Ibn Batouta - Du Maroc en Egypte et en Syrie

Présent fait aux observateurs

 

traitant des curiosités

 

offertes par les villes

 

et des merveilles

 

rencontrées dans les voyages

 

 

Du Maroc en Egypte


Le deuxième jour du mois de radjab de l’an 725 de l’Hégire (14 juin 1325), j'ai quitté Tanger, ma ville natale, pour aller faire le pèlerinage à La Mecque. J’avais alors vingt et un ans. Quand je suis arrivé dans la ville de Tlemcen, j’ai rencontré des ambassadeurs du sultan de Tunis qui en repartaient. J’ai profité de l’occasion et je me suis joint à leur caravane. Mais l’un d’eux est mort peu après et il a fallu s’arrêter pour l’enterrer. J’ai alors préféré accompagner, pour ne pas perdre de temps, un groupe de marchands tunisiens jusqu’à Alger. Puis la caravane des ambassadeurs nous a rejoints et nous sommes repartis tous ensemble en direction de Béjaia. Là, j’ai vu l’émir de cette ville s’emparer malhonnêtement de l’or qu’un des marchands rapportait aux héritiers d’un de ses camarades mort. J’y ai également été pris de fièvre mais je n’ai pas voulu m’arrêter et j’ai poursuivi mon voyage vaille que vaille. A Constantine, nous avons subi un très violent orage. Le gouverneur de la ville en personne a fait laver mes vêtements chez lui et m’a fait cadeau de deux dinars d‘or.

Nous sommes passés après cela par Annaba puis nous avons traversé le plus rapidement possible la région dangereuse qui nous séparait de Tunis. J’étais très malade et je devais m’attacher à la selle de ma monture avec la toile de mon turban pour ne pas tomber. A l’arrivée à Tunis, des habitants de la ville sont venus à notre rencontre. J’ai été pris d’une grande tristesse en voyant tous ces gens se saluer entre eux alors que moi je ne connaissais personne. Heureusement, un des pèlerins s’en est aperçu et est gentiment venu me parler et me réconforter. Je me suis logé à la medersa des Libraires. Il y avait à cette époque à Tunis de nombreux savants connus comme ce spécialiste du droit qui avait l’habitude de s’adosser chaque vendredi à une colonne de la grande mosquée et de ne rentrer chez lui qu’après avoir résolu quarante cas litigieux qui lui étaient présentés. J’étais encore à Tunis lors de l’aïd al-Fitr, la fête de fin du jeûne de ramadan (6 septembre 1325).

La caravane qui partait pour l’Arabie avait choisi comme chef un Tunisien de Kélibia. Mais, comme la plupart des pèlerins étaient d‘origine marocaine, ils m’ont pris pour qadi, c’est-à-dire comme juge. Partis de Tunis à la fin du mois de novembre, nous sommes d’abord passés par Sousse et Sfax, où j‘ai épousé la fille d‘un notable de Tunis. Nous avons passé plusieurs jours à Gabès à cause des pluies avant de pouvoir repartir pour Tripoli de Libye accompagnés par une escorte de soldats. Quatre jours avant d’atteindre notre but, ce fut l’aïd al-Adha, la fête du sacrifice. Je ne suis reparti de Tripoli qu’un mois plus tard, à la fin du mois de muharram 726 (janvier 1326), avec des Marocains qui m’avaient pris pour chef. Les autres pèlerins étaient restés à Tripoli à cause du mauvais temps. Nous avons longé la côte, évitant de peu une attaque de bandits. Le reste de la caravane nous a rejoints plus tard. A la suite d’une mésentente avec son père, je me suis séparé de ma femme et j’ai épousé la fille d’un professeur de Fès. J’ai régalé toute la caravane à cette occasion. Nous sommes finalement arrivés à Alexandrie le 1 jumada awwal 726 (5 avril 1326).

Alexandrie est un port superbe. La ville est située entre l’Orient et l’Occident et on y trouve de tout. J’ai visité le célèbre phare qui menaçait ruine. Je suis allé voir la « Colonne des piliers », très haute, en marbre, au milieu d’une forêt de palmiers. On ne sait rien de son origine. Parmi les personnages importants de la ville, il y avait un qadi dont on disait que l’aïeul était arrivé un jour devant la ville et qu’un garde l’avait appelé qadi par plaisanterie. Alors l’homme s’était mis à étudier pour devenir réellement qadi et le roi d’Egypte l’avait nommé à Alexandrie. Les autres candidats avaient voulu protester mais un astrologue leur avait dit qu’il était écrit dans les astres que l’homme devait être qadi quarante années durant. On racontait aussi d’un imam de la ville que le Prophète lui était apparu une nuit en songe pour l’inviter à Médine. Il y était allé et, sortant de sa méditation à la mosquée, il avait trouvé miraculeusement devant lui des pains, du lait et des dattes. L’imam chez qui je logeais m’a prédit que j’irais un jour jusqu’en Inde et en Chine, en me demandant au passage de saluer ses frères qui s’y trouvaient. On m’a aussi raconté qu’un cheikh qui faisait chaque année le pèlerinage à La Mecque avait un jour demandé à son serviteur d’emporter le matériel nécessaire à un enterrement en lui disant qu’il verrait pourquoi dans la ville d’Homaithira, en Haute-Egypte. Et de fait ce cheikh y mourut et y fut inhumé. Plus tard, alors que j’étais déjà à la Mecque, en 727 (1326 ou 1327), j’ai appris qu’une dispute entre musulmans et marchands chrétiens avait dégénéré, qu’une émeute avait éclaté dans la ville et que le roi Nacir avait envoyé des émirs punir la population d’Alexandrie. Les notables furent frappés d’une lourde amende. Certains furent même exécutés.

J’ai quitté Alexandrie pour aller rendre visite à un cheikh dont on m’avait parlé. Les gens racontaient qu’il disposait de richesses surnaturelles. Pour aller le voir, je suis passé par Téréoudjeh où un notable m’a interrogé sur ma ville natale. Téréoudjeh n’est pas une grande ville et pourtant elle paye six fois plus d’impôts que Tanger. Mais en Egypte toutes les propriétés dépendent directement du fisc. Je suis enfin arrivé à la zaouia, c’est-à-dire l’ermitage du cheikh que je voulais rencontrer. Il m’a accueilli avec bienveillance et m’a même fait l’honneur de me laisser diriger la prière. La nuit, j’ai fait un rêve étrange que le cheikh a interprété en me disant que j’allais bel et bien faire le pèlerinage à la Mecque mais que j’allais aussi visiter le Yémen, l’Irak, le pays des Turcs et l’Inde où, un jour, son frère me tirerait d’embarras. J’ai continué après cela ma route en passant par Abiar, une localité des bords du Nil. Les étoffes qui y sont fabriquées sont exportées jusqu’en Syrie et en Irak. J’étais reçu chez le qadi de la ville au moment de la nouvelle lune du ramadan. A cette occasion, les notables d’Abiar ont l’habitude d’aller à cheval sur une colline voisine suivis par toute la population de la ville. De cette hauteur, ils observent la lune puis redescendent en ville précédés de flambeaux.

Je suis ensuite passé par Damiette où l’on produit en abondance des bananes et du poisson qui est exporté jusqu’en Syrie et en Asie mineure. La ville a autrefois été détruite par les Francs et a été reconstruite depuis. On peut y voir la zaouia du fondateur de la confrérie des derviches qui se rasent entièrement la barbe et les sourcils. Ce cheikh était bel homme et une femme tomba un jour amoureuse de lui. Pour lui échapper, il se rasa entièrement le visage. Alors elle le trouva si laid qu’elle le chassa. Il continua par la suite à se raser et ses disciples en font toujours autant. Il se querella un jour avec le qadi de Damiette et lui apparut en quelques instants sans barbe, avec barbe noire, avec barbe blanche puis de nouveau rasé. Emerveillé par ce miracle, le qadi lui fit construire une zaouia. Je suis reparti de Damiette pour Achmoun Arromman qui produit des grenades. Là, j’ai pris un bateau pour remonter le Nil. Les rives du fleuve sont entièrement bordées d’habitations et c’est un marché continu.

Je suis enfin arrivé au Caire. Les zaouias y sont innombrables car les émirs de la région rivalisent entre eux à qui fera construire la plus belle. Les derviches qui y logent sont le plus souvent d’origine persane. Ils sont nourris et vêtus gratuitement. Ils reçoivent un salaire, des friandises, du savon, de l’huile pour leur lampe et ils entrent au hammam sans payer. Il y a des zaouias pour les célibataires et d’autres pour les hommes mariés. Les derviches doivent assister aux cinq prières quotidiennes et dorment à la zaouia. Ils pratiquent la lecture complète du Coran en groupe et vont à la mosquée en compagnie de leur cheikh pour la prière du vendredi. Les nouveaux venus sont facilement accueillis. Les chapelles du cimetière de Karafa sont aussi grandes que des maisons. On paye des lecteurs du Coran qui y lisent nuit et jour. On peut y voir le mausolée où repose la tête de Hussein, fils du calife Ali et petit-fils du Prophète. Il y a aussi celui de l’imam El-Chafii et les sépultures de très nombreux compagnons du Prophète.

Le Nil est un fleuve extraordinaire. C’est l’un de ceux qui viennent directement du paradis. Mais lui seul coule du sud vers le nord et il déborde en été au moment où les autres se dessèchent. Le gouvernement égyptien ne perçoit l’impôt sur les récoltes que si la crue atteint seize coudées de hauteur. A dix-sept, l’année est excellente. A partir dix-huit, il y a des dégâts. Au contraire, quinze coudées sont insuffisantes et alors l’impôt diminue. A quatorze, c’est la sécheresse et la récolte est mauvaise. Le Nil, le Tigre, l‘Euphrate, le Seihan et le Djeihan sont les cinq plus grands fleuves du monde. Mais on peut aussi leur ajouter le Pendjab, le Gange où les Indiens jettent les cendres de leurs morts, le Djoumna en Inde, la Volga et le Sarou sur les rives duquel se trouve Khan Balik en Chine.

Les pyramides sont une des merveilles du monde. On dit que toutes les sciences connues avant le déluge étaient dues à Hermès l’ancien. Il annonça le déluge et construisit les pyramides sur lesquelles il représenta les arts et les sciences afin qu’ils subsistent. Elles ont une base circulaire, elles n’ont pas de portes et on ignore comment elles furent bâties. On raconte aussi qu’un roi d’avant le déluge avait eu un songe qui l’avait poussé à faire construire les pyramides à l’ouest du Nil pour qu’elles servent à la fois de dépôt aux sciences et de sépultures royales. Ses astrologues lui avaient dit qu’elles seraient un jour ouvertes par le côté nord. Alors il y avait fait placer une somme correspondant à ce que coûterait l’ouverture. Quand, beaucoup plus tard, le calife El-Mamoun voulut détruire la pyramide, il trouva en effet la somme en question.

Quand je suis arrivé au Caire, en 726 (1326), le sultan d’Egypte était Nacir, fils du sultan mamelouk Kalaoun qui, lui-même, avait été surnommé « Mille » parce qu’il avait été acheté comme esclave pour mille dinars par le sultan Salih. Il était originaire de la région de la Volga. Almalik Nacir était un homme très généreux. Un des qadis de la ville était un chrétien converti à l‘Islam. Le roi avait l’habitude de tenir audience le lundi et le jeudi en présence des qadis représentant les quatre écoles de droit. La coutume faisait que le juge chaféite avait la première place, suivi du hanéfite, du malékite et enfin du hanbalite. A l’occasion de la mort du juge hanéfite, le roi avait voulu faire passer le malékite avant le hanéfite. La nouveau qadi hanéfite en fut scandalisé et le sultan dut le forcer à siéger à sa nouvelle place. Le jour de la fête du mahmal, les qadis, tous les spécialistes du droit et les chefs des corporations se rendent à cheval à la porte du palais. Le mahmal, qui est une sorte de tente portée par un chameau et qui doit accompagner les pèlerins à La Mecque, sort précédé de l‘émir qui doit diriger le pèlerinage avec les troupes. Ils font le tour de la ville suivis par toute la population.

J’ai quitté Le Caire en direction du sud pour me rendre en Arabie. J’ai d’abord fait étape à Deir Atthin, dans une zaouia où l’on pouvait voir des reliques du prophète comme un fragment de son écuelle, son aiguille à kohl et l’alène qui lui servait à recoudre ses sandales. J’ai ensuite poursuivi ma route en passant par Bouch, une bourgade qui exporte du lin jusqu’en Afrique du nord, puis par Delas, où l’on produit également du lin, et par Behnéça, où l’on travaille au contraire surtout la laine. Je suis ainsi arrivé à Moniat ibn Khacib, une grande ville des bords du Nil. On raconte qu’un calife abbasside avait autrefois voulu humilier les Egyptiens en leur donnant comme gouverneur Khacib, un de ses esclaves les plus misérables. Or celui-ci se révéla un gouverneur juste et efficace et fut beaucoup aimé de la population. Apprenant cela, le calife le fit aveugler et jeter dans la rue à Bagdad. Khacib conserva secrètement une pierre précieuse. Un jour, un poète lui lut un poème qu’il avait fait pour lui. En récompense, Khacib lui donna sa dernière richesse, sa pierre précieuse. En apprenant cela, le calife regretta son attitude et lui demanda ce qui lui ferait plaisir. Khacib réclama alors le village égyptien qui porte maintenant son nom et s’appelle désormais Moniat ibn Khacib. Dans cette localité, je fus très choqué de voir les hommes tout nus au hammam. Je m’en suis plaint au gouverneur qui a alors imposé à tous le port du caleçon dans les établissements de bains.

J’ai poursuivi mon chemin en passant par Manlaoui où il y a de nombreux pressoirs à sucre. Les pauvres ont le droit d’y tremper leur pain. J’ai ensuite traversé Manfelouth. On raconte que le roi Nacir avait un jour commandé une grande chaire destinée à la mosquée de La Mecque mais que le bateau qui transportait cette chaire sur le Nil s’était miraculeusement immobilisé devant Manfelouth. Alors la chaire est restée dans la mosquée de cette ville. Dans la région, on tire du blé une substance qui ressemble à du miel et que l’on vend sur les marchés du Caire. A Assiout, le juge était surnommé « il n’y a plus de revenu » car il était extrêmement avare et répondait toujours cela à ceux qui sollicitaient une aumône à prélever sur les revenus des fondations pieuses. A Ikhmim, on voit un monument ancien en pierre avec des inscriptions incompréhensibles et des dessins qui représentent des planètes et des animaux.

A Hou, j’ai rencontré un chérif qui m’a prédit que je n’irais pas à La Mecque par mer comme je l’avais prévu mais que je passerais par la Syrie. J’ai pourtant continué vers le sud jusqu’à Kous, la résidence des vice-rois. Chaque année au mois de ramadan se tient dans cette localité une réunion des derviches célibataires. J’ai traversé le Nil à Edfou pour aller à Athouani où j’ai loué des chameaux afin de traverser le désert en compagnie d’un groupe d’Arabes de la région. A Homaithira j’ai pu voir le tombeau du cheikh dont j‘ai parlé plus haut. Il y a énormément de hyènes dans la région. L’un d’elles a même réussi à me voler un sac de dattes. Après quinze jours passés dans le désert, nous sommes enfin arrivé à Aidhab, un port sur la Mer Rouge où vivent les noirs Bodjas qui s’habillent de couvertures jaunes et se nourrissent de lait de chamelle. Le roi Nacir possède le tiers de la ville et le roi des Bodjas en possède le reste. Au moment où je suis arrivé, celui-ci était en guerre contre les Turcs et la traversée de la Mer Rouge était impossible. J’ai dû retourner à Kous. C’était l’époque de la crue du Nil. Il ne m’a fallu que huit jours pour retourner au Caire. J’en suis aussitôt reparti pour la Syrie. Tout cela se passait en shaaban 726 (juillet 1326).


Voyage en Syrie


J'ai commencé par traverser le désert. On passe par plusieurs bourgades dans lesquelles il y a des caravansérails pour les voyageurs. L'eau y est gratuite. A Kathia, les marchandises sont inspectées et on paye les droits de douane. Cela rapporte mille dinars par jour au trésor, m‘a-t-on dit. Pour pouvoir entrer en Syrie, il faut un passeport délivré au Caire et pour aller en Egypte, il en faut un délivré à Damas. Tout cela par crainte des espions irakiens. La surveillance de la route est confiée à des Arabes qui, chaque soir, effacent les traces dans le sable pour voir le lendemain si quelqu'un est passé et pour ensuite le rechercher. Les Maghrébins passent la frontière sans problèmes. Après Gaza, la première ville syrienne, je me suis rendu à Hébron. La ville est petite mais très célèbre. On raconte que c'est le roi Salomon lui-même qui a ordonné à ses génies de construire sa mosquée. A l'intérieur, il y a les tombeaux d'Abraham, de son fils Isaac, de son petit-fils Jacob et de leurs épouses. On voit aussi les tombeaux de Joseph, fils de Jacob, et de Loth, le neveu d'Abraham. Je suis ensuite allé visiter le tombeau de Jonas et je suis passé par Bethléem, la ville où Jésus est né. Il y a là un édifice que les chrétiens ont en grande vénération.

Je suis arrivé à Jérusalem. C'est la ville qui vient juste après La Mecque et Médine pour ce qui est de la sainteté. C'est de là qu'a eu lieu l'ascension miraculeuse du Prophète jusqu'au ciel. C'est une très grande ville. Ses remparts ont été en partie détruits par le roi Saladin quand il a repris la ville aux Francs et le roi Baïbars a fait raser le reste. La mosquée al-Aqsa et le Dôme du Rocher sont merveilleux de beauté. On voit la pierre d'où le Prophète Mohammed est monté vers le ciel. Dans ce qu'on appelle la « vallée de la Géhenne », il y a un édifice d'où Jésus serait monté au ciel et une église où les chrétiens situent le tombeau de Marie, sa mère. Dans la même vallée, une autre église est vénérée par les chrétiens qui prétendent qu'elle contient le tombeau de Jésus. Les pèlerins doivent payer un tribut aux musulmans pour pouvoir y accéder.

Après avoir visité Jérusalem, je me suis dirigé vers la côte et la ville d'Ascalon, belle mais en partie en ruine. Non loin de là se trouve la « vallée des fourmis » où s'est formé le cortège de Salomon, selon le Coran. Je suis allé ensuite à Naplouse qui est située dans une région riche en oliviers. On y produit également de la pâte de caroubes et un melon d'excellente qualité. J'ai aussi visité Acre, une ancienne capitale franque ruinée près de laquelle il y a la « fontaine aux bœufs » d'où Dieu a fait sortir la vache pour Adam. Le port de Tyr est elle aussi en ruines. Il était autrefois réputé imprenable parce qu'il est entouré par la mer sur trois côtés et que l'accès maritime était protégé par une chaîne. Acre était bâtie de la même façon mais recevait des navires plus petits que Tyr. De nombreux hérétiques chiites vivent dans la région. Saïda produit des figues, des raisins secs et de l'huile d'olive. A Tibériade, qui fut autrefois une grande ville mais qui se trouve maintenant bien diminuée, on visite les tombeaux de Jéthro et de sa fille qui avait épousé Moïse, de Salomon, de Judas et de Ruben. J'ai aussi vu le puits dans lequel Joseph avait été jeté par ses frères.

J'ai ensuite traversé Beyrouth, petite ville qui exporte des fruits et du fer jusqu'en Egypte. Dans la plaine de la Békaa, j'ai vu le tombeau d'Abou Yacoub. On racontait que cet homme avait été un roi du Maghreb. On disait aussi qu'après avoir été malade à Damas, il s'était fait engager comme gardien d'un jardin royal et avait été reçu avec hospitalité par le roi de Damas qui avait vu en rêve qu‘il tirerait un jour intérêt d‘Abou Yacoub. Celui-ci se rendit un jour dans un village des environs et fut reçu par un homme pauvre qui, ayant une fille à marier, possédait, selon la coutume, des ustensiles en cuivre destinés à constituer la dot. Abou Yacoub demanda qu'on lui présente ces objets et qu'on lui apporte même tous ceux qu'on pourrait emprunter aux voisins. Alors il les transforma en or. Il écrivit ensuite une lettre au roi Nureddin et repartit. Le roi vint, prit l'or, récompensa le pauvre homme et ses voisins, fit construire à Damas un hôpital pour les étrangers mais ne revit jamais Abou Yacoub.

J'ai atteint Tripoli du Liban. L'ancienne ville, située au bord de la mer, a été ruinée par le roi Zahir quand il l'a reprise aux Francs. La nouvelle a été construite un peu plus loin. Elle possède de très beaux hammams. L'ancien gouverneur était un homme particulièrement sévère qui un jour fit couper en deux un de ses mamelouks qu'une femme accusait d'avoir volé du lait. Je me suis ensuite rendu à Homs, une ville riche en jardins et où l'eau abonde. Son qadi était originaire d'Espagne. Je suis allé après cela à Hama, où il y a de grandes norias sur l‘Oronte, puis à Ma'arrah, où poussent en grand nombre des figuiers et des pistachiers. On est là en pleine région chiite. A Sermin on confectionne du savon et des vêtements de coton. Les habitants sont également des chiites. Ils sont extrémistes au point de mépriser ouvertement les dix premiers apôtres du Prophète Mohammed.

Je suis enfin arrivé à Alep, la grande ville du nord de la Syrie. Sa forteresse est puissante et ses murailles comportent de très nombreuses tours. Kazan, le roi des Tartares, ne parvint pas à s‘en emparer. On peut y voir un sanctuaire où la tradition dit qu'Abraham aurait prié. On surnomme Alep le « lait d'Abraham » car ce patriarche y a habité et il avait l'habitude de distribuer du lait aux pauvres. Or le lait se dit hlib en arabe et ce mot ressemble beaucoup au mot Alep. La ville est très belle. Sa grande mosquée possède une superbe chaire incrustée d'ivoire et d'ébène. Autour de la ville s'étend une vaste plaine agricole traversée par l'Oronte. Quittant Alep, je suis allé à Tizin, une ville fondée par les Turcs, et à Antioche, une grande ville dont les murailles ont été détruites autrefois par le roi Baïbars.

Au château de Boghras, on arrive chez les Arméniens, des chrétiens qui payent tribut au roi Nacir. Je suis passé par un château inaccessible qui appartient aux chiites Ismaéliens, ceux qu'on appelle aussi les Feddayin, c'est-à-dire ceux qui font le sacrifice de leur vie. Ils sont payés par le roi Nacir pour assassiner ses ennemis et se servent pour cela de couteaux empoisonnés. Je me suis ensuite rendu à Djabalah, près de la mer, où il y a le tombeau d'Ibrahim fils d'Adhem. Cet Adhem était un derviche. Un jour, près de Bokhara, en Asie centrale, il avait ramassé et mangé une pomme tombée par terre. Puis, pris de scrupules, il avait voulu demander pardon au propriétaire du jardin. Or, ce jardin appartenait au sultan qui résidait à Balkh, à dix jours de marche de là. Il y alla quand même. Ce sultan avait une fille très belle et très pieuse qui refusait obstinément tous les prétendants. Impressionné par l'honnêteté d'Adhem, le sultan lui fit épouser sa fille. Mais Adhem mourut sitôt après la nuit de noce. Neuf mois plus tard, la princesse mettait au monde Ibrahim. Celui-ci hérita plus tard du royaume de son grand-père mais y renonça. On se rend de toute la Syrie à la zaouia voisine du tombeau à l'occasion de la nuit du 14 au 15 shaaban.

Les gens de la région sont aussi des hérétiques chiites qui sont persuadés qu'Ali était un dieu. Ils ne prient jamais et ne vont même pas à la mosquée. Un jour un inconnu s'était proclamé lui-même envoyé de dieu. Il distribuait aux habitants de Djabalah des provinces syriennes entières en leur donnant des feuilles d'olivier en guise d'actes de propriété. Les crédules qui lui obéissaient finissaient en prison. Le même personnage lança un jour ses fidèles à l'assaut de Djabalah armés de leurs seuls bâtons. Ils furent évidemment repoussés et beaucoup furent massacrés. Enfin ils se réfugièrent dans les montagnes et se soumirent aux Musulmans. J'ai traversé ensuite Lattaquié. Il y a là un monastère qui attire les chrétiens de tout le pays mais accueille aussi les musulmans. Lattaquié est un des plus beaux ports de Syrie.

Je suis passé au château d'Elmerkab qui fut conquis par le roi Kalaoun sur les Latins, puis par le mont Elakra, le plus haut de toute la Syrie, situé dans une région surtout peuplée de Turcs, et j'ai poursuivi ma route vers le Liban, une région très fertile. Là, quelqu'un m'a raconté une anecdote. Il s'était trouvé un jour de grand froid en compagnie de derviches sur la montagne. Ils avaient fait un feu et rêvaient d'avoir quelque chose à y rôtir. Un inconnu leur signala alors la présence non loin d'un âne sauvage coincé par la neige. Les derviches le trouvèrent, le tuèrent, le rôtirent et le mangèrent. Mais ils ne retrouvèrent jamais l‘homme qui leur avait donné le renseignement. Je suis passé par Baalbek, une ville célèbre pour ses cerises dont on fait du sirop. On y produit également du lait, des pâtisseries, des cotonnades et des plats en bois qui s'imbriquent parfaitement les uns dans les autres.

Je suis arrivé à Damas le neuvième jour du mois de ramadan 726 (8 août 1326) et je me suis logé au collège du rite malékite. Damas est une ville superbe. Sa grande mosquée est la plus belle du monde. Sa construction a été commandée par le calife Walid qui avait demandé pour cela à l'empereur byzantin qu'il lui envoie des artisans spécialistes. Elle fut bâtie à l'emplacement d'une église. Elle est très grande, ornée de mosaïques et surmontée d'une coupole. On m'a dit que les revenus des champs qui appartiennent à la mosquée s'élevaient à la somme de 25.000 dinars chaque année. On peut voir dans la mosquée un exemplaire du Coran qui appartenait calife Othman et on dit qu'elle comporte le premier mihrab de l'Islam, cette niche qui indique la direction de La Mecque. La mosquée a trois minarets. Les deux premiers ont été construits par des chrétiens. On prétend qu'une prière faite à la mosquée de Damas en vaut trente mille faites ailleurs. Jamais la lecture du Coran n'y est interrompue. Six cents personnes sont payées pour cela.

Au sud de la mosquée, il y a le souk des marchands de vêtements et des chaudronniers. C'est là qu'était situé autrefois le palais de Moawiya, le fondateur de la dynastie des califes omeyyades. Il fut détruit plus tard par les Abbassides. La porte de l'est est la plus grande. De ce côté-là se trouvent les marchands de tissu, les joailliers, les libraires, les verriers et les principaux notaires. Non loin se tient le marché des papetiers. Au milieu se trouve un grand bassin avec un jet d'eau. On l‘appelle également « la porte des heures » à cause de la présence à cet endroit d‘une grande horloge. La porte de l'ouest est celle des marchands de bougies et de fruits. Enfin, près de la porte du nord se trouvent des bains. De nombreux enseignements ont lieu dans la mosquée de Damas. Il y a des instituteurs pour les jeunes enfants. On leur apprend à lire dans le Coran mais on leur apprend à écrire avec d'autres ouvrages pour ne pas risquer de faire des fautes sur le texte sacré. Le qadi du rite hanéfite était réputé si violent que les maris en litige avec leur épouse préféraient céder tout de suite plutôt que d'être confrontés à lui.

Parmi les juristes du rite hanbalite, il y avait un certain ibn Taimiya qui passait pour être un original. Un jour, il tint publiquement des propos que désapprouvèrent les autres spécialistes qui en avertirent aussitôt le roi Nacir. Ibn Taimiya fut alors conduit au Caire, jugé et emprisonné après n'avoir su que répondre la formule « il n'y a pas d'autre dieu qu'Allah » à toutes les questions qu'on lui posait. Plus tard, il fut libéré mais il récidiva alors même que j'étais à Damas. En pleine mosquée un juriste malékite le critiqua. La foule, qui aimait bien ibn Taimiya, molesta le contradicteur mais le roi fit emprisonner à nouveau ibn Taimiya qui mourut cette fois-ci en prison. On peut visiter à Damas plusieurs cimetières où sont enterrés des compagnons du prophète comme son épouse Oum Habiba et le muezzin Bilal. On voit aussi la tombe de Raslan surnommé « le faucon cendré ». Un certain cheikh Ahmed avait un ami qui habitait dans un autre pays. Un jour, il mit de côté des dattes à l'intention de son ami. Ils se retrouvèrent tous deux par hasard à La Mecque lors du pèlerinage. Raslan, le domestique du cheikh, proposa d'aller chercher les dattes et les rapporta miraculeusement presque aussitôt. Les gens de la zaouia de cheikh Ahmed racontèrent que ce jour-là ils avaient vu un faucon gris s'emparer des dattes.

Il y a aussi à Damas la mosquée al-Akdam. On y voit l'empreinte des pieds de Moïse. A l'époque de la grande peste, au mois de rabia thani de 749 (juillet1348), l'émir de la ville ordonna trois jours de jeûne. Les notables de la ville passèrent la nuit du jeudi au vendredi à la grande mosquée en prière. Ils en sortirent ensuite en procession en portant le Coran. Toute la population de Damas les suivait, même les Juifs qui portaient la Bible et les Chrétiens qui portaient leur Evangile. Ils allèrent tous ensemble jusqu'à la mosquée al-Akdam. Or, la peste ne fit que deux mille morts à Damas alors qu'elle en fit vingt quatre mille à la même époque au Caire. Près de la porte orientale de la ville, il y a une tour. La tradition dit que Jésus y descendra un jour. Damas est entourée de faubourgs très agréables. Au nord, il y a la montagne de Kacioun. On y voit ce que les gens du pays appellent « la caverne natale d'Abraham ». Pourtant j'ai vu plus tard en Irak un village où l'on dit aussi qu'Abraham est né. Dans une grotte de la montagne on voit la trace du sang d'Abel. Abraham, Moïse, Jésus, Job et Loth y ont prié. On peut visiter la caverne d'Adam. L'habitation de Jésus et de sa mère se trouve au sommet. C'est un lieu de séjour plaisant, avec des palais et des jardins nombreux. C'est là que se trouvent les sources qui alimentent la ville de Damas. Il y a aussi un village où l'on dit qu'Azer, le père d'Abraham, sculptait des idoles que son fils brisait ensuite. Beaucoup de champs et de vergers sont des donations pieuses destinées à entretenir des imams et à aider les voyageurs pauvres.

Ces fondations pieuses sont particulièrement nombreuses à Damas. Certaines sont destinées à secourir les pèlerins dans le besoin, d'autres à marier les filles pauvres, d'autres enfin à délivrer les captifs ou à entretenir les routes. J'ai vu un jour un esclave casser par accident un plat en porcelaine de Chine. Sur les conseils d'un passant, il en ramassa les morceaux et les porta aussitôt à l'intendant d'une de ces œuvres pieuses qui lui donna aussitôt la somme nécessaire pour racheter un plat identique. Cela a évité un châtiment à l'esclave et une peine au maître. Les habitants de Damas apprécient beaucoup les étrangers et particulièrement les gens du Maghreb. Ils leur fournissent toujours des moyens de subsistance en les employant comme imams, comme lecteurs du Coran ou encore comme gardiens de jardins. Personne ne reste seul pour rompre le jeûne.

Je suis devenu l'ami d'un professeur malékite chez qui j'ai passé plusieurs soirées de ramadan. Comme j'étais repris par la fièvre, il m'a gardé chez lui et m'a fait soigner. Comme je ne possédais plus rien, il m'a donné des provisions, de l'argent et a loué pour moi des chameaux afin que je puisse poursuivre mon pèlerinage. Le jour d'Arafat, les habitants ont l'habitude de se tenir dans la cour des mosquées comme le font les pèlerins eux-mêmes. Le soir, toujours comme les pèlerins, ils partent en courant. Les enterrements sont beaux et émouvants. Au mois de ramadan 726 (août 1326), j'ai assisté à la grande mosquée à des cours sur un ouvrage du célèbre al-Bokhari donnés par un cheikh qui avait suivi les explications d'un autre cheikh qui, lui-même, avait reçu l'enseignement d'un autre et tout cela remontait sans interruption jusqu'au fils d'al-Bokhari en personne, en 248 (862). L‘auditoire était considérable. J'ai moi-même reçu le droit d'enseigner lors de ce séjour à Damas.

 

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