de Delphes quelle forme de gouvernement ils devaient établir pour être heureux. La Pythie leur ordonna de faire venir de Mantinée, en Arcadie, quelqu'un qui puisse rétablir parmi eux la concorde. Les Mantinéens leur donnèrent un nommé Démonax. Lorsqu'il se fut instruit de l'état des affaires, il partagea les Cyrénéens en trois tribus. L'une comprenait les Théréens, l'autre les Péloponnésiens et les Crétois, et la troisième les insulaires. On réserva à Battos certaines terres et on rendit au peuple les prérogatives dont les rois avaient joui jusqu'alors.

Ces lois furent appliquées sous le règne de Battos mais son fils Arcélisas réclama les prérogatives dont avaient joui ses ancêtres. Son parti ayant eu le dessous, il s'enfuit à Samos et Phérétimé, sa mère, à Salamine de Chypre. Salamine était, en ce temps-là, gouvernée par Evelthon. Phérétime lui demanda des troupes pour se rétablir à Cyrène, elle et son fils. Evelthon lui donna un fuseau et une quenouille et lui dit qu'on faisait de tels présents aux femmes mais qu'on ne leur donnait pas une armée. Pendant ce temps, Arcésilas assembla une armée à Samos. Il alla ensuite à Delphes consulter l'oracle sur son retour au pouvoir. La Pythie lui répondit qu'Apollon accordait à sa famille la domination de Cyrène pour quatre Battos et quatre Arcélisas, c'est-à-dire huit générations, mais rien de plus. Elle lui conseilla, s'il trouvait un fourneau plein de vases de terre, de ne pas les faire cuire mais de les remettre à l'air. S'il mettait le feu au fourneau, il ne devrait pas entrer dans un endroit environné d'eau autrement il périrait avec le plus beau des taureaux.

Arcésilas retourna à Cyrène avec les troupes qu'il avait levées. Lorsqu'il eut recouvré ses Etats, il fit le procès à ceux qui l'avaient obligé à prendre la fuite. Les uns s'exilèrent. D'autres furent envoyés à Chypre pour y être punis de mort. Mais les Cnidiens, chez qui ils abordèrent, les délivrèrent et les envoyèrent à Théra. Quelques autres, enfin, se réfugièrent dans une grande tour. Arcésilas, ayant fait entasser du bois à l'entour, y mit le feu, et la brûla. Ce crime commis, il comprit le sens de l'oracle, qui lui avait interdit de faire cuire les vases de terre qu'il trouverait dans le fourneau. Il s'éloigna alors de Cyrène, s'imaginant que cette ville était la place entourée d'eau de tous côtés dont parlait la Pythie. Il avait épousé une de ses parentes, fille d'Alazir, roi des Barcéens. Il se réfugia chez ce prince. Mais des Barcéens et quelques fugitifs de Cyrène, le tuèrent ainsi qu'Alazir son beau-père. C'est ainsi qu'Arcésilas périt pour avoir désobéi à l'oracle.

Quand Phérétimé apprit la mort de son fils, elle s'enfuit en Egypte, parce qu'Arcésilas avait autrefois payé tribut à Cambyse, fils de Cyrus. Elle supplia le gouverneur perse Aryandès de la venger, sous prétexte que son fils avait été assassiné parce qu'il favorisait le parti des Mèdes. Aryandès eut pitié de Phérétimé et lui donna une armée. Les troupes de terre étaient commandées par Amasis, un Maraphien, et la flotte par Badrès, un Pasargade. Mais, avant de les faire partir, il envoya un héraut à Barcé pour s'informer de celui qui avait tué Arcésilas. les Barcéens ayant tous pris cet assassinat sur eux, Aryandès envoya l'armée avec Phérétime. C'était un prétexte car Aryandès avait surtout envie de soumettre les Libyens. La Libye renferme beaucoup de nations différentes. Depuis l'Egypte, les premiers qu'on rencontre sont les Adyrmachides. Ils ont les mêmes usages que les Egyptiens mais s'habillent comme les Libyens. Leurs femmes portent à chaque jambe un anneau de cuivre et laissent pousser leurs cheveux. Si elles sont mordues par un pou, elles le prennent, le mordent à leur tour et le jettent. Ils sont les seuls Libyens qui présentent leurs filles au roi lorsqu'elles vont se marier. Celles qui lui plaisent passent la nuit avec lui. Cette nation s'étend de l'Egypte au port de Plunos.

Les Giligames sont les suivants. Ils habitent le pays à l'ouest jusqu'à l'île d'Aphrodisias. C'est là que sont l'île de Platéa, Aziris et Port-Ménélas. On commence à y trouver le silphion. Le pays où pousse cette plante s'étend de Platéa à l'embouchure de la Syrte. Après les Giligames, on trouve les Asbystes. Ils habitent le pays au-dessus de Cyrène mais ne s'étendent pas jusqu'à la mer. La côte est occupée par les Cyrénéens. Les chars à quatre chevaux sont beaucoup plus en usage chez eux que chez les autres Libyens et ils imitent les coutumes des Cyrénéens. Les Auschises sont à l'ouest des Asbystes. Ils habitent au-dessus de Barcé et s'étendent jusqu'à la mer, près des Euhespérides. Les Cabales demeurent vers le milieu du pays des Auschises. Leur nation est peu nombreuse. Elle s'étend sur les côtes vers Taucheira, ville du territoire de Barcé. Leurs usages sont les mêmes que ceux des peuples qui habitent au-dessus de Cyrène. Le pays des Auschises est borné à l'ouest par celui des Nasamons. En été, ceux-ci laissent leurs troupeaux au bord de la mer et montent vers une région nommée Augila pour cueillir les dattes. Les palmiers y croissent en abondance. Les Nasamons chassent les sauterelles, les font sécher au soleil, les réduisent en poudre et mêlent cette poudre au lait qu'ils boivent. Ils ont chacun plusieurs femmes. Lorsqu'un Nasamon se marie pour la première fois, la nuit de ses noces, la mariée couche avec tous les convives et chacun lui fait un cadeau. Ils jurent par les hommes qui ont la réputation d'avoir été les plus justes. Pour exercer la divination, ils vont aux tombeaux de leurs ancêtres, y prient et y dorment. Si, pendant leur sommeil, ils ont un songe, ils en tiennent compte dans leur conduite. Ils se jurent mutuellement la foi en buvant de la main l'un de l'autre. S'ils n'ont rien de liquide, ils ramassent de la poussière et la lèchent.

Les Psylles étaient voisins des Nasamons. Le vent du sud ayant desséché leurs citernes, ils décidèrent de lui faire la guerre mais, lorsqu'ils furent dans le désert, le même vent les ensevelit sous le sable. Les Nasamons s'emparèrent alors de leurs terres. Au-dessus de ces peuples, vers le sud, dans un pays rempli de bêtes féroces, sont les Garamantes qui fuient la société de tous les hommes. Ils n'ont pas d'armes et ne savent pas même se défendre. Les Nasamons ont pour voisins les Maces, à l'ouest au bord de la mer. Ils ne gardent qu'une touffe de cheveux au sommet de la tête. Quand ils vont à la guerre, ils portent, pour se défendre, des peaux d'autruches. Le Cinyps descend de la colline des Charites, traverse leur pays, et se jette dans la mer. Cette colline est couverte d'une épaisse forêt alors que le reste de la Libye est dépourvu d'arbres. Les Gindanes touchent aux Maces. On dit que leurs femmes portent à la cheville autant de bandes de peaux qu'elles ont vu d'hommes. Celle qui en a le plus est la plus estimée. Les Lotophages habitent le rivage devant le pays des Gindanes. Ils ne vivent que des fruits du lotos. Ce fruit est de la taille de celui du lentisque et d'une douceur pareille à celle des dattes. Les Lotophages en font aussi du vin. Ils confinent, le long de la mer, aux Machlyes qui s'étendent jusqu'au Triton, grand fleuve qui se jette dans le lac Tritonis où l'on voit l'île de Phla. On dit qu'il avait été prédit par les oracles que les Spartiates enverraient une colonie dans cette île.

Quand Jason eut fait construire, au pied du mont Pélion, le navire Argo et y eut embarqué une hécatombe avec un trépied d'airain, il doubla le Péloponnèse pour aller à Delphes. Lorsqu'il fut arrivé au cap Malée, il s'éleva un vent du nord qui le jeta en Libye et il se trouva dans les bas-fonds du lac Tritonis. On dit qu'un triton lui apparut et lui demanda son trépied, lui promettant de lui montrer une route sûre. Jason y ayant consenti, le triton lui montra le moyen de sortir de ce bas-fond. Il prit ensuite le trépied, le mit dans son temple et, s'asseyant dessus, il prédit à Jason et aux siens tout ce qui devait leur arriver. Il lui annonça aussi que, lorsque ce trépied aurait été enlevé par un des descendants de ceux qui étaient dans le navire Argo, il fallait que les Grecs aient cent villes au bord du lac Tritonis. On dit que les Libyens voisins du lac, ayant appris cette réponse, cachèrent le trépied. Après les Machlyes, il y a les Auses. Tous habitent autour du lac Tritonis mais sont séparés par le fleuve Triton. Les Machlyes laissent pousser leurs cheveux à l'arrière de la tête et les Auses par devant. Dans une fête que ces peuples célèbrent tous les ans en l'honneur d'Athéna, les filles, partagées en deux troupes, se battent les unes contre les autres à coups de pierres et de bâtons. Elles disent que ces rites ont été institués par leurs pères en l'honneur de la déesse née dans leur pays et traitent de fausses vierges celles qui meurent de leurs blessures. Elles revêtent d'une armure à la grecque celle qui s'est le plus distinguée et, lui ayant mis sur la tête un casque, elles la promènent sur un char autour du lac. Ils prétendent qu'Athéna est fille de Poseidon et de la nymphe du lac Tritonis et, qu'ayant eu à se plaindre de son père, elle se fit adopter par Zeus. Les femmes sont en commun chez ces peuples. Elles ne vivent pas avec les hommes et ceux-ci les voient à la manière des bêtes. Les enfants sont élevés par leurs mères. Quand ils sont grands, on les mène à l'assemblée que les hommes tiennent tous les trois mois. Celui à qui un enfant ressemble passe pour en être le père.

Tels sont les peuples qui habitent les côtes de la Libye. Au-dessus, en avançant dans le milieu des terres, on rencontre la Libye remplie de bêtes féroces, au delà de laquelle est une région sablonneuse qui s'étend depuis Thèbes en Egypte jusqu'aux colonnes d'Héraclès. On trouve dans ce pays, de dix jours en dix jours, de gros quartiers de sel sur des collines. Du haut de chacune de ces collines, on voit jaillir, au milieu du sel, une eau fraîche et douce. Autour de cette eau on trouve des habitants, qui sont les derniers du côté des déserts et au-dessus de la Libye sauvage. Les premiers qu'on rencontre, en venant de Thèbes, sont les Ammoniens. Ils ont un temple avec des rites empruntés à celui de Zeus de Thèbes. Il y a en effet à Thèbes une statue de Zeus avec une tête de bélier. Entre autres fontaines, ils en ont une dont l'eau est tiède à l'aube, fraîche à l'heure du marché, et froide à midi. Aussi ont-ils soin, à cette heure, d'arroser leurs jardins. A mesure que le jour baisse, elle tiédit jusqu'au coucher du soleil. Elle s'échauffe de plus en plus jusqu'au milieu de la nuit. Elle bout alors à gros bouillons. Ensuite elle se refroidit jusqu'à l'aurore. On l'appelle la fontaine du Soleil.

A dix journées de chemin des Ammoniens, on trouve une autre colline de sel avec une source. L'endroit est habité. Il s'appelle Augila. C'est là que les Nasamons vont, en automne, cueillir les dattes. A dix autres journées, on trouve une autre colline de sel avec de l'eau et beaucoup de palmiers. Les Garamantes habitent ce pays. Ils répandent de la terre sur le sel et sèment ensuite. Il n'y a pas loin de là au pays des Lotophages mais ensuite il y a trente jours de chemin jusqu'à celui où on voit des bœufs qui paissent à reculons parce qu'ils ont les cornes rabattues par devant. S'ils avançaient, leurs cornes s'enfonceraient dans la terre. Ces Garamantes font la chasse aux Troglodytes-Éthiopiens. Ils se servent pour cela de chars à quatre chevaux. Les Troglodytes-Éthiopiens sont, en effet, le plus rapide de tous les peuples. Ils vivent de serpents, de lézards et autres reptiles. Ils parlent une langue qui n'a rien de commun avec celles des autres nations. On croit entendre le cri des chauves-souris. A dix journées des Garamantes, on trouve les Atarantes. Ils n'ont pas de noms qui les distinguent les uns des autres. Ils maudissent le soleil lorsqu'il est à son zénith parce qu'il les brûle. Dix étapes plus loin, on rencontre une autre colline de sel avec de l'eau. Le mont Atlas touche à cette colline. Il est étroit et rond de tous côtés, mais si haut qu'il est impossible d'en voir le sommet à cause des nuages. Les gens disent que c'est une colonne du ciel. Ils portent le nom d'Atlantes. On ne connait pas le nom de ceux qui habitent au delà. De dix jours en dix jours, on trouve des gens. Les maisons de tous ces peuples sont faites de quartiers de sel. Il ne pleut jamais dans cette partie de la Libye. On tire de ces mines deux sortes de sel, l'un blanc et l'autre pourpre. Vers l'intérieur de la Libye, on ne trouve qu'un affreux désert où il n'y a ni eau, ni bois, ni bêtes sauvages, et où il ne tombe ni pluie ni rosée.

Le pays qui s'étend de l'Egypte au lac Tritonis est habité par des Libyens nomades qui vivent de viande et de lait. Ils ne mangent ni vaches ni de porcs. Les femmes de Cyrène ne mangent pas non plus de vache par respect pour la déesse Isis. Elles jeûnent même et célèbrent des fêtes en son honneur. Les femmes de Barcé ne mangent ni vache ni porc. Les peuples à l'ouest du lac Tritonis sont sédentaires. Quand les enfants des Libyens nomades ont atteint l'âge de quatre ans, on leur brûle les veines du haut de la tête avec de la laine non dégraissée. On prétend que cela les empêche d'être incommodés de la pituite qui coule du cerveau et leur donne une santé parfaite. En effet, il n'y a pas de peuple plus sain que les Libyens. Si leurs enfants ont des spasmes pendant qu'on les brûle, ils les arrosent avec de l'urine de bouc. Pour les sacrifices, les nomades commencent par couper l'oreille de la victime et la jettent sur le toit de leur maison. Ensuite ils lui tordent le cou. Ils n'en immolent qu'au Soleil et à la Lune. Tous les Libyens font des sacrifices à ces deux divinités mais ceux qui habitent au bord du lac Tritonis en offrent aussi à Athéna, au Triton et à Poseidon.

Les Grecs ont emprunté aux Libyennes l'habillement et l'égide des statues d'Athéna, sauf que l'habit des Libyennes est en peau et que les franges de leurs égides ne sont pas des serpents mais des bandes de cuir. Les femmes de ce pays portent en effet, par-dessus leurs habits, des peaux de chèvres sans poil, garnies de franges et teintes en rouge. Les Grecs ont pris leurs égides de ces vêtements. Les cris qu'on entend dans les temples de cette déesse tirent leur origine de ce pays. C'est aussi des Libyens que les Grecs ont appris à atteler quatre chevaux à leurs chars. Les Libyens nomades enterrent leurs morts comme les Grecs sauf les Nasamons qui les enterrent assis, prenant garde, quand quelqu'un meurt, qu'il n'expire couché sur le dos. Leurs logements sont portatifs et faits d'asphodèle et de joncs.

A l'ouest du fleuve Triton, les Libyens laboureurs touchent aux Auses. Ils ont des maisons et se nomment Maxyes. Ils laissent pousser leurs cheveux sur le côté droit de la tête, rasent le côté gauche et se peignent le corps en rouge. Ils se disent issus des Troyens. Le pays qu'ils habitent, ainsi que le reste de la Libye occidentale, a plus de bêtes sauvages, et de bois que celui des nomades. Depuis le Triton, vers l'ouest, le pays occupé par les laboureurs est montagneux. C'est dans cette partie de la Libye que se trouvent des serpents géants, des lions, des éléphants, des ours, des aspics, des ânes à cornes, des cynocéphales et des acéphales qui ont les yeux à la poitrine. On y voit aussi des hommes et des femmes sauvages. Dans le pays des nomades, on trouve d'autres animaux tels que des gazelles, des chevreuils et des bubales. On y voit aussi des oryx qui sont de la taille du bœuf On se sert de ses cornes pour faire des cithares. Il y a aussi des renards, des hyènes, des porcs-épics, des béliers sauvages, des dictyes, des chacals, des panthères, des boryes, des crocodiles terrestres qui ressemblent aux lézards, des autruches, et de petits serpents qui ont une corne. Il n'y a ni sangliers ni cerfs en Libye. On voit aussi trois sortes de rats, les dipodes, les zégéries et des hérissons. Il naît aussi, dans le Silphion, des belettes.

Les Zauèces sont voisins des Maxyes. A la guerre, leurs femmes conduisent les chars. Les Gyzantes habitent après les Zauèces. Ils produisent beaucoup de miel, se peignent en rouge et mangent des singes, très communs dans leurs montagnes. Les Carthaginois disent qu'il y a près de là une île appelée Cyrauis, couverte d'oliviers et de vignes. Il y a dans cette île un lac. Les filles du pays tirent de sa vase des paillettes d'or avec des plumes frottées de poix. Les Carthaginois disent qu'au delà des colonnes d'Hercule il y a un pays où ils vont faire du commerce. Quand ils arrivent, ils mettent leurs marchandises sur le rivage, remontent sur leurs bateaux et font de la fumée. Les indigènes, voyant cela, viennent au bord de la mer et, après y avoir mis de l'or, s'éloignent. Les Carthaginois débarquent, examinent la quantité d'or apportée et, si elle leur paraît correcte, l'emportent et s'en vont. S'il n'y en pas assez, ils retournent sur les bateaux et attendent. Les autres reviennent et ajoutent quelque chose jusqu'à ce que les Carthaginois soient contents. Les Carthaginois ne touchent pas à l'or tant qu'il n'y en a pas assez et les indigènes n'emportent pas les marchandises tant que les Carthaginois n'ont pas pris l'or.

La Libye est habitée par quatre nations. Deux sont indigènes et deux sont étrangères. Les indigènes sont les Libyens qui habitent au nord et les Ethiopiens qui habitent au sud. Les autres sont les Phéniciens et les Grecs. Pour la valeur de la terre, la Libye ne peut être comparée ni à l'Asie ni à l'Europe sauf le Cinyps, pays qui porte le même nom que le fleuve qui l'arrose. Il peut entrer en parallèle avec les meilleures terres à blé et ne ressemble en rien au reste de la Libye. C'est une terre noire, arrosée de plusieurs sources. Elle n'a pas à craindre la sécheresse et les pluies l'abreuvent. il pleut en effet dans cette partie de la Libye. Ce pays rapporte autant de grains que la Babylonie. Celui des Euhespérides est aussi un bon pays. Dans les meilleures années, les terres rendent le centuple. Mais le Cinyps rapporte environ trois cents pour un. La Cyrénaïque est le pays le plus élevé de cette partie de la Libye habitée par les nomades. Il y a trois saisons pour la récolte. On commence la moisson et la vendange au bord de la mer. On passe ensuite au milieu du pays qu'on appelle les Collines. Le blé et le raisin sont alors mûrs. Pendant qu'on fait la récolte du milieu des terres, ils viennent aussi en maturité dans les endroits les plus reculés. On a donc mangé les premiers grains et bu les premiers vins lorsque la dernière récolte arrive. Ces récoltes occupent les Cyrénéens huit mois de l'année.

Les Perses qu'Aryandès avait envoyés d'Egypte pour venger Phérétimé, en firent le siège de Barcé après avoir réclamé les meurtriers d'Arcésilas. Les Barcéens n'écoutèrent point leurs propositions. Pendant neuf mois que dura le siège, les Perses poussèrent des mines jusqu'aux murailles et attaquèrent la place. Un ouvrier découvrit leurs mines. Il faisait le tour de la ville avec son bouclier et l'approchait de terre. Dans les endroits où les ennemis ne minaient pas, le bouclier ne rendait aucun son. Mais il en résonnait là où ils travaillaient. Les Barcéens contre-minèrent en ces endroits et tuèrent les mineurs perses. Quant aux attaques ouvertes, les habitants les repoussèrent. Le siège de Barcé durait depuis longtemps sans résultats, lorsque Amasis, qui commandait l'armée de terre, décida d'utiliser la ruse.

Il fit creuser de nuit un fossé sur lequel on mit des pièces de bois fragiles qu'on couvrit de terre, de sorte que le terrain était égal partout. Au point du jour, il invita les Barcéens à discuter. Ils ne demandaient pas mieux que d'en venir à un accommodement. On fit donc un traité et on jura de part et d'autre, sur le fossé couvert, de l'observer tant que le terrain subsisterait dans l'état où il était alors. Le traité stipulait que les Barcéens payeraient au roi un tribut et que les Perses ne feraient rien contre eux. Les serments prêtés, les Barcéens, comptant sur la foi du traité, ouvrirent leurs portes, sortirent de la ville et y laissèrent entrer les ennemis. Les Perses détruisirent alors le pont caché pour ne pas violer le traité et pénétrèrent en masse dans la ville. Ils livrèrent à Phérétimé les plus coupables des Barcéens. Aussitôt elle les fit crucifier autour des murailles et, ayant fait couper les seins de leurs femmes, elle en fit border le mur. Les Barcéens furent tous mis au pillage par l'ordre de cette princesse, sauf les Battiades et ceux qui n'avaient eu aucune part à l'assassinat de son fils qui eurent la permission de rester dans la ville.

Ayant réduit les Barcéens en esclavage, les Perses retournèrent en Egypte. Les Cyrénéens, par égard pour un oracle, les laissèrent passer par leur ville. Barès, qui commandait la flotte, voulut la piller mais Amasis, chef des troupes de terre, refusa. Après coup, ils se repentirent de pas avoir pris la ville. Ils retournèrent sur leurs pas et tentèrent de rentrer dans la place mais les Cyrénéens s'y opposèrent. Les Perses se retirèrent à soixante stades de là. Tandis qu'ils campaient, leur vint un courrier d'Aryandès qui les rappelait. Les Cyrénéens leur ayant fourni des vivres, ils reprirent la route de l'Egypte mais, tant qu'ils furent en marche, et jusqu'à leur arrivée en Egypte, les Libyens ne cessèrent de les harceler. Cette armée perse ne pénétra pas plus avant en Libye que le pays des Euhespérides. Quant aux Barcéens réduits en servitude, on les envoya au roi Darius. Il leur donna des terres en Bactriane, avec une bourgade à laquelle ils donnèrent le nom de Barcé. Phérétimé eut une fin malheureuse. A peine fut-elle de retour en Egypte qu'elle périt dévorée par les vers dont son corps fourmillait, tant il est vrai que les dieux haïssent et châtient ceux qui portent trop loin leur ressentiment.

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