Les Scythes

Après la prise de Babylone, Darius marcha contre les Scythes pour venger l'insulte qu'ils avaient faite aux Mèdes en occupant leur pays pendant vingt-huit ans. Les Scythes avaient voulu ensuite retourner dans leur patrie mais cela avait été difficile car leurs femmes, pendant cette longue absence, avaient eu des relations avec leurs esclaves. Les Scythes crèvent les yeux des esclaves qui vont traire les juments. Ils mettent un tuyau en os dans les parties naturelles de la bête et soufflent tandis que d'autres tirent le lait. Cela fait enfler les veines des juments et baisser leur mamelle. Ils versent le lait dans des vases de bois, le remuent et enlèvent la partie qui surnage, considérée comme la meilleure. Des esclaves et des femmes scythes étaient nés beaucoup d'enfants qui voulurent empêcher les Scythes de revenir de Médie. Ils coupèrent le pays par un fossé depuis les monts de Tauride jusqu'au lac Méotide. Il y eut des plusieurs combats sans résultats. Un Scythe suggéra de laisser les épées et de marcher armés de fouets, mieux adaptés à des esclaves. Ce conseil fut suivi. Les esclaves prirent aussitôt la fuite, sans songer à combattre. C'est ainsi que les Scythes rentrèrent dans leur pays. Darius leva donc contre eux une armée pour se venger de leur invasion.

Les Scythes se disent la nation la plus récente du monde. La Scythie était autrefois un pays désert. Le premier homme qui y naquit s'appelait Targitaos. Il était fils de Zeus et d'une fille du fleuve Borysthène. Ce Targitaos eut trois fils. L'aîné s'appelait Lipoxaïs, le deuxième Arpoxaïs et le plus jeune Colaxaïs. Sous leur règne, tombèrent du ciel une charrue, un joug, une hache et une soucoupe d'or. L'aîné les vit le premier et s'en approcha mais l'or s'enflamma. Le deuxième vint ensuite et cela recommença. Seul le plus jeune put prendre cet or. Les deux aînés lui remirent alors le royaume. Les Scythes Auchates sont issus de Lipoxaïs. Les Catiares et les Traspies descendent d'Arpoxaïs et du plus jeune viennent les Paralates.

Les Scythes ajoutent que de Targitaos, leur premier roi, au temps où Darius passa dans leur pays, il y a mille ans. Quant à l'or sacré, les rois le gardent avec le plus grand soin. Chacun d'eux le fait venir tous les ans dans ses Etats et lui offre de grands sacrifices pour se le rendre propice. Si celui qui a cet or en garde s'endort le jour de la fête, il meurt dans l'année. En revanche, on lui donne toutes les terres dont il peut, en une journée, faire le tour à cheval. Le pays des Scythes étant très étendu, Colaxaïs le partagea en trois royaumes qu'il donna à ses trois fils. Celui des trois royaumes où l'on gardait l'or tombé du ciel était le plus grand. Quant aux régions situées au nord, les Scythes disent qu'on ne peut y entrer à cause des plumes qui y tombent de tous côtés. L'air en est rempli et la terre couverte.

Les Grecs du Pont-Euxin racontent qu'Héraclès, emmenant les troupeaux de bœufs de Géryon, arriva dans le pays occupé maintenant par les Scythes qui était alors désert. Géryon demeurait dans une île que les Grecs appellent Erythée, située près de Gadéira, au delà des colonnes d'Héraclès, dans l'Océan qui entoure la terre. Ils disent qu'Héraclès, surpris par un orage, s'enveloppa dans sa peau de lion et s'endormit. Ses juments disparurent pendant son sommeil. A son réveil, Héraclès les chercha. Il parcourut tout le pays et arriva dans la région appelé Hylée. Là il trouva un monstre, femme en haut, serpent en bas. Elle lui dit que ses chevaux étaient chez elle mais qu'elle ne les rendrait que s'il venait vivre avec elle. Héraclès accepta. Au bout d'un temps certain, elle les lui rendit. Elle lui dit aussi qu'elle avait conçu de lui trois enfants et demanda ce qu'il faudrait en faire lorsqu'ils seraient grands. Héraclès répondit que celui qui banderait son arc et se ceindrait d'un baudrier comme lui devrait rester dans ce pays. Celui qui ne le pourrait pas devrait le quitter. Les deux aînés, trouvant l'épreuve au-dessus de leurs forces, furent chassés par leur mère et allèrent s'établir ailleurs. Scythès, le plus jeune, fit ce que son père avait ordonné et resta dans sa patrie. C'est de ce Scythès que sont descendus les rois qui se sont succédé en Scythie.

On raconte une autre histoire. Les Scythes nomades, accablés par les Massagètes avec qui ils étaient en guerre, passèrent l'Araxe et vinrent en Cimmérie. Les Cimmériens délibérèrent entre eux. Le peuple voulait se retirer et les rois voulaient livrer bataille. Cela s'envenima, on en vint aux mains et il y eut des morts. Finalement, ils quittèrent le pays et les Scythes, le trouvant désert, s'en emparèrent. On trouve encore aujourd'hui en Scythie une région qui garde le nom de. Cimmérie et un Bosphore cimmérien. Les Cimmériens, fuyant les Scythes, s'établirent dans la presqu'île où on voit maintenant la ville grecque de Sinope. Les Scythes s'égarèrent en les poursuivant et entrèrent en Médie.

Aristéas de Proconnèse a écrit dans un poème qu'il est allé jusque chez les Issédones. Au-delà de ce peuple on trouve les Arimaspes qui n'ont qu'un œil et les griffons gardiens de l'or. Plus loin encore, vers la mer, il y a les Hyperboréens. Toutes ces nations, sauf les Hyperboréens, font sans cesse la guerre à leurs voisins. Les Issédones ont été chassés de leur pays par les Arimaspes, les Scythes par les Issédones et les Cimmériens l'ont été par les Scythes. On dit qu'Aristéas mourut à Proconnèse dans une boutique où il était entré par hasard. On alla aussitôt avertir ses parents. Ce bruit s'étant répandu en ville, un homme assura qu'il l'avait rencontré sur la route de Cyzique et lui avait parlé. Les parents du mort se rendirent à la boutique mais on ne trouva pas Aristéas. Sept ans plus tard, il reparut à Proconnèse, écrivit ce poème épique que les Grecs appellent les Arimaspées et disparut pour la seconde fois. Les Métapontins racontent qu'Aristéas leur était apparu et leur avait ordonné d'ériger un autel à Apollon. Il leur dit qu'ils étaient le seul peuple d'Italie qu'Apollon ait visité, que lui-même accompagnait le dieu sous la forme d'un corbeau. Après cela il disparut. Les Métapontins ajoutent que la Pythie leur avait ordonné d'exécuter ce qu'il leur avait prescrit.

On n'a aucune connaissance certaine de ces pays lointains. Aristéas n'est pas allé au-delà des Issédones et tenait d'eux ce qu'il racontait des pays plus éloignés. Après le port des Borysthénites, sur les côtes de Scythie, les premiers peuples qu'on rencontre sont les Callipides. Ce sont des Gréco-Scythes. Au-dessus d'eux sont les Alazones. Ceux-ci et les Callipides observent les mêmes coutumes que les Scythes mais ils sèment du blé et mangent des oignons, de l'ail, des lentilles et du millet. Au-dessus des Alazones habitent les Scythes laboureurs qui sèment du blé pour le vendre. Par delà ces Scythes on trouve les Neures. La partie septentrionale de leur pays n'est pas habitée. Voilà les nations situées le long du fleuve Hypanis, à l'ouest du Borysthène.

Quand on a passé ce fleuve, on rencontre d'abord l'Hylée, vers la côte. Au-dessus de ce pays sont les Scythes cultivateurs. Les Grecs qui habitent les bords de l'Hypanis les appellent Borysthénites. Ils se donnent eux-mêmes le nom d'Olbiopolites. Le pays de ces Scythes cultivateurs s'étend vers l'est jusqu'au fleuve Panticapès. Vers le nord, on navigue onze jours en remontant le Borysthène. Plus loin, on trouve des déserts au delà desquels habitent les Androphages, qui ne sont pas scythes. Après les Androphages, il n'y a plus que des déserts. Au-delà du Panticapès, il y a les Scythes nomades qui occupent une étendue de quatorze jours de chemin jusqu'au fleuve Gerrhos. Au delà, c'est le pays des Scythes royaux. Ce sont les plus braves et les plus nombreux. Ils considèrent les autres comme leurs esclaves. Ils s'étendent au sud jusqu'à la Tauride, à l'est jusqu'au fossé que creusèrent les fils des esclaves aveugles et jusqu'à Cremnes, sur le lac Méotide. Une partie de cette nation s'étend même jusqu'au Tanaïs. Au nord, on rencontre les Mélanchlènes, peuple non-scythe. Au delà, il n'y a que des marais et des terres sans habitants.

Le pays au delà du Tanaïs n'appartient pas à la Scythie. Il se partage en plusieurs régions. La première est aux Sauromates et représente quinze jours de marche du lac Méotide vers le nord. Il n'y a pas d'arbres. La région au-dessus des Sauromates est habitée par les Boudines. Elle porte toutes sortes d'arbres. Mais, au nord, le premier pays est un désert de sept jours de marche. Après cela, vers l'est, il y a les Thyssagètes, une nation qui ne vit que de chasse. Les Iyrces sont leurs voisins et ne vivent aussi que de gibier. Les chasseurs montent sur un arbre pour attendre la bête. Ils ont un cheval dressé à se mettre ventre à terre pour paraître plus petit. Ils ont aussi un chien. Dès que le chasseur aperçoit la bête à sa portée, il l'atteint d'une flèche, monte sur son cheval et la poursuit avec son chien. Au delà des Iyrces, vers l'est, on trouve des Scythes qui ont secoué le joug des Scythes royaux.

Tout le pays jusqu'à celui des Scythes est plat et la terre est bonne. Mais au delà il est pierreux. Lorsque on en a traversé une partie, on trouve des peuples qui habitent au pied de hautes montagnes. Ils sont chauves de naissance, hommes et femmes. Ils ont le nez aplati et le menton allongé. Ils parlent une langue particulière mais sont vêtus à la scythe. Ils vivent du fruit d'un arbre appelé pontique. Cet arbre, de la taille d'un figuier, porte un fruit à noyau de la grosseur d'une fève. Quand ce fruit est mûr, ils en expriment une liqueur noire et épaisse qu'ils appellent aschy. Ils sucent cette liqueur et la boivent mêlée à du lait. Le reste leur sert de nourriture car ils ont peu de bétail, faute de bons pâturages. Ils vient toute l'année sous un arbre. L'hiver, ils couvrent ces arbres d'une étoffe de laine blanche qu'ils ôtent l'été. On les considère comme sacrés. Ils n'ont pas d'armes. Leurs voisins les prennent pour arbitres dans leurs différends et quiconque se réfugie chez eux trouve un asile où personne n'ose l'attaquer. On les appelle Argippéens. On connait le pays jusqu'à celui qu'occupent ces hommes chauves. Il est facile d'en avoir des nouvelles par les Scythes et les Grecs du Pont-Euxin. Ces peuples parlent sept langues différentes. Mais on ne peut rien dire de sûr des pays au-delà de celui des chauves. Des montagnes élevées en interdisent l'entrée. Les Argippéens disent qu'elles sont habitées par des hommes aux pieds de chèvre mais cela semble invraisemblable. Ils ajoutent que, si on va plus loin, on trouve d'autres peuples qui dorment six mois de l'année. On sait que le pays à l'est des Argippéens est occupé par les Issédones mais celui qui est au-dessus, du côté du nord, est inconnu.

Quand un Issédone a perdu son père, ses parents lui amènent du bétail. Ils l'égorgent, le coupent en morceaux ainsi que le mort et, mêlant toutes ces chairs, ils en font un festin. Quant à la tête, ils en ôtent le poil et les cheveux, la dorent et s'en servent comme d'un vase dans les sacrifices. Ils aiment la justice et chez eux les femmes ont autant d'autorité que les hommes. Pour le pays qui est au-dessus, on sait, par les Issédones, qu'il est habité par des hommes qui n'ont qu'un œil et par des griffons. On les appelle Arimaspes. En langue scythe, arima signifie un et spou œil Dans tout ce pays, l'hiver est très rude pendant huit mois. La mer gèle ainsi que le Bosphore Cimmérien. Les Scythes passent sur cette glace avec leurs chariots pour aller dans le pays des Sindes. Les quatre autres mois, il fait encore froid. L''été, il ne cesse de pleuvoir et le tonnerre est fréquent. S'il arrive des tremblements de terre en Scythie, c'est un prodige qui répand la terreur. Les chevaux supportent le froid mais ni les mulets ni les ânes alors que c'est le contraire ailleurs. La rigueur du climat empêche les bœufs d'avoir des cornes. Dans les pays chauds, les cornes poussent de bonne heure aux animaux, et dans ceux où il fait un grand froid, ils n'en ont pas du tout ou, si elles poussent, ce n'est qu'avec peine. Quant aux plumes qui dont parlent les Scythes, il s'agit sans doute de neige.

Ni les Scythes, ni aucun autre peuple de ces régions lointaines, ne parlent des Hyperboréens. Les Déliens disent que les offrandes des Hyperboréens arrivaient enveloppées dans de la paille. Elles passaient chez les Scythes. Transmises ensuite de peuple en peuple, elles étaient portées jusqu'à la mer Adriatique. De là, on les envoyait vers le sud. Les Dodonéens étaient les premiers Grecs qui les recevaient et elles étaient acheminées jusqu'à Délos. Ils disent que, la première fois, les Hyperboréens firent porter ces offrandes par deux jeunes filles, dont l'une s'appelait Hypéroché et l'autre Laodicé. Mais les Hyperboréens, ne les voyant pas revenir, prirent le parti de porter sur leurs frontières leurs offrandes enveloppées dans de la paille et de les remettre à leurs voisins en les priant de les porter jusqu'à une autre nation. Parmi les femmes de Thrace et de Péonie, un usage s'approche de celui qu'observent les Hyperboréens. Elles ne sacrifient jamais à Artémis sans faire usage de paille. Les jeunes Déliens, garçons et filles, se coupent les cheveux en l'honneur de ces hyperboréennes qui moururent à Délos. Les filles leur rendent ce devoir avant leur mariage. Elles prennent une boucle de leurs cheveux, l'entortillent autour d'un fuseau et la mettent sur leur monument. On voit sur ce tombeau un olivier qui y est venu de lui-même. Les jeunes Déliens entortillent leurs cheveux autour d'une herbe et les mettent aussi sur le tombeau des Hyperboréennes.

Les Déliens disent aussi que deux autres Hyperboréennes, Argé et Opis, étaient déjà venues avant Hypéroché et Laodicé et étaient arrivées en la compagnie des dieux mêmes. Aussi les Déliens leur rendent-ils d'autres honneurs. Leurs femmes quêtent pour elles et célèbrent leurs noms dans un hymne. Les mêmes Déliens ajoutent qu'après avoir fait brûler sur l'autel les cuisses des victimes, on en répand la cendre sur le tombeau d'Opis et d'Argé. On parle aussi d'un certain Abaris qui était hyperboréen et qui, sans manger, voyagea par toute la terre porté sur une flèche. S'il y a des Hyperboréens, il doit y avoir aussi des Hypornotiens. On ne peut que sourire quand on voit certains prétendre que la terre est ronde, que l'Océan l'environne de toutes parts et que l'Asie est égale à l'Europe.

Le pays occupé par les Perses s'étend jusqu'à la mer Erythrée. Vers le nord, habitent les Mèdes. Au-dessus des Mèdes, il y a les Saspires et, au-delà, les Colchidiens qui sont voisins du Pont-Euxin où se jette le Phase. Ces quatre nations. s'étendent d'une mer à l'autre. De là, en allant vers l'ouest, on rencontre deux péninsules. L'une, au nord, commence au Phase, s'étend vers la mer le long du Pont-Euxin et de l'Hellespont jusqu'au cap Sigéion en Troade. Du côté du sud, cette péninsule commence au golfe de Myriandros, adjacent à la Phénicie le long de la mer jusqu'au cap Triopion. Elle est habitée par trente nations différentes. L'autre péninsule commence aux Perses et s'étend jusqu'à la mer Erythrée. Elle comprend la Perse, l'Assyrie et l'Arabie. Elle aboutit au golfe Arabique où Darius fit conduire un canal qui vient du Nil. De la Perse à la Phénicie, le pays est vaste. Depuis la Phénicie, la même péninsule s'étend le long de cette mer-ci par la Palestine et l'Egypte où elle aboutit. Elle ne renferme que trois nations. Les pays à l'est, au-dessus des Perses, des Mèdes, des Saspires et des Colchidiens, sont bornés de ce côté par la mer Erythrée et, au nord, par la mer Caspienne et par l'Araxe. L'Asie est habitée jusqu'à l'Inde mais au-delà, à l'est, il y a des déserts que personne ne connaît. La Libye suit l'Egypte et fait partie de la seconde péninsule qui est étroite aux environs de l'Egypte. En effet, depuis la Méditerranée jusqu'à la mer Erythrée, il n'y a que mille stades. Après cet endroit étroit, la péninsule devient spacieuse et prend le nom de Libye.

Il y a beaucoup de différences entre les trois parties de la terre. L'Europe dépasse en longueur les deux autres mais pas en largeur. La Libye est entourée par la mer, sauf du côté où elle touche l'Asie. Nécos, roi d'Egypte, l'a prouvé le premier. Lorsqu'il eut achevé le creusement du canal qui devait conduire les eaux du Nil au golfe Arabique, il fit partir des Phéniciens sur des bateaux avec ordre de rentrer par les colonnes d'Héraclès. Les Phéniciens, s'étant embarqués sur la mer Erythrée, naviguèrent dans la mer Australe. A l'automne, ils abordaient là où ils se trouvaient, semaient du blé, attendaient le temps de la moisson et, après la récolte, se remettaient en mer. Ayant ainsi voyagé pendant deux ans, la troisième année ils doublèrent les colonnes d'Héraclès et revinrent en Egypte. Ils racontèrent à leur arrivée que, naviguant autour de la Libye, ils avaient eu le soleil à leur droite, ce qui paraît incroyable. C'est ainsi que la Libye a été connue pour la première fois.

Les Carthaginois racontent que, plus tard, le perse Sataspès fut condamné à être crucifié pour viol par Xerxès. Sa mère, sœur de Darius, demanda sa grâce, promettant qu'elle l'obligerait à faire le tour de la Libye jusqu'à ce qu'il parvienne au golfe Arabique. Xerxès accepta. Sataspès alla en Egypte, prit un navire et des matelots du pays et fit voile par les colonnes d'Héraclès. Lorsqu'il les eut passées, il doubla le cap Soloéis et fit route vers le sud. Mais, après avoir mis plusieurs mois à traverser une vaste étendue de mer, voyant qu'il lui en restait encore une plus grande à parcourir, il retourna sur ses pas et regagna l'Egypte. De là il se rendit à la cour de Xerxès. Il y raconta qu'il avait vu de petits hommes, vêtus d'habits de palmier, qui avaient abandonné leurs villes pour s'enfuir dans les montagnes quand ils l'avaient vu. Il ajouta qu'il n'avait pas achevé le tour de la Libye parce que son navire ne pouvait plus avancer. Xerxès, persuadé qu'il mentait, le fit exécuter.

La plus grande partie de l'Asie fut découverte par Darius. Voulant savoir où se jetait l'Indus qui, après le Nil, est le seul fleuve dans lequel on trouve des crocodiles, il envoya sur des navires des hommes sûrs, et entre autres Scylax de Caryanda. Ils s'embarquèrent à Caspatyros, dans le pays des Pactyes, et descendirent le fleuve jusqu'à la mer. De là, naviguant vers l'ouest, ils arrivèrent enfin, le trentième mois après leur départ, au port où les Phéniciens s'étaient autrefois embarqués pour faire le tour de la Libye. Ce périple achevé, Darius soumit les Indiens et se servit de cette mer. C'est ainsi qu'on a reconnu que l'Asie, si on en excepte la partie orientale, ressemble à la Libye.

Quant à l'Europe, personne ne sait si elle est bordée par la mer à l'est et au nord. On sait qu'en longueur elle dépasse les deux autres parties de la terre. Il est impossible de savoir pourquoi on divise la terre en trois parties auxquelles on donne des noms de femmes ni qui l'a ainsi divisée. Les Grecs disent que la Libye tire son nom d'une femme du pays et que l'Asie prend le sien de la femme de Prométhée. Mais les Lydiens soutiennent qu'il vient d'Asias, fils de Cotys. Quant à l'Europe, personne ne sait ni d'où elle a tiré ce nom, ni qui le lui a donné à moins qu'il ne vienne d'Europe de Tyr.

Le Pont-Euxin est le pays qui produit les nations les plus ignorantes, sauf les Scythes. Ceux-ci ont trouvé les moyens les plus sûrs pour ne pas laisser échapper ceux qui viennent les attaquer et ne pouvoir être joints quand ils ne veulent pas l'être. Ils n'ont ni villes ni forteresses mais traînent avec eux leurs maisons. Ils sont habiles à l'arc tout en étant à cheval. Ils vivent de bétail et n'ont pas d'autres maisons que leurs chariots. Ils ont imaginé ce genre de vie parce que la Scythie s'y prête et parce que les rivières leur servent de rempart. Leur pays est un pays de plaines, abondant en pâturages et bien arrosé. Il n'est guère moins coupé de rivières que l'Egypte ne l'est de canaux. Tels sont l'Istros, qui a cinq embouchures, le Tyras, l'Hypanis, le Borysthène, le Panticapès, l'Hypacyris, le Gerrhos et le Tanaïs.

L'Istros est le plus occidental. Il reçoit les eaux de plusieurs rivières et traverse toute l'Europe. Il prend sa source dans le pays des Celtes, le dernier peuple de l'Europe à l'ouest, si on excepte les Cynètes. La réunion de toutes ces rivières fait de l'Istros le plus grand des fleuves. En hiver, il n'est pas plus grand qu'à son ordinaire parce qu'en cette saison il pleut peu dans les pays où il passe et toute la terre y est couverte de neige. Cette neige fond en été et les pluies sont fréquentes en cette saison, ce qui compense les effets du soleil.

Le Tyras vient du nord et sort d'un lac qui sépare la Scythie de la Neuride. Les Grecs qu'on appelle Tyrites habitent vers son embouchure. L'Hypanis vient de la Scythie et coule d'un grand lac autour duquel paissent des chevaux blancs sauvages. Cette rivière est petite. Son eau est douce pendant cinq journées de navigation. Ensuite, à quatre jours de la mer, elle devient amère. Cela vient d'une fontaine qui est à la frontière du pays des Scythes laboureurs et des Alazones. On l'appelle en langue scythe Exampée, qui signifie en grec Voies sacrées. Le Tyras et l'Hypanis s'approchent l'un de l'autre dans le pays des Alazones puis ils s'éloignent et laissent entre eux un grand espace. Le Borysthène est le plus grand du pays après l'Istros. Il fournit au bétail de beaux pâturages. On y pêche toutes sortes de poissons. Son eau est agréable à boire et est toujours limpide. On fait sur ses rives d'excellentes moissons et, là où on ne sème pas, l'herbe vient en abondance. Le sel se cristallise à son embouchure en grande quantité. Il produit de gros poissons sans arêtes qu'on sale. On les appelle antacées. Jusqu'au pays appelé Gerrhos, il y a quarante jours de navigation et on sait que ce fleuve vient du nord. Il coule sans doute à travers un pays désert pour venir sur les terres des Scythes cultivateurs. Le Borysthène et l'Hypanis se jettent dans le même marais. La langue de terre qui est entre ces deux fleuves s'appelle le promontoire d'Hippoleos. On y a bâti un temple à Déméter. Au delà de ce temple, vers le bord de l'Hypanis, habitent les Borysthénites.

Le Panticapès est la cinquième rivière. Elle vient aussi du nord, sort d'un lac, entre dans l'Hylée et, après l'avoir traversée, elle mêle ses eaux à celles du Borysthène. Les Scythes cultivateurs habitent entre ces deux rivières. La sixième est l'Hypacyris. Elle sort d'un lac, traverse les terres des Scythes nomades et se jette dans la mer près de la ville de Carcinitis, enfermant à droite le pays d'Hylée et ce qu'on appelle la Carrière d'Achille. Le septième fleuve est le Gerrhuos, il sépare les Scythes nomades des Scythes royaux et se jette dans l'Hypacyris. Le huitième est le Tanaïs. Il vient d'un pays éloigné et sort d'un grand lac d'où il se jette dans un autre encore plus grand qu'on appelle Méotide qui sépare les Scythes royaux des Sauromates. L'herbe que produit ce pays est la meilleure pour le bétail. Les Scythes ont donc en abondance les choses nécessaires à la vie.

Ils cherchent à se rendre propices Hestia, Zeus et la Terre, qu'ils croient femme de Zeus, Apollon, Aphrodite, Héraclès et Arès. Les Scythes royaux sacrifient aussi à Poseidon. En langue scythe, Hestia s'appelle Tahiti, Jupiter Papaeus, la Terre Apia, Apollon Oetosyros, Aphrodite Artimpasa, Neptune Thamimasadas. Ils élèvent des statues et des temples à Arès, et à lui seul. Lors des sacrifices, la victime est debout, les pieds de devant liés. Le sacrificateur se tient derrière, tire à lui la corde et la fait tomber. Il invoque alors le dieu auquel il va la sacrifier et l'étrangle, sans allumer de feu ni faire de libations. Cela fait, le sacrificateur dépouille la victime et la fait cuire. Il n'y a pas de bois en Scythie. Quand ils ont dépouillé la victime, ils enlèvent la chair et la mettent dans des chaudrons. On allume le feu avec les os de la bête. S'il n'y a pas de chaudron, ils mettent la viande avec de l'eau dans le ventre de l'animal et allument les os dessous. Ces os font un très bon feu. Ainsi le bœuf se fait cuire lui-même. Quand le tout est cuit, le sacrificateur offre les prémices de la chair et des entrailles en les jetant devant lui. Ils immolent aussi des chevaux.

Dans chaque nome, on élève un temple à Arès dans un champ destiné aux assemblées de la nation. On entasse des fagots. Sur cette pile, on aménage une plate-forme carrée dont trois côtés sont inaccessibles. Le quatrième va en pente pour pouvoir y monter. On y entasse tous les ans cent cinquante charretées de menu bois pour relever cette pile qui s'affaisse peu à peu. En haut, chaque nation scythe plante un vieux sabre qui tient lieu de simulacre d'Arès. Ils offrent tous les ans à ce sabre des chevaux et d'autres animaux et lui immolent plus de victimes qu'au reste des dieux. Ils lui sacrifient aussi le centième de tous les prisonniers qu'ils font. Ils font alors des libations avec du vin sur la tête des victimes humaines, les égorgent sur un vase, portent ce vase au haut de la pile et répandent le sang sur le sabre. Pendant qu'on porte ce sang au haut de la pile, ceux qui sont au bas coupent le bras droit à tous ceux qu'ils ont immolés et les jettent en l'air. Le bras reste où il tombe et le corps demeure étendu dans un autre endroit. Ils n'immolent jamais de porcs et ne veulent pas même en nourrir.

A la guerre, les Scythes boivent le sang du premier homme qu'ils tuent et coupent la tête de leurs victimes. Quand ils ont montré au roi la tête d'un ennemi, ils ont leur part de butin. Ils arrachent la peau du crâne, la pétrissent entre leurs mains et la suspendent à la bride de leur cheval. Plus il y en a, plus ils sont estimés. Certains cousent des peaux humaines et s'en font des vêtements. D'autres écorchent la main droite de l'ennemi tué et en font un couvercles à leur carquois. D'autres enfin écorchent des hommes entièrement, étendent leur peau sur du bois et la portent sur leur cheval. Les Scythes scient le crâne de leur pire ennemi. Les pauvres se contentent de le revêtir de cuir. Les riches le dorent. Ils s'en servent comme d'une coupe à boire. S'il vient chez eux un étranger, ils lui présentent ces têtes dont ils sont fiers. Chaque gouverneur donne tous les ans un festin où l'on sert du vin mêlé d'eau dans un cratère. Ceux qui ont tué des ennemis boivent de ce vin. Les autres en sont écartés et c'est pour eux une grande honte.

Les devins sont nombreux chez les Scythes. Ils ont des paquets de baguettes de saule dont ils se servent pour prédire l'avenir. Les Enarées, qui sont des hommes efféminés, disent qu'ils tiennent leur don d'Aphrodite. Ils se servent d'écorce de tilleul qu'ils entortillent autour de leurs doigts et annoncent l'avenir. Si le roi des Scythes tombe malade, il envoie chercher trois célèbres devins. Ils lui disent qu'untel a fait un faux serment en jurant par les Lares du palais. Aussitôt on saisit l'accusé. S'il nie le crime, le roi fait venir d'autres devins. Si ceux-ci le convainquent de parjure, on lui tranche la tête et ses biens sont confisqués au profit des devins. Si les devins que le roi a convoqués en second lieu le déclarent innocent, on en fait venir d'autres, et puis d'autres encore. S'il est déchargé de l'accusation par le plus grand nombre, les premiers devins sont condamnés. On remplit de fagots un chariot auquel on attelle des bœufs, on met les devins au milieu, ligotés et bâillonnés. On met ensuite le feu et on chasse les bœufs Le roi fait mourir les fils de ceux qu'il punit de mort. Lorsque les Scythes font un traité avec quelqu'un, ils versent du vin dans une coupe et les contractants y mettent de leur sang. Après quoi ils trempent dans cette coupe un sabre, des flèches, une hache et un javelot. Ces cérémonies achevées, ils prononcent une longue formule de prières et boivent ce qui est dans la coupe.

Les tombeaux de leurs rois sont dans le pays des Gerrhiens où le Borysthène commence à être navigable. Quand le roi meurt, ils font en cet endroit une grande fosse. Ils enduisent le corps de cire, lui ouvrent le ventre et, après l'avoir nettoyé et rempli de parfums, le recousent. On porte le corps sur un char dans une autre province dont les habitants se coupent un peu de l'oreille, se rasent les cheveux, se font des incisions aux bras, se déchirent le front et se passent des flèches à travers la main gauche. De là on porte le corps dans une autre province et les habitants de la première suivent le convoi. Quand on lui a fait parcourir toutes les provinces soumises à son obéissance, il arrive au pays des Gerrhes, à l'extrémité de la Scythie. On le met dans sa sépulture, sur un lit de feuilles. On plante des piques autour du corps et on pose par-dessus des pièces de bois qu'on couvre de branches de saule. On met clans cette fosse une des concubines du roi, son échanson, son cuisinier, son écuyer, son ministre, un de ses serviteurs, des chevaux et des coupes d'or, puis on remplit la fosse de terre et on élève un tertre. L'année révolue, ils prennent parmi les serviteurs du roi ceux qui lui étaient les plus utiles. Ces serviteurs sont tous Scythes, le roi n'ayant pas d'esclaves et se faisant servir par ses sujets. Ils étranglent une cinquantaine de ces serviteurs et le même nombre de chevaux. Ils leur ôtent les entrailles, leur remplissent le ventre de paille et les recousent. Ensuite, avec des armatures en bois, ils font tenir debout les chevaux et y placent les serviteurs sacrifiés. Ces cavaliers sont installés autour du tombeau. Quant au reste des Scythes, lorsqu'il meurt quelqu'un, ses parents le mettent sur un chariot et le conduisent de maison en maison chez leurs amis qui offrent un festin à ceux qui accompagnent le corps. On transporte ainsi les corps pendant quarante jours. Ensuite on les enterre.

Lorsque les Scythes ont enterré un mort, ils se purifient. Ils se lavent la tête puis construisent des cabanes dans lesquelles ils placent des pierres rougies au feu. Il pousse du chanvre en Scythie. Les Thraces s'en font des vêtements qui ressemblent beaucoup à ceux de lin. Les Scythes prennent de la graine de chanvre qu'ils jettent sur les pierres rougies. Elle répand une telle vapeur qu'il n'y a pas en Grèce d'étuve plus efficace. Cela tient lieu de bain aux Scythes car jamais ils ne se baignent. Quant à leurs femmes, elles broient du bois de cyprès, de cèdre et de l'arbre qui porte l'encens. Elles y mêlent un peu d'eau et en font une pâte dont elles se frottent le corps et le visage. Cette pâte leur donne une odeur agréable. Quand elles l'ont enlevée, elles sont propres et leur beauté a plus d'éclat.

Les Scythes n'aiment pas les coutumes étrangères. Ils sont très éloignés des coutumes grecques. Anacharsis, ayant beaucoup voyagé, s'embarqua sur l'Hellespont pour retourner dans sa patrie. Ayant abordé à Cyzique alors que les Cyzicéniens étaient occupés à célébrer la fête de la Mère des dieux, il fit voeu, s'il retournait chez lui, d'offrir à cette déesse des sacrifices avec les mêmes rites et d'instituer en son honneur la veillée de la fête. Lorsqu'il fut arrivé dans l'Hylée, il célébra la fête, ayant de petites statues attachées sur lui et tenant à la main un tambourin. Il fut vu par un Scythe qui le dénonça au roi Saulios. Le roi le tua d'une flèche. Encore aujourd'hui, si on parle d'Anacharsis, les Scythes font semblant de ne pas le connaître parce qu'il avait voyagé en Grèce et qu'il observait des usages étrangers.

Bien des années plus tard, Scylès, fils d'Ariapeithès, roi des Scythes, eut le même sort. Ariapeithès avait eu Scylès d'une étrangère qui lui apprit le grec. Quoique roi des Scythes, les coutumes de la Scythie ne lui plaisaient pas. Quand il menait l'armée vers la ville des Borysthénites, dont les habitants se disent originaires de Milet, il la laissait devant la ville, entrait seul, faisait fermer les portes, quittait l'habit scythe, en prenait un à la grecque et se promenait ainsi sur la place publique. Il observait aussi les cérémonies grecques dans les sacrifices qu'il offrait aux dieux. Après avoir passé un mois en ville, il reprenait l'habit scythe et rejoignait son armée. Il se fit même bâtir un palais dans la ville et épousa une femme du pays. Scylès se fit initier aux mystères de Dionysos. Mais son secret fut trahi par un habitant de la ville qui se vanta auprès des Scythes. Quand il fut rentré chez lui, ses sujets se révoltèrent et proclamèrent à sa place son frère Octamasades qui le fit décapiter.

Certains disent que la Scythie est très peuplée et d'autres, qu'à ne compter que les vrais Scythes, elle l'est peu. Il y a entre le Borysthène et l'Hypanis une région qu'on appelle Exampée. Il y a dans ce pays un vase d'airain six fois plus grand que le cratère que Pausanias a consacré à l'embouchure du Pont-Euxin. Ce vase d'airain contient aisément six cents amphores et a six doigts d'épaisseur. Les habitants du pays disent qu'il a été fait de pointes de flèches. Le roi Ariantas, voulant savoir le nombre de ses sujets, ordonna à tous les Scythes d'apporter chacun une pointe de flèche. On lui en apporta une énorme quantité et il en fit faire ce vase qu'il consacra comme un monument qu'il laissait à la postérité. A part ses fleuves et ses vastes plaines, la Scythie n'a rien de remarquable sinon l'empreinte du pied d'Héraclès qu'on voit sur un roc près du Tyras. Elle ressemble à celle d'un pied d'homme mais elle a deux coudées de long.

Darius fit de grands préparatifs contre les Scythes. Il envoya de toutes parts des courriers pour ordonner aux uns de lever des troupes, aux autres d'équiper une flotte, à d'autres enfin de construire un pont de bateaux sur le Bosphore de Thrace. Son frère Artabane n'était pas d'accord pour cette expédition mais quand il vit que ses remontrances ne donnaient rien, il n'insista pas. Ses préparatifs achevés, Darius partit à la tête de son armée. Un Perse nommé Oiobaze, dont les trois fils étaient de l'expédition, pria Darius d'en laisser un auprès de lui. Le roi lui répondit qu'il les lui laisserait tous trois et les fit exécuter. Il se rendit de Suse en Chalcédoine, sur le Bosphore, où l'on avait établi un pont. Il s'y embarqua pour les îles Cyanées et considéra le Pont-Euxin. L'embouchure de cette mer a quatre stades de large. Ce détroit s'appelle Bosphore. C'était là qu'on avait jeté le pont. Le Bosphore s'étend jusqu'à la Propontide. Quant à la Propontide, elle se jette dans l'Hellespont qui communique avec la mer Egée. Le lac Méotide se jette dans le Pont-Euxin.

Darius revint au pont de bateaux dont Mandroclès de Samos était l'entrepreneur. Il examina le Bosphore et, sur le bord de ce détroit, on érigea, par son ordre, deux colonnes sur lesquelles il fit graver en caractères assyriens et grecs les noms de toutes les nations qu'il avait à sa suite. Il menait à cette guerre tous les peuples qui lui étaient soumis. On comptait dans cette armée sept cent mille hommes avec la cavalerie, sans y comprendre la flotte qui était de six cents voiles. Satisfait du pont, il fit des présents à Mandroclès qui fit faire un tableau représentant le pont avec le roi Darius assis sur son trône regardant défiler ses troupes. Il fit offrande de ce tableau au temple d'Héra. Darius passa en Europe. Il avait ordonné aux Ioniens de faire voile par le Pont-Euxin jusqu'à l’Istros, de jeter un pont sur ce fleuve et de l'attendre. Les Ioniens, les Eoliens et les habitants de l'Hellespont menaient la flotte. Elle passa les Cyanées, fit voile droit à l'Istros et, après avoir remonté le fleuve jusqu'à l'endroit où il se partage en plusieurs bras, toute la flotte y construisit un pont. Darius prit son chemin par la Thrace et campa trois jours aux sources du Téaros.

Les gens de la région disent que ses eaux guérissent de la gale. Ses sources sont au nombre de trente-huit. Les unes sont chaudes, les autres froides. Le Téaros est un affluent du Contadesdos qui se jette dans l'Agrianès qui va dans l'Hèbre et l'Hèbre aboutit à la mer près de la ville d'Ainos. Darius fit ériger une colonne pour célébrer son passage en ce lieu. Il repartit pour se rendre sur une autre rivière qu'on appelle Artescos qui traverse le pays des Odryses. Quand il fut arrivé sur ses bords, il désigna à ses troupes un endroit où il ordonna à chaque soldat de mettre une pierre en passant. L'ordre fut exécuté par toute l'armée et Darius, ayant laissé en ce lieu de grands tas de pierres, continua sa marche.

Les Gètes, qui se disent immortels, furent les premiers peuples qu'il soumit. Les Thraces de Salmydessos et ceux qui demeurent au-dessus d'Apollonia et de Mésambria s'étaient rendus sans combattre. Les Gètes se défendirent mais furent réduits en esclavage. Ces peuples sont les plus braves d'entre les Thraces. Les Gètes pensent que celui qui meurt va trouver leur dieu Salmoxis. Tous les cinq ans ils tirent au sort quelqu'un qui doit porter de leurs nouvelles à Salmoxis. Trois d'entre eux sont chargés de tenir leur javeline la pointe en haut tandis que d'autres prennent par les pieds et par les mains celui qu'on envoie à Salmoxis. Ils le lancent en l'air de façon qu'il retombe sur les javelines. S'il meurt de ses blessures, ils croient que le dieu leur est propice. Sinon, ils l'accusent d'être mauvais et en envoient un autre. Ces Thraces tirent des flèches contre le ciel quand il tonne pour menacer le dieu qui lance la foudre, persuadés qu'il n'y a pas d'autre dieu que celui qu'ils adorent.

Les Grecs du Pont disent que ce Salmoxis était un homme qui avait été esclave de Pythagore. Ayant été libéré, il avait amassé de grandes richesses avec lesquelles il était retourné dans son pays. Quand il eut remarqué la vie grossière des Thraces, comme il avait pris avec les Grecs l'habitude de réfléchir plus que ses compatriotes, il fit bâtir une salle où il régalait les notables. Il leur disait que ni lui, ni ses invités, ni leurs descendants ne mourraient mais qu'ils iraient dans un lieu où ils jouiraient éternellement de toutes sortes de biens. Dans le même temps, il se faisait faire un logement sous terre. Ce logement achevé, il se déroba aux yeux des Thraces et y demeura environ trois ans. Il fut regretté et pleuré. La quatrième année, il reparut et rendit crédibles par cette ruse les discours qu'il avait tenus. En fait Salmoxis est antérieur de bien des années à Pythagore. Les Gètes, ayant été soumis par les Perses, suivirent l'armée. Arrivé au bord de l'Istros, Darius fit passer son armée de terre de l'autre côté du fleuve. Alors il ordonna aux Ioniens de détruire le pont et de l'accompagner par terre avec les troupes de marine. Mais, comme ils étaient sur le point d'exécuter ses ordres, Coès, qui commandait les Mityléniens, conseilla à Darius de conserver le pont et de laisser ceux qui l'avaient construit pour le garder. Darius l'écouta et lui promit une récompense à son retour. Il fit soixante nœuds à une courroie et convoqua les chefs ioniens. Il leur demanda de défaire chaque jour un de ces nœuds S'il n'était pas de retour quand tous seraient dénoués, ils pourraient rentrer chez eux. En attendant, ils devraient garder le pont. Après cela, il partit.

Là où finit le golfe de Thrace commence la Scythie. L'Istros en traverse une partie. L'ancienne Scythie s'étend au sud jusqu'à Carcinitis. Au-delà, le pays est montagneux. Il est habité par les Taures. Les Scythes habitent le pays au-dessus des Taures et celui qui s'étend vers la mer à l'est, ainsi que les côtes occidentales du Bosphore Cimmérien et du lac Méotide jusqu'au Tanaïs. La Scythie a quatre côtés dont deux le long de la mer. De l'Istros au Borysthène, il y a dix jours de chemin. Du Borysthène au lac Méotide, il y en a dix autres. Et, depuis la mer jusqu'au pays des Mélanchlènes, il y a vingt jours de marche. Les Scythes, pensant qu'ils ne pouvaient pas vaincre une armée aussi nombreuse que celle de Darius, envoyèrent des ambassadeurs aux rois voisins. Ces rois étaient ceux des Taures, des Agathyrses, des Neures, des Androphages, des Mélanchlènes, des Gélones, des Boudines et des Sauromates.

Les Taures immolent à Iphigénie les étrangers qui échouent sur leurs côtes. Ils les assomment d'un coup de massue. Les Taures disent que la déesse à laquelle ils font ces sacrifices est Iphigénie, fille d'Agamemnon. Si un Taure fait un prisonnier à la guerre, il lui coupe la tête et la met au bout d'une perche au-dessus de sa cheminée. Ils disent qu'elle protège la maison. Ils vivent du butin qu'ils font à la guerre. Les Agathyrses sont les plus efféminés des hommes. Les femmes sont communes entre eux afin qu'ils ne soient sujets ni à la haine ni à la jalousie. Les Neures ont les mêmes usages que les Scythes. Une génération avant Darius, ils durent quitter leur pays à cause d'une invasion de serpents. Ils se retirèrent chez les Boudines. S'il faut en croire les Scythes, chaque Neure se change une fois par an en loup pour quelques jours. Il n'y a pas d'hommes plus sauvages que les Androphages. Ils sont nomades. Leurs habits ressemblent à ceux des Scythes mais ils ont une langue à eux. Ils mangent de la chair humaine. Les Mélanchlènes portent des habits noirs, d'où leur nom.

Les Boudines forment une grande nation. Ils se peignent le corps en bleu et en rouge. Ils ont une ville entièrement bâtie en bois qui s'appelle Gélonos. Il y a dans ce pays des temples consacrés aux dieux grecs. Tous les trois ans, ils célèbrent des fêtes en l'honneur de Dionysos. Les Gélones sont grecs d'origine. Ayant été chassés des comptoirs commerciaux, ils s'établirent dans le pays des Boudines. Leur langue est un mélange de grec et de scythe. Les Boudines sont autochtones et nomades. Les Gélones, au contraire, cultivent la terre, vivent de blé et ne ressemblent pas physiquement aux Boudines. Leur pays est couvert d'arbres. Il y a un grand lac dans lequel on prend des loutres, des castors et d'autres animaux au museau carré. Leurs peaux servent à faire des bordures aux habits et leurs testicules sont excellents pour les femmes enceintes.

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