L'Odyssée 19 à 24

XIX - Pénélope interroge Ulysse

 

Ulysse resta dans la grande salle. Il ordonna à Télémaque de mettre les armes en lieu sûr et de dire aux prétendants, s’ils s’étonnaient de ne plus les y voir, qu’il les avait mises à l’abri de la fumée et qu’il avait craint qu’eux-mêmes, pris de boisson, ne veuillent un jour s’en servir pour se battre entre eux. Télémaque éloigna les servantes et déplaça les armes en compagnie de son père. Ils étaient assistés par Athéna. Puis Ulysse resta de nouveau seul dans la grande salle. Pénélope y descendit avec ses servantes qui entreprirent de mettre de l’ordre après le banquet des prétendants. Mélantho invectiva encore une fois Ulysse. Pénélope entendit les reproches qu’Ulysse adressait à Mélantho et menaça elle aussi la servante. Ensuite elle fit installer commodément l’étranger pour pouvoir l’interroger. Elle lui demanda d’abord qui il était et d’où il venait. Il prétexta la trop grande tristesse que cela lui causerait pour ne pas répondre sur ce point. Pénélope alors expliqua comme tout lui était insupportable depuis le départ de son mari. Elle lui raconta comment elle avait réussi à tromper les prétendants avec le prétexte de sa tapisserie, le soi-disant suaire de Laërte, qu’elle défaisait la nuit alors qu’elle le tissait le jour. Cela avait duré trois ans. Maintenant que la ruse avait été révélée par la trahison d’une servante, elle allait être obligée de se décider. Ses parents la pressaient de se marier et Télémaque ne supportait plus de voir les prétendants ruiner la maison. Et elle insista pour savoir d’où vient le vagabond.

Alors il répondit encore une fois qu’il était crétois, originaire de Cnossos, que son père était Deucalion, le fils du roi Minos, et qu’il était le frère du roi Idoménée. Sur le chemin qui le menait vers Troie, Ulysse avait été poussé par la tempête jusqu’en Crète. Il avait demandé à être reçu par Idoménée mais celui-ci était déjà parti pour Troie quelques jours auparavant. Alors ce fut lui, l’actuel mendiant, qui l’avait reçu. Pénélope écoutait ces histoires en pleurant. Elle voulut quand même tester leur exactitude. Elle demanda au mendiant comment Ulysse était vêtu quand il l’avait rencontré et quels étaient ses compagnons. Bien que prétextant que c’était là des choses bien anciennes, le faux mendiant décrivit avec précision l’agrafe en or du manteau d’Ulysse. Elle représentait d’un côté un chien qui tenait un faon entre ses pattes. Il était accompagné d’un héraut à la peau sombre et aux cheveux crépus qui s’appelait Eurybate. Le mendiant détailla aussi les cadeaux qu’il aurait fait à Ulysse à cette occasion.

Alors Pénélope fut convaincue que mendiant disait la vérité. Le faux vagabond poursuivit en disant qu’il avait appris qu’Ulysse était vivant et se trouvait pour l’instant chez les Thesprotes. Il rapportait même d’importantes richesses. Mais il était tout seul. Il avait perdu ses navires et ses compagnons à cause de la colère des dieux irrités parce que les marins avaient tué des animaux qui appartenaient à Hélios. Ulysse avait ensuite été recueilli par les Phéaciens qui avaient voulu le reconduire chez lui mais il avait préféré voyager encore pour pouvoir rapporter des richesses chez lui à Ithaque. C’était Phidon, le roi des Thesprotes, qui aurait raconté cela au mendiant. Un bateau se tenait même prêt pour reconduire Ulysse. Mais le faux mendiant était parti le premier. Phidon avait aussi dit qu’Ulysse était allé consulter le chêne de Zeus à Dodone pour connaître l’avenir. Le mendiant jura qu’Ulysse serait de retour chez lui avant la fin de l’année. Pénélope espérait que cela se passerait ainsi mais ne pouvait cacher que les proches d’Ulysse étaient plutôt pessimistes.

Elle ordonna aux servantes de dresser un lit pour le vagabond. Le lendemain matin, il devrait être baigné et on lui donnerait des vêtements décents afin qu’il paraisse dignement aux côtés de Télémaque au banquet. Et gare à celui qui l’offenserait : Pénélope le chasserait du palais. Ulysse refusa ces soins. Il accepta seulement l’assistance d’une vieille servante, s’il y en avait une. Alors Pénélope le confia à Euryclée qui avait été la nourrice d’Ulysse. Tout en se lamentant sur le sort de son ancien maître, Euryclée remarqua que le mendiant lui ressemblait. Il répondit qu’en effet tout le monde trouvait qu’il ressemblait à Ulysse. Mais, tout en lavant le vagabond, Euryclée reconnut une cicatrice très caractéristique que portait le vrai Ulysse et qui lui avait été faite dans sa jeunesse par un sanglier. Ulysse était allé sur le Parnèse visiter Autolycos, le père de sa mère. C’était un pirate réputé, aimé d’Hermès. Il était arrivé un jour à Ithaque pour trouver le fils de sa fille. Euryclée avait donné le bébé à Autolycos en lui demandant de lui trouver un nom. Il l’avait nommé Ulysse et avait dit qu’il lui donnerait une part de ses biens quand, plus tard, il viendrait le visiter au Parnèse. Ulysse avait en effet été très bien reçu par Autolycos. Mais, étant allé à la chasse avec ses oncles, il avait réussi à tuer un sanglier qui l’avait auparavant sérieusement blessé au dessus du genou.

De saisissement, Euryclée laissa tomber la bassine d’eau qu’elle portait et reconnut formellement Ulysse dans le mendiant qui était devant elle. Ulysse lui ordonna de garder le secret sous peine d’être tuée elle aussi quand il abattrait les prétendants et les servantes infidèles. La vieille lui proposa de lui désigner elle-même les fautives. Ce à quoi Ulysse répondit qu’il les repèrerait bien lui-même. Une fois lavé, il revint près du feu et Pénélope voulut encore une fois l’interroger. Elle lui exposa quel était son désespoir et ses hésitations devant la décision qu’elle devait prendre. Elle lui demanda ce qu’il pensait d’un certain rêve qu’elle avait fait. Dans ce songe, il y avait vingt oies à la maison. Un aigle survint qui les tua. Pendant qu’elle pleurait la perte de ses oies, l’aigle revint et, d’une voix humaine, lui dit que les oies représentaient les prétendants et que lui il était son mari. Le vagabond interpréta ce songe en disant qu’Ulysse tuerait sûrement les prétendants. Mais Pénélope n’y croyait pas encore, disant que tous les songes ne se réalisaient pas. Pourtant elle aimerait bien que ce soit vrai. Elle annonça à Ulysse qu’elle allait organiser une compétition. Elle ferait dresser, comme le faisait Ulysse, douze haches en file et il faudrait faire passer une flèche par les anneaux des douze. Elle suivrait le prétendant qui réussirait le mieux, même si elle regrettait toujours ce palais. Le mendiant l’encouragea à organiser cette joute en affirmant qu’Ulysse apparaîtrait avant la fin. Sur ces paroles, Pénélope monta se coucher.

 

XX - La situation se tend

 

Ulysse alla se coucher dans le vestibule. Il entendit des servantes qui partaient pour rejoindre les prétendants et dut se faire violence pour ne pas les punir immédiatement. Il se demandait aussi comment il allait venir à bout des prétendants et ne parvenait pas à dormir. Athéna lui apparut sous les traits d’une belle et grande femme. Il lui exposa les questions qu’il se posait et se demanda aussi où il pourrait se réfugier s’il réussissait à tuer les prétendants. Elle l’assura de son appui et finalement il s’endormit. Pénélope, elle, s’éveilla et se livra au désespoir. Elle espérait que les dieux la fassent mourir. Au matin, Ulysse s’éveilla et entendit les gémissements de Pénélope. Il invoqua Zeus et lui demanda un signe. Zeus l’exauça. Il fit gronder le tonnerre. Une femme de la maison qui peinait à moudre le grain demanda à Zeus que ce soit la dernière fois que les prétendants prennent leur repas au manoir. Ulysse fut réconforté par ces deux signes.

Télémaque se leva et demanda à Euryclée si Pénélope avait bien traité le mendiant. Elle le rassura. Alors il se rendit à l’agora. Les servantes s’occupaient de préparer la maison pour une fête. Eumée, qui arrivait avec des porcs, demanda au mendiant si les choses s’étaient arrangées pour lui. Ulysse répondit en souhaitant la punition des prétendants. Arriva le berger Mélanthios qui menaça Ulysse s’il ne quittait pas le palais. Le bouvier Philoetios arriva aussi. Il trouva au mendiant noble allure et le salua civilement. Il lui dit qu’il lui faisait penser à Ulysse et lui souhaita de retrouver des jours heureux. Il regretta amèrement Ulysse et souhaita qu’il revienne un jour. Le mendiant lui promit qu’il verrait le retour de son maître. Et, avec Eumée, ils invoquèrent les dieux pour son retour. Pendant ce temps, les prétendants tramaient la mort de Télémaque. Mais un présage apparut, un aigle tenant une colombe. Amphinomos en conclut que leurs projets échoueraient. Alors ils s’installèrent dans la salle pour festoyer.

Télémaque installa le mendiant près de la porte et mit en garde les prétendants contre toute insolence contre lui en rappelant que cette maison était la sienne. Tous furent surpris de son audace mais Antinoos leur dit de ne pas s’en préoccuper. On fit le sacrifice et le banquet commença. Télémaque fit servir au mendiant une part comme aux autres. Athéna, pour renforcer le ressentiment d’Ulysse, ne détourna pas les prétendants de leur insolence. Un nommé Ctésippe proclama qu’il voulait faire un don au vagabond et lui lança un pied de bœuf. Ulysse l’évita de justesse. Télémaque dit à Ctésippe qu’il l’aurait tué si l’étranger avait été atteint. Il en avait assez de voir sa maison déshonorée par les agissements des prétendants. Agéalos reconnut que Télémaque avait raison mais il lui dit que cette situation cesserait si sa mère acceptait de se remarier, maintenant qu’il était évident qu’Ulysse ne reparaîtrait pas. Télémaque répondit qu’il encourageait sa mère à choisir mais qu’il ne voulait pas l’y contraindre. Athéna inspira alors un grand rire aux prétendants. Théoclymène leur dit qu’un brouillard funèbre se trouvait sur eux. Et ils rirent de lui. Eurymaque le traita de fou et voulut le faire chasser. Mais Théoclymène, leur prédisant un grand malheur, quitta tout seul la salle pour aller chez Piraeos. Les prétendants se moquèrent des invités de Télémaque et ne parlaient que d’aller les vendre en Sicile. Pénélope les écoutait en silence.

 

XXI - Ulysse bande son arc

 

Athéna inspira à Pénélope l’idée d’aller chercher et de placer devant les prétendants l’arc qu’Ulysse avait reçu en cadeau d’Iphitos en Laconie. Les deux hommes s’étaient trouvés en Messénie où Ulysse venait réclamer une dette car des Messéniens avaient capturé des troupeaux et des bergers à Ithaque. Le jeune Ulysse avait été envoyé comme ambassadeur par son père et les anciens. Iphitos, lui, cherchait des juments qui avaient disparu, ces mêmes juments qui lui valurent plus tard d’être tué par Héraclès au mépris des lois de l’hospitalité. Iphitos avait donné à Ulysse un arc qui lui venait de son père et Ulysse lui avait donné en échange une épée et une lance. Ulysse n’emportait jamais cet arc en expédition. Pénélope le trouva donc accroché à sa place dans la maison. Elle pleura en le prenant puis l’apporta dans la salle avec des flèches. Elle expliqua aux prétendants qu’elle suivrait celui qui parviendrait à tendre l’arc d’Ulysse et qui réussirait avec cet arc à faire passer une flèche à travers les anneaux de douze haches alignées. Aussitôt Eumée apporta les haches en gémissant et Antinoos leur reprocha à tous deux de pleurnicher.

Télémaque voulut essayer lui-même le premier. Il aligna les haches et essaya de bander l’arc. Il était près de réussir quand Ulysse lui fit discrètement signe de renoncer. Alors Antinoos prit les choses en main et décida dans quel ordre les prétendants allaient tenter l’épreuve. Le premier fut Léiodès, un homme juste qui ne parvint même pas à tendre l’arc. Antinoos demanda à Mélanthios d’allumer un feu et de chercher du suif pour graisser et réchauffer l’arc. Malgré cela, les jeunes gens ne parvenaient pas à tendre l’arc. Seuls Antinoos et Eurymaque n’avaient pas encore essayé. A ce moment, le porcher et le bouvier sortirent. Le faux mendiant les suivit et leur demanda s’ils seraient capables de se battre pour Ulysse si celui-ci revenait tout à coup. Ils acceptèrent de grand cœur et alors Ulysse se fit reconnaître par eux. Il leur montra sa cicatrice et leur promit une femme et des biens s’il parvenait à abattre les prétendants.

Après biens des pleurs d’émotion, il leur dit qu’ils allaient rentrer séparément dans la salle. Il dit à Eumée qu’il devrait lui apporter l’arc même si les prétendants ne le voulaient pas. Il faudrait également dire aux femmes de s’enfermer dans leurs appartements et n’en pas sortir même si elles entendaient des gémissements venant de la grand-salle. Le bouvier devrait aussi fermer la porte du manoir. Alors il rentra. Eurymaque ne parvenait pas à tendre l’arc malgré tous ses efforts. Antinoos prétexta la fête d’un dieu pour remettre au lendemain le concours. Alors Ulysse demanda à essayer lui aussi l’arc pour voir si ses forces n’avaient pas trop décliné, dit-il. Tous les prétendants s’indignèrent et Antinoos l’accusa de déraisonner à cause du vin. Il rappela que c’était à cause du vin que le centaure Eurytion avait commis des crimes chez Pirithoos, chez les Lapithes, ce qui fut la cause du combat entre les centaures et les Lapithes où le premier tué fut cet Eurytion lui-même. Et Antinoos menaça Ulysse des pires maux s’il touchait à cet arc.

Pénélope leur reprocha d’outrager un hôte et ajouta que le vagabond ne songeait sûrement pas à l’emmener avec lui. Eurymaque l’admit mais estima que ce serait une honte pour tous les prétendants si le mendiant réussissait à tendre l’arc. Pénélope répondit qu’il n’était pas question d’opprobre ou non pour des gens qui dévoraient sans honte le bien des autres. Elle exigea que l’on donne l’arc au vagabond. Télémaque proclama que c’était à lui de disposer de l’arc et renvoya sa mère dans ses appartements. Pénélope, surprise du ton autoritaire de son fils, retourna chez elle et Athéna lui envoya le sommeil. Eumée prit l’arc mais le reposa sous les huées des prétendants. Mais Télémaque lui ordonna de le reprendre. Alors il le donna à Ulysse. Ensuite Eumée dit à Euryclée de sortir et de fermer la porte de la salle. Le bouvier alla fermer solidement la porte du palais et revint. Ulysse soupesa l’arc et le tendit sans efforts. Les prétendants pâlirent en voyant cela et on entendit le tonnerre gronder. Ulysse prit alors une flèche et l’envoya à travers les anneaux des douze haches. Il s’adressa à son fils en lui disant qu’il était temps de servir le repas du soir aux prétendants. Alors Télémaque prit ses armes et se plaça à côté de son père.

 

XXII - Le massacre des prétendants

 

Ulysse tira une flèche sur Antinoos qui était en train de boire et qui s’effondra. Les prétendants se mirent à courir en tous sens mais il n’y avait aucune arme à portée de main pour qu’ils puissent se défendre. Ils imaginaient encore qu’il ne s’agissait que d’un accident. Mais Ulysse proclama qui il était. Ils furent terrorisés. Eurymaque s’adressa à Ulysse pour lui promettre des dédommagements, et bien plus. Mais Ulysse annonça clairement qu’il voulait leur mort. Alors Eurymaque encouragea les autres prétendants à tirer leurs épées et à contre-attaquer. Mais Ulysse continuait à tirer et il fut tué d’une flèche. Puis ce fut Amphinomos que Télémaque tua d’un coup de lance. Ensuite Télémaque courut chercher des armes, des boucliers et des casques pour son père, pour lui, pour le bouvier et pour le porcher. Quand Ulysse n’eut plus de flèches, ils firent face tous les quatre.

Ulysse envoya Eumée défendre une porte qui pouvait servir d’issue à la salle. Le prétendant Agélaos demanda qu’un homme sorte pour appeler la population au secours. Le chevrier Mélanthios lui répondit que ce n’était pas possible mais il réussit à aller chercher des armes à son tour. Télémaque réalisa qu’il avait oublié de refermer la porte de la pièce où étaient entreposées les armes. Voyant que Mélanthios retournait en chercher, Eumée demanda ce qu’il fallait faire. Ulysse lui dit de le suivre avec le bouvier, de le capturer et de l’enfermer dans la pièce suspendu à une poutre. C’est ce que firent les deux serviteurs. Athéna apparut dans la grand-salle sous les traits de Mentor. Ulysse pensa bien qu’il s’agissait de la déesse et lui demanda de les aider. Au contraire, les prétendants menacèrent Mentor pour qu’il abandonne le parti d’Ulysse. La déesse reprocha à celui-ci son manque d’énergie et s’écarta du combat. Alors Agélaos encouragea les prétendants à l’assaut.

Les six premiers qui lancèrent leurs javelines ratèrent leur but. Au contraire Ulysse et ses trois compagnons tuèrent encore quatre des prétendants. Ceux-ci lancèrent encore des javelines sans succès sinon quelques éraflures sans importance infligées à Télémaque et à Eumée. Quatre prétendants périrent encore. Le bouvier tua Ctésippe, celui-là même qui avait jeté un pied de bœuf à Ulysse, et se moqua de lui en disant qu’il lui laissait sa javeline plantée dans le corps en cadeau d’hospitalité en échange du pied de bœuf. Il y eut encore des blessés et Athéna leva son égide meurtrière. Alors les prétendants perdirent pied complètement. Leiodès implora la pitié d’Ulysse, disant qu’il n’avait jamais manqué de respect à Pénélope et à sa famille et qu’il avait toujours cherché à retenir les autres. Ulysse le tua sans hésiter.

L’aède aussi implora la clémence d’Ulysse et Télémaque lui-même demanda à son père de l’épargner ainsi que le héraut Médon qui l’avait souvent protégé des prétendants quand lui Télémaque était plus jeune. Ulysse accepta et les laissa s’éloigner, terrifiés. Finalement, tous les prétendants furent tués. Alors Ulysse fit appeler la nourrice Euryclée. Quand celle-ci vit les cadavres, elle ne put se retenir de montrer sa joie. Mais Ulysse la rappela à plus de convenance devant des morts. Il lui demanda de lui désigner les femmes de la maison qui s’étaient mises du côté des prétendants. Euryclée révéla qu’il y en avait douze sur les cinquante servantes du manoir. Ulysse les fit venir, en demandant qu’on ne réveille pas encore Pénélope. Il leur fit emporter les cadavres et nettoyer complètement la pièce. Quand ce fut fait, il les fit exécuter par Télémaque qui les pendit. Ensuite Mélanthios eut le nez, les oreilles, les mains et les pieds tranchés. Son sexe fut arraché et jeté aux chiens. Ulysse demanda ensuite à Euryclée d’apporter du soufre et feu pour purifier la maison et de faire enfin venir Pénélope et ses servantes. Celles-ci entourèrent Ulysse pour l’embrasser, et il était ému de les reconnaître toutes.

 

XXIII - Pénélope reconnaît Ulysse

 

Toute heureuse, Euryclée alla prévenir Pénélope que le vagabond n’était autre qu’Ulysse lui-même enfin revenu et qu’il venait de tuer tous les prétendants. La reine crut d’abord que la nourrice avait perdu la tête et le lui reprocha. Puis, comprenant que c’était la vérité, elle fut prise d’un accès de joie. Elle demanda comment cela s’était passé. La nourrice répondit qu’elle n’avait rien vu elle-même mais qu’elle avait entendu les gémissements des hommes qu’on tuait jusqu’à ce que Télémaque vienne la chercher. Elle avait alors vu Ulysse tel un lion couvert de sang au milieu des cadavres. Maintenant il était en train de purifier la maison. Encore prudente, Pénélope répondit à Euryclée que c’était sans doute un dieu qui avait tué les prétendants mais qu’Ulysse lui-même avait péri au loin. Euryclée affirma alors qu’elle avait formellement reconnu Ulysse à sa fameuse cicatrice. Toujours méfiante, Pénélope se décida à aller voir.

Quand elle arriva dans la salle où se tenait Ulysse, ils restèrent longtemps silencieux tous les deux, ne sachant quoi dire. Télémaque reprocha cette apparente froideur à sa mère. Pénélope lui répondit qu’elle était trop saisie de stupeur mais que si cet homme était bien Ulysse il était des signes infaillibles qu’elle reconnaîtrait sûrement. Ulysse dit à son fils qu’il était sûrement difficile de le reconnaître sous ses vêtements misérables. Il lui dit aussi de réfléchir à ce qui allait se passer. Un assassin devait s’exiler, même si personne ne songeait à venger sa victime. Alors qu’allait-il se passer maintenant qu’ils avaient tous les deux tué les jeunes gens les plus en vue du pays ? Télémaque s’en remit aux décisions de son père. Pour l’instant celui-ci dit à ses compagnons d’aller au bain et de s’habiller proprement, il fit dire aux femmes de mettre de beaux vêtements et demanda à l’aède de faire de la musique de danse afin qu’à l’extérieur de la maison on puisse croire à un mariage. Il ne fallait pas que la nouvelle du massacre ne s’ébruite avant qu’ils ne soient partis à la campagne. C’est ce qui fut fait et les passants pensaient qu’un des prétendants avait été finalement choisi par la reine.

Pendant ce temps, l’intendante Eurynomé donnait le bain à Ulysse et le vêtait. Athéna lui redonnait meilleur aspect. Retournant complètement transformé dans la salle, il reprocha à Pénélope sa dureté de cœur et demanda qu’on lui dresse un lit à l’écart. Pénélope ordonna alors que l’on porte le lit d’Ulysse là où le demandait. A ces mots, Ulysse bondit en demandant ce qu’on avait fait à son lit. Il rappela qu’il avait construit lui-même ce lit à partir d’un olivier vivant autour duquel il avait bâti la chambre. L’olivier lui-même constituait le pied du lit à partir duquel le reste avait été ajouté. Le lit ne pouvait donc pas être déplacé si on ne déracinait pas l’arbre. Entendant cela, Pénélope sut avec certitude que c’était bien Ulysse qui était devant elle. Alors elle courut se jeter dans ses bras. Elle expliqua sa méfiance par sa peur de commettre une erreur et les ruses des hommes et des dieux. Maintenant elle est sûre d’elle.

Ils pleuraient dans les bras l’un de l’autre. Athéna retint Aurore et ses chevaux dans l’océan et prolongea la nuit. Ulysse dit à sa femme que Tirésias lui a prédit encore des épreuves. Elle voulut savoir de quoi il était question avant d’aller dormir. Il lui révéla qu’il devrait aller jusque chez les peuples qui ne connaissent pas la mer pour faire un sacrifice à Poseidon. Enfin ils se retrouvèrent dans leur lit. Après l’amour, ils se racontèrent mutuellement ce qui s’était passé pendant ces vingt années de séparation. Pénélope parla de sa sinistre vie au manoir envahi par les prétendants. Ulysse raconta ses aventures, les Cicones, les Lotophages, le Cyclope, Eole, les Lestrygons, Circé, les enfers, les Sirènes, Charybde et Scylla, les bœufs d’Hélios, l’île de Calypso et son arrivée au pays des Phéaciens. Enfin Athéna laissa sortir Aurore et le jour parut. Ulysse sortit du lit en disant à sa femme qu’elle allait devoir reprendre son rôle de maîtresse de la maisonnée, que lui allait capturer des bêtes pour reconstituer ses troupeaux. Pour l’instant, il allait rendre visite à son père. Il conseillait à Pénélope et aux femmes de rester dans la maison maintenant que la nouvelle du meurtre des prétendants allait se répandre dans le pays. Ulysse, Télémaque, Eumée et Philoetios en armes sortirent de la ville couverts d’un nuage par Athéna.

 

XXIV – Le retour à la paix

 

Pendant ce temps, les âmes des prétendants morts étaient réunies par Hermès qui les guida comme un troupeau jusqu’à la prairie d’asphodèles où séjournent les morts. Il y avait là les âmes d’Achille, de Patrocle, d’Antiloque et d’Ajax qui parlaient entre elles. Arriva celle d’Agamemnon visiblement en proie à la douleur. Achille s’étonna qu’Agamemnon ait été le premier à mourir au retour de Troie alors qu’il avait été si puissant là-bas. Agamemnon à son tour remémora la mort d’Achille. Après la bataille, les Grecs avaient rapporté le corps d’Achille et lui rendaient les honneurs funèbres. Thétis, la mère d’Achille, apprenant la triste nouvelle, était sortie de la mer avec les autres déesses marines. Le cri qu’elles poussaient aurait fait fuir les Grecs si Nestor ne les avait pas retenus. Les filles du vieillard marin pleuraient autour du corps. Les muses chantaient pour lui. Il fut pleuré dix-sept jours durant avant d’être brûlé. La mère d’Achille donna une urne en or, ouvrage d’Héphaïstos et cadeau de Dionysos. C’est là que ses cendres furent recueillies. Un grand tombeau fut construit face à l’Hellespont. Thétis donna aussi des prix magnifiques de la part des dieux pour que soient célébrés des jeux funèbres. Agamemnon termina en disant que la gloire d’Achille restait vivace chez les vivants alors que lui il avait péri misérablement sous les coups de sa femme et de son amant.

C’est à ce moment qu’arrivèrent les âmes des prétendants menées par Hermès. Agamemnon reconnut l’un d’eux qui avait été son hôte, Amphimédon, et lui demanda ce qu’il faisait là. Amphimédon lui raconta toute l’histoire. Ulysse était parti depuis longtemps et ne revenait pas. Les prétendants voulaient épouser sa femme. Celle-ci ne se décidait pas. Il raconta la ruse du métier à tisser de Pénélope. Il dit aussi qu’à ce moment Ulysse était revenu et s’était concerté avec son fils pour les tuer tous. Il raconta comment Ulysse s’était présenté sous l’aspect d’un mendiant que les prétendants raillaient. Il raconta l’épreuve de l’arc et des haches et enfin le massacre général. L’âme d’Agamemnon loua Pénélope de sa constance au contraire de sa propre épouse. Pendant ce temps, Ulysse et ses compagnons arrivaient au domaine de Laërte. Ulysse dit à ses compagnons d’aller tuer un porc pour préparer le repas pendant qu’il verrait son père.

Il trouva son père seul, déguenillé et sale, qui bêchait son jardin. Il s’approcha du vieillard sans se faire reconnaître tout de suite. Il lui dit qu’il était moins bien soigné que son jardin et lui demanda à qui était ce jardin. Il ajouta qu’il cherchait un homme qu’il avait connu autrefois, qui était originaire d’Ithaque, dont le père s’appelait Laërte et dont il ne savait pas s’il était mort ou vivant. Laërte répondit en montrant qu’il ne savait rien du retour de son fils. Il l’imaginait mort au loin ou errant. Il demanda à son interlocuteur depuis quand il avait vu Ulysse et qui il était. Ulysse lui raconta une fable. Il s’appelait Epérite, fils du roi Aphidas d’Alybas en Sicanie. Il n’avait pas vu Ulysse depuis quatre ans. Laërte se couvrit alors la tête de poussière et éclata en sanglots. Alors Ulysse ne put résister à l’émotion et avoua tout à son père y-compris le massacre des prétendants. Celui-ci demanda des preuves. Ulysse montra sa cicatrice. Il cita aussi les arbres du verger que son père lui avait donnés quand il était petit : treize poiriers, dix pommiers, quarante figuiers, cinquante rangs de vigne. Alors Laërte fut convaincu et ils s’embrassèrent. Laërte loua les dieux du retour de son fils et de la fin des prétendants. Mais il s’inquiéta de la réaction de la population. Rentré à la maison, Laërte prit le bain, revêtit des vêtements propres et Athéna lui redonna une belle apparence. Laërte regretta de n’avoir pas participé à la lutte contre les prétendants. Au cours du repas arrivèrent Dolios, le vieux serviteur de Laërte, et ses fils. Ils saluèrent Ulysse avec émotion et s’assirent avec lui.

Pendant ce temps la nouvelle de la mort des prétendants se répandait dans le pays. Les familles se précipitaient au palais d’Ulysse et emportaient leurs morts. Les gens se réunirent ensuite à l’agora et Eupithès, le père d’Antinoos, prit la parole. Il reprocha à Ulysse d’avoir mené à leur perte ceux qu’il avait emmenés avec lui à Troie et d’avoir encore tué des hommes à son retour. Il demanda que l’on marche contre lui avant qu’il ne se sauve à Pylos. Il réclamait vengeance. Alors arrivèrent le héraut Médon et l’aède. Médon dit à la foule qu’Ulysse n’avait sûrement pu tuer les prétendants qu’avec l’aide des dieux. Le vieux Halithersès, qui connaissait le passé, le présent et l’avenir, dit aux gens qu’ils avaient été eux-mêmes la cause de tous ces malheurs quand ils avaient laissé leurs enfants se livrer à des iniquités. Il donna le conseil de laisser Ulysse tranquille.

La moitié des citoyens quittèrent alors l’assemblée et rentrèrent chez eux. Les autres prirent les armes et suivirent Eupithès à la recherche d’Ulysse et des meurtriers. Athéna demanda à Zeus s’il comptait laisser s’installer ainsi la discorde à Ithaque. Zeus dit à sa fille d’agir comme elle le voulait. Lui, il ferait qu’Ulysse continue à régner, qu’on oublie les morts et que la concorde renaisse à Ithaque. Athéna partit aussitôt pour Ithaque. Après le repas, un des fils de Dolios prévint que la foule s’approchait de la maison. Ulysse, ses trois compagnons, Laërte et Dolios, ainsi que les six fils de celui-ci prirent les armes pour résister. Athéna, sous les traits de Mentor, vint avec eux. Sur ses conseils, Laërte lança sa javeline et tua Eupithès. Les onze autres se jetèrent sur les premiers rangs de la foule et frappèrent. Athéna arrêta alors le combat. La foule recula et Ulysse s’élança. Zeus fit alors tomber la foudre devant sa fille et celle-ci intima l’ordre à Ulysse de cesser cette guerre. La paix revint sous l’arbitrage d’Athéna.

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