Homère - L'Iliade 19 à 24

XIX

 

Thétis arriva à l’aube près des navires grecs. Elle trouva Achille qui pleurait toujours auprès du corps de Patrocle. Elle lui donna l’équipement forgé par Héphaistos et aussitôt il se sentit rempli d’une nouvelle ardeur guerrière. Il s’inquiétait néanmoins de l’état du corps de son ami. Thétis lui promit de le conserver et elle lui introduisit pour cela de l’ambroisie et du nectar dans les narines. Elle conseilla aussi à son fils de convoquer l’assemblée des Grecs pour mettre clairement fin à sa querelle avec Agamemnon. Achille parcourut le rivage en hurlant pour rassembler les Grecs. Beaucoup de chefs arrivèrent. Diomède et Ulysse, blessés, étaient au premier rang. Agamemnon, blessé lui aussi, arriva le dernier. Achille s’adressa d’abord à lui pour regretter qu’ils se soient tous les deux pris de querelle pour une fille. C’étaient les Grecs qui avaient payé le prix de cette rivalité.

Il renonça publiquement à sa bouderie et demanda à Agamemnon de lancer aussitôt l’armée à l’assaut des Troyens. Il participerait de nouveau aux combats. Tous se réjouirent de ces paroles. Agamemnon répondit que même si on lui avait déjà reproché son attitude envers Achille, il n’y pouvait rien puisque c’était Zeus lui-même qui la lui avait imposée. Il raconta comment la déesse Erreur pouvait tromper même des dieux et comment un jour, grâce à elle, Héra avait réussi à tromper Zeus. Lui, fier de la naissance imminente de son fils Héraclès, avait juré que l’enfant de sa descendance qui devait naître ce jour d’une mortelle serait roi. Alors Héra était descendue sur terre, avait retardé la naissance d’Héraclès et au contraire avait fait naître avant terme Eurysthée, un lointain descendant de Zeus, afin que ce soit lui qui profite du serment divin. Furieux, Zeus avait alors chassé Erreur de l’Olympe mais il la lançait encore souvent commettre ses méfaits parmi les mortels.

Agamemnon regrettait amèrement de s’être lui aussi laissé tromper par elle. Il fit amende honorable et confirma la rançon qu’il avait déjà fait proposer à Achille par Ulysse. Achille voulut abréger la discussion pour appeler immédiatement au combat. Mais Ulysse demanda que les combattants aient d’abord le temps d’aller prendre leur repas, qu’Agamemnon rassemble les présents promis à Achille pour que celui-ci puisse les voir, qu’il jure solennellement à Achille qu’il ne s’était pas uni à Briséis et qu’un banquet réunisse les deux hommes. Il demanda aussi à Agamemnon de désormais toujours se montrer juste à l’égard de tous. Agamemnon souscrivit entièrement aux propos d’Ulysse.

Il le chargea de prendre des hommes avec lui et d’aller chercher les cadeaux promis, ainsi que les femmes. Un autre fut chargé d’aller chercher un porc pour faire un sacrifice. Achille, lui, préférait garder ces festivités pour le soir et combattre tout de suite. Mais Ulysse lui répondit qu’il était son aîné et que donc il valait mieux écouter son conseil à lui. Les guerriers fatigués méritaient leur repas et un seul mort au milieu de tant d’autres ne justifiait pas à lui seul cette précipitation. Il emmena avec lui les fils de Nestor et quelques autres vers la tente d’Agamemnon pour transporter les cadeaux promis, les sept trépieds, les vingt bassins, les douze chevaux, sept servantes et Briséis. Ulysse pesa dix talents d’or et rapporta le tout devant l’assemblée. Agamemnon sacrifia alors à Zeus le porc qui avait été amené. Il jura solennellement qu’il n’avait jamais touché Briséis et jeta le corps de l’animal à la mer.

Achille dit alors à tous d’aller à leur repas et qu’ils combattraient ensuite. Les guerriers grecs se dispersèrent. Les Myrmidons, eux, portèrent les présents d’Agamemnon au bateau d’Achille. A ce moment Briséis vit Patrocle mort. Alors elle se mit à le pleurer parce qu’il s’était toujours montré compatissant pour elle quand elle s’était retrouvée veuve et captive d’Achille. Les anciens insistèrent pour que celui-ci prenne un repas mais il refusa, il avait trop de peine. Seuls restèrent avec lui pour tenter de le consoler les deux Atrides Agamemnon et Ménélas ainsi qu’Ulysse, Nestor, Idoménée et Phénix. Mais il se lamentait toujours sur le sort de Patrocle.

Son chagrin était si communicatif quand il évoquait le pays et ceux qu’il avait laissés en Grèce que les autres rois se mirent eux aussi à pleurer. Le spectacle émut Zeus qui envoya Athéna les réconforter. A ce moment, les guerriers grecs ressortirent de leurs navires tout équipés pour le combat. Achille revêtit les armes données par Héphaistos et sa fureur contre les Troyens était extrême. Il prit la lourde pique qu’il était le seul à pouvoir soulever. On équipa son char et Automédon en prit les rênes. Achille exhorta ses divins chevaux Xanthe et Balios au combat. Héra attribua une voix humaine à Xanthe qui put ainsi lui répondre que ce n’était pas leur faute mais celle d’Apollon si Patrocle était mort au combat. Il rappela aussi à Achille que sa mort était prochaine. Achille s’en irrita et lança furieusement son équipage vers la bataille.

 

XX

 

Pendant ce temps, les Troyens eux aussi s’apprêtaient à combattre. Zeus ordonna à Thémis de convoquer l’assemblée des dieux. Tous, même les fleuves, sauf Océan, et les nymphes, s’y pressèrent. Poseidon demanda à son frère quel était le motif de cette convocation. Zeus répondit que tous ces morts lui causaient des soucis. Il ne voulait pas quitter l’Olympe mais il envoya les autres dieux aider les deux camps, selon leurs désirs personnels. En parlant ainsi il provoqua une lutte acharnée parmi les immortels. Héra, Athéna, Poseidon, Hermès et Héphaistos partirent dans le camp grec. Au contraire, Arès, Apollon, Artémis, Léto et Aphrodite allèrent soutenir les Troyens. Avant l’arrivée des dieux, les Grecs l’emportaient nettement et la réapparition d’Achille sur le champ de bataille avait grandement effrayé les Troyens.

L’arrivée des dieux provoqua un tumulte considérable et la terre en fut secouée. Ils luttèrent entre eux. Poseidon était affronté à Apollon, Héra à Artémis et Hermès à Léto. Achille cherchait à rencontrer Hector mais Apollon poussa plutôt Enée contre lui. Enée hésitait car il savait qu’Achille était toujours protégé par des dieux. Alors Apollon, qui avait pris l’aspect d’un des fils de Priam, lui dit de prier lui aussi les dieux. Il lui rappela qu’il était né d’Aphrodite, une déesse d’un rang supérieur à celui de Thétis. Il ranima ainsi le courage du Troyen. Héra le vit s’avancer vers les rangs grecs. Elle appela à l’aide Poseidon et Athéna pour préserver Achille. Poseidon proposa qu’ils ne se mêlent pas du combat sauf si manifestement Apollon et Arès intervenaient trop en faveur du Troyen. Là, ils seraient assez forts pour les renvoyer sur l’Olympe. Ils allèrent donc s’asseoir un peu à l’écart et dissimulés par une nuée. Les autres dieux en firent autant et tous hésitaient à donner le signal du combat bien que Zeus les y ait encouragés.

La plaine était couverte de combattants. Achille rencontra Enée qui brandit sa lance le premier. Achille lui demanda s’il espérait devenir roi de Troie ou si on lui avait promis des terres s’il réussissait à le tuer pour qu’il ose ainsi venir en personne l’affronter. Il lui rappela qu’il l’avait déjà fait fuir au combat en d’autres temps et lui conseilla de partir. Enée lui répondit qu’il ne lui faisait pas peur. Il exposa ensuite fièrement sa généalogie prestigieuse et les hauts faits de ses ancêtres. Zeus avait engendré Dardanos qui avait eu pour fils Erichthonios qui fut lui-même le père de Tros, le roi des Troyens. Celui-ci était le père de Ganymède, l’échanson des dieux, d’Ilos et d’Assaraque. Ilos était le père de Laomédon lui-même père de Priam. Quant à Assaraque, il était le père de Capys lui-même père d’Anchise. Anchise enfin avait engendré Enée et Priam avait engendré Hector. Les deux princes troyens étaient donc cousins éloignés. Et puis Enée frappa de sa javeline le bouclier d’Achille sans parvenir à le traverser.

Achille eut peur sur le coup. Il avait oublié un instant que son bouclier avait été forgé par un dieu. Puis, à son tour, il frappa de sa lance le bouclier d’Enée qui fut traversé mais Enée lui-même réussit à dévier le coup. Il eut lui aussi très peur. Achille s’élança alors l’épée à la main en hurlant. Enée se saisit d’une énorme pierre. Mais Poseidon eut pitié d’Enée fourvoyé par les propos d’Apollon. Zeus lui-même ne voulait pas sa mort. Il commençait à détester la famille de Priam et pensait à faire d’Enée le nouveau roi de Troie. Héra dit à Poseidon qu’Athéna et elle ne feraient rien pour le sauver mais que lui, Poseidon, pouvait bien agir à sa guise. Alors Poseidon se précipita sur le terrain. Il aveugla Achille par un épais brouillard et enleva Enée qu’il déposa au milieu des Caucones, à l’autre bout du champ de bataille, et il lui recommanda de ne plus chercher à affronter Achille qui était particulièrement aimé des dieux. Ensuite il disparut et dissipa le brouillard qui entourait Achille.

Celui-ci s’irrita de la disparition de son adversaire mais se retourna aussitôt contre les autres. Il encourageait les siens et, dans le même temps, Hector encourageait les Troyens à ne pas avoir peur d’Achille. Apollon pourtant lui conseilla de ne pas chercher à l’attaquer seul en combat singulier. Les victimes d’Achille furent nombreuses. Il tua entre autres Polydore, le plus jeune fils de Priam. Voyant qu’Achille venait de tuer son frère, Hector n’y tint pas et se précipita face à lui. Achille était heureux de voir enfin face à face celui qui lui avait causé tant de douleur. Hector lui lança sa javeline mais Athéna la détourna. Achille s’élança vers Hector mais Apollon le dissimula par une nuée. Quatre fois Achille ne put frapper que de la brume. Alors il se retourna vers d’autres Troyens tout en maudissant Apollon. Il était furieux et tua beaucoup de guerriers ennemis, même ceux qui l’imploraient de leur laisser la vie sauve. Le sol autour de lui était inondé de sang.

 

XXI

 

Achille réussit à repousser les Troyens jusqu’au bord du Xanthe, le fleuve fils de Zeus que les hommes appellent le Scamandre. Une partie d’entre eux s’enfuit à travers la plaine en direction de la ville, par la route sur laquelle les Grecs eux-mêmes fuyaient la veille. Mais Héra chercha à les retenir par un brouillard. L’autre partie se jeta dans le fleuve. Achille lui-même abandonna sa lance et se précipita à leur suite dans l’eau seulement armé de son épée. Il frappait de tous côtés et les eaux du fleuve rougissaient du sang répandu. Achille fit prisonniers douze jeunes guerriers troyens qu’il voulait sacrifier à son ami Patrocle. Il les ligota et les confia aux siens puis repartit au combat.

Il tomba sur Lycaon, un fils de Priam, qui était en train de fuir. Il l’avait déjà une fois capturé et revendu. Il n’était rentré à Troie que depuis douze jours. Lycaon était sans armes car il avait tout jeté pour mieux pouvoir s’enfuir. Il implora la pitié d’Achille qui avait déjà tué son frère Polydore. Mais Achille lui répondit que depuis la mort de Patrocle il était incapable de la moindre pitié pour les Troyens. Et il le transperça de son épée alors qu’il était à terre et le jeta dans le fleuve avec des paroles insultantes. Le fleuve en colère se demanda alors comment il pourrait arrêter Achille et protéger les Troyens. Achille se jeta sur Astéropée qui, lui, sortait du fleuve les armes à la main pour se défendre. Le Xanthe lui avait redonné du courage. Achille lui demanda qui il était. Astéropée lui répondit qu’il commandait les Péoniens et qu’il descendait du fleuve Axios qui avait engendré son père Pélégon.

Il réussit à égratigner un bras d’Achille du bout de sa lance. Achille, lui, le rata de son javelot mais le tua de son épée. Il proclama son triomphe en affirmant que, fût-on fils d’un fleuve, on ne pouvait pas l’emporter sur un descendant de Zeus lui-même. Et il se retourna contre les autres Troyens qui étaient restés dans les eaux du fleuve. Il en tua encore beaucoup mais le Scamandre se mit en colère et lui ordonna de sortir immédiatement de ses eaux. Le fleuve gonfla. Il rejeta au loin les cadavres qui l’encombraient et dissimula les vivants. Achille fut entouré d’un tourbillon et ne tint plus. Il dut s’accrocher à un arbre abattu pour sortir du fleuve. Il prit alors peur et s’enfuit mais le Scamandre furieux le poursuivit.

Alors Athéna et Poseidon lui apparurent sous une apparence humaine et lui redonnèrent du courage. Le Scamandre qui inondait déjà la plaine appela à l’aide le Simoïs pour contenir l’ardeur d’Achille et défendre Troie. Et il se précipita de nouveau sur Achille. Héra prit peur et demanda à Héphaistos d’intervenir tout de suite en provoquant un incendie. Le feu prit alors dans la plaine. Il brûla les cadavres et assécha la terre. Ensuite, il s’attaqua aux arbres des berges du fleuve. Ses eaux elles-mêmes commencèrent à s’échauffer. Le fleuve dut reconnaître sa défaite devant Héphaistos et implora Héra d’arrêter son fils en jurant qu’il ne ferait plus rien pour défendre les Troyens. Alors Héra fit cesser l’incendie.

Mais à ce moment c’est entre les autres dieux qu’une querelle éclata, ce qui amusa beaucoup Zeus qui se tenait à l’écart. Arès insulta Athéna et la frappa sur son égide. Alors Athéna ramassa une énorme pierre et l’en assomma. Aphrodite se précipita alors pour emmener Arès. Héra prévint Athéna qui frappa Aphrodite à son tour en proclamant que tel devait être le sort des défenseurs de Troie. Au même moment Poseidon provoquait Apollon. Tout en se moquant de lui, il lui rappela comment tous les deux, sur l’ordre de Zeus, ils s’étaient mis autrefois au service du troyen Laomédon et comment ils avaient ensuite été chassés sans salaire et avec des menaces. Apollon refusa de se battre avec son oncle pour de simples humains et se retira. Mais sa soeur Artémis intervint pour l’exciter.

Héra en colère l’attrapa et la gifla avec son propre arc. Artémis s’enfuit en pleurant se réfugier auprès de son père Zeus. Pendant ce temps, Apollon retournait à Troie et s’inquiétait des défenses de la ville. Les autres dieux se rassemblèrent autour de Zeus. Achille poursuivait son carnage. Priam vit la scène depuis les remparts de Troie et ordonna aux gardes d’ouvrir les portes afin de laisser rentrer les fuyards de l’armée troyenne. Apollon incita alors Agénor, qui était pourtant effrayé et hésitant, à faire face. Il lança sa javeline sur Achille. Il l’atteignit à la jambe mais la jambière forgée par Héphaistos la protégea efficacement. Achille se précipita alors sur Agénor mais Apollon le retira du combat et affronta lui-même Achille en prenant son apparence. En faisant semblant de s’enfuir, il réussit à éloigner Achille des murailles de Troie et permit ainsi aux guerriers troyens de se réfugier dans leur ville.

 

XXII

 

Les Troyens se rassemblèrent à l’intérieur des remparts alors que les Grecs s’approchaient de la ville. Seul Hector resta à l’extérieur, devant les portes. Apollon, après avoir réussi à écarter Achille de la bataille, lui révéla qui il était et se moqua de lui. Achille retourna en courant vers les murs de Troie. Priam l’aperçut. Il supplia son fils Hector de se mettre lui aussi à l’abri. Il avait déjà perdu plusieurs de ses enfants et craignait pour sa vie. Il dit que sans lui la ville était perdue et que lui-même, Priam, risquait de finir massacré. La reine Hécube, sa mère, l’implorait elle aussi de rentrer. Mais Hector resta dehors. Il pensait qu’en n’écoutant pas les conseils de sagesse de Polydamas et en refusant de faire rentrer son armée à l’abri des murailles quand il en était encore temps il avait conduit son peuple à sa perte. Il hésitait sur la conduite à tenir.

Il pensa même déposer ses armes et aller proposer à Achille de rendre Hélène et les trésors dérobés par Pâris. Il lui proposerait même la moitié des richesses de Troie. Mais il renonça vite à ce projet, craignant d’être tué sans armes par un Achille en pleine fureur. Achille arriva vers lui et Hector eut peur. Il prit la fuite et Achille courut après lui. La course à travers la plaine, l’un derrière l’autre, dura très longtemps. Zeus s’en émut mais il préféra demander leur avis aux autres dieux avant d’agir. Fallait-il sauver Hector ? Athéna s’insurgea à cette idée. Alors Zeus, son père, lui dit d’en faire à son idée. Athéna se précipita sur le champ de bataille. Hector fuyait toujours et Achille lui coupait toujours la voie des portes de Troie. Apollon stimulait les forces d’Hector. Achille interdit d’un signe aux siens d’intervenir. Il voulait la gloire pour lui seul. Zeus, toujours hésitant, prit sa balance d’or et pesa les déesses de la mort d’Achille et d’Hector. C’est celle de ce dernier qui était la plus lourde. Alors Apollon abandonna la partie.

C’est à ce moment qu’Athéna arriva près d’Achille. Elle lui dit de s’arrêter souffler tandis qu’elle irait persuader le troyen de faire enfin face. Elle prit perfidement l’aspect de Déiphobe, frère d’Hector, pour proposer à celui-ci d’affronter à deux le guerrier grec. Hector en fut rasséréné et se décida enfin à la lutte. Il promit même à Achille de rendre son corps aux Grecs si Zeus lui donnait la victoire et lui demanda de promettre la même chose au cas où lui, Hector, serait tué. Achille repoussa toute idée d’accord avec le troyen et lui lança sa javeline. Il le rata mais Athéna lui rapporta discrètement son arme. Cette maladresse redonna courage à Hector qui lança à son tour son arme contre Achille. Elle atteignit son bouclier et rebondit. En colère, Hector appela Déiphobe qu’il croyait à ses côtés et réalisa que son frère n’était pas là. Il comprit qu’il avait été trompé et sentit sa fin prochaine. Il tira son épée et se précipita vers Achille qui lui plongea sa lance dans le cou. Hector lui proposa tout ce qu’il voulait pour que son corps soit rendu aux siens. Mais Achille lui refusa cette dernière consolation. Et Hector rendit l’âme.

Achille récupéra les armes qu’il avait prêtées à Patrocle et dont Hector s’était emparé. Les Grecs accoururent et l’acclamèrent. Tous frappèrent le mort à terre. Achille voulut les entraîner contre les défenses de Troie pour voir si la ville pouvait encore se défendre mais il changea d’avis et leur donna rendez-vous près des navires. Il perça l’arrière des pieds d’Hector et l’attacha ainsi à son char. Son corps fut traîné au sol. Voyant cela, Priam, sa femme et tous les Troyens se lamentèrent. Priam voulait sortir seul pour supplier Achille de lui rendre le corps de son fils. On dut le retenir. Personne n’avait prévenu Andromaque, l’épouse d’Hector, du malheur qui venait d’arriver. Elle était en train de tisser chez elle quand elle entendit les cris qui venaient du rempart. Folle d’inquiétude, elle sortit du palais et vit ce qui se passait dans la plaine. Elle s’évanouit de douleur. Revenue à elle, elle pleura bruyamment. Elle pleurait sur le sort de leur fils Astyanax, désormais orphelin.

 

XXIII

 

Les Grecs retournèrent à leurs navires. Mais Achille garda ses Myrmidons sous les armes. Et c’est en armes qu’ils rendirent un dernier hommage à Patrocle. Près du lit où était étendu le cadavre de Patrocle, Achille étendit Hector par terre. Pour les funérailles de son compagnon, Achille offrit un gigantesque festin à ses soldats. Ensuite, les chefs grecs invitèrent Achille chez Agamemnon. Il refusa de se purifier du sang qui le recouvrait avant que le corps de Patrocle n’ait été brûlé selon les rites, qu’il l’ait inhumé et qu’il lui ait sacrifié sa chevelure. Il demanda que dès l’aube Agamemnon lui fournisse le bois nécessaire au bûcher. Après cela, tous s’affairèrent à leur repas puis s’endormirent. Seul Achille veilla au milieu de ses soldats. Finalement il fut vaincu par la fatigue et s’endormit lui aussi. Alors l’esprit de Patrocle lui apparut qui réclamait à être enterré au plus vite pour pouvoir enfin franchir les portes du royaume d’Hadès. Il demandait aussi qu’un jour ses cendres soient unies à celles d’Achille puisque celui-ci savait que sa mort était proche. Achille voulut l’embrasser encore une fois et ne trouva que le vide. Il se réveilla alors en sursaut, réveilla ses guerriers et tous se lamentèrent de nouveau.

A l’aube, Agamemnon donna des ordres pour que soit organisé le bûcher des funérailles. C’est Mérion, l’écuyer d’Idoménée, qui en fut chargé. Ses hommes allèrent abattre des arbres et rapportèrent des rondins là où Achille voulait élever le tombeau de Patrocle. Achille donna l’ordre à ses soldats de s’équiper. Patrocle fut porté au milieu des troupes, couvert des mèches de cheveux dont chaque homme avait fait le sacrifice. Achille lui-même soutenait la tête du mort. Il décida même de lui sacrifier toute sa chevelure. Celle-ci avait été promise au fleuve Sperchios par Pelée si son fils revenait sain et sauf de la guerre. Achille savait qu’il ne devait pas rentrer chez lui vivant. Alors il préféra offrir ses cheveux à son ami. Ensuite Achille demanda à Agamemnon d’envoyer les hommes préparer leur repas. Seuls des intimes restèrent pour l’achèvement des funérailles.

Le bois fut entassé. De nombreux animaux furent sacrifiés. On ajouta des jarres d’huile et de miel. Quatre chevaux furent tués, ainsi que deux des chiens de Patrocle. Achille exécuta ensuite les douze jeunes troyens qu’il avait capturés à cette fin. Enfin, il alluma le feu. Quant au corps d’Hector, il n’était pas destiné au feu, mais aux chiens. Mais son cadavre était protégé par Aphrodite qui en écartait les bêtes et Apollon qui veillait à ce qu’il ne soit pas desséché par les rayons du soleil. Le bûcher de Patrocle s’enflammait mal. Achille promit alors de splendides offrandes aux vents Borée et Zéphyr pour qu’ils attisent la flamme. Iris entendit sa prière et se dépêcha d’aller prévenir les vents. Ils étaient tous réunis pour un banquet chez Zéphyr. Dès qu’ils eurent pris connaissance du message d’Iris, ils se levèrent, se précipitèrent vers Troie et toute la nuit ils activèrent le feu tandis qu’Achille versait des libations en pleurant son ami disparu.

A l’aube, le bûcher s’éteignit enfin et Achille fut vaincu par le sommeil. C’est alors qu’Agamemnon rassembla ses guerriers et le bruit le réveilla. Il demanda qu’on l’aide à rassembler les ossements de Patrocle pour les placer dans une urne en or. Il demanda aussi qu’on construise un tombeau provisoire de taille raisonnable. Tous firent ce qu’il disait. Ensuite Achille organisa des jeux funèbres. Il fit d’abord apporter des prix pour récompenser les vainqueurs d’un concours de chars. Il offrait une captive et un trépied au vainqueur, une jument pleine au deuxième, un bassin neuf au troisième, deux talents d’or au quatrième et une coupe au cinquième. Lui-même ne voulait pas participer, sûr qu’il était de remporter la course avec ses chevaux divins.

Les conducteurs de chars se rassemblèrent. Il y avait là Eumèle, Diomède, Ménélas, Mérion et Antiloque. Nestor, le père d’Antiloque, encouragea son fils en lui disant que s’il avait de moins bons chevaux que les autres, au moins avait-il plus d’expérience dans leur conduite. Il lui indiqua un repère, un tronc sec qu’Achille avait choisi pour borne et lui conseilla de le serrer au plus près. Il ne pourrait pas être rejoint s’il passait sans encombre cet obstacle. Ils tirèrent au sort et se mirent en ordre, Antiloque le premier, puis Eumèle, Ménélas, Mérion et enfin Diomède. Et la course commença. Voyant Diomède en tête devant Eumèle, Apollon lui fit tomber le fouet des mains. Mais Athéna intervint pour le lui redonner. De plus, elle rompit l’attelage d’Eumèle. Antiloque était à la lutte avec Ménélas et commettait même des imprudences. Tous les Grecs assemblés assistaient à la course.

Idoménée vit de loin que Diomède avait pris la tête. Ajax ne le croyait pas. Achille interrompit leur querelle. Diomède remporta la course et s’empara aussitôt de son prix. Ensuite Antiloque arriva, suivi de très près par Ménélas. Mérion était le quatrième et Eumèle arriva enfin avec son char accidenté. Achille eut pitié de lui et voulut lui attribuer le deuxième prix. Les spectateurs étaient d’accord mais Antiloque protesta de son bon droit. Achille appréciait le jeune Antiloque et accepta de donner un autre prix à Eumèle. Alors Ménélas se leva pour accuser Antiloque de l’avoir dépassé par traîtrise. Antiloque, qui admirait beaucoup Ménélas, accepta de bon gré de lui donner la jument qui constituait le deuxième prix. Alors Ménélas, dont l’orgueil était satisfait, la lui rendit. Mérion reçut les deux talents d’or du quatrième prix. Et comme la coupe du cinquième prix restait là, Achille alla en faire cadeau au vieux Nestor, trop âgé pour concourir.

Ensuite Achille mit en jeu des prix pour un concours de pugilat. Une mule pour le vainqueur, une coupe pour le vaincu. Epéios et Euryale s’affrontèrent. Le premier l’emporta. Ensuite, ce fut le concours de lutte. Pour le gagnant, il y aurait un grand trépied valant bien l’équivalent de douze bœufs. Pour le perdant, il y aurait une servante de la valeur de quatre bœufs. Ajax le grand et Ulysse s’affrontèrent. Ils étaient de valeur égale et le combat dura longtemps. Finalement, Achille attribua des cadeaux de même valeur à l’un et à l’autre. Après cela, ce fut le concours de course à pied. Achille mit en jeu un cratère d’argent de Sidon pour le premier, un bœuf pour le deuxième et un demi talent d’or pour le troisième. Les concurrents furent Ajax le petit, Ulysse et Antiloque. Ajax était en tête, suivi de très près par Ulysse quand celui-ci adressa une prière à Athéna. La déesse l’écouta et fit trébucher Ajax. Ulysse remporta donc le premier prix.

Achille proposa ensuite des prix pour la lutte en armes. Il mit en jeu les armes que Patrocle avait enlevées à Sarpédon, que se partageraient les duellistes, plus un poignard de Thrace pour le vainqueur. Ajax le grand affronta Diomède. On interrompit le combat avant que l’un blesse l’autre mais le poignard alla à Diomède. Pour le lancer du disque, Achille proposa un bloc de fer brut comme prix. Polypoetès, Léontée, Ajax le grand et Epéios se mesurèrent et c’est Polypoetès qui l’emporta. Pour le tir à l’arc, le prix était composé de dix haches doubles pour le premier et de dix haches simples pour le second. Il s’agissait d’atteindre une colombe attachée par un fil à un mât. Teucros et Mérion se présentèrent. Teucros oublia de prier Apollon, patron des archers, et rata la cible. Mais sa flèche coupa le fil qui retenait la colombe qui s’envola. Alors Mérion, qui pensa à implorer Apollon, réussit à l’atteindre. Ce fut ensuite le concours de lancer de javeline. Achille proposa une javeline et un bassin neuf. Agamemnon et Mérion se présentèrent. Alors Achille remit d’office la coupe du premier prix à Agamemnon.

 

XXIV

 

Après cela, les Grecs se dispersèrent pour aller dîner et dormir. A l’aube, Achille attacha le corps d’Hector à son char et trois fois il le traîna à terre, face contre terre, autour du tombeau de Patrocle. Ensuite il l’abandonna dehors. Les dieux assemblés eurent pitié. Ils voulaient envoyer Hermès pour récupérer le corps. Mais Héra, Poseidon et Athéna n’étaient pas de cet avis tant la ville de Troie et ses habitants leur étaient détestables. Au douzième jour, Apollon s’adressa aux autres dieux pour leur rappeler qu’Hector ne leur avait jamais manqué de respect et qu’il était injuste de l’abandonner ainsi à la vindicte d’Achille. Héra lui répondit qu’Achille était fils de déesse alors qu’Hector était enfant de mortels. Zeus reconnut qu’il fallait faire quelque chose. Il fit appeler Thétis pour lui exposer son plan afin que son fils Achille accepte de rendre le corps d’Hector à sa famille.

C’est encore une fois Iris qui servit de messagère. Elle trouva Thétis dans une grotte marine. Elle pleurait le sort prochain de son fils. Elle n’avait pas envie de se mêler aux autres dieux mais elle se rendit à l’invitation de Zeus. Athéna lui céda sa place à côté de Zeus. Celui-ci lui exposa le débat qui opposait les dieux quant au sort d’Hector. Il demanda à Thétis d’aller dire à son fils qu’il fallait rendre le corps. En même temps, il envoya Iris prévenir Priam qu’il devait aller racheter son fils dans le camp grec. Thétis rejoignit son fils dans la plaine de Troie et lui transmit les ordres de Zeus. Achille accepta et attendit qu’on lui apporte la rançon qu’il demandait. Zeus recommanda à Iris de dire à Priam qu’il devait aller seul chez les Grecs pour offrir la rançon. Hermès lui servirait de guide et de protecteur. Iris trouva la maison de Priam remplie de lamentations et s’acquitta de sa mission.

Priam ordonna à ses fils de préparer un chariot. Il informa son épouse Hécube de ce que lui avait fait dire le roi des dieux. Elle essaya de le dissuader d’aller seul à la rencontre d’Achille. Mais Priam voulait absolument y aller. Il savait que c’étaient des dieux qui le lui conseillaient. Il prit dans ses coffres douze robes, douze manteaux, des couvertures, des pièces de lin, des tuniques, dix talents d’or, deux trépieds, quatre bassins et une coupe de grand prix qui venait de Thrace. Ensuite, très énervé, il chassa devant lui les Troyens qui se lamentaient. Il adressa aussi de vifs reproches aux neuf fils qui lui restaient, Hélénos, Pâris, Agathos, Pammon, Antiphone, Politès, Déiphobe, Hippothoos et Dios. Que n’avaient-ils été tués à la place d’Hector ! Il avait perdu les plus valeureux de ses fils, Mestor, Troïle et Hector. Il ne lui restait que les moins vaillants.

Alors les fils baissèrent la tête devant la colère de leur père. Ils s’empressèrent de préparer son chariot et d’y placer la rançon qu’il avait préparée. Hécube apporta à Priam une coupe de vin pour qu’il fasse une libation. Elle aurait voulu que Zeus envoie un présage favorable. Priam accepta d’implorer le maître des dieux et de lui demander un signe. Zeus accepta et lança son aigle sur Troie. Les Troyens furent alors un peu rassurés. Ensuite le roi monta sur son char. Quand Priam et son héraut arrivèrent dans la plaine, Zeus envoya Hermès pour qu’il les assiste. Aussitôt celui-ci se rendit à leur rencontre sous l’aspect d’un jeune prince. Le jour baissait déjà. Le héraut vit Hermès et prit peur. Priam aussi s’effraya mais Hermès vint à lui et lui proposa son aide. Il feignit d’interroger Priam sur ce qu’il allait faire. Priam fut heureux de rencontrer un jeune homme serviable et lui demanda qui il était.

Hermès se fit passer pour l’écuyer d’Achille et prévint le roi que les Grecs voulaient recommencer à se battre dès le lendemain. Priam lui demanda où se trouvait le corps de son fils. Hermès lui répondit que le corps avait été préservé malgré les mauvais traitements subis et qu’il se trouvait près de la tente d’Achille. Priam lui offrit la coupe qu’il avait emportée en échange de sa protection pour aller jusqu’au campement des Myrmidons. Hermès refusa le présent mais accepta de guider Priam. Ils arrivèrent au retranchement grec. Hermès endormit les gardes et ouvrit les portes. Ils atteignirent ensuite la baraque d’Achille faite en troncs d’arbres, couverte de roseaux et entourée d’une palissade qui formait une cour. Hermès ouvrit la porte de cet enclos et y fit entrer l’équipage de Priam.

A ce moment, il avoua au roi de Troie qu’il était en réalité le dieu Hermès envoyé par Zeus pour le guider et le protéger. Il dit aussi à Priam d’aller implorer la pitié d’Achille et disparut. Le roi de Troie trouva Achille seul avec seulement deux compagnons qui le servaient. Il achevait son repas. Il fut surpris de voir ainsi Priam apparaître devant lui en suppliant. Priam fit appel à sa pitié. Il lui parla de son père qui avait le même âge que lui. Il parla de ses cinquante fils dont tant avaient été tués devant Troie. Il proposa sa rançon pour pouvoir reprendre le corps du plus vaillant d’entre eux. L’évocation de son père Pelée émut Achille. L’un pleura sur Pelée et Patrocle, l’autre sur Hector. Puis Achille releva Priam. Il était très ému de voir que le vieux roi avait osé braver tous les dangers pour venir jusqu’à lui.

Il tint des considérations sur le malheur et le bonheur que Zeus dispense aux mortels. Son père Pelée, riche et puissant, n’aurait pas le bonheur de voir son fils s’occuper de lui et lui succéder. Priam refusait de d’asseoir, il voulait reprendre tout de suite le corps de son fils et donner sa rançon. Achille alors s’énerva. Il savait que c’étaient les dieux qui voulaient qu’il rende le cadavre d’Hector mais la moindre contrariété le rendait irritable. Priam s’assit donc. Achille sortit et fit décharger le chariot qui contenait la rançon. Il laissa seulement une tunique et deux pièces de lin pour le mort. Il ordonna à ses captives de laver et de rendre présentable Hector. Il ne voulait surtout pas que Priam voie tout de suite son fils. Il craignait une réaction de colère de la part du vieux roi qui provoquerait alors sa propre colère, ce qui pourrait l’amener à transgresser les ordres des dieux. Achille revint dans la baraque.

Il annonça à Priam que son fils était prêt et qu’il le verrait au matin pour l’emporter. Pour l’instant, ils allaient prendre ensemble le repas du soir, quel que soit leur chagrin à tous les deux. Même Niobé qui avait vu ses six fils tués par Apollon et ses six filles tuées par Artémis avait songé à manger après avoir longtemps pleuré, dit-il. Achille égorgea une brebis et fit préparer le repas. Les deux hommes s’admiraient mutuellement. Après le repas, Priam demanda à pouvoir dormir. Achille lui fit dresser un lit un peu à l’écart, là où il ne risquait pas d’être vu par quelque chef grec qui pourrait venir. Il lui demanda aussi combien de jours il désirait consacrer aux funérailles de son fils. Il ferait suspendre les combats pendant ce temps. Priam remercia. Les Troyens avaient besoin de sortir pour aller chercher le bois du bûcher. Il demanda neuf jours pour pleurer le mort. Le dixième, il serait enseveli, le onzième serait consacré à un banquet funéraire. Le douzième jour, ils seraient de nouveau prêts au combat.

Achille accepta et tous deux allèrent dormir. Mais Hermès réveilla Priam en pleine nuit. Il lui dit que si Agamemnon apprenait sa présence à lui, Priam, dans le camp, il risquait d’avoir une très grosse rançon à payer. Alors ils partirent. Après avoir passé le Scamandre, Hermès regagna l’Olympe et Priam continua vers Troie. Sa fille Cassandre aperçut l’équipage depuis les murs de la ville et prévint tout le monde. Les Troyens s’assemblèrent devant les portes du rempart. Hector fut rapporté au palais au milieu des hurlements de toute la population. Andromaque, Hécube et Hélène dirigeaient les pleureuses. Priam annonça aux Troyens qu’Achille leur avait accordé une trêve. Il les envoya chercher du bois. Le dixième jour, on mit le feu au bûcher et, le lendemain matin, on recueillit ce qui restait des ossements d’Hector, on les plaça dans un coffre précieux et on dressa un tombeau.

 

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