Ibn Batouta - Dernier voyage en Afrique noire

Dernier voyage en Afrique noire

 

Me dirigeant vers le sud, je suis d’abord passé par Sijilmassa, une localité où l’on trouve des dattes excellentes. J’ai été hébergé par un juriste dont j’avais rencontré le frère en Chine et j’ai acheté des chameaux avant de m’aventurer dans le désert. J’en suis reparti le 1er jour de muharram 753 (18 février 1352) avec une caravane de marchands. En vingt-cinq jours, nous sommes arrivés à Taghaza, une bourgade sans grandes ressources construite avec des pierres de sel. Il y en a une mine dans les environs. Les toits des maisons sont faits de peaux de chameaux. Les habitants sont les esclaves des Messoufites occupés à l’extraction du sel. Ils doivent être ravitaillés de l‘extérieur. Les noirs viennent en caravanes échanger du millet contre le sel dont ils se servent comme monnaie. J’ai passé dix journées assez désagréables à Taghaza. L’eau y est saumâtre et les mouches y sont innombrables. Après cette localité, il faut dix jours pour traverser un désert où nous avons eu la chance de trouver un peu d’eau après la pluie. On y trouve des truffes mais il faut se protéger contre les poux en portant des colliers en mercure. Au début, nous étions quelques-uns à aimer marcher en avant de la caravane. Mais un de nos compagnons s’est perdu. Alors j’ai décidé de rester désormais avec les autres par prudence.

Nous sommes arrivés à Taçarahla où l’on trouve de l’eau en nappe souterraine. De là, les gens des caravanes ont l’habitude d’envoyer un Messoufite en avant jusqu’à Ioualaten prévenir de leur arrivée et demander qu’on vienne à leur rencontre. Quand le messager meurt en route et que les gens de la ville ne sont pas prévenus, la caravane court le risque de périr elle aussi. Ce désert est peuplé de démons. Notre messager parvint heureusement à destination et nous avons été très contents de voir arriver devant nous les habitants d’Ioualaten. Il y a énormément de serpents et des troupeaux de bœufs sauvages. Un marchand originaire de Tlemcen avait l’habitude de jouer avec les serpents. Un jour il a été mordu par l‘un d‘eux. Il a fallu le cautériser au fer rouge et, la nuit, à cause de la douleur, il a dû égorger un chameau pour pouvoir se soulager en mettant sa main dans ses entrailles fraîches. Son doigt a été perdu mais les Messoufites ont affirmé que l’homme serait mort si le serpent n’avait pas bu juste avant de le mordre. La dernière partie du désert était extrêmement chaude et nous avons voyagé de nuit. Nous sommes arrivés à Ioualaten deux mois après notre départ de Sijilmassa. C’est l’entrée dans le pays des nègres.

Les marchands ont déposé leurs chargements sur une place et sont allés rendre visite au vice-roi Hussein. Il leur a fallu un interprète pour se faire comprendre à cause du mépris manifesté par ce vice-roi à notre encontre. J’ai beaucoup regretté d’être venu en constatant le manque d’égards des nègres pour les blancs. Je me suis logé chez un homme originaire de Salé. L’inspecteur d’Ioualaten a invité tout le monde à un banquet auquel je me suis finalement rendu malgré mes réticences. On nous a servi du mil concassé mélangé à du miel et à du lait aigre, servi dans une demi courge. Et c’est tout. On m’a pourtant affirmé que le nègre nous avait servi ce qui était considéré comme le repas d’hospitalité le plus beau. Mon mauvais jugement contre eux s’en est trouvé renforcé. J’ai néanmoins voulu aller jusqu’à la ville de Malli, la résidence du roi. Je suis resté sept semaines à Ioualaten. La chaleur y était extrême. Il y a quelques palmiers, des melons et des pastèques. On tire du sol les eaux apportées par les pluies. Les gens portent des vêtements importés d’Egypte. Les femmes sont belles et plus méritantes que les hommes.

Les Messoufites sont des gens étonnants. Les hommes ne sont absolument pas jaloux de leurs épouses. Ils se nomment en indiquant le nom de leur oncle maternel et non celui de leur père. L’héritage passe au fils de la sœur du mort et nom à ses propres enfants, ce que je n’ai vu faire que chez les infidèles de la côte de Malabar, en Inde. Pourtant les Messoufites sont des musulmans pieux et pratiquants. Malgré cela, leurs femmes ne se voilent pas le visage. Un étranger peut se marier facilement sur place mais les femmes ne voyagent pas et ne quittent pas leur pays. Elles ont souvent pour amis des hommes qui ne sont même pas de la famille. Les hommes en font autant avec des femmes et personne ne s’en formalise. Un jour je suis entré chez le qadi et j’ai été extrêmement gêné en le trouvant en compagnie d’une jeune femme. Ma réaction l’a fait rire. Pourtant c’était un homme pieux. Une autre fois, je suis allé chez un Messoufite qui m’a reçu alors que sa femme était assise sur un lit de repos en grande conversation avec un autre homme. Je lui en ai fait reproche mais il m’a répondu que cela se passait en tout bien tout honneur. Je n’ai jamais remis les pieds chez lui après cela malgré plusieurs invitations.

Malli est à vingt-quatre jours de marche d’Ioualaten. J’avais loué les services d’un guide du pays mais le chemin n’est pas du tout dangereux et il n’est pas nécessaire de voyager en groupe nombreux. Tout le long de la route, il y a des arbres très vieux qui peuvent donner de l’ombre à une caravane entière. Certains sont creux. On y trouve alors de l’eau de pluie, ou du miel. Une fois j’ai même vu un tisserand qui y avait installé son atelier. D’autres arbres de la région donnent des fruits qui ressemblent aux prunes, aux pommes, aux pêches et aux abricots. On trouve aussi une sorte de long concombre qui contient une espèce de farine que l’on fait cuire et que l’on mange. On tire du sol des fèves que l’on fait frire ou dont on fait des beignets. Un fruit qui ressemble à la prune donne des noyaux dont on extrait de l’huile. On s’en sert pour la cuisine, pour la brûler dans les lampes et pour enduire les murs des maisons. La vaisselle est faite de courges coupées en deux. Les voyageurs n’ont pas besoin de s’encombrer de matériel. Il suffit d’avoir des morceaux de sel, des objets en verroterie et des substances aromatiques pour se procurer tout ce dont on a besoin. Les indigènes préfèrent le girofle. Dans les villages, les négresses sortent avec du lait aigre, du millet, des poulets et les voyageurs achètent ce qu’ils veulent. Le riz local ne réussit pas du tout aux blancs qui en mangent.

Après dix jours de route, je suis arrivé à Zaghari. Le village est peuplé de commerçants noirs et d’hérétiques blancs qu’on appelle les Ibadites. C’est de là que vient le millet que l’on consomme à Ioualaten. J’ai atteint la rive du grand fleuve que l’on appelle Nil ou Niger, près duquel se trouve la ville de Carsakhou. Le fleuve coule en direction de Cabarah et de Zaghah, deux villes dont les sultans sont soumis au roi de Malli. Les gens de Zaghah sont musulmans depuis longtemps. Le fleuve va ensuite vers Tombouctou, Caoucaou et Mouli, la dernière ville de Malli. Il va ensuite à Youfi dont le roi est un des plus considérables du Soudan. Aucun blanc ne peut entrer dans cette ville. Le fleuve se dirige après cela vers le pays des Nubiens chrétiens, à Donkolah, la capitale, dont le sultan s’est fait musulman à l’époque du roi Nacir. Ensuite il rejoint la région des cataractes. C’est la fin du pays des nègres et on arrive alors à Assouan, en Haute-Egypte.

A Carsakhou, j’ai vu un crocodile qui était de la taille d’une barque. Nous sommes allés vers la rivière Sansarah. On ne peut pas entrer dans la ville de Malli sans l’autorisation du sultan. J’avais donc écrit à des blancs installés sur place pour qu’ils obtiennent cette autorisation et j’ai pu arriver sans difficultés. Je me suis installé dans une maison qui avait été louée à mon intention. Le qadi de la ville était un noir plein de mérites. L‘interprète, un autre noir, m’a offert un bœuf en cadeau de bienvenue. D’ailleurs tous les notables sans exception m’ont fait des présents. Dix jours après mon arrivée, mes compagnons et moi-même avons mangé un potage qu’aiment particulièrement les indigènes. Le lendemain nous étions tous malades et même l’un d’entre nous en est mort. Quant à moi, je me suis évanoui pendant la prière. Heureusement, un Egyptien m’a fait boire un vomitif. J’en ai réchappé de peu mais j’ai été malade presque deux mois entiers.

Le souverain de Malli s’appelait à cette époque Mensa Suleiman. Le mot Mensa signifie roi. C’était un souverain extrêmement avare. Après ma maladie, j’ai pu assister chez lui à un banquet de condoléances offert à l’occasion de la mort du sultan Abou l’Hassan. Il m’a ensuite fait porter un cadeau de bienvenue. Il s’agissait de trois pains, d’un morceau de bœuf frit et d’une gourde de lait caillé. C’était un cadeau tellement méprisable que je me suis mis à rire. Pendant encore deux mois le sultan ne m’a plus rien envoyé. Au début du mois de ramadan, j’ai protesté contre ce manquement caractéristique au devoir d’hospitalité. Alors il s’est finalement résolu à me fournir un logement et à assurer mon entretien. A la fin du ramadan, j’ai même eu droit à un cadeau en monnaie. Je suis resté en tout huit mois à Malli. Le sultan avait l’habitude de se tenir sous une coupole qui communiquait avec le palais. On en ouvrait les fenêtres lors des audiences. Les soldats armés d’arcs et de lances se tenaient à proximité, dans une rue plantée d’arbres. Parfois aussi le sultan donnait son audience dans le lieu réservé à cet effet. C’était une estrade aménagée sous un arbre. Le sultan était généralement vêtu d’une tunique rouge et portait une calotte dorée. Il avait avec lui son arc et son carquois. Des musiciens, des danseurs et des soldats l’accompagnaient. Les gens qui voulaient s’adresser au sultan devaient d’abord parler à Dougha, l’interprète.

Les nègres se montrent généralement très humbles devant leur roi. Ils jurent par son nom. Ils s’approchent de lui uniquement vêtus de haillons. Ils se prosternent et frappent la terre de leurs coudes devant lui. Ils l’écoutent dans l’attitude de la prière. Quand le sultan a parlé, son interlocuteur s’asperge de poussière en signe de soumission. Quand il parle, les gens ôtent leur turban. Quand quelqu’un affirme quelque chose devant le sultan, la coutume est qu’il renforce ses dires en bandant puis lâchant la corde de son arc. J’étais à Malli au moment de la fête des sacrifices (10 novembre 1352) et pour la rupture du jeûne (18 janvier 1353). A ces deux occasions, les habitants se sont rendus à la place des prières, près du palais, entièrement vêtus de blanc. Le roi est sorti précédé de drapeaux de soie rouge, la prière a eu lieu puis le sermon qu’un homme a ensuite traduit et expliqué à l’assistance. Après la prière de l’après-midi, l’interprète est arrivé avec ses femmes, ses concubines et ses esclaves. Il a chanté pour le roi puis ses enfants et lui ont dansé, faisant des acrobaties et luttant entre eux. Le roi lui a remis après cela une certaine quantité d’or. Le lendemain, tous les émirs lui ont également fait des cadeaux. Ces cérémonies ont également lieu tous les vendredis après-midi.

Après le spectacle donné par Dougha sont arrivés les chanteurs, des griots costumés avec des masques d’oiseaux et des plumes. Dans ce costume ridicule, ils ont chanté devant le roi, lui rappelant qu’il devait faire le bien pour que cela soit rappelé après sa mort. Ensuite leur chef a placé sa tête successivement sur les genoux du roi puis sur ses deux épaules. On m’a dit que c’était une coutume qui existait déjà avant l’arrivée de l’Islam dans la région. Un jour, j’ai vu un juriste et le qadi tenir un discours au roi en se couvrant la tête de poussière. Quelqu’un m’expliqua qu’un saint personnage avait interrogé les sauterelles qui ravageaient le pays et que celles-ci avaient répondu qu’elles venaient détruire les récoltes à causes des injustices commises. C’est ce que les deux hommes rapportaient au roi. En réponse le sultan et les émirs proclamèrent hautement leur innocence. Une autre fois je vis un marchand venir se plaindre des agissements du gouverneur d’Ioualaten. Le roi fit traduire ce dernier devant la justice. Le qadi donna raison au plaignant et le gouverneur fut aussitôt destitué.

Un jour, le sultan se fâcha contre sa principale épouse, Kaça, qui était la fille de son oncle. Or la reine participe officiellement au gouvernement dans ces contrées. Kaça fut arrêtée et le pouvoir passa à la deuxième épouse, Bendjou, qui n’était pas de sang royal. Les cousines du roi allèrent la féliciter. Quand Kaça fut libérée, les mêmes cousines allèrent également la féliciter mais montrèrent plus d’égards envers elle qu’envers Bendjou. Celle-ci protesta. Le sultan se fâcha contre ses cousines qui, de peur, se réfugièrent à la grande mosquée. Elles furent finalement pardonnées et furent reçues par le sultan. La coutume est que, lorsque des femmes se présentent devant lui, elles enlèvent leurs vêtements et se mettent complètement nues. Ce qu’elles firent. Kaça fut par la suite dénoncée par une esclave qui avoua que la reine s’entendait avec un cousin pour renverser le roi. Ce roi, Mensa Suleiman, était peu apprécié de la population à cause de son avarice. Son père Mensa Musa était au contraire réputé pour sa générosité. On m’a raconté qu’un homme de Tlemcen lui avait donné sept ducats lorsqu’il était encore enfant. Plus tard, cet homme retrouva par hasard Mensa Musa qui était devenu roi. Mensa Musa le reconnut, fit connaître à tout le monde sa bonne action et lui donna sept cents ducats. Le fils de cet homme enseignait le Coran à Malli.

Les noirs ont beaucoup de belles qualités. Chez eux, les injustices sont très rares et ils détestent cela. La sécurité est donc générale et il n’y a presque pas de voleurs. Quand un blanc meurt chez eux, ils ne s’emparent pas de ses biens mais cherchent à les transmettre à un de ses héritiers. Ils font leurs prières avec une grande exactitude et punissent sévèrement leurs enfants s’ils oublient de les faire. Il y a toujours foule à la mosquée le vendredi. Ce jour-là, tous mettent de beaux vêtements blancs ou au moins fraîchement lavés pour les plus pauvres. Ils étudient le Coran avec assiduité et obligent leurs enfants à l’apprendre par cœur, allant même jusqu’à faire porter des chaînes à ceux qui n’y mettent pas assez de zèle. En revanche les servantes et les petites filles restent toujours toutes nues, même devant les hommes, ce qui est condamnable. D’ailleurs les femmes n’entrent chez le roi que totalement nues, qu’elles soient servantes ou non, même ses filles. De plus, les noirs mangent des chiens et des ânes.

J’étais arrivé à Malli le 14 jumada awwal de 753 (28 juin 1352) et j’en suis reparti le 22 muharram 754 (27 février 1353). Je suis reparti en direction de Mimah en compagnie d’un marchand. J’avais un chameau car les chevaux sont hors de prix dans la région. Nous sommes arrivés devant un grand canal qui vient du Nil. Il y avait tellement de moustiques qu’on ne pouvait voyager dans la région que de nuit. C’est à cette occasion que j’ai vu des hippopotames. Je les ai d’abord pris pour des éléphants. Ils ont des têtes de chevaux et des pattes d’éléphants mais ils sont plus gros que les chevaux. J’en ai encore vu plus tard en naviguant sur le Nil entre Tombouctou et Caoucaou, et les bateliers en ont eu peur. Les gens du pays les chassent avec des sortes de harpons et les mangent. Je suis arrivé après cela dans une localité dont le gouverneur était un noir plein de mérites.

Cet homme à qui je pouvais faire confiance et qui avait fait le pèlerinage à La Mecque m’a raconté que le sultan Mensa Musa avait un jour donné une grosse somme d’argent à un qadi blanc. Plus tard celui-ci était venu se plaindre qu’on la lui avait volée. Le sultan avait alors ordonné au commandant de la place de retrouver le voleur. Mais l’enquête avait montré que c’était le qadi lui-même qui avait dissimulé la somme. Il a été exilé pendant quatre ans au pays des nègres infidèles anthropophages puis a été renvoyé dans son pays d’origine. S’il n’a pas été dévoré par les habitants de la région, c’est justement parce qu’il était blanc et que les cannibales le réputaient mauvais à manger. Mensa Suleiman a reçu une fois la visite de ces anthropophages. Ils portent de grandes boucles d’oreilles et s’enveloppent dans des manteaux de soie. Ils possèdent une mine d’or sur leur territoire. Le sultan leur a donné une esclave en signe de bienvenue. Ils l’ont mangée. Ensuite, pour remercier, ils se sont présentés devant le roi le visage et les mains souillés du sang de la victime. Ils prétendent que les mains et les seins sont les meilleurs morceaux de la femme.

Après Malli, nous sommes allés à Kori-Mensa. Mon chameau est mort en route et les nègres l’ont aussitôt mangé. J’ai envoyé des serviteurs m’en acheter un autre à Zaghari. Je suis ensuite arrivé à Mimah puis à Tombouctou qui est à quatre milles du fleuve Nil et qui est habitée par des Messoufites qui portent ce voile qu’on appelle le litham. J’ai vu un jour le gouverneur accorder à un homme le titre de commandant. L’homme a été revêtu de couleurs vives et porté sur un bouclier. On voit à Tombouctou le tombeau d’un nommé Siradjeddin. C’était un négociant égyptien originaire d’Alexandrie. Quand Mensa Musa avait fait le pèlerinage à La Mecque, il s’était arrêté dans un jardin que possédait Siradjeddin à côté du Caire. Il lui avait aussi emprunté une somme d’argent. Siradjeddin l’avait fait accompagner ensuite par un mandataire chargé de récupérer son argent. Mais le mandataire était resté à Malli. Siradjeddin était alors parti lui-même mais il était mort en route à Tombouctou. Son fils avait finalement pu récupérer son argent et rentrer en Egypte.

A Tombouctou je me suis embarqué sur le fleuve dans un canot fait d’un seul tronc d’arbre creusé. Je suis passé par une localité dont le gouverneur, Ferba Suleiman, était un colosse qui savait l’arabe et qui possédait des livres. Il m’a fait porter la boisson locale faite de millet et de miel dans de l’eau et une pastèque. L’eau pure ici est dangereuse. Il m’a aussi fait présent d’un petit esclave. Nous avons mangé ensemble au bord du fleuve. Je n’ai jamais connu de noir plus généreux. Je suis ensuite allé à Caoucaou, toujours au bord du fleuve. On y trouve du riz, du lait, des poules, du poisson et des concombres. Le commerce se fait avec ces coquillages qu’on appelle des cauris, comme à Malli. J’y suis encore resté un mois. Après cela j’ai accompagné une caravane jusqu’à Tacadda. Je suis arrivé au pays des Bardamah, des berbères nomades qui ont des tentes très curieuses. Leurs femmes sont très belles et très grasses. Elles se nourrissent exclusivement de lait de vache et de millet. Si on veut les épouser, il faut rester dans leur pays.

J’ai été malade à cause de la chaleur excessive et nous nous sommes dépêchés d’arriver à Tacadda dont les maisons sont rouges car l’eau traverse des mines de cuivre. Il y a dans la région beaucoup de scorpions. Leurs victimes sont surtout des enfants. Les habitants vont chaque année jusqu’en Egypte pour acheter des étoffes. Ils sont généralement riches et possèdent de nombreux esclaves. J’ai voulu m’acheter une esclave instruite. Le qadi de la ville m’en a trouvé une. Mais le vendeur a rapidement regretté de s’être dessaisi de cette esclave et a voulu résilier le contrat. J’en ai alors trouvé une autre qui appartenait à un noir qui avait un jour refusé de m’aider dans la caravane. Lui aussi a voulu après coup résilier le contrat mais j’ai refusé longtemps pour le punir de son manque de générosité. La mine de cuivre se trouve dans les environs. On apporte le minerai en ville et c’est là qu’il est fondu dans les maisons par des esclaves. Les lingots de cuivre servent de moyens d’échange. Avec les plus petits on peut acheter de la viande ou du bois. Avec les plus gros, on achète des esclaves, du millet, du beurre et du blé.

Ce cuivre est également exporté vers Couber, chez les nègres infidèles, ainsi qu’à Zaghai et au pays de Bernou. Ce pays est à quarante jours de marche de Tacadda. Ses habitants sont des musulmans. Leur roi ne se montre jamais au peuple. C’est de là qu’on fait venir les plus belles esclaves, des eunuques et des étoffes jaunes teintes au safran. On les exporte aussi jusqu’à Djéoudjéouah, chez les Mourteboun. Le sultan de Tacadda était un berbère. Un litige s’était un jour élevé entre lui et un autre souverain berbère de la région et, au moment où je suis arrivé, plusieurs juristes s’employaient à essayer de ramener la paix entre eux. Je suis allé moi aussi voir ce souverain. Il m’a reçu tout à fait chaleureusement puis je suis retourné à Tacadda rendre compte de ma démarche. J’étais encore à Tacadda quand un esclave m’a apporté un ordre d’Abou Inan, le sultan de Fès, qui me demandait instamment de rentrer au Maroc. J’ai aussitôt acheté des chameaux et des provisions de route et je suis parti pour Taouat.

J’ai quitté Tacadda le 11 shaban 754 (12 septembre 1353) avec une grande caravane. Nous avons traversé plusieurs régions désertiques. A un certain point, la route qui va en Egypte se sépare de celle qui continue vers Taouat. Nous sommes arrivés au pays des Haggar, des berbères qui portent le litham. Ce sont des malfaiteurs. Nous étions heureusement au mois de ramadan pendant lequel ils s’abstiennent de piller les caravanes. Un de leurs chefs exigea quand même de nous des présents. La région est caillouteuse et la route est difficile. Au moment de la rupture du jeûne, nous étions chez des berbères qui nous apprirent la révolte des Banou Kharadj et des Banou Yaghmour dans la région de Taouat, ce qui inquiéta fort les gens de la caravane. Nous sommes passés par Bouda dont les habitants se nourrissent de dattes et de sauterelles. Je suis finalement parvenu à Sijilmasa au milieu du mois de dhoul qaada 754 (12 décembre 1353) et j’en suis reparti le deuxième jour du mois du pèlerinage (29 décembre 1353). Il y faisait très froid et la route était en partie obstruée par la neige. Lors de la fête des sacrifices, j’étais à Dar Atthama. Finalement, je suis arrivé à Fès.

 

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