Ibn Batouta - Asie centrale et arrivée en Inde

Voyage en Asie centrale

 

En dix jours, nous avons atteint la ville de Seratchouk où l’on traverse le fleuve appelé en turc Olu Su sur un pont de bateaux. Là, nous avons remplacé nos chevaux par des chameaux, mieux adaptés. Nous avons traversé le désert en trente jours de marche rapide et nous sommes enfin arrivés à Kharezm, la plus belle et la plus grande ville des Turcs. La foule y est extrêmement dense. Les imams y frappent ceux qui manquent la prière et leur font payer des amendes. Le fleuve Djeihoun est l’un des quatre fleuves qui sortent du paradis. Il gèle cinq mois par an. Pendant l’été, on peut y naviguer jusqu’à Termez d’où l’on importe du blé. Le qadi m’a fait entrer en ville avant le lever du soleil pour éviter la bousculade. Les notables sont plutôt des hérétiques mutazilites mais ils le dissimulent parce que le sultan est sunnite. L’émir de la ville était le cousin du sultan et vice-roi du Khorasan. Je suis allé le voir alors qu’il était immobilisé chez lui par une crise de goutte. Il nous a fait divers cadeaux dont du bois à brûler. On ignore le charbon dans cette région, tout comme en Inde et en Perse. En Chine on brûle une sorte de pierre qui sert deux fois de suite. J’ai acheté un cheval noir. J’avais à cette époque tellement de chevaux que je n’ose dire combien de peur de passer pour un menteur. La hatun a donné un banquet en mon honneur. En sortant, j’ai croisé une femme modestement vêtue. On m’a dit après que c’était elle la hatun. Je me suis alors fait excuser de ne pas l’avoir reconnue ni saluée comme il aurait fallu.

Les melons de Kharezm sont excellents. Leur écorce est verte et leur intérieur est rouge. On les découpe, on les fait sécher comme les figues et on les exporte jusqu’en Inde et en Chine. Quand j’étais à Delhi, j’avais l’habitude d’en acheter à chaque fois que je pouvais en trouver. Un chérif irakien m’avait accompagné dans mon voyage jusqu’à Kharezm. Il faisait souvent des achats pour moi et je m’étais aperçu qu’il me comptait moins qu’il n’avait réellement payé. Il a rencontré à Kharezm des compatriotes qui allaient en Chine et a décidé de les accompagner. J’ai appris par la suite qu’il s’était arrêté à la frontière chinoise et avait envoyé en avant un esclave avec des marchandises à vendre. L’esclave a tardé à revenir. Un autre marchand irakien a refusé de lui prêter de l’argent. Alors le chérif s’est tranché la gorge. Il m’avait dit une fois qu’il avait déjà tenté de se suicider à cause de difficultés financières pourtant bénignes.

Je suis reparti de Kharezm en traversant le désert en direction de Bokhara. C’était, autrefois, la capitale des pays d’au-delà du Djeihoun mais le maudit Gengis khan, le Mongol aïeul des rois d’Irak actuels, l’a ravagée. Actuellement la ville est en ruines. Gengis était forgeron dans le nord de la Chine. Il était très fort et très généreux. Une bande s’est organisée autour de lui et avec elle il s’est emparé de tout le pays. Sindjar était roi du Kharezm. Un jour, Gengis a envoyé des marchands avec des produits chinois à Othrar dans les Etats du roi Sindjar. Sur ordre de celui-ci, le gouverneur s’est emparé des richesses et a renvoyé les marchands en Chine après les avoir fait mutiler. Alors Gengis khan a envahi les pays musulmans. Malgré le secours de Sindjar, Othrar fut prise et ses habitants furent tous massacrés. Sindjar fut vaincu à son tour. Gengis a détruit successivement Bokhara, Samarkand et Termez. Il a traversé le Djeihoun, il a pris Balkh et Bamian et s’est avancé vers le Khorasan et l’Irak. Balkh s’étant soulevée, il est revenu sur ses pas et l’a détruite complètement, ainsi que Termez et Bamian. Bokhara et Samarkand ont elles été épargnées. En Irak, Gengis khan s’est emparé de Bagdad et a fait égorger le calife abbasside al-Mustansir Billah.

Après Bokhara, je me suis dirigé vers le camp du sultan Alaeddin Thermachirin. J’avais avec moi une esclave enceinte et je voulais qu’elle puisse accoucher à Samarkand. Je suis arrivé un soir au camp du sultan. Celui-ci était à la chasse. Son lieutenant m’a attribué une tente dans laquelle l’esclave a pu accoucher. Elle a donné naissance à une fille. Celle-ci était née sous une bonne étoile et j’en ai eu beaucoup de satisfactions. Malheureusement, elle est morte peu après mon arrivée en Inde. Le sultan de Transoxiane était très puissant. Son autorité s’exerçait sur tous les territoires situés entre la Chine, l’Inde, l’Irak et les Etats du roi Uzbec. Il entretenait de bons rapports avec tous ses voisins. Il avait succédé à ses frères qui étaient des infidèles mais qui pourtant se montraient justes envers les musulmans. Quelques jours après mon arrivée au camp, j’ai rencontré le sultan à la mosquée. Il est ensuite reparti à pied, s’arrêtant chaque fois qu’un de ses sujets lui présentait un grief. Il m’a interrogé sur les villes saintes. Il ne négligeait aucune prière à la mosquée, même par un froid très vif. Un jour qu’il était arrivé en retard, l’imam a refusé de l’attendre et le sultan a dû faire sa prière derrière tout le monde. Il est ensuite allé saluer l’imam en riant et m’a dit de raconter à tout le monde comment un simple derviche persan était capable de traiter un sultan turc. Je suis resté deux mois auprès de ce sultan. A mon départ, il m’a fait de beaux cadeaux dont une pelisse précieuse en fourrure de zibeline. Au moment des adieux, je n’ai rien pu dire à cause du froid. Il l’a compris, m’a souri et m’a pris la main.

Deux ans après mon arrivée en Inde, j’ai appris qu’un de ses cousins nommé Bouzoun avait été reconnu roi et que Thermachirin avait été déposé sous le prétexte qu’il avait transgressé les lois de Gengis khan. Les Mongols avaient l’habitude de se réunir chaque année. A cette occasion la conduite du sultan était jugée par les autres, comme celle des émirs. Thermachirin avait abandonné cette coutume. On lui reprochait aussi d’être resté trop longtemps près du Khorassan sans retourner visiter la région d’origine des rois mongols dont la capitale est Almalik. Bouzoun s’est mis en marche contre lui à la tête d’une grande armée. Thermachirin s’est enfui avec une faible escorte pour la province de Ghaznah. Mais iil a été repéré par un neveu qui l’a emprisonné. Bouzoun est arrivé à Bokhara et à Samarkand et a été reconnu comme nouveau roi. Thermachirin aurait été tué près de Samarkand. Mais on dit aussi qu’il n’est pas mort à ce moment. Le fils de Thermachirin et sa famille se sont enfuis en Inde où ils ont été bien accueillis.

Plus tard est arrivé en Inde un homme qui prétendait être Thermachirin. Certains Turcs l’ont formellement reconnu. Un médecin qui avait soigné Thermachirin l’a reconnu à son tour grâce à une certaine cicatrice. Mais le vizir a fait remarquer au roi de l’Inde le danger que représentait cet homme dont quarante mille sujets vivaient en Inde. Alors le roi a refusé de le reconnaître. Il a été chassé et s’est réfugié à Chiraz. Il y était encore lors de mon retour de l’Inde mais je n’ai pas osé demander au sultan Abou Ishak l’autorisation de lui rendre visite. Une fois arrivé au pouvoir, Bouzoun a favorisé les Juifs et les Chrétiens. Un certain Khalil s’est soulevé contre lui et les émirs musulmans l’ont rejoint. Bouzoun a été battu et étranglé avec une corde d’arc selon la coutume. Khalil a ensuite battu les Mongols. Il est allé jusqu’aux limites de la Chine en s’emparant de Karakorum et de Bichbaligh. Par la suite, il a voulu s’imposer également à Hérat mais les troupes musulmanes ne l’ont pas suivi. Il a été livré à Hussein, roi d’Hérat, qui l’a laissé en vie et l’a fait vivre au palais. C’est là que je l’ai vu à mon retour de l’Inde à la fin de 747 (avril 1347).

Après avoir quitté le sultan Thermachirin, je suis parti pour Samarkand. C’est une belle ville en partie dévastée. Il y a à proximité le tombeau d’un certain Kotham qui fut tué lors de la prise de la ville par les musulmans. Les habitants s’y rendent deux soirs par semaine. Les Mongols apportent des offrandes. Ils ont respecté ce lieu même à l’époque où ils étaient encore idolâtres. Le responsable du tombeau était un descendant des califes abbassides. J’ai rencontré le qadi de Samarkand qui est mort plus tard à Moltan, la capitale du Sind. Le roi de l’Inde ayant apprit que ce juge était en route pour le rencontrer quand il est mort, il a fait verser à ses enfants ce qu’il lui aurait donné en cadeau. J’ai traversé Nécef et je suis arrivé à Termez. On y produit du raisin et des coings. Le lait y est si abondant qu’on s’en sert pour se laver les cheveux au lieu de la glaise qu’utilisent généralement les Indiens. La vieille ville construite au bord du Djeihoun a été détruite par Gengis khan. La ville nouvelle a été rebâtie un peu plus loin. J’ai alors traversé le fleuve pour entrer au Khorasan.

Je suis allé à Balkh qui est elle aussi en ruine. Gengis khan a ravagé sa grande mosquée en croyant qu’un trésor était caché dedans. Elle ressemblait un peu à celle de Rabat. On m’a raconté qu’elle avait été construite par la femme d’un gouverneur abbasside. Un jour, le calife s’était mis en colère contre la population de Balkh et avait voulu lui faire payer une très forte amende. Les femmes de la ville implorèrent l’épouse de l’émir pour qu‘elle essaye de faire fléchir le calife. L’épouse de l’émir donna alors à l’envoyé du calife un vêtement qui lui appartenait et qui valait plus cher que le montant de l’amende. Le calife en fut honteux, il annula l’amende et rendit son bien à la femme de l’émir. Alors elle le vendit et fit construire la mosquée avec cet argent. Comme il restait encore un tiers de la somme obtenue, elle la fit enterrer sous une des colonnes de l‘édifice. Gengis khan avait été informé de cette histoire. Un cheikh m’a fait visiter les mausolées de la ville dont celui du prophète Ezéchiel. J’ai traversé ensuite les montagnes du Kouhistan où l’on voit de nombreux figuiers et je suis arrivé à Hérat. Il y a quatre grandes villes au Khorasan. Balkh et Merv sont ruinées, Neiçabour et Hérat sont florissantes. Les habitants d’Hérat sont de rite hanéfite. Le sultan Hussein dont j’ai déjà parlé a remporté deux grandes victoires. L’une contre le révolté Khalil, l’autre contre Masoud l’hérétique.

Masoud et sa bande de brigands se livraient au pillage. Ses hommes furent bientôt très nombreux. Ils se sont emparés d’abord de la ville de Beihak, puis de bien d’autres. Masoud a alors pris le titre de sultan. Les esclaves fugitifs le rejoignaient en foule. Tous se sont faits chiites et ont entrepris de pourchasser le sunnisme dans tout le Khorassan. Le cheikh chiite Hassan fut proclamé calife par les bandits. L’honnêteté la plus parfaite régnait parmi eux. Ils se sont emparés de Neiçabour et des principales villes du Khorassan puis se sont rassemblés à Djam dans l’intention de marcher contre Hérat. Le roi Hussein et les habitants d’Hérat ont décidé d’aller à la rencontre de l’ennemi. Ils se sont rassemblés, venant de tous les villages. Les habitants de Simnan eux aussi sont arrivés. Il y avait en tout près de cent vingt mille hommes. Les chiites ont été battus et Masoud a pris la fuite. Le soi-disant calife Hassan a essayé de résister mais il a été tué au combat. On m’a raconté que la bataille avait duré toute une matinée. A midi, les chefs victorieux déjeunaient tranquillement pendant que l’on décapitait les prisonniers. Cela a eu lieu en 748 (1347).

Les habitants d’Hérat aimaient beaucoup le très religieux Mevlana Nizhameddin. Il intervenait aussitôt que quelqu’un enfreignait la loi, même si c‘était le roi lui-même. On m’a dit qu’un jour celui-ci avait voulu lui résister et s’était fortifié dans son palais. Une foule énorme s’était alors rassemblée. Le roi a eu peur et a reçu Nizhameddin qui l’a puni parce qu’il avait bu du vin. Des Turcs venaient souvent à Hérat et y buvaient du vin, malgré les protestations de Nizhameddin. Ils attaquaient fréquemment les villes indiennes et en ramenaient des captifs, hommes et femmes. Il y avait parfois parmi eux des musulmanes, reconnaissables à leurs oreilles non percées. Nizhameddin les délivrait. Un jour il en reprit une à un émir turc. Pour se venger, l’émir s’est emparé de tous les chevaux d’Hérat. Le sultan n’avait même pas de montures pour le poursuivre. Il a rappelé aux Turcs le traité qu’il y avait entre eux mais les Turcs ont voulu d’abord qu’on leur livre Nizhameddin. Un cheikh a proposé à celui-ci de l’accompagner chez les Turcs puis de l’en ramener. Les chevaux ont bien été restitués mais l’émir vexé a tué Nizhameddin. Plus tard ses partisans ont assassiné à son tour l’émir turc meurtrier.

J’ai quitté Hérat pour aller à Djam, une ville de taille moyenne mais belle. On y trouve des mûriers et la soie y est abondante. Cette cité est indépendante de l’autorité du sultan et appartient directement aux descendants de son fondateur. Cet homme était un ivrogne notoire mais, un jour qu’il recevait des amis, il s’était repenti. Au cours du repas, les convives réalisèrent tout à coup que le vin s’était transformé et ils firent tous pénitence. Je suis ensuite allé à Thous puis au mausolée de Ridha, un descendant d’Hussein, fils du calife Ali. Le mausolée est surmonté d’un dôme très élégant. En face de celui de Ridha, Il y a le tombeau d’Haroun ar-Rachid, le prince des croyants. Après cela je suis passé à Zaveh, patrie du cheikh qui a fondé la confrérie des derviches Haideris qui se mettent des anneaux de fer aux mains, au cou, aux oreilles et même à la verge. Puis je suis arrivé à Nishapur, une des quatre capitales du Khorassan, surnommée la petite Damas tellement la ville est belle. On y fabrique de la soie qui est exportée en Inde. J’ai logé chez un cheikh qui m’a poussé à revendre un esclave turc que je venais d‘acheter. J’ai appris plus tard que cet esclave avait tué quelqu’un et avait ensuite été lui-même exécuté.

Nous avons poursuivi notre route jusqu’à Kondous et Baghlan où nous sommes restés quarante jours afin de laisser reposer nos bêtes. Les lois des Turcs sont extrêmement sévères pour les voleurs et la sécurité règne. Nous avions également peur de la neige dans la traversée de la montagne de l’Hindou Kouch. Ce nom signifie « qui tue les hindous » parce que beaucoup d’esclaves indiens meurent à son passage à cause des grands froids. Nous avons attendu un radoucissement du temps. Après deux jours de marche, nous nous sommes arrêtés à Bendj Hir, c’est-à-dire « cinq montagnes ». Il y avait là autrefois une ville au pied des montagnes où l’on trouve des rubis. Gengis, le roi des Mongols, a totalement ruiné la contrée. Sur la montagne de Pechai, il y a l’ermitage du cheikh Ata Aoulia. Les gens sont persuadés qu’il a trois cent cinquante ans. Il m’a dit lui-même que ses cheveux et ses dents repoussaient tous les cent ans. Mais j’ai eu des doutes. Nous sommes ensuite allés à Ghaznah. C’était la capitale du célèbre sultan Mahmoud qui conquit de nombreuses villes en Inde. La ville est maintenant dévastée. Il y fait très froid.

Kaboul a été autrefois une grande ville mais ce n’est plus qu’un gros village peuplé de ces Persans qu’on appelle Afghans. La plupart sont des brigands. On dit que le prophète Salomon monta un jour au sommet d’une montagne voisine, regarda vers l’Inde alors remplie de ténèbres et retourna sur ses pas. Je suis ensuite arrivé à Kermach où nous avons dû nous défendre contre des brigands afghans. Notre caravane était accompagnée d’un convoi de quatre mille chevaux. Nous sommes passés à Chech Naghar, la dernière localité du pays des Turcs, et nous sommes entrés dans un désert. Il faut deux semaines pour le traverser. On n’y passe qu’en juillet quand les pluies sont tombées en Inde. Il y souffle le simoun qui est un vent empoisonné. Heureusement nous sommes arrivés sans dommages à Bendj Ab, « les cinq rivières », le fleuve du Sind. C’était le 1muharram 734 (12 septembre 1333).

 

Arrivée en Inde

 

Le fleuve Sind (Indus) est très grand et déborde à l’époque des chaleurs. Les gens de la région ensemencent leurs champs après l’inondation, exactement comme cela se passe en Egypte. C’est là que commencent les Etats du roi de l’Inde Mohammed chah. Les fonctionnaires préposés aux nouvelles ont annoncé notre arrivée au gouverneur de Multan, la capitale de la région. Entre le Sind et Delhi, la résidence du roi, il y a normalement cinquante jours de marche. Mais les nouvelles y arrivent en cinq jours, grâce au système de la poste. Des chevaux qui appartiennent au sultan sont stationnés sur la route tous les quatre milles. Pour les messagers à pied, à chaque tiers de mille il y a une bourgade avec des hommes prêts à partir. Le messager agite un fouet garni de grelots et court de toutes ses forces. Quand on l’entend arriver, un nouveau messager s’apprête à partir. On transporte ainsi très vite des fruits que réclame le sultan, ou de l’eau du Gange, et même parfois les grands criminels qui sont portés à dos d‘hommes.

Les préposés aux nouvelles informent le sultan de tout ce qui concerne les nouveaux venus. Ceux-ci doivent attendre à Multan la réponse du sultan. Le roi Mohammed shah aime beaucoup les étrangers. La coutume veut que chaque visiteur lui offre un cadeau et le roi lui en fait un encore plus beau. C’est même devenu une opération lucrative pour les marchands du Sind qui prêtent de l’argent aux voyageurs et sont ensuite largement remboursés par le cadeau fait en retour par le roi. J‘ai fait comme les autres. J’ai acheté des chevaux, des chameaux et des esclaves. J’ai aussi offert une charge de flèches. Un marchand d’origine irakienne a fait fortune grâce à moi. Mais, quand je l’ai revu plus tard, il ne m’en était nullement reconnaissant.

Notre troupe a traversé un marécage. C’est là que j’ai vu pour la première fois un rhinocéros. C’est un gros animal noir, plus petit qu’un éléphant et qui a une corne entre les deux yeux. Un de nos cavaliers a voulu l’attaquer mais l’animal a blessé le cheval avec sa corne. Nous sommes arrivés à Siwécitan, une grande ville située au milieu d’un désert où pousse une certaine espèce d’acacia. On y cultive aussi des pastèques. Les habitants mangent une sorte de caméléon qu’ils accommodent au curcuma. J’ai refusé d’y toucher, l’estimant impur. On était à l’époque des grandes chaleurs. J’ai rencontré un cheikh qui avait la réputation d’avoir cent quarante ans et d’avoir assisté au meurtre du calife abbasside à Bagdad par Hulagu, le fils de Gengis khan. Un Indien idolâtre avait été nommé gouverneur de Siwécitan. Un émir l’a tué et s’est emparé du trésor du sultan. Le chef des émirs du Sind s’est alors mis en marche avec ses troupes contre lui. Les insurgés se sont retranchés dans la ville puis se sont rendus après quarante jours. Beaucoup ont été écorchés vifs et leurs peaux ont été suspendues aux murailles. Je suis arrivé juste après ces événements. Dormant sur la terrasse d’une medersa, je voyais ces peaux. J’ai décidé de repartir rapidement en compagnie du nouveau gouverneur de Lahari qui rejoignait son poste.

Nous avons voyagé par le fleuve. Nous formions un convoi de quinze bateaux menés par des rameurs. Des embarcations portaient des musiciens et des chanteurs. Le soir, nous campions sur la rive. En cinq jours, nous sommes arrivés à Lahari, à l’embouchure du Sind. C’est un port où arrivent des navires du Yémen et du Fars. Ses revenus sont considérables et l’émir prélève pour lui la moitié de la dîme. Un jour, dans les environs de Lahari, j’ai vu des pierres qui ressemblaient à des hommes et à des animaux. L’émir m’a expliqué que c’étaient les restes d’une ville dont les habitants avaient été pétrifiés à cause de leurs débauches il y a plus de mille ans. Je suis reparti pour Multan. C’est là qu’on examine les bagages des voyageurs. Il était de coutume de prélever le quart des marchandises et de taxer également les chevaux. Plus tard, le sultan a fortement réduit ces taxes au moment où il a prêté serment de fidélité au calife abbasside du Caire. Mon bagage n’avait rien de précieux mais il m’était désagréable qu’on le visite. Heureusement un officier de l’émir est arrivé et il m’a dispensé de cette formalité. J’ai été interrogé par le responsable de la poste et j’ai pu entrer en ville. J’ai fait cadeau à l’émir de Multan d’un esclave, d’un cheval, de raisins secs et d’amandes. Raisins et amandes étaient un beau cadeau car on n’en trouve pas du tout dans le pays.

Il y avait là des troupes nombreuses. En Inde, quand un homme s’engage comme archer, sa solde dépend de la force de l’arc qu’il peut tendre. Pour être cavalier, il faut être capable de frapper une cible de sa lance au galop ou de prendre, toujours avec la lance, un anneau suspendu à un mur. La solde dépend de l’habileté du soldat. Deux mois après mon arrivée, un chambellan du sultan est venu en ville en compagnie du chef de la police. Ils m’ont demandé quels étaient mes projets. L’entrée en Inde n’est en effet autorisée qu’à ceux qui veulent s’y installer. Comme je leur ai répondu que je voulais me mettre au service du roi de l‘Inde, ils m’ont fait signer un engagement. J’ai alors profité de la caravane du juge de Termez pour aller jusqu’à Delhi, à quarante jours de marche de Multan. Pour les repas du juge, on servait des galettes, de la viande rôtie, des gâteaux, de la viande aux oignons et au gingembre, de la viande hachée aux amandes, des noix, des pistaches et des gâteaux frits aux épices, du riz et des poulets. Avant le repas, on distribuait du sirop. A la fin, on servait de la bière et on donnait du bétel et des noix d’arec. On commençait et on achevait toujours le repas en disant « bismillah » (au nom de Dieu).

La première ville de l’Inde proprement dite où je suis arrivé était Abouher. On y trouve des lotus énormes. Il y a en Inde des arbres inconnus chez nous comme le manguier qui ressemble à l’oranger. On dit qu’il est malsain de dormir sous son ombrage. Ses fruits, encore verts et de la taille d’une poire, sont confits au sel. Les Indiens font de même avec le gingembre vert et le poivre en grappe. La mangue mure est très douce au goût et on la mange comme une pomme. On trouve aussi le cheky et le berky. Leurs feuilles ressemblent à celle du noyer. Leurs fruits sont comme des courges et sortent du tronc de l’arbre. Le nom change selon qu‘ils sont en haut ou en bas de l‘arbre. A l’automne, on les fend en deux et on y trouve un grand nombre de grains qui ressemblent à des cornichons. Les noyaux bouillis ont le goût de la fève. Il y a aussi l’ébénier qui donne des fruits qui ressemblent à des abricots. Le tchoumoun donne des fruits qui sont comme des olives. Il y a aussi l’orange douce, très répandue. Le mehwa donne une sorte de petite poire et un grain qui a goût de raisin. Une fois sec, il a goût de figue. On fabrique de l’huile avec ses noyaux. Le raisin lui-même est extrêmement rare en Inde. On trouve également dans le pays le cacira qui sort de terre et ressemble à la châtaigne. Il y a aussi des grenades.

Les Indiens font les semailles deux fois par an. En été, à la saison des pluies, ils sèment les graines d’automne qu’ils vont récolter deux mois plus tard. Ce sont diverses sortes de millet. L’un d’eux pousse même sans être cultivé. C’est la nourriture des pauvres et des religieux. On en fait une farine avec laquelle on confectionne une bouillie mélangée au lait de buffle. C’est très bon. On cultive aussi des pois qu’on mange avec du riz. C’est un plat très courant, un peu comme la harira, la soupe épaisse du Maghreb. Il y a aussi une sorte de fève. On donne aux animaux du millet, des pois chiches et du beurre fondu. Après la récolte d’automne, on fait les semailles pour le printemps. Il s’agit alors de cultiver du blé, de l’orge, des pois chiches et des lentilles. Le sol est extrêmement fertile. Le riz peut être semé jusqu’à trois fois par an. On cultive aussi le sésame et la canne à sucre.

Au delà d’Abouher se trouvent des montagnes peuplées d’idolâtres insoumis qui se livrent au brigandage. D’ailleurs, la plupart des Indiens sont encore idolâtres. Certains vivent sous l’autorité de magistrats musulmans mais d’autres restent rebelles dans les montagnes. Pour quitter la ville, le gros de notre troupe était parti dès le matin. Nous en sommes partis vers midi à seulement une vingtaine. Nous avons été attaqués par quatre-vingts idolâtres, à pied et à cheval. Nous avons résisté vaillamment, leur tuant un cavalier et douze piétons. Dans le combat, j’ai reçu une flèche, heureusement sans gravité. Dans la nuit, nous sommes arrivés à un château et nous y avons suspendu les têtes des morts. Deux jours plus tard, j’ai rencontré un certain cheikh, exactement comme un autre cheikh égyptien d’Alexandrie me l’avait prédit plusieurs années auparavant. Des gens m’ont annoncé qu’un idolâtre était mort, qu’on avait allumé un bûcher pour brûler son cadavre selon la coutume indienne et que sa femme allait se faire brûler elle aussi. Par la suite, j’ai plusieurs fois vu de ces cortèges, une femme idolâtre parée et à cheval accompagnée de musiciens et de brahmanes. Dans les Etats du sultan, ils doivent demander une autorisation pour allumer ces bûchers.

Un jour, j’étais dans une ville idolâtre mais dont le prince était musulman. Il avait combattu contre des brigands et perdu dans la bataille plusieurs de ses soldats idolâtres. Trois des morts étaient mariés. Les trois femmes ont décidé de se faire brûler. Ce n’est pas une obligation mais, si elles le font, c’est une gloire qui rejaillit sur toute la famille. Ces femmes ont passé trois jours en réjouissances. Le quatrième, magnifiquement vêtues et portant tous leurs bijoux, elles sont montées à cheval, tenant à la main une noix de coco et un miroir. Le cortège s’est organisé et nous avons suivi par curiosité. Dans une clairière, il y avait quatre tentes avec des idoles. Les femmes ont distribué leurs vêtements et leurs bijoux et ont revêtu une grossière étoffe de coton. Les feux avaient déjà été allumés. La première femme s’est jetée dans les flammes et la musique a retenti. J’ai manqué tomber de cheval sous le coup de l’émotion et je suis reparti tout de suite. Beaucoup de gens également se noient volontairement dans le Gange. On dit que ce fleuve vient du paradis. Les Indiens idolâtres y vont en pèlerinage et ils y jettent les cendres des morts. Quand quelqu’un s’y noie volontairement, il prévient d’abord les autres qu’il le fait pour s’approcher du dieu Coçai et qu’il ne se suicide pas à cause de quelque malheur personnel. Ensuite on le retire de l‘eau, on le brûle, et ses cendres retournent dans le même fleuve.

A mon arrivée à Delhi, le sultan Mohammed shah était absent de sa capitale. Mais il y avait la sultane-mère et le vizir qui était originaire d’Asie mineure. Il a envoyé des officiers à notre rencontre et a prévenu le sultan de notre arrivée. Nous sommes alors entrés dans Delhi. C’est la plus grande ville musulmane d’Orient. Elle est entourée d’un mur dans lequel ont été aménagées des pièces pour les gardes, pour les réserves et pour les armes. Les vivres s’y conservent très bien. J’ai vu du blé et du riz encore mangeables après quatre-vingt dix années. Les tours sont très nombreuses et il y a en tout vingt-huit portes dans l‘enceinte. La grande mosquée est très grande et entièrement construite en pierre blanche. On y voit une colonne faite d’un métal inconnu sur lequel le fer ne laisse pas de trace. Près d’une des portes, il y a deux idoles de cuivre à terre. On marche dessus en entrant. La mosquée a été construite à l’emplacement d’un ancien temple idolâtre. Le minaret est en pierre rouge et couronné de marbre blanc. Son entrée est très large. On m’a raconté qu’un éléphant pouvait monter jusqu’en haut avec un chargement de pierres lors de la construction.

Le sultan Kothbeddin avait entrepris la construction d’un autre minaret, encore plus grand, mais il est mort avant son achèvement. Mohammed shah a renoncé à le faire terminer. Un tiers seulement est réalisé mais il est déjà aussi grand que le premier minaret. Trois éléphants peuvent y entrer de front. Kothbeddin avait également entrepris la construction d’une mosquée. Mohammed shah ne l’a pas achevée. Cela aurait coûté excessivement cher et, comme Kothbeddin avait été tué, cela semblait de mauvais augure. Hors de la ville, il y a un bassin alimenté par l’eau des pluies où les gens prennent leur eau à boire. Quand il est vide, on y cultive des cannes à sucre, des citrouilles, des concombres, des pastèques et des melons.

Le qadi de la ville m’a raconté que Delhi avait été conquise sur les infidèles en 584 (1188) par l’émir Kothbeddin Aibec, un mamelouk du sultan de Ghaznah. Le sultan Chemseddin Lalmich a été le premier prince indépendant régnant à Delhi. Il avait été mamelouk de Kothbeddin Aibec. A la mort de son maître, il s’est fait prêter serment par la population. Il a régné vingt ans et a été un bon souverain, soucieux de justice. A sa mort, son fils Rocneddin lui a succédé et a commencé par tuer un de ses frères. Sa sœur Radhiyah a alors ameuté le peuple contre lui et Rocneddin a été tué à son tour. Comme le troisième frère était trop jeune pour exercer le pouvoir, c’est Radhiyah elle-même qui a été reconnue comme souveraine. Elle a régné pendant quatre ans et se comportait exactement comme l’aurait fait un homme. Finalement, le peuple l’a déposée et l’a mariée. Son jeune frère Nacireddin est alors devenu le souverain. Il a régné vingt ans paisiblement. Il recopiait lui-même des exemplaires du Coran. Son lieutenant Ghiyatheddin Balaban l’a assassiné et a pris le pouvoir.

Balaban a ensuite régné à son tour vingt ans et il a été un bon sultan, soucieux de justice. Un derviche lui avait prédit la royauté quand il était jeune. Chemseddin Lalmich avait acheté des esclaves et Balaban était du nombre. Les astrologues avaient annoncé au sultan qu’un de ses esclaves prendrait le pouvoir à son fils. Il les a alors tous fait défiler devant les astrologues. Mais, comme les choses traînaient en longueur, les autres esclaves avaient envoyé Balaban chercher de quoi manger et, à l’appel de son nom, ils en avaient fait passer un autre à sa place. Les astrologues n’avaient donc rien vu. Balaban a d’abord été bon serviteur, il est ensuite entré dans l’armée et il est enfin devenu émir. Il a été le lieutenant du sultan Nacireddin pendant vingt ans avant de l’assassiner. A sa mort, son petit-fils Moizzeddin a pris le pouvoir. Il a régné quatre ans et ce fut une période heureuse bien que le nouveau sultan soit amateur de femmes et de vin. Mais il a été atteint d’hémiplégie. Son lieutenant Djelaleddin s’est révolté et l’a tué. Djelaleddin a été lui aussi un bon souverain mais son neveu Alaeddin l’a fait tuer et est devenu à son tour maître du royaume. Il a régné vingt ans et a été aussi un bon sultan. Il s’informait du prix de la vie et quand il a appris que le prix élevé de la viande venait de la taxe sur les bœufs, il l’a abolie. Il ouvrait même les magasins de l’Etat au peuple en cas de famine.

Cet Alaeddin avait cinq fils. Le quatrième était très mal vu. A la mort d’Alaeddin, le chef des émirs a fait couronner le plus jeune des princes et l’a maintenu sous son autorité. Les trois aînés ont été enfermés dans une forteresse et aveuglés. Kothbeddin, le fils méprisé, a été lui aussi emprisonné mais a eu la chance de conserver la vue. La veuve du sultan Alaeddin a fait assassiner l’émir par des esclaves fidèles et délivrer son fils Kothbeddin. Celui-ci a alors remplacé son plus jeune frère sur le trône. Lors d’un voyage du nouveau sultan, des émirs ont voulu en profiter pour porter au pouvoir un de ses neveux, un garçon de dix ans. Apprenant l’affaire, Kothbeddin a tué l’enfant en le frappant contre une roche et a fait décapiter ses propres frères. Plus tard, un nommé Khosrew khan a assassiné Kothbeddin. Les émirs se sont soumis sans difficultés au nouveau sultan qui a promulgué des édits favorables aux Indiens, en particulier en interdisant d’égorger des bœufs. Seul Toghlok, alors gouverneur du Sind, a refusé de reconnaître l’autorité de Khosrew.

On m’a raconté que ce Toghlok était un turc des montagnes qui était arrivé dans le Sind comme simple palefrenier et s’était engagé au service du frère du sultan Alaeddin. D’abord fantassin, il était devenu cavalier, puis un émir subalterne et enfin grand émir. Kothbeddin l’avait nommé gouverneur de Dibalbour. Son fils Mohammed, qui est devenu depuis le roi Mohammed shah, était pendant ce temps le chef des écuries impériales. Quand Toghlok a voulu se révolter contre Khosrew khan, il a d’abord ordonné à son fils de s’enfuir. Ensuite il a rassemblé ses troupes. Son armée a été d’abord battue par les troupes royales mais il a profité avec quelques compagnons de ce que les soldats indiens se livraient au pillage pour mettre en fuite la garde personnelle du sultan. Il est alors entré dans Dehli et a pris le pouvoir. Khosrew a été capturé et aussitôt décapité. Toghlok a régné quatre ans. Mais un derviche avait prédit la royauté au prince Mohammed et Toghlok a soupçonné son fils de comploter contre lui. Rentrant un jour d’expédition, il lui a commandé de lui élever un kiosque. Le prince a fait construire un kiosque en bois de telle façon que l’édifice s’est écroulé au passage des éléphants. Toghlok est mort enseveli sous les décombres. Hodja Djihan, qui avait aidé le prince dans son entreprise criminelle, est devenu son vizir.

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