Les rois d'Egypte

Min fut le premier roi d'Egypte. Il fit faire des digues à Memphis. Le fleuve, jusqu'alors, coulait le long de la montagne, du côté de la Libye. Mais, ayant construit une digue, il lui fit prendre son cours actuel par un nouveau canal afin qu'il coule à égale distance des montagnes. Encore aujourd'hui, sous la domination perse, on a une attention particulière pour ce coude du Nil. En effet, si le fleuve venait à rompre ses digues, Memphis serait submergée. Min fit bâtir Memphis à l'endroit d'où il avait détourné le fleuve et il éleva un temple en l'honneur d'Héphaïstos.

Les prêtres ont dans leurs annales les noms de trois cent trente autres rois qui régnèrent après lui. Parmi eux se trouvent dix-huit Ethiopiens et une femme. Cette femme s'appelait Nitocris, comme la reine de Babylone. Les Egyptiens, après avoir tué le roi son frère, lui remirent la couronne. Alors elle chercha à venger sa mort et fit périr un grand nombre d'Egyptiens. Sur son ordre, on aménagea un vaste appartement souterrain. Elle y invita à un repas un grand nombre d'hommes qu'elle savait être les responsables de la mort de son frère et, pendant qu'ils étaient à table, elle fit entrer les eaux du fleuve par un canal secret.

Les prêtres disent que de tous ces rois il n'y en eut aucun qui se soit plus distingué que Moeris, le dernier, qui fit élever des pyramides. Après ces rois, il y eut Sésostris. Il fut le premier qui, parti du golfe Arabique avec des navires, soumit les peuples qui habitent au bord de la mer Erythrée. Il fit voile jusqu'à une mer qui n'était plus navigable. Revenu en Egypte, il leva une armée et, avançant par la terre ferme, il soumit tous les peuples qui se trouvèrent sur sa route. Quand il rencontrait des nations courageuses, il érigeait dans leur pays des colonnes sur lesquelles il faisait graver son nom et la mention de sa victoire. Quant aux pays soumis sans bataille, il élevait des colonnes sur lesquelles figuraient un sexe féminin, emblème de la lâcheté de ces peuples. Il passa ainsi d'Asie en Europe et soumit les Scythes et les Thraces puis retourna sur ses pas. Arrivé sur les bords du Phase, il laissa une partie de son armée pour cultiver le pays, ou alors certains de ses soldats s'établirent volontairement sur les bords de ce fleuve. Quoi qu'il en soit, les Colchidiens descendraient des troupes de Sésostris. D'ailleurs ils sont noirs et ont les cheveux crépus. Ensuite les Colchidiens, les Egyptiens et les Ethiopiens sont les seuls hommes qui se fassent circoncire depuis toujours. Les Phéniciens et les Palestiniens prétendent qu'ils ont appris la circoncision des Egyptiens et les Syriens disent qu'ils la tiennent des Colchidiens. Ce sont aussi les seuls peuples qui travaillent le lin de la même façon et ils ont la même langue. La plupart des colonnes que Sésostris fit élever ont disparu aujourd'hui. On voit quand même vers l'Ionie deux figures de ce prince taillées dans le roc. L'une sur le chemin d'Ephèse à Phocée, l'autre sur celui de Sardes à Smyrne. Elles représentent un homme tenant un javelot et un arc. On a gravé sur la poitrine une inscription en hiéroglyphes qui dit qu'il a conquis le pays par la force.

Les prêtres disent que Sésostris ramena en Egypte beaucoup de prisonniers. A Daphné de Péluse, son frère, à qui il avait confié le gouvernement du royaume, mit le feu à la maison dans laquelle il logeait. Sésostris put se sauver en sacrifiant deux de ses enfants qui servirent de pont sur le brasier. Après s'être vengé de son frère, il employa la troupe qu'il avait ramenée des pays conquis à traîner jusqu'au temple d'Héphaïstos les pierres énormes qu'on y voit. Ces mêmes prisonniers creusèrent les fossés et les canaux dont l'Egypte est entrecoupée. Depuis ce temps-là, le pays est devenu impraticable aux chevaux et aux voitures. Il les fit creuser parce que, chaque fois que le fleuve se retirait, les villes qui n'étaient pas sur ses bords manquaient d'eau.

Les prêtres disent encore que Sésostris partagea les terres, assignant à chaque Egyptien une portion égale qu'on tirait au sort, à charge de payer tous les ans une redevance. Si le fleuve enlevait à quelqu'un une partie de sa portion, il allait trouver le roi. Celui-ci envoyait des arpenteurs pour voir de combien l'héritage était diminué afin de ne faire payer la redevance qu'à proportion de ce qui restait. C'est l'origine de la géométrie qui est passée de ce pays en Grèce. A l'égard du cadran solaire et de la division du jour en douze parties, les Grecs les tiennent des Babyloniens. Sésostris est le seul roi d'Egypte qui ait régné en Éthiopie. Il laissa des statues devant le temple d'Héphaïstos en mémoire du danger qu'il avait évité. Il y en avait deux de trente coudées de haut dont l'une le représentait et l'autre sa femme, et quatre de vingt coudées chacune qui représentaient ses fils. Quand plus tard Darius, roi de Perse, voulut faire placer sa statue devant celles-ci, le grand prêtre s'y opposa parce qu'il n'avait pas vaincu les Scythes que Sésostris avait soumis. On dit que Darius pardonna au grand prêtre cette remontrance.

Les prêtres racontent qu'après la mort de Sésostris son fils Phéros monta sur le trône. Le Nil ayant débordé de dix-huit coudées et ayant submergé toutes les campagnes, il s'éleva une tempête. Phéros prit un javelot et le lança dans les eaux. Aussitôt après, il devint aveugle. Il le resta dix ans. La onzième année, l'oracle de Bouto lui annonça que son châtiment était terminé et qu'il retrouverait la vue en se lavant les yeux avec l'urine d'une femme qui n'aurait jamais connu d'autre homme que son mari. Il essaya sans succès l'urine de sa femme puis essaya avec d'autres. Ayant enfin recouvré la vue, il fit rassembler toutes les femmes qu'il avait éprouvées, les fit brûler et épousa celle qui avait contribué à sa guérison. Lorsqu'il fut guéri, il envoya des présents à tous les temples et fit faire pour celui du Soleil deux obélisques qui ont chacun cent coudées de haut sur huit de large, d'une seule pierre. Phéros eut pour successeur un homme de Memphis que les Grecs appellent Protée. On voit encore à Memphis un lieu qui lui est consacré.

Des Tyriens habitent autour et le quartier s'appelle le Camp des Tyriens. Il y a là une chapelle dédiée à Aphrodite surnommée l'étrangère. Cette Aphrodite doit être Hélène, fille de Tyndare, qui demeura autrefois à la cour de Protée. Les prêtres disent qu'Alexandre, après l'avoir enlevée de Sparte, mit à la voile pour retourner dans sa patrie. Quand il fut parvenu en mer Egée, des vents contraires l'écartèrent de sa route et le repoussèrent vers l'Egypte où il aborda à l'embouchure du Nil. Il y avait sur ce rivage un temple d'Héraclès qu'on voit encore. Si un esclave s'y réfugie, il est interdit de le reprendre. Les esclaves d'Alexandre s'y réfugièrent et accusèrent leur maître de l'injure qu'il avait faite à Ménélas en présence de Thonis, le gouverneur. Thonis envoya un courrier à Memphis pour annoncer à Protée qu'il était arrivé un Teucrien qui avait commis un crime en Grèce. Il avait séduit la femme de son hôte et l'avait enlevée avec des richesses considérables. Les vents contraires l'avaient forcé à relâcher en ce pays. Protée ordonna au gouverneur d'arrêter cet étranger et de le lui amener. Thonis saisit alors les navires d'Alexandre, le fit arrêter, et le conduisit à Memphis avec Hélène. Lorsqu'ils furent arrivés, Protée interrogea Alexandre. Quand il lui demanda d'où venait Hélène, Alexandre s'embarrassa dans ses réponses mais ses esclaves racontèrent tout au roi. Protée jugea ce crime impardonnable mais ne voulut pas faire périr un étranger arrivé par force en Egypte. Il l'expulsa et retint Hélène et les richesses volées à Ménélas. C'est ainsi qu'Hélène vint à la cour de Protée. Homère connaissait cette histoire mais, comme elle convenait mal à l'épopée, il l'a abandonnée.

Les prêtres s'étaient informés de la guerre de Troie auprès de Ménélas lui-même. Après l'enlèvement d'Hélène, une armée de Grecs passa en Teucride pour venger l'outrage fait à Ménélas. Ils envoyèrent à Troie des ambassadeurs, dont Ménélas. Ces ambassadeurs réclamèrent Hélène et les richesses qu'Alexandre avait prises et exigèrent réparation de cette injustice. Les Teucriens les assurèrent qu'ils n'avaient ni Hélène, ni les trésors. Tout ce qu'on leur demandait était en Egypte. Les Grecs firent quand même le siège de Troie. Quand ils l'eurent prise, ils crurent enfin ce qu'on leur avait dit et envoyèrent Ménélas vers Protée. Il remonta le Nil jusqu'à Memphis et raconta à Protée ce qui s'était passé. On lui rendit Hélène et on lui remit ses trésors. Ménélas en fut peu reconnaissant. Comme les vents contraires le retenaient, il immola deux enfants du pays, ce qui le rendit odieux. Il dut se sauver en Libye. Si Hélène avait été à Troie, Priam n'était pas assez fou pour s'exposer à périr, lui, ses enfants et sa ville, pour la garder. D'ailleurs Alexandre n'était pas l'héritier de la couronne. Hector était l'aîné. Si les Grecs ne le crurent pas, ce fut par punition divine.

Les prêtres disent que Rhampsinite succéda à Protée. Il fit faire le portique ouest du temple d'Héphaïstos et les deux statues de vingt-cinq coudées de haut. L'une est appelée Été et l'autre Hiver. Les Egyptiens adorent Été et méprisent Hiver. Rhampsinite possédait plus de richesses qu'aucun roi d'Egypte après lui. Pour mettre ces richesses en sûreté, il fit élever un édifice en pierres dont un des murs était hors de l'enceinte du palais. L'architecte, qui était malhonnête, arrangea une des pierres de façon à ce qu'un homme puisse facilement l'ôter. L'édifice achevé, Rhampsinite y fit porter ses richesses. Quelque temps après, l'architecte, sentant approcher sa fin, appela ses deux fils et leur expliqua l'emplacement de la pierre. L'architecte mort, ses fils se mirent à l'ouvrage. Ils allèrent de nuit au palais, trouvèrent la pierre, l'ôtèrent facilement et emportèrent une grosse somme. Le roi fut étonné, en visitant les vases où était son argent, de les trouver diminués. Pourtant les sceaux étaient intacts et tout était fermé. Voyant que l'argent diminuait encore, il fit faire des pièges qu'on plaça autour des vases où étaient ses trésors. Les voleurs vinrent comme auparavant. Un d'eux fut pris et demanda à son frère de lui couper la tête, de peur d'être reconnu. Celui-ci obéit, remit la pierre et s'en retourna chez lui avec la tête de son frère. Au matin, le roi se rendit à son trésor. Il fut très étonné de voir le corps d'un voleur sans tête et de n'apercevoir aucun passage. Alors il fit pendre le cadavre à la muraille et plaça des gardes avec ordre de lui amener celui qu'ils verraient pleurer à ce spectacle. La mère du voleur, indignée, demanda à son deuxième fils de mettre tout en œuvre pour rapporter le corps de son frère, menaçant d'aller le dénoncer au roi.

Le jeune homme imagina une ruse. Il chargea des outres de vin sur des ânes. Près des gardes, il délia le col de quelques outres. Le vin s'étant mis à couler, il feignit la désespoir. Les gardes accoururent pour recueillir du vin. Le jeune homme fit semblant d'être en colère puis, comme ils cherchaient à le consoler, il s'apaisa, referma les outres et en donna même une aux gardes. Ceux-ci ne pensèrent plus alors qu'à boire, s'enivrèrent et s'endormirent. Dès que le jeune homme vit la nuit fort avancée, il leur rasa par dérision la joue droite, détacha le corps de son frère et retourna chez lui. Le roi, apprenant cela, se mit en colère. Comme il voulait absolument découvrir celui qui avait fait le coup, il prostitua sa propre fille, lui ordonnant d'obliger ses clients à lui dire ce qu'ils avaient fait de plus subtil dans leur vie. La fille obéit aux ordres de son père mais le voleur, ayant appris pourquoi elle agissait ainsi, voulut montrer qu'il était plus habile que le roi. Il coupa le bras d'un mort et, l'ayant mis sous son manteau, alla trouver la fille du roi. Il lui raconta qu'il avait coupé la. tête de son frère pris au piège dans le trésor du roi et qu'il avait récupéré son corps après avoir enivré les gardes. Elle voulut l'arrêter mais il lui tendit le bras du mort et se sauva. Le roi fut émerveillé de sa hardiesse. Il fit publier dans tout le pays qu'il lui accordait sa grâce et que, s'il se présentait devant lui, il lui donnerait de grandes récompenses. Le voleur, se fiant à sa parole, vint le trouver. Rhampsinite lui donna sa fille en mariage, le considérant comme le plus habile de tous les hommes.

Après cela, Rhampsinite descendit vivant aux enfers. Il y joua aux dés avec Déméter. Quand il revint sur terre, la déesse lui fit présent d'une serviette d'or. Les prêtres disent que les Egyptiens avaient institué une fête qui dure autant de temps qu'il s'en passa depuis la descente de Rhampsinite jusqu'à son retour. Les prêtres revêtent pendant cette fête l'un d'entre eux d'un manteau fait le jour même de la cérémonie et, lui couvrant les yeux d'un bandeau, le mettent dans le chemin qui conduit au temple. Deux loups conduisent le prêtre au temple de Déméter et le ramènent au même endroit. Déméter et Dionysos sont, selon les Égyptiens, les souverains des enfers. Ces peuples sont les premiers qui aient imaginé que l'âme de l'homme est immortelle et que, lorsque l'homme meurt, elle entre dans le corps d'un animal. Après être passée successivement dans toutes les espèces d'animaux terrestres, aquatiques et volatiles, elle rentre dans un corps d'homme qui naît alors. Ces transmigrations se font en trois mille ans.

Les prêtres disent que, jusqu'à Rhampsinite, la justice et l'abondance régnaient en Egypte mais que Chéops, son successeur, se montra injuste. Il ferma les temples et interdit les sacrifices. Il fit travailler tous les Egyptiens pour lui. Les uns furent occupés dans les carrières de la montagne d'Arabie à traîner jusqu'au Nil les pierres qu'on en tirait et à passer ces pierres sur des bateaux de l'autre côté du fleuve. D'autres les recevaient et les traînaient jusqu'à la montagne de Libye. On employait tous les trois mois cent mille hommes à ce travail. On mit dix ans à construire la chaussée par où on devait traîner les pierres, sans compter le temps qu'on employa aux ouvrages de la colline sur laquelle sont élevées les pyramides et aux édifices souterrains qu'il fit faire pour lui servir de sépulture dans une île formée par les eaux du Nil. La pyramide elle-même coûta vingt années de travail. Cette pyramide fut bâtie en forme de degrés. Les pierres étaient montées sur la première assise au moyen d'une machine, puis sur la deuxième avec une autre machine, et ainsi de suite. Puis on plaça les pierres de complément depuis le haut de la pyramide jusqu'en bas. On y a gravé, en hiéroglyphes, combien on a dépensé pour les ouvriers en raifort, oignon et ail. Cela se montait à mille six cents talents d'argent. La dépense totale fut considérable. Chéops, épuisé par ces dépenses, en vint à prostituer sa fille pour obtenir de l'argent. Elle exécuta les ordres de son père mais voulut aussi laisser un monument. Elle pria tous ceux qui venaient la voir de lui donner chacun une pierre. Ce fut de ces pierres qu'on bâtit la pyramide qui est au milieu des trois. Chéops régna cinquante ans.

Son frère Chéphren lui succéda et agit comme son prédécesseur. Il fit aussi bâtir une pyramide. Sa première assise est de pierre d'Ethiopie de diverses couleurs et elle a en hauteur quarante pieds de moins que la grande pyramide à laquelle elle est contiguë. Chéphren régna cinquante-six ans. Ainsi les Égyptiens furent accablés cent six ans de toutes sortes de maux et pendant tout ce temps les temples restèrent fermés. Les Égyptiens détestent tellement ces deux rois qu'ils ne veulent pas les nommer. Ils appellent ces pyramides du nom du berger Philitis qui, dans ce temps-là, menait paître ses troupeaux vers l'endroit où elles sont.

Après Chéphren, Mycérinos, fils de Chéops, monta sur le trône. Comme il désapprouvait son père, il fit rouvrir les temples et rendit au peuple la liberté de d'offrir des sacrifices. Il rendit la justice de façon plus équitable que les autres rois. Aussi les Egyptiens le mettent-ils au-dessus de tous les rois qui ont gouverné l'Egypte. Mycérinos perdit sa fille unique. Il en fut très affligé et, comme il voulait lui donner une sépulture originale, il fit faire une vache en bois creuse et y enferma sa fille morte. Cette vache ne fut pas mise en terre mais exposée à la vue de tout le monde dans une salle richement décorée. Chaque jour on brûle devant elle toutes sortes de parfums et, la nuit, il y a toujours une lampe allumée. Dans une salle voisine on voit une vingtaine de statues de bois qui représentent les concubines de Mycérinos. Certains disent que Mycérinos avait violé sa fille, que la jeune princesse s'étant tuée de désespoir et que sa mère avait fait couper les mains aux femmes de sa fille qui l'avaient livrée à Mycérinos. Leurs statues, qui n'ont pas de mains, seraient un témoignage de ce supplice. En fait les mains des statues sont tombées de vieillesse et on les voit encore à leurs pieds. Cette vache est couverte d'une housse rouge, sauf la tête qui est dorée. Entre les cornes est placé le cercle du soleil en or. On la transporte tous les ans hors de la salle. On l'expose à la lumière car on dit que la princesse, en mourant, demanda à son père de lui faire voir le soleil une fois par an.

II arriva à Mycérinos un autre malheur après la mort de sa fille. Il reçut de la ville de Bouto un oracle qui lui annonçait qu'il n'avait plus que six ans à vivre. Il en conçut tant de chagrin qu'il reprocha son injustice à la déesse. Son père et son oncle avaient vécu longtemps alors qu'ils avaient opprimé leurs sujets et qu'ils avaient fait fermer les temples. L'oracle lui répondit que c'était pour cela qu'il devait mourir de si bonne heure. Il n'avait pas fait ce qu'il aurait dû. Il fallait que l'Égypte soit accablée de maux pendant cent cinquante ans. Les deux rois ses prédécesseurs le savaient et lui l'avait ignoré. Mycérinos, voyant que son arrêt était irrévocable, fit faire un grand nombre de lampes. Dès que la nuit était venue, il les faisait allumer et passait le temps à boire et à se divertir, sans discontinuer ni jour ni nuit. Il voulait, en changeant les nuits en jours, doubler le nombre des années et convaincre l'oracle de mensonge. Il laissa aussi une pyramide mais beaucoup plus petite que celle de son père. Des Grecs prétendent qu'elle est de la courtisane Rhodopis mais celle-ci n'a pas vécu sous Mycérinos mais sous Amasis, c'est-à-dire bien après la mort des rois qui ont fait construire ces pyramides. Rhodopis était d'originaire thrace, esclave d'Iadmon de Samos, compagne d'esclavage d'Esope le fabuliste. Rhodopis fut menée en Egypte par Xanthès de Samos pour y exercer le métier de courtisane. Charaxos de Mitylène, frère de la poétesse Sappho, paya un prix énorme pour l'affranchir. Une fois libre, elle resta en Égypte où sa beauté lui procura de grandes richesses. Voulant laisser en Grèce un objet qui garde son nom à la postérité, elle fit faire des broches propres à rôtir un bœuf et les envoya au temple de Delphes. Les courtisanes sont en général d'une grande beauté à Naucratis. Une autre, nommée Archidicé, acquit aussi beaucoup de célébrité en Grèce.

Les prêtres disent qu'après Mycérinos, Asychis fut roi d'Egypte et qu'il fit bâtir, en l'honneur d'Héphaïstos, le portique de l'est. Sous son règne, comme le commerce souffrait du manque d'argent, il publia une loi qui interdisait d'emprunter à moins de donner pour gage le corps de son père. On ajouta que le créancier conserverait la sépulture du débiteur et que, si celui-ci refusait de payer, il ne pourrait être inhumé après sa mort et ne pourrait, après le trépas des siens, leur rendre cet honneur. Ce prince, voulant surpasser les rois qui avaient régné avant lui, laissa une pyramide de brique sur laquelle était gravée une inscription qui disait qu'elle était supérieure aux pyramides de pierre étant construite de briques faites du limon tiré du fond du lac. Asychis eut pour successeur un aveugle de la ville d'Anysis, appelé aussi Anysis. Sous son règne, Sabacos, roi d'Ethiopie, attaqua l'Égypte. Anysis s'étant sauvé dans les marais, Sabacos fut maître de l'Egypte pendant cinquante ans. Il ne condamna jamais personne à mort mais, selon la gravité du crime, il obligeait le coupable à travailler aux levées et aux chaussées près de la ville où il était né. Par ce moyen, l'assise des villes devint encore plus haute qu'elle ne l'était auparavant. Elles avaient déjà été rehaussées sous le règne de Sésostris mais elles le furent beaucoup plus sous la domination de l'Ethiopien. Bubastis est la ville qui a été le plus rehaussée. Dans cette ville est un temple remarquable. En effet, on le voit désormais d'en haut. Bubastis est la même qu'Artémis pour les Grecs.

Sabacos eut une vision qui lui fit prendre la fuite. Il vit un homme qui lui conseillait de rassembler les prêtres d'Egypte et de les faire couper en deux. Il se dit que les dieux lui tendaient un piège. Il préféra se retirer, d'autant plus qu'il avait achevé son temps en Egypte selon les oracles éthiopiens qui lui avaient dit qu'il devait y régner cinquante ans. Dès qu'il eut quitté le pays, Anysis reprit le gouvernement. Il était resté cinquante ans dans une île. Après Anysis, un prêtre d'Héphaïstos nommé Séthos monta sur le trône. Il n'avait aucun égard pour les guerriers. Entre autres outrages, il leur reprit les terres que ses prédécesseurs leur avaient données. Plus tard, lorsque Sénnachérib, roi des Arabes et des Assyriens, attaqua l'Egypte, ils refusèrent de se battre. Le prêtre se retira dans le temple et se mit à gémir devant la statue du dieu. Pendant qu'il déplorait ainsi ses malheurs, il s'endormit et entendit le dieu lui assurer que, s'il marchait contre les Arabes, il ne lui arriverait aucun mal. Plein de confiance, Séthos prit avec lui tous les gens de bonne volonté. Cette armée était composée de marchands et d'artisans. Ces troupes étant arrivées à Péluse, des rats se répandirent la nuit dans le camp ennemi et rongea les carquois, les arcs et les courroies des boucliers de sorte que, le lendemain, les Arabes étant sans armes, la plupart périrent.

Depuis le premier roi d'Egypte jusqu'au prêtre d'Héphaïstos qui régna le dernier, il y a eu trois cent quarante et une générations et autant de rois et de grands prêtres. Trois cents générations font dix mille ans et les quarante et une générations qui restent font mille trois cent quarante ans. Durant ces onze mille trois cent quarante ans, aucun dieu ne s'est manifesté sous une forme humaine. Le soleil s'est levé quatre fois hors de son lieu ordinaire et s'est couché deux fois à l'endroit où nous voyons qu'il se lève aujourd'hui. Cela n'a apporté aucun changement en Egypte. Un jour que l'historien grec Hécatée se vantait de descendre d'un dieu à la seizième génération, les prêtres montrèrent autant de statues qu'il y avait eu de grands prêtres en lui disant que chacun était le fils de son prédécesseur et n'admirent pas qu'un homme puisse descendre d'un dieu. Cependant il est vrai que, dans les temps anciens, les dieux ont régné en Egypte et ont habité avec les hommes. Horus, que les Grecs nomment Apollon, fut le dernier d'entre eux et ne régna qu'après avoir ôté la couronne à Typhon. Cet Horus était fils d'Osiris, que nous appelons Dionysos. Parmi les Grecs, on considère Héraclès, Dionysos et Pan comme les plus récents des dieux. Chez les Egyptiens, au contraire, Pan passe pour être très ancien. On le met au rang des huit dieux primordiaux. Héraclès a place parmi les dieux du second ordre qu'on appelle les douze dieux et Dionysos parmi ceux du troisième, qui ont été engendrés par les douze. Les Egyptiens comptent dix-sept mille années d'Héraclès au roi Amasis. Ils estiment cela incontestable parce qu'ils ont toujours eu soin de compter les années et d'en tenir un registre exact. Pour les Grecs, d'Héraclès à notre époque il y a neuf cents ans. Il est évident que les Grecs ont appris sur le tard les noms de ces dieux et qu'ils datent leur naissance du temps où ils en ont entendu parler.

Après la mort de Séthos, les Egyptiens recouvrèrent leur liberté. Mais, comme ils ne pouvaient vivre sans rois, ils en élurent douze et divisèrent l'Egypte en autant de parties qu'ils leur assignèrent. Ces douze rois s'unirent entre eux par des mariages, s'engagèrent à ne pas rechercher d'avantage au préjudice les uns des autres et à entretenir entre eux une étroite amitié. Un oracle avait prédit que celui d'entre eux qui ferait des libations dans le temple d'Héphaïstos avec une coupe d'airain gouvernerait toute l'Egypte. Ils voulurent laisser ensemble un monument à la postérité. Ils firent construire un labyrinthe au-dessus du lac Moeris, près de la ville des Crocodiles. Ce labyrinthe l'emporte même sur les pyramides. Il est fait de douze cours dont les portes sont à l'opposé l'une de l'autre, six au nord et six au sud. Les appartements sont doubles. Il y en a mille cinq cents sous terre et autant au-dessus. Les appartements souterrains servent de sépulture aux crocodiles sacrés et aux rois qui ont fait bâtir cet édifice. Chaque corps de logis a une multitude de chambres. Le toit est de pierre ainsi que les murs qui sont décorés de bas-reliefs. Autour de chaque cour il y a une colonnade de pierres blanches. A l'angle où finit le labyrinthe s'élève une pyramide sur laquelle on a sculpté des figures d'animaux.

Le tour du lac Moeris est aussi long que la côte maritime de l'Egypte. On l'a creusé à main d'homme. On voit au milieu deux pyramides sur lesquelles est un colosse de pierre assis sur un trône. Les eaux du lac ne viennent pas de source. Le terrain qu'il occupe est aride. Il les tire du Nil par un canal. Pendant six mois elles coulent du Nil dans le lac et pendant les six autres mois du lac dans le fleuve. Pendant les six mois où l'eau se retire, la pêche du lac rend au trésor royal un talent d'argent chaque jour. Ce lac forme un coude à l'ouest, se porte vers le milieu des terres, le long de la montagne au-dessus de Memphis, et se décharge dans la Syrte de Libye par un canal souterrain. A mesure qu'on le creusait, on en portait la terre dans le Nil, qui la dispersait. Les douze rois se conduisaient avec justice. Un jour, après avoir offert des sacrifices au temple d'Héphaïstos, comme ils s'apprêtaient à faire des libations, le grand prêtre leur présenta des coupes d'or mais il se trompa et, au lieu de douze coupes, il n'en apporta que onze. Alors Psammétique, qui se trouvait au dernier rang, prit son casque d'airain et s'en servit pour les libations. Les autres rois pensèrent à l'oracle qui leur avait prédit que celui d'entre eux qui ferait des libations avec un vase d'airain deviendrait un jour seul roi de toute l'Egypte. Ayant admis qu'il n'avait pas agi volontairement, ils estimèrent injuste de le faire mourir mais ils le dépouillèrent de la plus grande partie de sa puissance et le reléguèrent dans les marais. Ce prince s'était déjà sauvé en Syrie pour fuir la persécution de Sabacos. Les habitants de Saïs l'avaient rappelé lorsque Sabacos était parti. Ce fut donc son second exil.

Résolu à se venger, il envoya à Bouto consulter l'oracle de Léto qui répondit qu'il serait vengé par des hommes d'airain sortis de la mer. Peu de temps après, des pirates ioniens et cariens obligés de relâcher en Egypte descendirent à terre revêtus d'armes d'airain. Un Egyptien courut en informer Psammétique et, comme cet homme n'avait jamais vu d'hommes ainsi armés, il lui dit que des hommes d'airain sortis de la mer pillaient les campagnes. Le roi, comprenant que l'oracle était accompli, les engagea à prendre son parti. Avec ces, troupes auxiliaires et les Egyptiens qui lui étaient restés fidèles, il détrôna les onze rois. Devenu maître de toute l'Egypte, Psammétique fit construire pour Apis un bâtiment où on le nourrit quand il s'est manifesté. C'est un péristyle soutenu par des colosses de douze coudées de haut qui tiennent lieu de colonnes. Le dieu Apis est celui que les Grecs appellent Epaphos. Psammétique reconnut les services des Ioniens et des Cariens par des terres qu'il leur donna. On les nomma les Camps. Il leur confia même des enfants égyptiens pour leur enseigner le grec et de ces enfants descendent les interprètes qu'il y a maintenant en Egypte .Les Ioniens et les Cariens habitèrent longtemps ces lieux situés près de la mer, vers l'embouchure Pélusiaque du Nil. Plus tard, le roi Amasis transféra ces étrangers à Memphis afin de les employer à sa défense contre les Egyptiens. Ce sont les premiers étrangers que les Égyptiens aient reçus chez eux.

L'oracle de ce pays est consacré à Léto dans une ville située vers l'embouchure Sébennytique du Nil. Cette ville s'appelle Bouto. On y voit plusieurs temples, celui d'Apollon et Artémis, et celui de Léto. L'île Chemmis est dans un lac, près du temple. Les Egyptiens disent que cette île est flottante. On y voit une grande chapelle d'Apollon. La terre y produit, sans culture, quantité de palmiers. Selon les Egyptiens, Léto, une des huit plus anciennes divinités, demeurait à Bouto. Isis lui ayant remis Apollon, elle le cacha dans cette île qui autrefois était fixe. Elle le sauva de Typhon qui cherchait partout le fils d'Osiris. Ils disent qu'Apollon et Artémis sont nés de Dionysos et d'Isis et que Léto fut leur nourrice. Apollon s'appelle Horus en égyptien. Demeter s'appelle Isis et Artémis, Bubastis. Cette île devint flottante à cette occasion.

Psammétique régna cinquante-quatre ans. Il fit le siège d'Azotus, ville de Syrie, pendant vingt-neuf ans, jusqu'à sa prise. Il eut un fils appelé Nécos qui fut aussi roi d'Egypte. Il entreprit le premier de creuser le canal qui conduit à la mer Erythrée. Darius, roi de Perse, le fit achever. Ce canal a quatre journées de navigation de long et est assez large pour que deux trirèmes puissent y voguer de front. Ce canal aboutit à la mer Erythrée près de Patumos, ville d'Arabie. On commença à le creuser dans cette partie de la plaine d'Egypte qui est du côté de l'Arabie. La montagne qui s'étend vers Memphis, et dans laquelle sont les carrières, est au-dessus de cette plaine. Ce canal commence au pied de la montagne. Il va d'abord d'ouest en est. Il passe ensuite par les ouvertures de la montagne et se porte au sud dans le golfe d'Arabie. Pour aller de la mer Septentrionale à la mer Australe qu'on appelle aussi mer Erythrée, on prend par le mont Casion, qui sépare l'Egypte de la Syrie. Sous le règne de Nécos, cent vingt mille hommes périrent en le creusant. Ce prince fit arrêter l'ouvrage sur la réponse d'un oracle qui l'avertit qu'il travaillait pour les barbares. Nécos, ayant donc abandonné l'entreprise, s'occupa d'expéditions militaires. Il fit faire des trirèmes sur la mer Septentrionale et sur la mer Erythrée. Il livra aussi sur terre une bataille contre les Syriens près de Magdolos et, après avoir remporté la victoire, il prit Cadytis. Il mourut après avoir régné seize ans et laissa la couronne à Psammis, son fils.

Sous le règne de Psammis, des ambassadeurs arrivèrent en Egypte de la part des Eléens. Ces peuples se vantaient d'avoir établi, aux jeux olympiques, les règlements les plus justes et imaginaient que les Egyptiens, pourtant les plus sages des hommes, ne pourraient rien inventer de mieux. Le roi convoqua les Egyptiens les plus sages. Les Eléens leur exposèrent les règlements qu'ils avaient imaginés et leur dirent qu'ils étaient venus pour savoir si les Egyptiens pourraient en trouver de meilleurs. Les Egyptiens, apprenant les Eléens participaient eux-mêmes à ces jeux, dirent que ce règlement violait l'équité parce qu'il était impossible qu'ils ne favorisent leurs compatriotes. S'ils voulaient proposer des jeux justes, il fallait en établir où les étrangers auraient seuls le droit de combattre et où il serait interdit aux Eléens d'entrer en lice. Psammis ne régna que six ans et mourut après son expédition d'Ethiopie.

Son fils Apriès lui succéda. Il régna vingt-cinq ans pendant lesquels il fit une expédition contre Sidon et livra au roi de Tyr un combat naval. Mais il échoua contre les Cyrénéens. Les Egyptiens lui imputèrent ce malheur et se révoltèrent contre lui. Apriès envoya Amasis pour les apaiser. Ce seigneur alla les trouver mais, tandis qu'il les exhortait à rentrer dans le devoir, un homme le coiffa d'un casque en disant que c'était pour lui donner la couronne. Amasis montra dans la suite que cela ne s'était pas fait contre son gré. Les rebelles ne l'eurent pas plutôt proclamé roi qu'il marcha contre Apriès. Celui-ci envoya Patarbémis, un de ses fidèles, avec ordre de lui amener Amasis en vie. Patarbémis, arrivé au camp des rebelles, appela Amasis. Celui-ci fit un pet et dit à Patarbémis de porter cela à Apriès. Comme Patarbémis continuait de le prier de se rendre auprès du roi, Amasis répondit qu'il irait le trouver bientôt en bonne compagnie. Patarbémis retourna informer le roi. Quand Apriès le vit revenir sans Amasis, il lui lit couper le nez et les oreilles. Cela irrita tellement ses derniers fidèles qu'ils passèrent du côté d'Amasis. Alors Apriès fit prendre les armes à ses troupes auxiliaires. Il partit de Saïs à la tête de trente mille hommes, tant Cariens qu'Ioniens, pour aller réduire les rebelles. Les deux armées se rencontrèrent à Momemphis, et se disposèrent à livrer bataille.

Les Egyptiens sont divisés en sept classes: les prêtres, les soldats, les bouviers, les porchers, les marchands, les interprètes et les marins. Ils tirent leurs noms de leurs professions. Les militaires s'appellent Calasiries et Hermotybies. L'Egypte est divisée en nomes. Les nomes des Hermotybies sont Busiris, Saïs, Chemmis, Paprémis, l'île Prosopitis et la moitié de Natho. Ces nomes fournissent cent soixante mille Hermotybies. Ils sont tous consacrés à la profession des armes. Les Calasiries occupent les nomes de Thèbes, Bubastis, Aphthis, Tanis, Mendès, Sébennys, Athribis, Pharbaethis, Thmuis, Onuphis, Anysis et Myecphoris. Ces nomes fournissent deux cent cinquante mille hommes. Il ne leur est pas permis non plus d'exercer d'autre métier que celui de la guerre. Le fils succède à son père. Chez la plupart des barbares, ceux qui apprennent les arts mécaniques sont considérés comme les derniers des hommes alors qu'on estime comme les plus nobles ceux qui sont consacrés à la guerre. Les Grecs ont été élevés dans ces principes, surtout les Spartiates. Seuls les Corinthiens font beaucoup de cas des artistes. Chez les Egyptiens, les gens de guerre bénéficient, avec les prêtres, de privilèges. On donne à chacun des terres exemptes de redevances. Tous les ans, mille Calasiries et mille Hermotybies allaient servir de gardes au roi. Pendant leur service, on leur donnait par jour à chacun du pain, du bœuf et du vin.

Apriès et Amasis en vinrent aux mains. Les étrangers étaient inférieurs en nombre à leurs ennemis et furent battus. On conduisit Apriès à Saîs, dans son ancien palais. Amasis en prit soin mais, comme les Egyptiens lui reprochaient d'agir contre toute justice en laissant vivre leur ennemi, il le leur abandonna et ils l'étranglèrent. On le mit ensuite dans le tombeau de ses ancêtres, dont la sépulture est dans l'enceinte consacrée à Athéna, près du temple. Les Saïtes ont enterré là tous les rois originaires du nome de Saïs. On y a aussi placé le monument d'Amasis. On montre également à Saïs un sépulcre dans l'enceinte sacrée, derrière le temple d'Athéna. Il y a des obélisques de pierre et, à côté, on voit un lac circulaire dont les bords sont revêtus de pierre. La nuit, on représente des mystères sur ce lac. On se gardera de les révéler et on agira de même à l'égard des initiations de Déméter que les Grecs appellent Thesmophories. Les filles de Danaos apportèrent ces mystères d'Egypte et les enseignèrent aux femmes des Pélasges. Par la suite, les Doriens ayant chassé les anciens habitants du Péloponnèse, ce culte se perdit, sauf chez les Arcadiens.

Apriès étant mort, Amasis monta sur le trône. Au début de son règne, les gens n'avaient que mépris pour lui parce qu'il était né plébéien. Mais il sut se les rendre favorables par son habileté. Parmi les choses précieuses qui lui appartenaient, on voyait un bassin d'or où il se lavait les pieds, lui et tous les grands qui mangeaient à sa table. Il en fit faire la statue d'un dieu qu'il plaça à l'endroit le plus apparent de la ville. Les Egyptiens ne manquèrent pas de s'y assembler et de lui rendre un culte. Amasis, informé, les convoqua et leur déclara que cette statue pour laquelle ils avaient tant de vénération venait du bassin qui avait servi auparavant aux usages les plus vils. Il ajouta que c'était comme lui. Il gagna ainsi l'affection du peuple. De l'aube jusqu'à l'heure où la place est pleine, il jugeait les causes qui se présentaient. Le reste du temps, il le passait à table et ne songeait qu'à se divertir et à faire des plaisanteries. Ses amis le lui reprochèrent mais il leur répondit que la détente était nécessaire pour pouvoir gouverner sagement.

On dit qu'Amasis, encore simple particulier, fuyait les occupations sérieuses et n'aimait que boire et s'amuser. Si l'argent lui manquait, il volait. Ceux qui le soupçonnaient d'avoir pris leur argent le menaient à l'oracle qui parfois le confondait et parfois aussi le renvoyait absous. Lorsqu'il fut sur le trône, il méprisa les dieux qui l'avaient déclaré innocent. Il avait au contraire la plus grande vénération pour ceux qui l'avaient convaincu de vol, les regardant comme de vrais dieux. Il fit bâtir à Saïs, en l'honneur d'Athéna, le portique de son temple. Il y fit placer des statues colossales et des sphinx d'une hauteur prodigieuse. On apporta aussi sur son ordre des pierres énormes pour réparer le temple. On en tira une partie des carrières qui sont près de Memphis mais on fit venir les plus grandes de la ville d'Eléphantine, éloignée de vingt jours de navigation. Ce qui est encore plus admirable, c'est un édifice d'une seule pierre qu'il fit apporter d'Eléphantine. Deux mille bateliers furent occupés pendant trois ans à ce transport. Cet édifice est placé à l'entrée du lieu sacré. On ne l'y fit point entrer parce que, pendant qu'on le tirait, l'architecte, fatigué, poussa un soupir. Amasis, regardant cela comme un présage fâcheux, ne voulut pas qu'on le fit avancer plus loin. Il orna tous les temples célèbres. Entre autres, il fit placer à Memphis, devant le temple d'Héphaïstos, un colosse de soixante-quinze pieds de long couché sur le dos. Il y a à Saïs un autre colosse de pierre couché aussi grand. C'est lui qui fit bâtir à Memphis le grand temple d'Isis.

On dit que l'Egypte ne fut jamais plus florissante que sous le règne d'Amasis. Il y avait alors vingt mille villes, toutes bien peuplées. Ce fut aussi Amasis qui fit la loi qui ordonna à chaque Egyptien de déclarer tous les ans au nomarque les fonds dont il tirait sa subsistance. Celui qui ne pouvait prouver qu'il vivait par des moyens honnêtes était puni de mort. Solon emprunta cette loi et l'établit à Athènes. Amasis témoigna beaucoup d'amitié aux Grecs. Il leur permit de s'établir à Naucratis et d'élever des temples. Le plus grand temple que ces Grecs aient en Egypte s'appelle Hellénion. Les villes qui le firent bâtir à frais communs furent Chios, Téos, Phocée, Clazomènes, Rhodes, Cnide, Halicarnasse, Phasélis et Mitylène. Les Eginètes ont bâti pour eux un temple à Zeus, les Samiens à Héra et les Milésiens à Apollon.

Naucratis était autrefois la seule ville de commerce d'Egypte. Si un marchand abordait ailleurs, il fallait qu'il jure qu'il n'avait pas fait exprès et qu'il rejoigne cette ville ou qu'il y transporte ses marchandises. Le feu prit un jour à l'ancien temple de Delphes et il fut brûlé. Les Amphictyons ayant fait marché à trois cents talents pour bâtir le temple actuel, les Delphiens, taxés à la quatrième partie de cette somme, firent une quête de ville en ville. Les dons qu'ils reçurent en Egypte ne furent pas les moindres. Amasis leur donna mille talents d'alun et les Grecs établis en Egypte leur en donnèrent vingt mines. Amasis contracta amitié avec les Cyrénéens et s'allia à eux. Il résolut aussi de prendre une femme de leur ville. Il épousa Ladicé mais n'avait pas de plaisir avec elle. Au bout d'un certain temps, il la menaça de mort. Elle eut recours à Aphrodite et promit de lui envoyer une statue à Cyrène si la nuit suivante Amasis pouvait être content. Aussitôt, Amasis fut heureux avec elle et l'aima tendrement. Cambyse s'étant rendu maître de l'Egypte, il la renvoya à Cyrène sans lui faire aucun mal. Amasis fit en Grèce plusieurs offrandes. Il est aussi le premier qui se soit rendu maître de l'île de Chypre, et qui l'ait forcée à lui payer tribut.

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