Révolte de l'Ionie

Les Périnthiens n'ayant pas voulu se soumettre, les Perses laissés en Europe sous le commandement de Mégabaze commencèrent la conquête de l'Hellespont par eux. Les Péoniens des bords du Strymon les avaient auparavant malmenés. Un oracle leur avait dit d'attaquer les Périnthiens si, lorsque les deux armées seraient en présence l'une de l'autre, ceux-ci les appelaient par leur nom. Les Périnthiens les défièrent à trois combats singuliers, un homme contre un homme, un cheval contre un cheval et un chien contre un chien. Ils eurent le dessus dans les deux premiers et entonnèrent le Péan. les Péoniens pensèrent que c'était ça qu'avait voulu dire le dieu. Sur-le-champ ils attaquèrent les Périnthiens et les taillèrent en pièces. Les Périnthiens combattirent courageusement pour leur liberté contre Mégabaze qui ne dut la victoire qu'au nombre de ses troupes. Périnthe soumise, Mégabaze parcourut la Thrace et en soumit les peuples.

Les Thraces sont, après les Indiens, la nation la plus nombreuse de la terre. S'ils étaient unis, ils seraient le plus puissant des peuples. Mais cette union n'existe pas et c'est ce qui les rend faibles. Ils ont des noms différents suivant les régions mais leurs usages sont à peu près les mêmes, sauf chez les Gètes, les Trauses et ceux qui habitent au-dessus des Crestoniens. On a vu les coutumes des Gètes qui se disent immortels. Chez les Trauses, quand naît un enfant, ses parents, assis autour de lui, énumèrent tous les maux auxquels la nature humaine est sujette et gémissent sur son sort. Quand quelqu'un meurt, ils se réjouissent de son bonheur. Chez les peuples qui demeurent au-dessus des Crestoniens, chaque homme a plusieurs femmes. Lorsqu'un d'entre eux meurt, il s'élève des disputes pour savoir celle qu'il préférait. Celle en faveur de laquelle on se prononce est immolée sur le tombeau de son mari. C'est pour les autres femmes un affront.

Les autres Thraces vendent leurs enfants à condition qu'on les emmène hors du pays. Ils laissent leurs filles faire ce qu'elles veulent mais ils gardent étroitement leurs femmes et les achètent fort cher à leurs parents. Ils portent des cicatrices sur le corps. C'est chez eux une marque de noblesse et il est honteux de n'en pas avoir. Rien de si beau à leurs yeux que l'oisiveté, rien de si honorable que la guerre et de si méprisable que le travail de la terre. Ils n'adorent qu'Arès, Dionysos et Artémis. Les rois seuls honorent Hermès dont ils se croient descendus. Lors des funérailles des riches, on expose le mort pendant trois jours et, après avoir immolé toutes sortes d'animaux, on fait un festin. On lui donne ensuite la sépulture en le brûlant ou en l'enterrant. On élève ensuite un tertre et on célèbre des jeux, avec des prix.

On ne peut rien dire de sûr sur les peuples qui habitent au nord de la Thrace. Le pays au delà de l'Istros parait désert et immense et n'est occupé que par les Sigynnes. Leurs vêtements ressemblent à ceux des Mèdes. Leurs chevaux sont petits et ne peuvent porter les hommes mais, attelés à un char, ils vont très vite. C'est pourquoi ces peuples font usage de chariots. Ils sont limitrophes des Enètes qui habitent sur les bords de la mer Adriatique et prétendent être une colonie de Mèdes. Les Thraces assurent que les pays au delà de l'Istros sont remplis d'abeilles qui empêchent d'y pénétrer. Cela paraît d'autant moins vraisemblable que cet insecte ne supporte pas le froid. C'est plutôt la rigueur du climat qui rend inhabitables ces régions septentrionales.

De retour à Sardes, Darius convoqua Histiée de Milet et Coès de Mitylène et leur demanda la récompense qu'ils désiraient. Histiée, déjà tyran de Milet, demanda Myrcinos où il voulait bâtir une ville et Coès choisit la tyrannie de Mitylène. Darius ordonna à Mégabaze de déporter les Péoniens d'Europe en Asie. Pigrès et Mastyès, deux Péoniens, voulaient devenir tyrans de leur patrie. Ils se rendirent à Sardes avec leur sœur, qui était très belle, et, ayant guetté le passage de Darius, l'envoyèrent chercher de l'eau. Elle portait un vase sur la tête, menait un cheval par la bride et filait du lin. Darius la remarqua d'autant plus que sa conduite était contraire aux usages des femmes perses. Il ordonna à des gardes de la suivre et de l'observer. Elle alla à la rivière, fit boire le cheval et, ayant rempli d'eau sa cruche, elle revint par le même chemin, sa cruche sur la tête, la bride du cheval passée autour du bras, et tournant son fuseau. Darius se la fit amener. Ses frères vinrent avec elle. Ils dirent qu'ils étaient Péoniens. Darius leur demanda ce qu'ils faisaient à Sardes et qui étaient les Péoniens. Ils répondirent qu'ils étaient venus lui offrir leurs services et que la Péonie était située sur les bords du Strymon, non loin de l'Hellespont. Il voulut savoir si les femmes de ce pays étaient toutes aussi travailleuses que leur sœur Ils répondirent que oui. Leur manège n'avait pour but que d'amener cette réponse. Là-dessus Darius écrivit à Mégabaze de faire sortir les Péoniens de leur pays et de les lui amener avec femmes et enfants.

Mégabaze marcha aussitôt contre la Péonie. Les habitants allèrent avec leurs forces au bord de la mer mais il prit par le haut des terres et, étant tombé sur leurs villes à l'improviste, s'en empara. Les Péoniens se rendirent alors aux Perses. Ainsi une partie d'entre eux furent arrachés de leurs demeures et transportés en Asie. Ceux du mont Pangée, les Dobères, les Agrianes, les Odomantes, et ceux du lac Prasias ne purent être soumis. Leurs maisons sont faites de pieux enfoncés dans le lac sur lesquels on a posé des planches. Un pont étroit est le seul passage qui y conduise. L'habitude est d'apporter trois pilotis du mont Orbelos à chaque femme que l'on épouse. La polygamie est permise en ce pays. Ils ont chacun sur ces planches leur cabane avec une trappe qui conduit au lac et, dans la crainte que leurs enfants ne tombent par cette ouverture, ils les attachent par le pied avec une corde. Ils donnent du poisson aux chevaux et aux bêtes de somme. Il est si abondant dans ce lac qu'en descendant un panier par la trappe, on le retire rempli de poissons.

Après cela, Mégabaze envoya en Macédoine sept dignitaires perses pour demander à Amyntas la terre et l'eau au nom de Darius. Amyntas les invita à loger dans son palais et leur donna un repas magnifique. Après le repas, les ambassadeurs demandèrent qu'on fasse venir les femmes. Aussitôt Amyntas les fit chercher Lorsqu'elles furent arrivées, elles prirent place en face des Perses. Ceux-ci voulurent qu'elles s'assoient à leurs côtés. Amyntas céda encore. Les femmes obéirent mais les Perses, éméchés, tentèrent de les embrasser. Amyntas était scandalisé mais ne disait rien tant il avait peur des Perses. Mais son fils Alexandre ne put se contenir. Il dit à son père d'aller se coucher puis proposa aux Perses que les femmes aillent au bain et les rejoignent ensuite. Ils approuvèrent. Les femmes sortirent et Alexandre les renvoya dans leur appartement. Il fit ensuite habiller en femmes de jeunes hommes imberbes, les arma d'un poignard et fit asseoir à côté de chaque Perse un Macédonien. Quand les Perses voulurent les toucher, ces jeunes gens les tuèrent. Ainsi périrent ces députés et leur suite car ils étaient accompagnés d'un grand nombre de valets et d'un bagage très important. Les Perses enquêtèrent sur ce meurtre mais Alexandre les arrêta en mariant sa sœur Gygée à Boubarès, un des commissaires. L'affaire fut étouffée. Les rois de Macédoine sont grecs. Alexandre ayant voulu combattre à ces jeux, ses concurrents voulurent le faire exclure, alléguant que les Grecs seuls étaient admis à ces jeux. Mais, ayant prouvé qu'il était argien, on jugea qu'il était grec.

Mégabaze arriva à Sardes avec les Péoniens. Apprenant qu'Histiée de Milet fortifiait Myrcinos que Darius lui avait accordée, il reprocha au roi son imprudence. Il lui suggéra de convoquer Histiée et de l'empêcher de repartir. Darius, convaincu, envoya aussitôt un courrier à Myrcinos pour dire à Histiée que sa présence lui était nécessaire. Histiée, tenant à grand honneur d'être admis au conseil du roi, vint à Sardes. Darius lui dit de laisser Milet et la Thrace pour le suivre à Suse où il aurait part à ses biens, mangerait à sa table et serait de son conseil. Il partit donc pour Suse avec lui, après avoir nommé son frère Artaphrénès gouverneur de Sardes et Otanès commandant des côtes. Celui-ci était fils de Sisamnès, un juge royal que Cambyse avait fait écorcher après sa mort parce qu'il était corrompu. On avait découpé sa peau et on en avait couvert le siège où il rendait la justice. Cambyse avait ensuite donné au fils la place du père, lui recommandant d'avoir toujours ce siège présent à l'esprit. Cet Otanès succéda à Mégabaze à la tête de l'armée. Il prit Byzance, Chalcédoine, Lamponion et Antandros en Troade. Les Lesbiens lui ayant ensuite donné des navires, il soumit les îles de Lemnos et d'Imbros qui étaient encore alors toutes deux habitées par des Pélasges. Les Perses leur donnèrent pour gouverneur Lycarétos, frère de Méandrios qui avait régné à Samos. Otanès soumit tous ces peuples, les accusant, les uns de n'avoir pas aidé les Perses dans leur expédition contre les Scythes, les autres d'avoir harcelé l'armée de Darius à son retour de Scythie.

La paix fut de courte durée. Naxos était alors la plus riche des îles et Milet était plus florissante qu'elle ne l'avait jamais été. Celle-ci avait beaucoup souffert de ses divisions intestines mais les Pariens y avaient rétabli la concorde à la prière des Milésiens qui les avaient choisis pour arbitres. Les députés pariens avaient parcouru le territoire de Milet et, quand ils rencontraient un champ bien cultivé, ils notaient le nom du propriétaire. Après n'avoir vu que peu de champs en bon état, ils retournèrent en ville et nommèrent pour gouverner l'Etat ceux dont ils avaient trouvé les terres bien cultivées. Ils croyaient qu'ils prendraient le même soin des affaires publiques que des leurs propres et ils ordonnèrent à tous de leur obéir. Quelques notables de Naxos, exilés par le peuple, se retirèrent à Milet dont le gouverneur était Aristagoras, gendre et cousin d'Histiée qui était à Suse. Les Naxiens prièrent Aristagoras de les aider à rentrer dans leur patrie. Celui-ci, pensant qu'il aurait ainsi le pouvoir à Naxos, leur répondit qu'il n'avait pas de forces suffisantes et proposa de demander l'aide de son ami Artaphrénès. Les Naxiens s'engagèrent entretenir les troupes et à faire des présents à Artaphrénès. Aucune des Cyclades ne reconnaissait alors la puissance de Darius. Aristagoras dit à Artaphrénès que Naxos n'était pas grande mais fertile, riche en argent et en esclaves, et proche de l'Ionie. Il pouvait rendre Darius maître de Naxos et des Cyclades. De là il pourrait attaquer la riche Eubée. Cent vaisseaux suffiraient.

Artaphrénès accepta. Il fit équiper deux cents trirèmes et leva une importante armée chez les Perses et leurs alliés. Il en donna le commandement à son cousin Mégabatès dont la fille fut plus tard fiancée à Pausanias, roi de Sparte qui voulait devenir tyran de la Grèce. Artaphrénès l'envoya avec son armée à Aristagoras. Mégabatès fit semblant de voguer vers l'Hellespont. Lorsqu'il fut à Chios, il s'apprêtait à attaquer Naxos quand survint une aventure qui sauva les Naxiens. Mégabatès, visitant les sentinelles, n'en trouva pas sur un vaisseau de Myndos. Irrité de cette négligence, il fit chercher le capitaine du vaisseau, lui fit passer la tête par une des ouvertures des rames et le fit attacher la tête hors du vaisseau et le corps en dedans. On en informa Aristagoras qui alla le délivrer et expliqua à Mégabatès qu'Artaphrénès l'avait envoyé pour lui obéir. Mégabatès outré, fit avertir les Naxiens du danger qui les menaçait. Ils se disposèrent alors à soutenir un siège. Les Perses mirent le siège devant Naxos qu'ils trouvèrent bien fortifiée et poussèrent leurs attaques pendant quatre mois. Lorsqu'ils eurent dépensé tout leur argent, ils bâtirent une forteresse pour les bannis et se retirèrent.

Aristagoras ne put donc tenir la promesse faite à Artaphrénès. On exigeait de lui les frais de l'expédition. Mégabatès l'accusait. Il craignit qu'on ne lui impute l'échec de l'entreprise et crut qu'il allait perdre Milet. Il s'apprêtait à se révolter quand arriva de Suse un courrier qui lui disait de prendre les armes. Cet ordre était écrit sur la tête du messager. Histiée n'avait pas trouvé de moyen plus sûr. Il avait fait raser la tête d'un esclave, y avait tracé des caractères et avait attendu que ses cheveux repoussent. Il l'avait alors envoyé à Milet avec ordre de dire à Aristagoras de lui raser la tête. Histiée lui ordonnait de se révolter parce qu'il était malheureux à Suse. Il pensait que, si Milet se soulevait, Darius l'enverrait ramener l'ordre. Aristagoras en délibéra avec ses partisans. Ils le poussèrent tous a se soulever, sauf l'historien Hécatée qui tâcha d'abord de l'en dissuader en lui montrant la puissance de Darius puis qui lui conseilla de se rendre maître de la mer. Il savait que les forces de Milet étaient faibles mais qu'il avait tout lieu d'espérer l'empire de la mer si on prenait au temple des Branchides les richesses que Crésus y avait offertes. L'avis d'Hécatée ne passa point. On n'en résolut pas moins de se révolter et il fut décidé qu'on enverrait par mer à Myonte un conjuré pour se saisir des chefs de la flotte qui était dans ce port depuis son retour de Naxos.

Iatragoras, envoyé dans ce dessein, se saisit par ruse d'Oliatos, tyran de Mylasa, d'Histiée, tyran de Terméra, de Coès, à qui Darius avait donné Mytilène, d'Aristagoras, tyran de Cymé, et de beaucoup d'autres. Aristagoras se démit en apparence de la tyrannie et rétablit l'égalité dans Milet afin d'engager les Milésiens à le seconder. Ensuite, il fit la même chose dans le reste de l'Ionie, chassa les tyrans et, pour se concilier les villes, leur livra ceux qu'il avait fait enlever. Les Mytiléniens lapidèrent Coès. Les Cyméens renvoyèrent leur tyran et, comme cet exemple fut imité par la plupart des autres villes, la tyrannie disparut d'Ionie. Aristagoras de Milet ordonna à chaque ville d'établir des stratèges. Il s'embarqua ensuite sur une trirème pour se rendre à Sparte car il avait besoin d'une alliance.

Anaxandride, roi de Sparte, était mort. Cléomène, son fils, régnait à sa place. Anaxandride avait épousé une fille de sa sœur mais n'en avait pas eu d'enfants. Les éphores lui demandèrent de renvoyer sa femme stérile et d'en prendre une autre. Il refusa. Les éphores acceptèrent alors qu'il prenne une seconde épouse tout en gardant la première. Il y consentit. La seconde femme accoucha de Cléomène et le présenta aux Spartiates comme l'héritier de la couronne. Mais la première épouse conçut aussi vers ce temps-là. Elle donna naissance à Dorieus, puis à Léonidas et ensuite à Cléombrotos. Dorieus se distinguait parmi les jeunes gens de son âge et se persuadait que son mérite l'élèverait au trône. Il fut irrité de ce que les Spartiates avaient, a la mort d'Anaxandride, nommé roi Cléomène, qui était son aîné. Il alla fonder une colonie. Il était tellement indigné qu'il s'embarqua pour la Libye sans consulter l'oracle et sans observer aucune des cérémonies usitées en pareille occasion. Il y parvint, conduit par des guides théréens, et s'établit à Cinyps. Mais, chassé par les Maces et les Carthaginois, il revint dans le Péloponnèse. Anticharès d'Eléon lui conseilla, suivant les oracles rendus à Laïos, d'aller fonder Héraclée en Sicile. La Pythie ayant confirmé, il reprit sa flotte et longea les côtes d'Italie. Les Sybarites se disposaient à marcher avec Télys, leur roi, contre la ville de Crotone. Les Crotoniates effrayés prièrent Dorieus de les aider et ils prirent avec lui ta ville de Sybaris. Mais les Crotoniates assurent qu'ils ne reçurent d'aide d'aucun autre étranger que Callias d'Elée, un devin qui s'était sauvé de Sybaris parce que les entrailles des victimes ne présageaient rien de bon. Quelques Spartiates s'étaient joints à Dorieus pour aller fonder une colonie. Lorsqu'ils furent arrivés en Sicile, ils furent battus par les Phéniciens et les habitants de Ségeste.

Ainsi mourut Dorieus. S'il était resté à Sparte, il aurait été roi. Cléomène régna peu de temps et mourut sans héritier. Il ne laissa qu'une tille nominée Gorgo. Aristagoras, tyran de Milet, arriva à Sparte tandis que Cléomène en occupait le trône. Il vint pour discuter avec lui, tenant à la main une plaque de cuivre sur laquelle était gravée la circonférence de la terre avec toutes les mers et les rivières dont elle est arrosée. il lui demanda son aide pour libérer les Ioniens. Il présenta les Perses comme peu dangereux, ne se servant dans les batailles que d'arcs et de javelots et portant des habits malcommodes. Il présenta les peuples d'Asie comme riches en or, en argent, en cuivre, en étoffes, en animaux et en esclaves. Il fit miroiter une victoire facile en situant les différents peuples sur sa carte. Il lui promit l'Asie entière s'il saisissait l'occasion. Cléomène demanda trois jours de réflexion puis il demanda à Aristagoras combien il y avait de journées de la côtes d'Ionie à Suse. Aristagoras avait jusqu'alors trompé Cléomène avec adresse mais il fit alors une erreur. Il avoua qu'il y avait trois mois de chemin. Cléomène l'interrompit aussitôt et se retira dans son palais. Aristagoras l'y suivit. Il le conjura de l'écouter et d'écarter Gorgo, sa fille de huit ans, qui était auprès de lui. Cléomène répondit qu'il pouvait parler en présence de l'enfant. Alors Aristagoras lui promit d'abord dix talents. Sur le refus de Cléomène, il augmenta la somme jusqu'à lui offrir cinquante talents. Gorgo s'écria que cet étranger corrompait son père. Cléomène, charmé de ce propos, se retira. Aristagoras dut quitter Sparte sans pouvoir décrire la route qui mène à Suse.

Il y a sur la route des relais royaux et des auberges. Le chemin est sûr et traverse des régions peuplées. On traverse d'abord la Lydie et la Phrygie et on y trouve vingt relais qui correspondent à autant de jours de voyage. On traverse ensuite l'Halys. Le passage est protégé par une forteresse et des portes. On parcourt la Cappadoce en vingt-huit journées et on entre en Cilicie par deux défilés. En trois étapes, on arrive sur l'Euphrate qui fait la frontière arménienne. On trouve en Arménie quinze relais avec des garnisons. On fait ensuite quatre étapes chez les Matiènes et onze autres en Cissie jusqu'au Choaspès, le fleuve sur lequel est la ville de Suse. De Sardes à Suse, il y a donc en tout cent onze journées. Aristagoras avait raison de dire à Cléomène qu'il y avait trois mois de chemin jusqu'au lieu de la résidence du roi.

Chassé de Sparte, Aristagoras se rendit à Athènes qui venait de retrouver la liberté. Hipparque, fils de Pisistrate et frère du tyran Hippias, avait été tué par Aristogiton et Harmodios, originaires de Géphyra, mais les Athéniens furent gouvernés pendant quatre années d'une manière encore plus tyrannique qu'ils ne l'avaient été auparavant. Hipparque avait eu la vision, avant les Panathénées, d'un homme qui lui disait que personne ne pouvait éviter la punition méritée par son injustice. Il conduisit néanmoins la procession solennelle et y perdit la vie. Les Géphyréens viennent d'Erétrie mais descendent des Phéniciens qui accompagnaient Cadmos quand il vint s'établir en Béotie. Le territoire de Tanagra leur était échu en partage. Chassés par les Béotiens, les Géphyréens se retirèrent chez les Athéniens qui les admirent au nombre de leurs concitoyens. Ces Phéniciens introduisirent en Grèce des lettres qui étaient jusque là inconnues. Par la suite, ces lettres prirent une autre forme. Les pays voisins étaient occupés par les Ioniens qui adoptèrent ces lettres mais y firent quelques changements. Ils convenaient de bonne foi qu'on les appelait lettres phéniciennes parce que les Phéniciens les avaient introduites en Grèce.

Hippias, irrité du meurtre de son frère, gouvernait avec une grande rigueur. Les Alcméonides, Athéniens qui s'étaient exilés à cause des Pisistratides, avaient subi un échec en essayant de rentrer dans leur patrie. Ils fortifièrent Leipsydrion, au-dessus de Péonie, et firent tout pour détruire les Pisistratides. Ils engagèrent la Pythie de Delphes, à force d'argent, à proposer à tous les Spartiates qui venaient la consulter de rendre la liberté à Athènes. Finalement, ils envoyèrent une armée sous les ordres d'Anchimolios chasser d'Athènes les Pisistratides, bien qu'ils soient unis à eux par les liens de l'hospitalité, les ordres des dieux leur étant plus précieux que toute considération humaine. Ces troupes débarquèrent à Phalère. Les Pisistratides appelèrent à leur secours les Thessaliens. Ceux-ci leur accordèrent mille cavaliers commandés par Cinéas, leur roi. Ce renfort arrivé, les Pisistratides envoyèrent la cavalerie contre les Spartiates. Elle leur tua beaucoup de monde et obligea les autres à s'enfermer dans leurs navires. Après cette défaite, les Spartiates envoyèrent contre Athènes des forces considérables commandées par Cléomène. Dès leur entrée en Attique, la cavalerie thessalienne fut mise en déroute. Cléomène et les exilés athéniens assiégèrent les tyrans enfermés dans la citadelle. Après avoir tenu la place assiégée pendant quelques jours, ils seraient retournés à Sparte s'il n'était survenu un accident. Les enfants des Pisistratides furent capturés alors qu'ils quittaient le pays. Pour avoir leurs enfants, les tyrans se soumirent aux conditions que leur imposèrent les Athéniens et s'engagèrent à quitter l'Attique dans cinq jours.

Ils se retirèrent à Sigeion, sur le Scamandre, après avoir gouverné trente-six ans Athènes. Ils étaient Pyliens d'origine. Hippocrate avait donné à son fils le nom de Pisistrate parce qu'un des fils de Nestor l'avait porté et afin de perpétuer le souvenir de cette origine. C'est ainsi que les Athéniens furent délivrés de leurs tyrans. Athènes, déjà très puissante, le devint encore plus lorsqu'elle fut délivrée. Deux de ses citoyens y jouissaient alors d'un grand crédit, Clisthène, un Alcméonide, et Isagoras. Ces rivaux se disputaient l'autorité. Clisthène essaya de se rendre le peuple favorable. Il partagea les quatre tribus en dix et leur donna des noms qu'il prit parmi des héros du pays. Il avait pour modèle Clisthène, son aïeul maternel, tyran de Sicyone. Celui-ci, en guerre avec les Argiens, avait aboli les concours où les rapsodes chantaient les vers d'Homère parce que les Argiens y étaient célébrés plus que les autres Grecs. Il voulait aussi bannir de ses Etats le roi Adraste parce qu'il était argien mais la Pythie lui dit qu'Adraste était roi des Sicyoniens et lui un brigand. Il chercha le moyen de s'en débarrasser quand même. Il fit venir de Thèbes le culte du héros Mélanippos et lui consacra une chapelle au Prytanée parce qu'il avait été l'ennemi d'Adraste et qu'il avait tué son frère Mécistée et son gendre Tydée. Il lui attribua les fêtes et les sacrifices qu'on faisait en l'honneur d'Adraste. Enfin il changea les noms des tribus de Sicyone afin que celles des Doriens n'aient pas dans cette ville le même nom qu'elles avaient à Argos et, par celui qu'il leur donna, il les couvrit de ridicule.

Clisthène l'Athénien ne voulut pas, à l'imitation de Clisthène de Sicyone, son aïeul maternel, que les tribus portent le même nom à Athènes que parmi les Ioniens à cause du mépris qu'il avait pour ceux-ci. Il changea les noms des tribus et en augmenta le nombre. S'étant ainsi concilié le peuple, il prit un grand ascendant sur la cité. Isagoras eut alors recours à Cléomène, roi de Sparte, qui s'était lié d'amitié avec lui lors de la lutte contre les Pisistratides et qu'on accusait même de rendre à sa femme de fréquentes visites. Cléomène envoya un héraut à Athènes pour réclamer le départ de Clisthène sous prétexte qu'il avait encouru l'anathème car les Alcméonides étaient accusés d'un meurtre. Cylon, un vainqueur des jeux olympiques, avait voulu prendre le pouvoir à Athènes avec des jeunes gens de son âge. Ayant échoué, ils se réfugièrent aux pieds de la statue d'Athéna. Ils furent pourtant tués et on accusa les Alcméonides de ces meurtres. Clisthène se retira. Cléomène vint quand même à Athènes et chassa sept cents familles qu'Isagoras lui désigna. Ensuite, il voulut confier l'autorité à trois cents hommes du parti d'Isagoras. Cléomène et Isagoras s'emparèrent de la citadelle mais le reste des Athéniens les y tinrent assiégés pendant deux jours. Le troisième, on traita avec les Spartiates et il leur fut permis de quitter l'Attique. Les autres furent mis à mort.

Les Athéniens, ayant rappelé Clisthène et les familles bannies par Cléomène, envoyèrent à Sardes des ambassadeurs s'allier aux Perses. Ils étaient persuadés qu'ils auraient une guerre contre Sparte. Artaphrénès, gouverneur de Sardes, leur dit qu'il ferait alliance avec eux s'ils se soumettaient au roi Darius. Les envoyés y consentirent mais furent désavoués à leur retour à Athènes. Cléomène voulait se venger des Athéniens et leur donner pour tyran Isagoras. Il entra en Attique avec des forces considérables et ses alliés Béotiens et Chalcidiens. Les Athéniens allèrent aussitôt au-devant des Spartiates. Les deux armées étaient prêtes au combat lorsque les Corinthiens se retirèrent. Démarate, l'autre roi de Sparte qui commandait avec Cléomène, en fit autant. Depuis lors, une loi interdit aux deux rois d'entrer ensemble en campagne. Les autres alliés se retirèrent alors chez eux. Cette armée s'étant dispersée, les Athéniens marchèrent contre les Béotiens et remportèrent une victoire complète puis ils passèrent en Eubée, battirent les Chalcidiens et laissèrent dans l’île une colonie de quatre mille hommes à qui ils distribuèrent les terres des Eleveurs de chevaux, les habitants les plus riches de l'île. Les prisonniers furent relâchés contre rançon et on consacra aux dieux le dixième de cet argent. On en fit un quadrige de bronze qu'on plaça aux propylées de l'Acropole. Tant que les Athéniens furent sous des tyrans, ils ne se distinguèrent pas plus à la guerre que leurs voisins mais, une fois libres, ils acquirent sur eux une grande supériorité.

Les Thébains, voulant se venger des Athéniens, consultèrent l'oracle de Delphes. La Pythie leur répondit qu'ils ne pourraient pas se venger par eux-mêmes et leur conseilla de s'adresser à leurs proches. Les Thébains se posaient des questions sur le sens de l'oracle lorsque quelqu'un s'écria que Thébé et Egina étaient sœurs et que le dieu pensait aux Eginètes. Cet avis parut le meilleur. Ils demandèrent du secours aux Eginètes qui promirent de leur envoyer les Eacides. Les Thébains, confiants, s'essayèrent contre les Athéniens mais, ayant été malmenés, ils envoyèrent une seconde ambassade aux Eginètes pour leur demander des troupes. Les Eginètes se rappelèrent leur vieille inimitié contre Athènes. Ils acceptèrent et firent la guerre aux Athéniens sans l'avoir déclarée. Tandis que ceux-ci pressaient les Béotiens, ils passèrent en Attique, pillèrent Phalère et causèrent beaucoup de dommage.

Cette inimitié était une dette anciennement contractée. Les Epidauriens, affligés de stérilité, avaient consulté la Pythie qui leur avait ordonné d'ériger des statues en olivier à Damia et à Auxésia. Les Epidauriens, persuadés que les oliviers d'Attique étaient les plus sacrés, prièrent les Athéniens de leur permettre d'en couper. Les Athéniens acceptèrent à condition qu'ils amènent tous les ans des victimes à Athéna et à Erechthée. Ayant fait les statues, les Epidauriens les mirent dans leur pays qui devint fertile et ils remplirent leurs engagements envers les Athéniens. Les Eginètes étaient à cette époque sous la souveraineté d'Epidaure. Lors de leur révolte, ils prirent les statues. Les Epidauriens cessèrent alors de s'acquitter des sacrifices convenus et expliquèrent aux Athéniens qu'ils devaient désormais exiger le tribut des' Eginètes. Les Athéniens réclamèrent à Egine les statues, en vain. Les Athéniens racontent qu'après cela ils envoyèrent des citoyens sur un navire pour emporter les statues. Ils leur passaient des cordes quand il survint un coup de tonnerre accompagné d'un si grand tremblement de terre qu'ils en perdirent l'esprit au point de s'entre-tuer. Il n'en réchappa qu'un seul.

Les Eginètes, eux, prétendent que les Athéniens vinrent avec une flotte et qu'eux-mêmes ne résistèrent pas. Les Athéniens, n'ayant pu arracher les statues de leurs bases, leur passèrent des cordes et les tirèrent jusqu'à ce qu'elles soient à genoux, posture qu'elles ont conservée depuis. Ils disent aussi qu'ils avertirent les Argiens qui tombèrent sur les Athéniens à l'improviste. A ce moment survinrent un coup de tonnerre et un tremblement de terre. Les Athéniens admettent qu'il n'y eut qu'un survivant. De retour à Athènes, il raconta ce qui était arrivé. Les femmes des autres, indignées de le voir rentrer seul, le tuèrent avec les agrafes de leurs robes. Les Athéniens obligèrent alors leurs femmes à prendre l'habit ionien alors qu'elles portaient le vêtement dorien. On le changea en tunique de lin afin de rendre inutiles les agrafes. On dit que les Argiens et les Eginètes ordonnèrent au contraire à leurs femmes de porter des agrafes. La principale offrande des femmes aux déesses se ferait désormais en agrafes et on n'offrirait à leur temple rien qui vînt d'Attique.

Les Eginètes, se souvenant tout cela, aidèrent les Béotiens. Les Athéniens s'apprêtaient à marcher contre eux quand vint de Delphes un oracle qui leur ordonnait de suspendre le châtiment des Eginètes pendant trente ans à partir des premières insultes. Si, après avoir élevé un temple à Eaque, ils les attaquaient la trente-unième année, cette guerre serait un succès. Autrement, ils souffriraient beaucoup. Les Athéniens élevèrent aussitôt un temple à Eaque mais ne voulurent pas attendre. Une affaire que leur suscitèrent les Spartiates fut un obstacle à leur vengeance. Ceux-ci, instruits du manège des Alcméonides avec la Pythie et des intrigues de celle-ci contre eux et les Pisistratides, en furent affligés parce qu'ils avaient chassé d'Athènes leurs amis et que les Athéniens ne leur en savaient aucun gré. Ils étaient aussi animés par les oracles, transmis par Cléomène, qui prédisaient qu'ils souffriraient beaucoup de la part des Athéniens. Ces oracles avaient appartenu aux Pisistratides. Cléomène s'en était emparé. Quand les Spartiates virent que les Athéniens n'étaient pas disposés à leur obéir, ils se dirent que que si ce peuple était libre, il tiendrait avec eux la balance égale, et que, s'il était esclave, il serait prêt à obéir. Ils firent alors venir Hippias, fils de Pisistrate, reconnurent qu'ils l'avait chassé sur la foi d'oracles truqués et proposèrent de le remettre au pouvoir à Athènes. Ce discours ne fut pas approuvé par les alliés. Soclès de Corinthe s'étonna que Sparte veuille imposer la tyrannie aux autres alors qu'elle veillait avec soin à s'en protéger. Il raconta ensuite ce qui s'était passé à Corinthe.

Le gouvernement de Corinthe était oligarchique. L'autorité était concentrée dans la maison des Bacchiades qui ne se mariaient qu'entre eux. Amphion, l'un d'eux, eut une fille boiteuse, nommée Labda. Aucun des Bacchiades n'en ayant voulu, elle épousa Eétion, Lapithe d'origine. Comme il n'avait pas d'enfant, il alla consulter le dieu de Delphes. La Pythie lui répondit que Labda portait dans son sein une grosse pierre qui écraserait des despotes et gouvernerait Corinthe. Cette réponse du dieu fut rapportée aux Bacchiades qui avaient déjà reçu un oracle obscur qui signifiait la même chose. Il disait qu'un aigle enfanterait parmi les rochers un lion qui ferait périr beaucoup de monde et que ceux qui habitaient Corinthe devaient réfléchir. Les Bacchiades envoyèrent dix d'entre eux tuer l'enfant de Labda qui venait de naître. Lorsqu'ils furent arrivés, ils demandèrent l'enfant. Labda pensait qu'ils le demandaient par amitié. Elle le remit à l'un d'entre eux. Ils avaient décidé que le premier qui le tiendrait l'écraserait contre terre. Mais l'enfant sourit à l'homme qui le tenait. Il en fut touché et le remit à un autre, celui-ci à un troisième. Enfin ils se le passèrent tous de main en main, sans qu'aucun d'eux ne se décide. Ils le rendirent à sa mère mais, une fois sortis, ils se firent des reproches. Ils décidèrent de rentrer et de participer tous à sa mort. Mais Labda avait entendu. Elle cacha son fils dans une corbeille à blé. Ayant inutilement cherché, ils prirent le parti de s'en aller et de dire à ceux qui les avaient envoyés qu'ils s'étaient acquittés de leur mission.

Lorsque l'enfant fut grand, on lui donna le nom de Cypsélos en souvenir de la corbeille. Adulte, il consulta le dieu de Delphes qui lui fit une réponse ambiguë. Confiant, il s'en empara de Corinthe. Il exila beaucoup de gens, en dépouilla beaucoup et en fit mourir davantage. Après un règne heureux de trente ans, son fils Périandre lui succéda. Celui-ci montra d'abord plus de douceur que son père mais ses relations avec Thrasybule, tyran de Milet, le rendirent plus cruel que Cypsélos. Il lui avait demandé quelle forme de gouvernement il pourrait établir afin de régner plus sûrement. Thrasybule mena l'envoyé de Périandre parmi les blés et, tout en parlant de politique, il coupait les épis les plus élevés de sorte qu'il détruisit ce qu'il y avait de plus beau parmi ces blés. Il renvoya le député de Périandre sans en dire plus. Ce député raconta la scène à Périandre qui, persuadé que Thrasybule lui conseillait de tuer les citoyens les plus nobles, commit alors toutes sortes de crimes envers ses concitoyens. Il exila ou tua ceux qu'avait épargnés Cypsélos. Il fit un jour dépouiller de leurs vêtements toutes les femmes de Corinthe. Il avait fait consulter l'oracle des morts sur les bords de l'Achéron, chez les Thesprotes. Mélissa, sa femme, était apparue, disant qu'elle était nue et qu'elle avait froid, les habits qu'on avait enterrés avec elle ne lui servant à rien puisqu'on ne les avait pas brûlés. Quand on lui eut fait part de la réponse de Mélissa, Périandre convoqua les Corinthiennes au temple d'Héra, les fit déshabiller par ses gardes et on brûla tous ces vêtements.

L'envoyé de Corinthe désapprouva donc le retour d'Hippias à Athènes. Hippias lui répondit que les Corinthiens auraient un jour sujet de regretter les Pisistratides. Personne n'avait une meilleure connaissance que lui des oracles. Les alliés furent de l'avis de Soclès et conjurèrent Sparte de ne rien faire contre une ville grecque. Ainsi échoua le projet des Spartiates. Amyntas, roi de Macédoine, donna à Hippias la ville d'Anthémonte et les Thessaliens celle d'Iolcos. Mais il préféra retourner à Sigéion. Pisistrate, ayant conquis cette place sur les Mytiléniens, y avait établi pour tyran un fils naturel nommé Hégésistrate. Les Mytiléniens et les Athéniens étaient depuis longtemps en guerre. Achilléion et Sigéion leur servaient de bases d'où ils attaquaient le territoire ennemi. Périandre rétablit la paix entre les Mytiléniens et les Athéniens qui l'avaient pris pour arbitre. Il décida qu'ils cultiveraient le pays dont chacun était en possession. Sigéion resta donc aux Athéniens. Hippias s'étant rendu en Asie, il fît tout pour rendre les Athéniens odieux à Artaphrénès et à Darius. Ses menées étant venues à la connaissance des Athéniens, ils envoyèrent des députés à Sardes pour dissuader les Perses de croire les bannis. Mais Artaphrénès leur ordonna de rappeler Hippias. Ils furent alors d'avis de se déclarer ouvertement contre les Perses.

Pendant ce temps, Aristagoras de Milet, que Cléomène, roi de Sparte, avait chassé, arriva à Athènes, la plus puissante ville de Grèce. Devant l'assemblée du peuple, il vanta les richesses de l'Asie et la facilité qu'il y aurait à vaincre les Perses. Il ajouta que Milet étant une colonie athénienne, il était naturel qu'Athènes lui rende la liberté. Il multiplia les promesses jusqu'à persuader le peuple d'envoyer vingt navires au secours des Ioniens. On mit Mélanthios à leur tête. Aristagoras prit les devants. De Milet, il envoya un émissaire en Phrygie vers les Péoniens qui avaient été transplantés. Il leur dit que l'Ionie entière avait pris les armes contre le roi et que c'était pour eux l'occasion de retourner chez eux. Prenant aussitôt avec eux leurs familles, presque tous les Péoniens s'enfuirent vers la mer. Ils étaient déjà à Chios quand survint la cavalerie perse qui leur ordonna de revenir. Les Péoniens n'écoutèrent pas. Les gens de Chios les transportèrent à Lesbos et les Lesbiens à Doriscos d'où ils se rendirent par terre en Péonie.

Les Athéniens arrivèrent avec vingt navires et cinq trirèmes d'Erétrie qui les accompagnèrent pour reconnaître les bienfaits des Milésiens. Quand ils furent arrivés et qu'ils eurent été rejoints par le reste des alliés, Aristagoras lança une expédition contre Sardes. Lui-même resta à Milet. Il mit son frère Charopinos à la tête des Milésiens et Hermophantos à celle des alliés. Les Ioniens abordèrent à Ephèse, laissèrent leurs vaisseaux à Corèsos et s'avancèrent dans les terres avec des forces considérables. Ils suivirent les bords du Caystre, passèrent le mont Tmolos et arrivèrent à Sardes. Ils ne rencontrèrent pas de résistance et prirent la place, sauf la citadelle défendue par Artaphrénès. Un accident préserva la ville du pillage. La plupart des maisons étaient en roseaux ou couvertes de roseaux. Un soldat ayant mis le feu à une de ces maisons, la ville fut réduite en cendres. Lydiens et Perses, ne trouvant pas d'issue, se rassemblèrent sur la place et au bord du Pactole, ce fleuve qui charrie des paillettes d'or détachées du Tmolos. Ils furent forcés de se défendre. Les Ioniens, voyant cela, préférèrent se retirer. Le temple de Cybèle fut consumé avec la ville et cela servit plus tard de prétexte aux Perses pour incendier les temples en Grèce.

Apprenant cette invasion, les Perses accoururent au secours des Lydiens. Ils ne trouvèrent pas les Ioniens à Sardes mais les atteignirent et les battirent à Ephèse. Les Athéniens se retirèrent alors, malgré les prières d'Aristagoras. Bien que privés de l'alliance athénienne, les Ioniens continuèrent la guerre contre Darius, n'ayant pas d'autre solution. Ils firent voile vers l'Hellespont et s'emparèrent de Byzance et des villes voisines. La plus grande partie de la Carie se confédéra avec eux et la ville de Caunos, qui avait refusé auparavant leur alliance, y entra aussitôt après l'incendie de Sardes. Les Chypriotes se liguèrent aussi avec eux, sauf Amathonte. Onésilos, frère cadet de Gorgos, roi de Salamine, avait souvent poussé son frère à se soulever contre les Perses. Apprenant la révolte des Ioniens, il prit le pouvoir et Gorgos se retira chez les Mèdes. Onésilos alla assiéger Amathonte qui refusait de se joindre au mouvement.

Quand on annonça à Darius que Sardes avait été prise et brûlée par les Athéniens et les Ioniens et qu'Aristagoras de Milet était le chef de la coalition, il ne fit aucun cas des Ioniens, sachant que leur révolte ne resterait pas impunie; mais tira une flèche vers le ciel en criant vengeance contre les Athéniens. Il convoqua Histiée, qu'il retenait à sa cour depuis longtemps, se plaignit des agissements du gouverneur de Milet et lui demanda s'il y était pour quelque chose. Histiée s'en défendit mais suggéra que Darius avait favorisé le désordre en l'écartant de sa ville. S'il avait été sur place, personne n'aurait osé remuer. Il fallait l'envoyer aussitôt en Ionie rétablir l'autorité royale livrer Aristagoras. Il jura même de ne pas quitter l'habit qu'il aurait à son arrivée en Ionie avant d'avoir soumis la Sardaigne à Darius. Celui-ci se laissa persuader par ce discours trompeur. Il renvoya Histiée et lui ordonna de revenir à Suse dès qu'il aurait rempli ses engagements.

Pendant ce temps, Onésilos de Salamine, occupé au siège d'Amathonte, apprit qu'on attendait à Chypre le perse Artybios avec une armée. Il demanda de l'aide aux Ioniens qui, sans perdre le temps en délibérations, arrivèrent avec une flotte nombreuse. Ils étaient déjà à Chypre lorsque les Perses arrivèrent à Salamine. Les Chypriotes laissèrent le choix aux Ioniens entre attaquer les Perses sur terre ou les Phéniciens sur mer. Ils optèrent pour cette dernière solution. Les ennemis étant arrivés dans la plaine de Salamine, les rois de Chypre placèrent les meilleurs soldats salaminiens et soliens face aux Perses et rangèrent leurs autres troupes contre le reste de l'armée. Onésilos se plaça lui-même vis-à-vis d'Artybios. Celui-ci avait un cheval habitué à se dresser contre un homme armé. Onésilos, prévenu; en parla à son écuyer, un carien courageux et habile qui le rassura. Sur mer, les Ioniens battirent les Phéniciens et ceux qui se distinguèrent le plus furent les Samiens.

Sur terre, Artybios poussa son cheval contre Onésilos. Le cheval leva ses pieds contre le bouclier d'Onésilos mais le Carien les lui coupe avec une faux. Le cheval s'abattit et le général perse tomba avec lui. Stésénor, tyran de Courion, passa à l'ennemi. Les chars de guerre de Salamine suivirent aussitôt l'exemple. Les Perses acquirent ainsi la supériorité et les Chypriotes prirent la fuite. Il en périt beaucoup et, entre autres, Onésilos, celui-là même qui les avait poussés à la révolte. Les habitants d'Amathonte lui coupèrent la tête et la mirent sur une des portes de la ville. Quelque temps plus tard, un essaim d'abeilles la remplit de rayons de miel. Les gens d'Amathonte consultèrent l'oracle qui leur dit d'enterrer cette tête et d'offrir tous les ans des sacrifices à Onésilos comme à un héros. Les Ioniens, apprenant que les affaires d'Onésilos étaient perdues et que les villes de Chypre étaient assiégées, sauf Salamine que ses habitants avaient rendue à Gorgos, repartirent en Ionie. De toutes îles villes de Chypre, Soles fut celle qui fit la plus longue résistance. Les Perses la prirent en cinq mois. Les Chypriotes furent de nouveau réduits en esclavage après avoir été libres pendant un an.

Daurisès, gendre de Darius, Hymaiès, Otanès et d'autres généraux perses poursuivirent les Ioniens qui avaient été de l'expédition de Sardes et les battirent. Ils se partagèrent ensuite les villes et les pillèrent. Daurisès se tourna contre les villes de l'Hellespont. Dardanos, Abydos, Percote, Lampsaque et Paisos ne résistèrent qu'un jour. Mais, tandis qu'il était en marche pour se rendre de Paisos à Parion, il apprit que les Cariens s'étaient révoltés de concert avec les Ioniens. il rebroussa chemin et mena ses troupes en Carie. Les Cariens s'assemblèrent au lieu nommé les Colonnes-Blanches, sur les bords du Marsyas. Les avis furent partagés. Le meilleur fut celui de Pixodaros de Cindyé, gendre de Syennésis, roi de Cilicie. Il conseilla aux Cariens de passer le Méandre et de combattre dos au fleuve. Mais il fut décidé que les Perses auraient le Méandre derrière eux. Les Cariens leur livrèrent bataille sur les bords du Marsyas et durent céder devant le nombre. Il périt dans cette action deux mille hommes du côté perse et dix mille du côté carien. Les rescapés se réfugièrent à Labranda, dans le temple de Zeus et dans un bois qui lui était consacré. Ils délibéraient sur le parti à prendre quand les Milésiens vinrent à leur secours avec leurs alliés. Les Cariens recommencèrent la guerre et furent encore battus. Ils compensèrent plus tard cette défaite par une embuscade menée par Héracleidès de Mylasa dans laquelle plusieurs chefs perses, dont Daurisès, furent tués.

Hymaiès se tourna vers la Propontide et prit Cios en Mysie. Apprenant que Daurisès était en Carie, il mena son armée vers l'Hellespont. Il soumit les Eoliens d'Ilion et les Gergithes, reste des anciens Teucriens. Tandis qu'il était occupé de ces conquêtes, il fut atteint d'une maladie mortelle. Artaphrénès, gouverneur de Sardes, reçut ordre d'aller avec Otanès, un des généraux de Darius, en Ionie et en Eolide. Ils prirent Clazomènes en Ionie et Cymes en Eolide. Aristagoras de Milet, l'auteur du soulèvement de l'Ionie, décida de prendre la fuite. Il convoqua ses partisans et délibéra avec eux s'il ne leur serait pas avantageux d'avoir un asile prêt s'ils étaient chassés de Milet, soit qu'il faille aller en Sardaigne, ou à Myrcinos, chez les Edoniens, ville que Darius avait donnée à Histiée et que celui-ci avait commencé à fortifier. Hécatée était d'avis de bâtir un château dans l'île de Léros. Aristagoras penchait pour Myrcinos. Il confia le gouvernement de Milet à Pythagore et, prenant avec lui ceux qui voulurent l'accompagner, fit voile vers la Thrace et s'empara du pays qu'il avait en vue. Il en partit ensuite pour faire le siège d'une place où il périt avec son armée par les mains des Thraces.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×