Ibn Batouta - Asie mineure, Mer Noire et Constantinople

Voyage en Asie mineure

 

J’ai quitté Djeraoun en compagnie d’un groupe de Turcs pour affronter à la fois les éventuels voleurs arabes et le simoun, le vent de sable. Il y a quatre jours de marche pour traverser le désert. C’est là qu’habitait autrefois le bandit Djemal Allouk. C’était un persan. A la tête d’une troupe d’Arabes et de Persans comme lui, il exerçait le brigandage et fondait des ermitages avec l’argent volé. Et puis un jour il a renoncé à ses activités malhonnêtes et s’est livré à la piété. Sa tombe est devenue maintenant un lieu de pèlerinage. Je suis arrivé à Khondjopal où j’ai été accueilli par le cheikh Abou Dolaf. Celui-ci avait l’habitude de recevoir ses hôtes avec largesse et de leur faire de magnifiques cadeaux. Et pourtant il n’avait pas d’autres ressources que les offrandes qu’on lui faisait. On disait de lui qu’il puisait dans le trésor invisible de Dieu. Les habitants de la région sont des chaféites. Je suis ensuite allé à la ville de Siraf, au bord de la mer de l’Inde. Elle fait partie de la province du Fars. Les habitants sont des Persans mais il y a aussi des Arabes dont la spécialité est de plonger dans la mer pour chercher les perles.

La pêcherie de perles est située sur la côte entre Siraf et Bahrein. En avril et mai, les pêcheurs et les marchands affluent sur le rivage. Les pêcheurs mettent sur leur visage une plaque en écailles de tortue et une pince de la même matière sur leur nez. Ils attachent une corde à leur ceinture. Certains sont capables, m’a-t-on assuré, de rester plus d’une heure sous l’eau sans remonter à la surface. Ils ramassent les coquillages, les mettent dans un sac en cuir passé à leur cou et agitent la corde pour être remontés. On ouvre alors les coquillages et on en détache des morceaux de chair qui durcissent et se changent en perles au contact de l’air. Le sultan prélève le cinquième de la pêche. Le reste est acheté par les marchands qui sont souvent également les créanciers des pêcheurs. A Bahrein, on cultive le coton. Il y fait très chaud et le sable a tendance à gagner du terrain. Il a même coupé la route vers l’Oman. Je suis allé jusqu’à Hadjr et j’en suis reparti en compagnie de l’émir de la ville pour faire le pèlerinage de 732 (1332). C’est l’année où le roi Nacir a accompli son dernier pèlerinage. On racontait qu’il avait, plusieurs années auparavant, donné à l’émir Bectomour une esclave. Celle-ci affirmait être enceinte du roi. L’émir l’avait respectée. Un garçon était né. C’était l’émir Ahmed que tout le monde disait fils du roi. En 732, Ahmed et Bectomour ont comploté contre le roi Nacir qui en a été averti à temps. Il les a fait empoisonner tous les deux.

Après ce pèlerinage, j’ai voulu m’embarquer pour le Yémen et l’Inde. Pour cela, j’ai attendu quarante jours à Djeddah. Puis, à cause du vent, le bateau qui devait aller à Aidhab m’a déposé plus loin. Je suis reparti dans un désert où l’on voyait des autruches et des gazelles. J’ai mis neuf jours à atteindre Aidhab à travers le pays des Noirs. J’ai alors loué des chameaux pour rejoindre la vallée du Nil. J’ai ensuite descendu le fleuve jusqu’au Caire et je suis aussitôt reparti en direction de la Syrie. Je suis repassé à Hébron et à Jérusalem avant de poursuivre vers le nord. Je me suis finalement embarqué à Lattaquié sur un vaisseau génois à destination de l’Anatolie, le pays de Roum. C’est le pays d’où sont venus les Grecs anciens mais qui a été depuis conquis par les musulmans. Il s’y trouve encore beaucoup de chrétiens mais ils vivent maintenant sous la protection des Turcs. En dix jours, je suis arrivé à Alaia. La région est agréable et on y est très bien accueilli. Les femmes n’y sont pas voilées. Les gens ont coutume de préparer en une fois leur nourriture pour toute la semaine. Ce sont des sunnites hanéfites et on ne rencontre pas d’hérétiques. Pourtant ils ne réprouvent pas l’usage du haschisch. Alaia est une place commerciale importante et Antalya est une belle ville où les différentes catégories d’habitants ont des quartiers séparés. Les marchands chrétiens habitent au port, les Grecs et les Juifs ailleurs. On y produit d’excellents abricots dont le noyau donne une amande qui est exportée jusqu’en Egypte.

On trouve partout dans les pays turcs ce qu’on appelle les « Frères » ou les « Jeunes Gens ». Ce sont des communautés de professions ou de jeunes gens célibataires qui entretiennent des ermitages. Chaque membre de la communauté y apporte son gain de la journée et les voyageurs y sont reçus avec une grande hospitalité. Les Frères sont des gens extrêmement bienfaisants. Le lendemain de mon arrivée à Antalya, un homme d’apparence plutôt pauvre est venu m’inviter. Mais il ne parlait que le turc, langue que je ne comprenais pas encore. Le cheikh chez qui je logeais m’apprit que c’était un cordonnier, chef d’un groupe de Jeunes Gens. En le suivant, j’ai trouvé une belle zaouia. Les Jeunes Gens étaient vêtus de robes longues et étaient coiffés de grands bonnets. J’ai très bien mangé et ils ont ensuite chanté et dansé. Je suis parti après cela pour Burdur où j’ai encore mangé avec les Frères. Malheureusement ils ne parlaient que le turc et moi seulement l’arabe. J’ai poursuivi ma route par Isparta et Eghridir. J’ai passé le mois de ramadan auprès du sultan de cette ville. Nous rompions chaque soir le jeûne à la mode turque, c’est-à-dire avec une écuelle de therid, un bouillon avec du pain. Le fils du sultan mourut à cette époque et il n’y eut aucune cérémonie particulière.

Je suis ensuite allé à Göl Hisar, le « château du lac », dont le sultan m’a donné une escorte pour aller sans risques jusqu’à Ladhik à travers la plaine de Kara Agatch, « l’arbre noir », qui était infestée par les brigands descendants de Yezid ibn Moawiya installés à Kütahya. Ladhik est une grande et belle ville où les femmes grecques fabriquent des tissus de coton brodés d’or très réputés. Les Grecs payent un tribut au sultan et portent des bonnets rouges ou blancs. Les mœurs y sont très relâchées. On laisse même des esclaves grecques se prostituer dans les hammams. A mon arrivée, des inconnus ont arrêté mes chevaux, d’autres sont intervenus et ils ont commencé à se battre entre eux. J’ai cru un moment à des brigands. Mais il s’agissait tout simplement de Jeunes Gens de deux communautés rivales qui voulaient tous nous inviter en même temps. On a tiré au sort l’ordre dans lequel je devrais aller dans les deux ermitages. J’ai été très bien traité dans les deux. J’étais à Ladhik pour la fête de rupture du jeûne. Le sultan, les troupes, les Jeunes Gens, les corporations, tous sont sortis avec musique et étendards. Ils ont égorgé des animaux près des tombeaux et ont fait des aumônes. Et il y a eu un banquet pour tous au palais.

Comme les routes n’étaient pas sûres, j’ai attendu le départ d’une caravane pour repartir. Je suis allé ainsi à Mughla et à Konya. On raconte que cette dernière ville a été bâtie par Alexandre le Grand lui-même. On y produit des abricots réputés. On peut y visiter le mausolée du cheikh Djelaleddin également connu sous le nom de Mevlana, le Maître, qui a donné naissance à une importante confrérie. On raconte qu’il était au départ légiste et professeur. Un jour, un marchand de sucreries était entré dans la medersa. Le cheikh avait mangé une de ses pâtisseries puis était sorti et avait complètement disparu. Il n’était revenu que quelques années plus tard, l’esprit dérangé et ne s’exprimant plus qu’en poésie persane. Ses disciples ont recueilli ses vers et en ont composé un livre réputé.

J’ai continué mon chemin en passant par Aksaray, place qui appartient au roi d’Irak et où l’on fabrique des tapis qui sont exportés jusqu’en Chine, puis par Nighde, encore une ville en partie ruinée, et par Kayseri où se tient une garnison irakienne. Ici, quand il n’y a pas de sultan dans une ville, la coutume est que le chef des Jeunes Gens serve de gouverneur. Je suis ensuite allé à Sivas qui est la plus grande ville tenue par le roi d’Irak dans le pays de Roum. J’y ai encore une fois été accueilli par deux troupes de Jeunes Gens rivaux. L’émir Artena m’a reçu cordialement et a demandé aux émirs ses voisins d‘en faire autant. J’ai poursuivi ma route par Amasia, Gümüshane où il y a des mines d’argent et Erzindjan. Dans cette dernière ville les habitants sont des Arméniens chrétiens. Ils fabriquent des étoffes réputées et on trouve des mines de cuivre dans la région.

Je suis ensuite allé à Erzerum, une ville ruinée par la guerre civile, et à Birgui. Il y avait là un cheikh réputé qui m’a reçu et m’a fait une leçon sur les sciences fondamentales, dérivées ou accessoires. Le sultan résidait sur la montagne voisine à cause de la grande chaleur. Il m’a invité à l’y rejoindre. Je suis resté plusieurs jours à m’entretenir de sujets divers avec lui. Quand j’ai voulu repartir, il est redescendu en ville avec moi et m’a conduit à son palais où j’ai été accueilli par des pages grecs. Dans un superbe salon, nous avons pris ensemble du sirop et des biscuits. Un vieillard qui portait un curieux turban est arrivé et s’est assis sur l’estrade qui dominait les lecteurs du Coran. Quand on m’a dit qu’il s’agissait d’un médecin juif je me suis mis en colère parce qu’il n’avait pas à dominer les lecteurs. Il a dû quitter la salle. Lors de cette audience, le sultan m’a montré une pierre noire tombée du ciel que rien ne pouvait entamer. Enfin, il m’a fait des cadeaux dont un esclave grec nommé Michel. J’ai continué en passant par Aya Solouk, ancienne grande cité grecque dont la mosquée est une ancienne église. J’avais déjà rencontré auparavant son émir et j’ai commis l’erreur de le saluer avec familiarité sans descendre de cheval. Vexé, il ne m’a fait qu’un cadeau de bienvenue médiocre. A Aya Solouk, je me suis aussi acheté une jeune esclave chrétienne.

Je suis arrivé à Izmir, au bord de la mer. Là encore, une partie de la ville est en ruine. Son émir m’a fait cadeau d’un jeune chrétien nommé Nicolas. Cet émir possédait une flotte de guerre et faisait avec elle des incursions sur mer jusqu’à Constantinople. Il en rapportait régulièrement des esclaves et du butin. Plus tard, les Grecs ont appelé le pape à leur secours. Il demanda alors aux Génois et aux Francs de faire la guerre à l‘émir d‘Izmir. Les chrétiens s’emparèrent de la ville mais ne purent jamais prendre la citadelle. J’étais à Manisa le jour d’Arafat, le 9 dhoul hidjah (21 août 1333). Ma jeune esclave s’évada alors en compagnie d’un autre Grec. Je m’en suis aussitôt plaint au sultan. Ils étaient partis à Phocée où vivent de nombreux chrétiens tributaires. Les Turcs m’ont ramené les deux fugitifs.

Je suis arrivé après cela à Pergame, ville en ruine avec une citadelle au sommet de la montagne. On dit que l’ancien philosophe grec Platon y habitait. Avec un guide, je suis ensuite allé jusqu’à Balikesir où je me suis encore acheté une jeune chrétienne nommée Marguerite. J’étais à Bursa, ville connue pour ses eaux thermales, le jour de l’Achoura, c’est-à-dire le 10 muharram (21 septembre 1333). Le sultan de la ville était alors Orhan beg, le plus puissant des rois turcs. C’est son père Osman qui a pris naguère la ville de Bursa aux Grecs. Je me suis ensuite rendu à Nicée, ville elle aussi en grande partie détruite et presque entièrement entourée par un lac. On produit beaucoup de fruits dans la région. Le sultan Orhan beg y est arrivé quelques jours plus tard. J’ai eu l’occasion de le rencontrer et il m’a fait un important don en argent.

J’ai traversé la rivière Sakarya et je suis passé à Kevnik, une localité peuplée de Grecs soumis au tribut et où on produit du safran. Le lendemain, nous avons trouvé la route couverte de neige et notre guide nous a abandonnés. Heureusement, grâce à mon excellente monture, j’ai réussi à atteindre un village voisin où j’ai pu me faire comprendre en arabe par un derviche. Nous sommes allés ensemble rechercher mes compagnons et nous nous sommes tous retrouvés à la zaouia. A Mouderni, j’ai envoyé un serviteur acheter du beurre au marché. Il est revenu les mains vides mais hilare parce qu’on voulait absolument lui donner de la paille. Il se trouve que le mot qu’il utilisait pour demander du beurre voulait dire paille en turc. J’ai demandé à un homme qui parlait arabe de nous accompagner jusqu’à Kastamonu. Je lui ai donné un vêtement et de l’argent. Mais j’ai découvert par la suite qu’il était riche et qu’il détournait une partie de ce que je lui donnais. A Bolu nous avons eu beaucoup de mal à traverser la rivière. J’ai heureusement pu faire sécher mes vêtements trempés devant le feu à la zaouia des Jeunes Gens.

Je suis resté quarante jours à Kastamonu. La vie y était très bon marché. J’ai rencontré dans cette ville un cheikh qui m’a affirmé avoir cent soixante trois ans. Le sultan m’a reçu et m’a fait de beaux cadeaux. Il donnait audience tous les après-midi et chacun pouvait venir manger chez lui. Le vendredi il se rendait à cheval à la mosquée avec un cérémonial compliqué. Je suis allé ensuite à Sinope. Il y a là une montagne qui avance dans la mer comme celle de Sebta, au Maroc. On cultive dans la région les figues et le raisin et il y a de nombreux villages de Grecs tributaires. La grande mosquée a été construite par un sultan dont le fils, Ghazi Tchelebi, s’attaquait à la flotte grecque en plongeant sous les vaisseaux pour ouvrir des voies d’eau dans leurs coques. Il faisait aussi une grande consommation de haschisch et il en est mort car il a heurté un jour un arbre à la chasse. Le sultan Suleyman s’est alors emparé de Sinope et a installé son fils Ibrahim comme gouverneur. Celui-ci utilise également du haschisch comme le font beaucoup de gens en Asie mineure. J’ai même vu des chefs de l’armée qui en prenaient devant la mosquée. Les gens de Sinope sont des musulmans de rite hanéfite et ne connaissaient pas les malékites. En nous voyant prier contrairement à eux les mains le long du corps, ils nous ont pris pour des chiites. Pour vérifier, ils nous ont fait parvenir un lièvre. Voyant que nous le mangions sans hésitations, leurs soupçons ont disparu et nous avons été bien reçus. Peu après notre arrivée, l’émir a perdu sa mère. Il a suivi le convoi funèbre tête nue et les vêtements retournés. Nous sommes restés quarante jours à Sinope en attendant de pouvoir nous embarquer pour Kiram.

 

Voyage autour de la Mer Noire jusqu’à Constantinople

 

Nous sommes finalement partis sur un navire grec et nous avons subi une tempête en Mer Noire. A l’endroit où nous avons débarqué, j’ai vu une église dans laquelle était représenté un Arabe. Un moine m’a dit qu’il s’agissait du prophète Ali. J’en ai été très étonné. Nous étions dans la plaine de Decht Kifdjak, très vaste, toute plate et sans le moindre arbre. Le seul combustible qu’on peut y trouver est la bouse des animaux séchée. Nous avons loué un chariot à un chrétien pour aller à Caffa, une ville peuplée de Génois. Là, j’ai entendu pour la première fois de ma vie le son des cloches. Effrayé, j’ai envoyé un compagnon lancer l’appel à la prière. Nous avons alors vu arriver un homme armé. C’était le qadi musulman qui avait eu peur pour nous en entendant l’appel et était venu aussitôt à notre secours. Nous nous sommes promenés dans la ville. Tous les habitants sont des mécréants. Le port est admirable, avec de très nombreux navires aussi bien de guerre que de commerce. Nous sommes ensuite allés, toujours en chariot, jusqu’à Kiram, dans les Etats du sultan Mohammed Uzbec. On m’a parlé d’un moine chrétien qui jeûnait quarante jours de suite et annonçait ensuite des choses cachées. J’ai refusé d’aller le voir. En revanche, j’ai rencontré un cheikh qui était un grec converti à l’Islam.

L’émir Toloctomour s’apprêtait à partir pour Séra, la résidence du sultan. J’ai acheté des chariots pour pouvoir l’accompagner. On appelle ces chariots en turc des arabas. Ils ont quatre roues, ils sont tirés par deux chevaux mais parfois aussi par des bœufs ou des chameaux. Le conducteur monte sur un des chevaux. Le chariot porte une sorte de tente en feutre d’où l’on peut voir sans être vu. L’habitude est de partir après la prière de l’aurore et on marche jusqu’à dix heures du matin puis ensuite tout l’après-midi. A la halte, les animaux sont détachés et on les laisse libres de leurs mouvements. Ils sont très nombreux dans la plaine. La sévérité des lois turques fait que les bergers sont inutiles. Celui qu’on trouverait en possession d’un animal volé devrait en rendre dix ou donner ses enfants à la place ou bien être égorgé lui-même. Les Turcs mangent une sorte de millet bouilli avec des morceaux de viande et arrosé de lait caillé. On boit du lait de jument aigre, le kimiz. Ces Turcs sont très forts. Ils boivent aussi une liqueur fermentée à base de millet appelée bouzah car le rite hanéfite le permet. Ils dédaignent les sucreries et apprécient la viande de cheval. J’ai goûté un jour par méprise un peu de bouzah.

Nous sommes arrivés à Azak, une autre ville fréquentée par les Génois. Dans la contrée, les chevaux sont très nombreux et fort peu coûteux. Les habitants du pays en tirent toute leur subsistance. Ils en possèdent parfois plusieurs milliers à la fois. Ces chevaux sont exportés en Inde par immenses troupeaux. Il en meurt et il en est volé beaucoup en cours de route et, à l’arrivée en Inde, il faut payer une taxe. Malgré cela il reste un gros bénéfice aux marchands car les chevaux y sont vendus très cher. Les Indiens les achètent pour le combat. Ceux qu’ils utilisent pour la course viennent du Yémen, de l’Oman et du Fars. Nous sommes passés à Matchar où j’ai rencontré un juif espagnol avec lequel j’ai eu le plaisir de pouvoir converser en arabe. Les femmes jouissent d’une grande considération chez les Turcs, parfois supérieure à celle des hommes. J’ai vu des femmes d’émirs traitées avec faste par leur mari. Les épouses de marchands sont également très bien considérées. Les femmes turques ne se voilent pas. Nous sommes arrivés au camp du sultan, à Beshdagh, le premier jour du mois de ramadan.

Nous avons vu arriver le cortège impérial qu’on appelle la horde. C’était une véritable ville ambulante avec marchés, mosquées, cuisines... Le sultan Mohammed Uzbec est l’un des sept plus puissants rois du monde avec le roi du Maroc et les sultans d’Egypte, d’Irak, du Turkestan, de l’Inde et celui de Chine. Il a vaincu l’empereur de Constantinople. Il m’a reçu fort aimablement mais a dédaigné les sucreries que je lui offrais. Chaque princesse, qu’on appelle ici hatun, monte une araba avec un dôme d’argent doré. Leurs chevaux sont richement harnachés. La hatun est accompagnée de dames de compagnie et d’esclaves. Elle porte une tiare ornée de joyaux et ses vêtements sont de soie rehaussée de pierreries. Les suivantes sont également richement vêtues. Elle est accompagnée d’eunuques armés de massues. D’autres chariots portent les trésors, le mobilier et les provisions. La grande hatun, quoique avare, était très respectée par le peuple. On m’a raconté qu’elle descendait de la femme qui fit un temps perdre le pouvoir à Salomon et qui fut ensuite abandonnée dans le désert de Kifdjak. Elle me reçut très courtoisement, me tendant elle-même la coupe de kimiz. Cela s’est passé de la même façon avec les trois autres hatuns. La troisième se nommait Beialoun et était la fille du roi de Constantinople. Nous avons également rendu visite à la fille du sultan. Son mari souffrait de la goutte, de même que le père de la deuxième hatun. C’est une maladie très répandue chez les Turcs.

On m’avait parlé de la ville de Bolghar, loin dans le nord, de la brièveté du jour qui y règne en certaines saisons, et de l’absence de nuit à la saison opposée. J’ai voulu voir cela moi-même. Avec un guide qui m’a été fourni par le sultan, je suis arrivé à Bolghar pendant le mois de ramadan. Le temps de faire la prière du soir et quelques autres et le jour commençait déjà à réapparaître. Je voulais aussi aller voir le « Pays des Ténèbres ». On y arrive en quarante jours de voyage à partir de Bolghar. Mais j’ai du renoncer à ce projet parce qu’il était trop difficile à réaliser. On rapporte qu’il y a là un désert glacé sur lequel on voyage dans de petits chariots tirés par des chiens. Ces chiens sont très recherchés. Ils sont les seuls à ne pas glisser et ils servent de guides. Les marchands qui font le voyage dans ces régions laissent leurs marchandises dehors et retournent à leur campement. Le lendemain, ils retrouvent des fourrures de martre, de zibeline, de petit-gris et d’hermine à la place des marchandises. Si les marchands sont satisfaits, ils prennent les fourrures et repartent. Mais ils ne voient jamais personne. La fourrure d’hermine est particulièrement recherchée. Celle de zibeline est nettement moins chère.

J’étais de retour au camp du sultan le 28 ramadan (4 juin 1334), pour la fête de la rupture du jeûne. Le matin de la fête, le sultan, les hatuns et les princes sont montés à cheval ou dans leurs arabas avec musique et drapeaux. Puis ils se sont installés dans des kiosques en bois. On a placé des cibles et les soldats se sont livrés à un concours de tir à l’arc devant leurs émirs qui ont ensuite rendu hommage au sultan. Un banquet a été servi, avec du cheval et du mouton bouillis. On a aussi apporté du vin au miel, ce qui est permis aux hanéfites. Il y avait tout un cérémonial de présentation mutuelle des coupes entre les princes et les princesses. J’étais en compagnie des cheikhs dans une grande tente installée devant la mosquée. Après la fête, nous sommes tous partis pour Hadj Terkhan. Le mot terkhan désigne en turc un lieu libre d’impôts. Un sultan d’autrefois avait exempté ce lieu en l’honneur d’un pieux pèlerin. La ville est construite sur le fleuve Itil. Le sultan y réside généralement jusqu’à ce que le fleuve gèle. Une fois arrivée à Hadj Terkhan, la hatun Belaioun a demandé au sultan l’autorisation d’aller voir son père le roi des Grecs pour accoucher. J’ai voulu en profiter et j’ai demandé à l’accompagner afin de pouvoir visiter Constantinople. Le sultan a accepté et m’a fait des cadeaux d’adieu somptueux.

Nous sommes partis en compagnie de la princesse le 10ème jour du mois de shawal (14 juin 1334). Cinq mille soldats commandés par un émir nous escortaient. Avec les serviteurs, cela représentait un très gros convoi. Nous sommes d’abord passés par Ocac, qui est une ville très froide. Non loin, il y a les montagnes des Russes. Ce sont des chrétiens. Ils sont roux, ils ont les yeux bleus, ils sont aussi laids et rusés. Ils possèdent des mines d’argent. Nous sommes passés ensuite à Sordak, au bord de la mer. C’est une ville turque, avec des artisans grecs, en partie ruinée à cause d’une guerre qui a eu lieu entre les deux communautés. Nous sommes enfin arrivés à Baba Salthouk, la dernière ville en territoire turc. Après elle il y a dix-huit jours de marche à travers un désert pour atteindre le pays des Grecs. Nous étions au mois de dhoul qaada (juillet 1334).

A Mahtouli commence l’empire des Grecs. Des troupes et de nombreux princes et princesses étaient là pour accueillir la hatun. Il y a ensuite vingt-deux jours de marche de Mahtouli à Constantinople. Nous avons abandonné nos chariots et nous avons voyagé avec seulement des chevaux à cause des montagnes. A partir de ce moment, nous n’avons plus entendu l’appel à la prière et on a commencé à apporter à la princesse des boissons enivrantes et du porc. Mais elle a prescrit à ses serviteurs chrétiens de continuer à me traiter avec honneur et respect. Nous avons traversé trois bras successifs d’un grand fleuve et nous sommes parvenus à la petite ville de Fenicah où l’héritier du trône, le frère de la princesse, est arrivé avec des troupes nombreuses, couronne en tête et avec un débordement de luxe. Nous avons campé à dix milles de Constantinople et la population de la ville est venue à notre rencontre avec l’empereur lui-même, sa femme et les grands personnages de l’empire. Par sécurité, j’ai préféré rester près des bagages de la princesse.

Nous sommes entrés à Constantinople vers midi au milieu du bruit de toutes les cloches de la ville. A la porte du palais impérial, mes compagnons musulmans et moi avons rencontré des soldats qui se sont exclamés « des sarrasins ! » en nous voyant et ont voulu nous empêcher d’entrer. Il a fallu faire prévenir la hatun. L’empereur nous a assigné un logement et a fait savoir dans toute la ville que nous étions libres de nous déplacer. Trois jours plus tard, je l’ai rencontré en personne. C’était le fils de l’empereur Georges qui vivait encore mais s’était fait moine comme le font souvent les vieux empereurs grecs. Des eunuques m’ont fouillé. C’est la coutume avant de pouvoir approcher l’empereur. C’est également l’usage en Inde. Je suis enfin entré dans la salle d’audience décorée de mosaïques encadré par trois hommes. L’un d’eux, un Juif syrien, m’a dit en arabe qu’il était mon interprète. J’ai salué l’empereur. Il m’a interrogé sur Jérusalem et Le Caire, il m’a accordé sa protection et m’a fait des cadeaux. J’ai alors demandé un guide pour pouvoir visiter la ville. La coutume veut que le protégé de l’empereur soit promené en ville au son des trompettes. Ce fut le cas.

Constantinople est une très grande ville. Elle est divisée en deux par un grand fleuve où l’on ressent le flux, comme à Salé, au Maroc. La moitié orientale s’appelle Istanbul. Elle est construite au pied d‘une montagne qui s‘avance dans la mer. C’est là qu’habitent l’empereur et la population grecque. Les rues y sont larges et bien dallées. Chaque profession a sa place. La plupart des artisans et des marchands sont des femmes. La seconde partie de la ville s’appelle Galata. Elle est située à l’ouest de la rivière et ressemble un peu à Rabat. Elle est habitée par les chrétiens francs. Il y a là plusieurs nations, des Génois, des Vénitiens, des Francs, des Romains. Ils payent tribut à l’empereur mais se révoltent souvent contre lui. Le pape doit alors intervenir pour rétablir la concorde. Ces gens font tous du commerce. Cette partie de la ville est très sale, même les églises.

Je n’ai pu voir que l’extérieur de l’église Ste Sophie. On raconte qu’elle a été construite par un cousin du roi Salomon. Elle est très grande et entourée d’une muraille. Près de sa porte on trouve des boutiques, des juges, des écrivains et le marché des droguistes. Les gardiens empêchent les gens d’entrer dans l’église s’ils ne s’agenouillent pas d’abord devant la croix dont on dit que c’est celle sur laquelle fut soi-disant crucifié Jésus. Il paraît que des milliers de moines vivent dans cette église. Certains sont même les descendants des apôtres de Jésus. Il y a aussi une église destinée aux femmes. Le roi et les habitants de la ville ont l’habitude de venir chaque matin à cette église Ste Sophie. Le pape s’y rend une fois par an. Les monastères sont comme les zaouias chez les musulmans. Ils sont très nombreux. Beaucoup de rois grecs s’y retirent pour finir leur vie et laissent le pouvoir à leur fils. La majeure partie de la population de la ville consiste en moines et en prêtres. Les églises sont innombrables.

J’ai croisé un jour l’ancien roi Georges qui allait à pied vêtu en moine. Informé de ma personne, il m’a serré la main et il a voulu toucher mes pieds parce que j’avais foulé le sol de Jérusalem. Il m’a entraîné avec lui jusque dans la cour de Ste Sophie. Je lui ai demandé à entrer avec lui dans l’église mais il m’a confirmé qu’il fallait d’abord se prosterner devant la croix. Il est donc entré seul et je suis allé au marché des écrivains. Apprenant qui j’étais, le juge m’a fait appeler et nous avons discuté ensemble de mes voyages. Comme la hatun Belaioun était complètement revenue à sa religion d’origine, elle a voulu rester définitivement à Constantinople. Les musulmans de l’escorte ont alors demandé la permission de repartir. Elle nous a fait des cadeaux à tous. J’étais resté plus d’un mois chez les Grecs. A la frontière j’ai retrouvé le matériel et les compagnons qui y étaient restés. Nous sommes arrivés à Baba Salthouk en plein hiver. Je devais empiler les vêtements et chauffer l’eau des ablutions tellement il faisait froid. Le sultan n’était plus à Hadj Terkhan. Nous avons dû marcher trois jours sur la Volga gelée pour arriver à Sera et l’y retrouver. La ville est grande et belle. Il y a là des Mongols, en partie musulmans, des Ossètes musulmans, des Kifdjaks, des Tcherkesses, des Russes et des Grecs. Finalement, je suis reparti pour Kharezm. Cela représente quarante jours de voyage en chariots tirés par des chameaux.

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