Ibn Batouta - Mission pour Mohammed Shah et séjour aux Maldives

Départ en mission

 

Le roi de Chine avait envoyé en cadeau au sultan de l’Inde des esclaves, du velours, du musc, des vêtements brodés de perles, des carquois et des épées. Il demandait l’autorisation de reconstruire un temple idolâtre à la limite de l’Himalaya. Ce temple, important lieu de pèlerinage pour les Chinois, avait été détruit par l’armée musulmane. Le sultan a fait répondre que cela n’était possible que si le roi de Chine acceptait de payer la capitation, l’impôt réservé aux infidèles, et lui a envoyé à son tour en cadeau des chevaux tout équipés, des esclaves hommes et femmes, des chanteuses hindoues, différentes sortes d’étoffes, une tente, des chandeliers en or et en argent, des vêtements d’honneur, des épées et quinze eunuques. J’ai été chargé de convoyer ce cadeau jusqu’en Chine. J’étais accompagné pour cela d’un émir et de l’eunuque Cafour. Nous étions escortés par des cavaliers jusqu’au port où nous devions prendre la mer. Les envoyés du roi de Chine voyageaient avec nous. Nous sommes partis de Delhi le 17 safar 743 (22 juillet 1342). Les ambassadeurs chinois avaient choisi eux-mêmes cette date conformément à leurs coutumes.

Nous sommes passés par Beianah. Cette localité a eu autrefois un émir qui se prétendait Koreichite, c’est-à-dire de la tribu du Prophète, et qui était surtout un homme extrêmement cruel. C’est ainsi que j’ai vu un homme aux mains et aux pieds coupés à cause de lui. Nous sommes allés ensuite à Coul, où poussent des manguiers. Là, nous avons appris que des hindous attaquaient la ville de Djélali. Nous y sommes allés. Ils étaient quatre mille. Ils ont tous péri mais l’eunuque Cafour lui aussi est mort dans la bataille. Nous sommes alors restés sur place jusqu’à ce que le sultan nous dise quoi faire. Tous les jours nous luttions contre des infidèles qui venaient de la montagne. Un jour, j’ai été fait prisonnier par eux. Ils m’ont conduit à leur campement. Mes gardes projetaient de m’assassiner mais un jeune homme m’a fait évader. Nous avons échangé nos vêtements et je me suis caché dans une forêt de bambous. Le lendemain, j’ai erré dans la montagne et je suis arrivé dans des champs de coton. Des cavaliers sont passés sans me voir. Cela a duré plusieurs jours.

Une semaine plus tard, je suis arrivé à un village d’idolâtres qui ne m’ont accordé aucun secours. Le lendemain, j’étais complètement épuisé quand apparut un noir qui m’a salué en disant « Salaam aleikoum, le salut soit avec vous ! » à la mode musulmane. Il m’a parlé en persan et m’a donné à manger et à boire. Il m’a pris ensuite sur son dos et je m’y suis endormi. Je me suis retrouvé dans un village mais le noir avait disparu. Les habitants étaient des hindous mais leur gouverneur était un musulman. Je me suis alors souvenu du cheikh égyptien qui m’avait dit que je rencontrerais en Inde son frère Dilchad et que celui-ci me délivrerait d’une peine. Le noir m’avait dit s’appeler en arabe « cœur joyeux ». Or Dilchad veut dire la même chose en persan. J’ai écrit à mes compagnons restés à Coul. Ils m’ont envoyé des vêtements et un cheval.

Le sultan avait envoyé Sunbul, un nouvel eunuque, pour remplacer Cafour. Mes compagnons voulaient rentrer à Delhi mais, sur l’insistance du sultan, j’ai résolu de poursuivre notre voyage. Nous sommes allés à Kinaoudj, une jolie ville fortifiée qui exporte du sucre jusqu’à Delhi, puis à Marh, une grande ville dont les habitants sont idolâtres mais soumis aux Musulmans. Les hommes y sont particulièrement robustes et les femmes très belles, comme celles des Mahrates et des îles Maldives. Nous nous sommes rendus ensuite à Alabour, commandée par Bedr l’Abyssin, un mamelouk du sultan qui ne cessait de mener le djihad contre les infidèles. Il était grand et gros et mangeait une brebis entière en un repas. Un jour Bedr a attaqué un village infidèle et son cheval est tombé dans une fosse. Bedr a été tué mais on a récupéré son cheval. Le fils et un beau-frère de Bedr ont connu plus tard le même sort avec le même cheval. Nous sommes passés après cela par Perouan, une place musulmane en plein pays idolâtre. Son commandant était un Turc. Les lions abondent dans la région. Les habitants racontaient qu’il y en avait un qui réussissait à entrer dans la ville même lorsque les portes étaient fermées et qu’il buvait le sang des hommes sans les manger. On disait aussi que ce n’était pas un vrai lion mais un magicien de ceux qu’on appelle les yogis ou fakirs. Mais je n’en ai rien cru.

Ces magiciens accomplissent des choses étonnantes. Ils sont capables de rester très longtemps sous terre sans manger ni boire. On raconte qu’ils fabriquent des pilules qui ôtent la faim. Ils prédisent aussi les choses cachées. La plupart ne mangent jamais de viande. Le sultan les respecte beaucoup. Certains peuvent tuer par la seule force de leur regard. Les gens les accusent de manger le cœur de leurs victimes. On les appelle les Caftars. Lors de la famine, parmi les cinq cents pauvres dont je m’occupais, on m’a désigné un jour une caftar. Le vice-roi l’a aussitôt fait jeter dans la rivière attachée à des jarres pleines d’eau. On a su que c’était réellement une caftar au fait qu’elle ne s’est pas noyée. Alors on l’a fait brûler vive et les gens ont ramassé les cendres pour se préserver d’autres caftars.

Un jour, à Delhi, le sultan m’avait envoyé chercher. Il y avait deux fakirs avec lui, de ces hommes qui s’épilent la tête à la cendre, comme on fait pour les aisselles. Le sultan leur a ordonné de me montrer leur savoir-faire. L’un d’eux s’est élevé en l’air, et je me suis évanoui de saisissement. Quand j’ai retrouvé mes sens, il était toujours dans la même position. L’autre a pris une sandale, il en a frappé le sol et la sandale est montée jusqu’à celui qui lévitait et elle le frappait tandis qu’il redescendait lentement. Le sultan m’a dit qu’ils pouvaient faire bien d’autres choses mais qu’il craignait pour ma raison s’ils continuaient. Je suis d’ailleurs tombé malade sitôt rentré chez moi. A Cadjarra j’ai rencontré des fakirs qui laissaient pousser leurs cheveux de façon incroyable et qui étaient jaunes à force d’abstinence. Ils sont réputés guérir de la lèpre et de l’éléphantiasis.

A Zhihar, capitale du district de Malwa, le blé et le bétel abondent. Sur la route jusqu’à Delhi, ce qui représente vingt-quatre jours de marche, des colonnes indiquent régulièrement à quelle distance on se trouve du but. C’est le fief de cheikh Ibrahim qui est originaire des îles Maldives. Il avait réussi à rendre fertile un terrain ingrat et y avait produit d’excellentes pastèques. De passage à Zhihar, le sultan avait apprécié ces pastèques et avait donné la ville en fief à Ibrahim. Celui-ci y entretenait une zaouia où il nourrissait les pauvres. Après cela nous sommes arrivés à Daoulet Abad, une ville très importante où réside Kothlou khan, le précepteur du sultan. La province est grande et peuplée. A la forteresse, il y a des rats aussi gros que des chats. Un homme m’a raconté y avoir été un jour enfermé dans cette forteresse. Il avait dû se défendre toute la nuit contre ces rats et un autre prisonnier était mort à demi dévoré. Les habitants de la région sont des Mahrattes. Leurs femmes sont très belles et réputées expertes en amour. Les idolâtres sont spécialisés dans le commerce des perles et sont souvent très riches. On trouve à Daoulet Abad des raisins et des grenades. Il y a deux récoltes par an. C’est une des contrées qui rapportent le plus au fisc. Il y a en ville un marché aux chanteuses. Dans chaque boutique, on voit la chanteuse parée de ses bijoux et entourée de ses suivantes. Tous les jeudis après-midi, le chef des musiciens vient les écouter.

Les Mahrattes ont la réputation d’être d’excellents mécaniciens. Parmi eux, les médecins et les nobles sont appelés brahmanes ou kchatrias. Ils ne mangent que du riz et des légumes et ne tuent pas les animaux. Ils se purifient toujours avant de manger. Ils n’épousent pas de filles de leur famille. Ils ne boivent pas de vin, exactement comme les Musulmans mais qui, eux, risqueraient dans ce cas quatre-vingt coups de fouet et trois mois de prison. A Saghar on cultive des mangues, des bananes et la canne à sucre. Les étrangers y sont très nombreux car la ville est exemptée d’impôts. Nous sommes arrivés ensuite au port de Cambaie. Il y a des marées et les bateaux sont tantôt à flot, tantôt sur la vase. Les marchands étrangers rivalisent entre eux pour la construction de belles maisons. De Cambaie, nous sommes allés à Kandahar, une ville idolâtre située au bord de la mer. Son rajah est un infidèle soumis aux musulmans. Il nous a reçu avec empressement. Nous nous sommes embarqués sur plusieurs bateaux avec les chevaux destinés au roi de Chine. Une semaine plus tard, nous arrivions à l’île de Sendabour. Dans une petite île voisine vivait un yogi qui m’a fait comprendre discrètement qu’il était en réalité musulman. Nous sommes arrivés le lendemain à Hinaour. Pendant la saison des pluies, le port est inaccessible.

Les habitants d’Hinaour sont des musulmans chaféites et mènent le djihad contre les infidèles. Les femmes de la région portent des habits non cousus et sont très belles. Elles portent aussi un anneau d’or dans le nez. Elles savent toutes par cœur le Coran. Il y a en ville treize écoles pour les filles et vingt-trois pour les garçons. Les gens vivent du commerce maritime et ne pratiquent pas l‘agriculture. Lors des repas du sultan Djémaleddin, une esclave servait du riz arrosé de beurre fondu et y ajoutait du poivre en grappe confit, du gingembre vert, des citrons confits et des mangues. Elle servait ensuite des poules qu’on mangeait encore avec du riz, puis d’autres volailles. On avait ensuite droit à des poissons et encore du riz, puis des légumes. On finissait le repas avec du lait aigre. On buvait de l’eau chaude car la froide n’est pas bonne pendant la saison des pluies. J’ai par la suite passé presque une année entière avec ce sultan sans voir de pain, qui est complètement remplacé ici par le riz. De même pendant les trois années que j’ai passées aux îles Maldives, à Ceylan et sur les côtes de Coromandel et de Malabar.

Après encore trois jours de navigation, nous sommes arrivés au pays de Malabar où l’on produit le poivre. Ce pays s’étend sur la côte sur une distance de deux mois de marche, depuis Senancour jusqu’à Caoulem. La coutume des idolâtres est qu’aucun musulman n‘entre chez eux ni ne mange dans leur vaisselle. Ils servent à la rigueur la nourriture aux musulmans dans des feuilles de bananier. Toute la région est occupée par des vergers. Les poivriers ressemblent à des ceps de vigne qui portent de petites grappes. A l’automne, on cueille le poivre et on le fait sécher au soleil et non pas au feu comme on le croit souvent au Maghreb. Il n’y a pas de chevaux, sauf ceux du sultan. On voyage en palanquin ou à pied et les marchands sont suivis de longues caravanes de porteurs. La route est très sûre car les hindous tuent celui qui aurait volé ne serait-ce qu’une noix et on voit sur le chemin des pieux destinés à exécuter les fautifs. Douze sultans idolâtres cohabitent dans la région en bonne entente. Leur coutume est de laisser leur trône au fils de leur sœur. A Facanaour, où l’on cultive la canne à sucre, le chef de la marine est un pirate musulman. Il est de tradition dans la région qu’un navire doive s’arrêter dans chaque port pour commercer et offrir un présent au roi.

Nous sommes allés à Mandjarour où abondent le poivre et le gingembre. Les marchands du Fars et du Yémen y sont nombreux. Il y a fréquemment des heurts entre les musulmans et les infidèles mais le sultan rétablit toujours la paix entre eux parce qu’il a besoin des marchands musulmans. Comme à Facanaour, nous n’avons débarqué qu’après que le sultan nous eût envoyé son fils à bord comme otage. Après cela nous avons abordé à Hili. Les navires de Chine vont jusque là et d’ailleurs ne s’arrêtent que dans les ports de Hili, de Calicut et de Caoulem. Et puis ce fut Djor Fattan dont le sultan possède une flotte nombreuse. Nous sommes ensuite passés à Deh Fattan. On y trouve des cocotiers, des poivriers, de la noix d’arec, du bétel et d’excellentes bananes. A côté de la mosquée, il y a un arbre qu’on appelle « l’arbre du témoignage ». On m’a affirmé qu’à l’automne tombe de cet arbre une feuille sur laquelle est écrite de façon miraculeuse la shahada, c‘est-à-dire la formule musulmane « il n‘y a pas d‘autre dieu qu‘Allah et Mohammed est son prophète ». C’est à cause de cet arbre que l’ancêtre du sultan s’était converti à l’Islam. Il savait lire l’arabe et l’inscription sur la feuille l’avait déterminé. Après sa mort, un de ses enfants est retourné à l’idolâtrie et a fait arracher l’arbre mais celui-ci a repoussé encore plus beau. A Bodd Fattan, les habitants sont des brahmanes. On exporte la noix d’arec jusqu’en Chine. Nous sommes ensuite allés à Fandaraina. C’est là que les navires venus de Chine passent l’hiver. Puis nous sommes arrivés à Calicut où on rencontre des gens de Chine, de Java, de Ceylan, des Maldives, du Yémen et du Fars.

Nous y avons été reçus en grande pompe par le sultan, un vieil idolâtre qui se rase la barbe, et nous avons attendu trois mois le moment de pouvoir partir. On ne voyage en mer de Chine que sur des bateaux chinois. Il y a de grands navires, qu’on appelle des jonques, mais aussi des moyens et des petits. Leurs voiles sont faites de baguettes de bambou assemblées. Sur un grand vaisseau, il y a six cents marins et quatre cents soldats, dont des lanceurs de naphte qui peuvent incendier les navires ennemis. Un grand vaisseau est toujours escorté de trois autres plus petits. Ils sont tous construits à Zeitoun ou à Canton. Il faut dix hommes pour manœuvrer une seule rame. Un bateau compte quatre ponts et il y a des cabines pour les passagers. Les marins font pousser des herbes, des légumes et du gingembre dans des baquets. Le commandant est l’équivalent d’un émir. Il n’y a pas sur terre de gens plus riches que les Chinois. Le moment venu, le sultan de Calicut a équipé une jonque. J’ai demandé pour moi une cabine individuelle. Mais je n’en ai pas trouvé à mon goût. On m’en a proposé alors une sur un des bateaux plus petits et j’ai accepté. Comme les flots s’agitent généralement en fin d’après-midi, j’ai attendu le lendemain matin pour embarquer. Mais, pendant la nuit, la jonque, qui était déjà partie et sur laquelle s’étaient embarqués mes compagnons, s’est brisée sur des rochers et tous ses occupants ont péri.

Le sultan de Calicut et ses hommes se sont aussitôt rendus sur le rivage pour empêcher les pillages. Je suis allé avec eux. Calicut est le seul endroit de la côte de Malabar où ce qui est récupéré d’un naufrage est restitué à son propriétaire. Voyant cela, le petit bateau sur lequel étaient déjà embarquées toutes mes affaires est parti sans m’attendre et je me suis retrouvé seul avec en tout et pour tout un tapis de prière et dix pièces d’or. Pensant que le bateau ferait escale à Caoulem, je m’y suis rendu par la rivière. J’ai engagé pour cela un serviteur musulman mais il s’enivrait avec les infidèles. Je suis passé par Cundjy-Cary, une localité peuplée de Juifs. Sur les rives du fleuve on ne voit que des arbres à cannelle et à brésil. En dix jours, j’ai réussi à atteindre Caoulem. Les négociants y sont très riches. Il y a là beaucoup de musulmans, même des hérétiques chiites. C’est le port le plus proche de la Chine. Son sultan est un idolâtre mais il respecte les musulmans. Il se montre sévère à l’encontre les malfaiteurs et on raconte qu’il a même un jour fait couper en deux son propre gendre pour une simple mangue ramassée par terre. Je suis resté plusieurs jours à Caoulem sans obtenir aucune nouvelle puis les envoyés du roi de Chine, qui avaient eux aussi fait naufrage, sont arrivés au port. Ils ont été recueillis par d’autres Chinois et sont repartis chez eux. J’ai d’abord pensé retourner à Delhi mais j‘ai eu peur des réactions de Mohammed shah. Je suis alors retourné à Calicut. J’en suis reparti avec un émir qui voulait recruter des Arabes à Ormuz et je suis allé à Hinaour où j’ai été logé par le sultan Djémaleddin. J‘y ai passé trois mois en prière.

 

Séjour aux îles Maldives

 

Le sultan Djémaleddin d’Hinaour avait équipé une flotte pour aller conquérir l’île de Sendabour. En effet, le fils du rajah de cette île avait promis de se faire musulman si on l’aidait à prendre le pouvoir. J’en ai profité et je suis parti avec l’expédition. Les habitants de Sendabour se sont bien défendus mais finalement les musulmans ont remporté la victoire. Je suis resté un certain temps auprès du sultan. Après cela, j’ai encore voulu voyager mais il m’a fait promettre de revenir un jour. J’ai repris un bateau pour Hinaour. Je suis resté un moment à Chalyat et puis je suis retourné à Calicut. J’y ai retrouvé par hasard deux de mes esclaves qui s’étaient embarqués sur le bateau où étaient mes bagages. Ils m’ont appris que le sultan de Java s’était emparé de mes femmes esclaves, que mes affaires avaient été toutes volées et que mes amis étaient maintenant dispersés entre la Chine, Java et le Bengale. J’étais de retour à l’île de Sendabour à la fin du mois de muharram. Mais le rajah a voulu reprendre sa ville aux musulmans. Je suis reparti quand la situation militaire est devenue trop dangereuse. J’ai alors voulu voir les îles Maldives et j’y ai débarqué après dix jours de navigation.

Ces îles sont absolument merveilleuses. Elles sont au moins deux mille. Une centaine d’entre elles sont réunies en forme d’anneau. Leurs habitants sont des musulmans. J’y suis resté un an et demi. On y trouve du millet mais les gens mangent surtout du poisson cuit et séché à la fumée. On en vend jusqu’en Inde, en Chine et au Yémen. Les arbres sont tous des cocotiers. Chacun produit douze régimes par an. Avec leur fruit on fabrique du lait, de l’huile et du miel dont on fait des pâtisseries. On mange aussi les noix de coco desséchées. Ce régime de poisson et de noix de coco procure une étonnante vigueur sexuelle. Il pousse également dans ces îles le citronnier et la colocasie avec la racine de laquelle on fait une farine qui sert à fabriquer des vermicelles que l’on cuit au lait de coco. C’est très bon. Les habitants sont généralement honnêtes, chétifs et peu portés sur les armes. Un jour où j’ai fait couper la main d’un voleur, plusieurs assistants se sont évanouis. Les gens des îles sont très propres et se lavent souvent deux fois par jour à cause de la chaleur et de la transpiration. Ils utilisent des huiles parfumées. Ils sont vêtus simplement d’un pagne et d’une pièce de tissu sur le dos, et portent un turban ou une sorte de mouchoir sur la tête. Quand un homme rencontre un qadi, il se découvre les épaules en signe de respect. Lors d’un mariage, celui qui se rend à la maison de l’autre doit jeter une pièce de tissu aux pieds de son hôte en guise de salut. C’est également l’habitude quand on salue le souverain.

Les constructions sont en bois. Leur sol est surélevé à cause de l’humidité. Les habitants ont l’habitude d’aller pieds nus. Quand on entre dans une maison on commence par se laver les pieds avec l’eau d’une jarre placée pour cela à l’entrée, comme à la mosquée. Quand un navire arrive au port, les indigènes offrent du bétel et des noix de coco vertes à ceux qu’ils veulent inviter chez eux. Les étrangers trouvent à se marier sans difficulté dans les îles mais doivent répudier leurs épouses en repartant car les gens des Maldives ne veulent pas quitter leur pays. On exporte du poisson séché, des noix de coco, des pagnes et des turbans en coton, des vases de cuivre, des cauris et des cordages en filaments de noix de coco qui servent à assembler des planches de navires. La monnaie consiste en cauris, c’est-à-dire en coquillages. Les femmes ne se couvrent pas la tête et rassemblent leurs cheveux d’un côté. Leur vêtement traditionnel est un simple pagne qui les couvre de la ceinture aux pieds et les laisse la poitrine nue. En tant que qadi, j’ai voulu les forcer à se couvrir les seins mais je n’ai pas réussi. Elles portent des bracelets en argent qui couvrent tout l’espace entre le poignet et le coude. Seules les femmes du sultan portent de l’or. Elles ont aussi des bracelets aux chevilles et des colliers. Elles s’engagent comme servantes dans les maisons où généralement elles filent les fibres de noix de coco. La femme ne laisse à personne le soin de s’occuper de son mari. La coutume veut qu’elle ne mange pas avec lui.

On m’a raconté qu’autrefois les habitants de ces îles étaient idolâtres et que chaque mois apparaissait un génie qui venait de la mer. Il ressemblait à un bateau rempli de lanternes allumées. Les gens conduisaient alors une jeune fille dans un temple sur la côte. Le lendemain ils la retrouvaient toujours morte et violée. Chaque mois on tirait au sort sur quelle famille tomberait le sacrifice. Un jour, un Maghrébin est venu s’installer dans les îles. Lorsque le sort est tombé sur la fille de son hôtesse, il a absolument voulu se substituer à elle. Il s’est mis à réciter le Coran dans le temple. Le génie est arrivé, l’a entendu et a aussitôt plongé dans la mer. Le lendemain, on a conduit le Maghrébin au roi qui a alors décidé de se convertir à l’Islam. Le génie n’est plus jamais réapparu, les gens ont brisé leurs idoles et ont détruit le temple. Les habitants des Maldives sont donc devenus musulmans de rite malékite, comme les Maghrébins.

Les îles Maldives avaient une reine qui s’appelait Khadidjah. Son frère était devenu roi à la mort de leur père puis il avait été tué à cause de sa mauvaise conduite. Il ne restait alors que des filles dans la famille. L’aînée est donc devenue la reine et son mari, le prédicateur Djémaleddin, est devenu le vizir. C’est le nom de Khadidjah qui était cité à la mosquée et les ordres étaient donnés en son nom. Ces ordres sont rédigés sur des feuilles de palmier, l’usage du papier étant réservé au Coran et aux traités scientifiques. La coutume veut qu’un étranger qui arrive en audience au palais apporte avec lui deux pièces de tissu. L’une est jetée devant la reine, l’autre devant le vizir. L’armée compte mille hommes, presque uniquement des étrangers. Le qadi est l’homme le plus considéré du royaume et ses ordres sont encore mieux exécutés que ne le sont ceux du sultan. Tous les grands fonctionnaires des îles portent le titre de vizir. Il n’y a pas de prison. Les condamnés sont enfermés dans des greniers, comme on le fait au Maroc. A mon arrivée dans l’île de Cannalous, mon intention était de continuer mon voyage vers la côte de Coromandel, Ceylan, le Bengale et la Chine. On m’a prévenu que si j’allais à l’île de Mahal on me retiendrait parce qu’il n’y avait pas de qadi. J’y suis pourtant allé.

Je croyais être un inconnu mais quelqu’un avait écrit à la reine que j’avais été qadi à Delhi. Elle m’a reçu avec tous les honneurs. J’ai été convié à des banquets à la mode locale, c’est-à-dire composés de riz, de poulets, de beurre fondu, de viande séchée et de bananes cuites, le tout arrosé de lait de coco aux aromates. J’ai été logé dans une des plus belles maisons de l’île et le vizir m’a fait cadeau de pierres précieuses et d’esclaves. Le vizir Djémaleddin voulait même me faire épouser sa fille. Mais j’ai été pris de fièvre et j’ai voulu repartir. Le vizir a alors multiplié les difficultés pour empêcher ce départ. Je me suis dit finalement qu’il valait mieux rester dans l’île librement plutôt que sous la contrainte. Le vizir a été très heureux que je me décide à rester et m’a accordé tout ce que je lui demandais. J’ai même eu le droit de monter à cheval, ce que lui seul avait le droit de faire jusqu’alors. A la fin du Ramadan, je suis allé avec le vizir au lieu de la prière. Le chemin avait été décoré par la population et les gens faisaient des offrandes.

Le 2ème jour du mois de shawal, j’ai accepté d’épouser la fille de l’amiral. La signature avait lieu en public, mais l’amiral n‘est pas venu, sa fille refusant finalement de se marier. Alors le vizir m’a proposé à la place, puisque tout le monde était déjà assemblé, d’épouser une veuve du père de la sultane. J’ai accepté et ne l’ai pas regretté par la suite. Quelques jours plus tard, le vizir m’a obligé à accepter les fonctions de qadi. Je me suis alors efforcé de faire observer scrupuleusement la chariah, la loi musulmane. J’ai ainsi interdit aux femmes divorcées de continuer à habiter chez leur ancien mari jusqu’à leur remariage. Vingt-cinq hommes furent fouettés et promenés à travers les marchés pour les obliger à obéir. J’ai fait observer scrupuleusement les horaires des prières. Les contrevenants étaient bastonnés. J’ai également vérifié que les imams et les muezzins accomplissaient convenablement leur devoir. Mon seul échec concerna le vêtement et la poitrine nue des femmes.

Mon épouse était la belle-fille du vizir Abdallah qui avait été exilé. Au retour de celui-ci, je l’ai courtoisement salué et lui ai fait des présents. Mais il s’est tout de suite montré inamical à mon égard. Les oncles maternels de ma femme sont venus se plaindre. Abdallah avait été leur tuteur et il conservait leurs propriétés bien qu’ils soient sortis de tutelle. Selon mon habitude, je l’ai convoqué par écrit, ce qui l’a mis dans une grande fureur. Il s’est alors répandu en propos insultants contre moi. Les gens avaient l’habitude de le saluer exactement comme le grand vizir. Je l’ai interdit. Un jour, un esclave a été accusé d’adultère avec une concubine du sultan. L’homme et la femme ont été emprisonnés. Quand on m’a demandé de les juger, je les ai condamnés à recevoir un certain nombre de coups de bâton. J’ai ensuite libéré la femme et gardé l’homme en prison. Le vizir a voulu intercéder pour lui, alors j’ai aggravé sa peine. Furieux, il m’a convoqué. Pour la première fois j’ai refusé de fléchir le genou devant lui et j’ai démissionné publiquement de mes fonctions. Je me suis alors préparé au départ en payant mes dettes et en répudiant certaines de mes épouses. Je me suis même entendu avec le général et l’amiral pour revenir plus tard avec des troupes et soumettre les îles que je gouvernerais alors au nom du roi de Coromandel, mon beau-frère. Mais ce n’est que la colère qui me faisait agir ainsi.

On a fait des efforts considérables pour me retenir mais je me suis embarqué. Arrivé sur une île voisine, j’ai répudié mes dernières épouses insulaires, ne gardant avec moi qu’une jeune esclave. Lors de cette navigation d’île en île, j’ai vu un jour une femme qui n’avait qu’une seule mamelle. Sur une autre petite île, il n’y avait qu’une seule famille et sa maison. J’ai beaucoup envié le sort de cet homme. Je suis enfin arrivé à l’île de Molouc où je devais trouver un bateau à destination de la côte de Coromandel. On avait reçu des ordres pour que je sois richement traité. Je suis resté plus de deux mois à Molouc et j’ai eu le temps d’y épouser deux femmes. C’est une belle île très fertile. J’en suis reparti au milieu du mois de rabia thani 745 (26 août 1344) et je suis arrivé au bout de neuf jours de navigation à Ceylan. C’est là que j’ai vu la montagne de Sérendib. Nous avons été obligés de débarquer dans l’île à cause du mauvais temps et je me suis présenté comme un ami du sultan de Coromandel. Le sultan de Ceylan m’a fait venir dans sa capitale, Batthalah. C’était un idolâtre mais il m’a reçu avec les honneurs et m’a rappelé qu’il était allié au sultan de Coromandel. Je suis resté quelques jours avec lui. Il m’a fait présent de superbes perles. Je lui ai demandé de pouvoir aller visiter le Pied d’Adam et il m’a fourni pour cela un palanquin et des guides.

En route, j’ai eu l’occasion de manger du buffle. Après Bender Sélaouat, nous avons traversé des régions humides où il y a des éléphants qui laissent passer les pèlerins grâce à l’influence du saint Abou Abdallah dont j’ai déjà parlé. Avant lui, les infidèles empêchaient ce pèlerinage. Après son aventure avec les éléphants, ils se sont mis à honorer les musulmans. Conacar est la résidence du principal roi de l’île qui possède l’éléphant blanc. On y trouve des pierres précieuses. Il y en a d’ailleurs partout à Ceylan. Les gens achètent un terrain et creusent pour trouver les pierres. Les lapidaires se chargent d’en dégager les gemmes. On trouve des rubis, des topazes et des saphirs. Les plus belles pièces sont réservées au sultan, qui les paye. Les autres appartiennent à celui qui les a trouvées. Les femmes de l’île en portent au cou, aux poignets et aux chevilles. De Conacar, je suis allé à la « baie des singes ». Ces animaux y sont très nombreux, noirs, avec de longues queues. On dit qu’ils ont un chef qui porte une couronne de feuilles et tient un bâton. On dit aussi que ce chef se comporte comme un roi humain, avec des gardes qui parfois punissent les autres. Il arrive même que ces singes s’attaquent aux jeunes filles.

Je suis ensuite allé à la « baie des bambous ». A la limite des terres habitées, j’ai vu la sangsue volante qui se tient sur les arbres des lieux humides et s’attaque aux humains. Les indigènes s’en débarrassent avec du jus de citron. Un pèlerin qui voulut un jour supporter les sangsues sans rien faire est mort vidé de son sang. La montagne de Sérendib est une des plus hautes du monde. Sur ses flancs, on trouve des arbres au feuillage persistant, des fleurs multicolores et une très grosse rose rouge dont on dit qu’elle porte inscrits le nom de Dieu et celui du Prophète. Deux chemins mènent au Pied d’Adam, le « chemin du père » et le « chemin de la mère », c’est-à-dire Adam et Eve. Le second est le plus facile. C’est celui qu’on prend pour repartir. Le « chemin du père », à l’aller, est dur à gravir. On monte par des marches taillées dans la roche en s’aidant de chaînes fixées à des pieux de fer. Il y en a dix. La dernière est appelée la « chaîne de la shahada » parce, quand on est pris de vertige, on récite la profession de foi. Il y a sept milles jusqu’à la caverne de Khidhr. Les pèlerins y laissent leurs affaires et montent encore deux milles jusqu’au sommet où se voit la marque du pied d’Adam dans la roche.

Le pied s’est enfoncé dans la pierre. Les Chinois ont coupé l’emplacement du gros orteil. Ce morceau manquant est maintenant dans un temple de Zeitoun et c’est devenu un important lieu de pèlerinage. Tout autour de la trace, on a creusé neuf trous où les idolâtres déposent de l’or et des pierres précieuses. Selon la coutume, j’ai passé trois jours dans la caverne en allant matin et soir au Pied d’Adam. Je suis ensuite redescendu par le « chemin de la mère ». J’ai campé près de la grotte de Seth, le fils d’Adam. Dans une bourgade, j’ai vu « l’arbre qui marche » ainsi appelé parce qu’on a l’impression qu’il se trouve dans des endroits différents selon l’endroit d’où on le regarde. Il n’en tombe jamais aucune feuille. Les idolâtres racontent pourtant que ces feuilles auraient le pouvoir de redonner la jeunesse à qui en mangerait. Je suis allé jusqu’à Dinewer qui est un grand port marchand. Dans un temple, il y a une idole dont les yeux sont des rubis. Mille brahmanes célèbrent son culte. Je suis enfin allé à Colombo où résident le vizir prince de la mer et ses soldats éthiopiens.

De retour à Batthalah, j’ai repris mon bateau pour la côte de Coromandel. Après une tempête, nous nous sommes échoués sur la côte. Nous avons été recueillis par des idolâtres qui nous ont apporté des pastèques et du poisson. Trois jours après est arrivé un émir envoyé par le sultan avec des chevaux et un palanquin et nous avons pu rejoindre le camp du sultan Ghiyatheddin. Le pays avait été autrefois soumis au roi de Delhi, puis un chérif s’était révolté. Il avait régné quelques années puis avait été remplacé par un émir qui avait à son tour été tué dans le djihad contre les infidèles. Son gendre l’avait remplacé mais avait ensuite été assassiné à cause de sa mauvaise conduite. Ghiyateddin était alors devenu roi et avait épousé la fille du chérif, dont j’avais moi-même épousé la sœur à Delhi. En Inde, on ne peut s’approcher d’un roi sans porter de bottines. Un infidèle m’en a prêté et s’est montré en cela plus généreux que les musulmans présents. Le sultan m’a reçu chaleureusement. Je lui ai proposé mon plan de conquête des îles Maldives. Il a accepté facilement et a désigné pour cela une flotte. Il a réuni également un présent destiné à la reine et m’a chargé de rédiger un contrat de mariage entre lui et la sœur de la sultane. Mais on ne pouvait envisager de faire la traversée avant trois mois.

Ghiyateddin était alors en pleine opération contre les infidèles. Nous étions devant une forêt épaisse. Chaque soldat portait une hache. Toute la journée ils ont coupé des arbres. Les idolâtres capturés étaient obligés porter des pieux pointus. La coutume est d’entourer les camps d’une palissade. Au matin, les prisonniers ont été divisés en quatre groupes, un par porte du camp, et empalés sur les pieux qu’ils avaient eux-mêmes portés. Les femmes et les enfants ont eux aussi été massacrés. J’ai été absolument scandalisé de cette conduite. Plusieurs fois le sultan a ainsi fait preuve de cruauté injustifiée devant moi, ce que je supportais de plus en plus difficilement. Un roi infidèle convoitait la côte de Coromandel. Les musulmans ont d’abord été battus et se sont retirés dans la capitale, Moutrah. La garnison de Cobban a résisté six mois entiers. Apprenant qu’elle s’apprêtait à se rendre, le sultan a réuni ses dernières forces, est parvenu à surprendre le camp infidèle à l’heure de la sieste et a remporté une victoire complète. Le roi infidèle a été bien traité par Ghiyateddin jusqu’à ce qu’il lui ait abandonné toutes ses richesses. Après quoi il a été égorgé et j’ai vu sa peau remplie de paille suspendue aux murailles de Moutrah.

Je suis alors parti pour Fattan qui a un beau port bien défendu et où on produit du raisin et des grenades. J’y ai rencontré un cheikh qui possédait un lion apprivoisé. Un de ses compagnons avait une gazelle. Et les deux animaux cohabitaient sans problèmes. Un fakir avait préparé pour Ghiyateddin des pilules aphrodisiaques qui contenaient de la limaille de fer. Le sultan en a trop pris et est tombé malade. Il est reparti pour Moutrah. J’y suis arrivé deux semaines après lui et y ai trouvé une épidémie mortelle. Le jour de mon arrivée, le fils unique du sultan est mort. Puis ça a été la mère du sultan. Enfin Ghiyateddin lui-même est mort. J’ai rencontré Nacireddin, neveu et successeur du sultan. La population a prêté serment au nouveau souverain qui a commencé par destituer le vizir son oncle, tuer un de ses cousins pour épouser sa femme et qui a fait mettre à mort plusieurs notables. J’ai été repris par la fièvre mais sauvé par une décoction de tamarin. Tout cela m’a définitivement dégoûté de Moutrah et j’ai décidé de repartir. Nacireddin aurait bien voulu me retenir pour participer à l’expédition contre les Maldives mais j’ai refusé. Je me suis embarqué sur un bateau en partance pour le Yémen. Très fatigué, Je suis resté trois mois à Caoulem puis j’ai repris la mer.

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