Ibn Batouta - Visite des villes saintes et voyage en Perse

Les villes saintes

 

Je suis reparti de Damas avec la caravane du Hedjaz le 1 shawal 726 (1 septembre 1326). L’habitude est d’attendre encore les retardataires à Bosra, une ville située plus au sud. Le Prophète y est venu autrefois, quand il était caravanier au service de Khadidjah. Nous sommes passés ensuite par le château de Karac. C’est un refuge formidable où le roi Nacir a vécu autrefois. Il était devenu roi très jeune et son lieutenant Salar l’avait supplanté. Parti sous le prétexte d’aller faire le pèlerinage, le jeune roi en profita pour s’enfermer dans la forteresse de Karac et il y resta plusieurs années. Plus tard, les émirs le rappelèrent. Entre temps, l’intendant Baïbars était devenu roi. Nacir remporta la victoire contre lui. Baïbars fut exécuté et Salar mourut de faim dans une citerne où on l’avait jeté. Après Karac, nous sommes arrivés dans le désert. A Tabouk, par un miracle du Prophète, on trouve une source abondante. Les pèlerins ont coutume d’y tirer les armes et de simuler une charge en souvenir de l’attaque menée ici par Mohammed. On s’y prépare à traverser la région la plus dangereuse du voyage en remplissant les outres et en abreuvant abondamment les chameaux. Après cela, la caravane avance le plus rapidement possible. On arrive en cinq jours au puits de Hijr. Il y a de l’eau mais on s’abstient d’en prendre à l’imitation du Prophète. Les pèlerins restent quatre jours à l‘oasis d‘Elola et les marchands chrétiens ne dépassent pas ce point. A partir de là, on atteint en deux jours la vallée d’El’atthas où souffle parfois un vent destructeur et, le troisième jour, on arrive à Médine.

Nous sommes tout se suite allés prier au mausolée du Prophète et de ses compagnons les califes Abou Bakr et Omar. Quand Mohammed est arrivé à Médine au moment de l’hégire, il a acheté un enclos. Il y a construit un mur sans toit, de forme carrée. Contre la chaleur, on a simplement dressé des colonnes en troncs de palmiers et on a placé par dessus une toiture en palmes. A l’imitation de Moïse, le Prophète a refusé de faire construire un toit solide. La porte sud de cette première mosquée a été bouchée quand la qibla, la direction de la prière, a été modifiée. La mosquée est restée inchangée sous Abou Bakr. Elle a été agrandie ensuite par Omar. Ce faisant, il a débordé sur un terrain qui appartenait à Abbas, un oncle du prophète. L’homme a protesté en mettant en avant le fait que le terrain lui avait été donné par Mohammed lui-même. L’arbitre qu’ils avaient choisi a alors répliqué qu’il avait un jour entendu le prophète raconter l’histoire du roi David qui avait voulu construire le Temple de Jérusalem sur la propriété de deux hommes qui avaient fait grimper le prix de leur terrain. Dieu avait inspiré à David l’idée que, pour la construction d’un édifice religieux, il ne fallait pas commettre la moindre injustice. Sa propriété lui ayant ainsi été formellement confirmée, Abbas en fit don à Dieu et Omar put intégrer le terrain à la mosquée.

Le calife Othman à son tour a embelli la mosquée et y a fait construire un mihrab. Il y a eu de nombreuses autres améliorations par la suite. L’empereur byzantin a envoyé des artisans et de l’argent pour participer. Omar avait fait construire quatre minarets mais l‘un a été abattu plus tard. Avec les agrandissements de la mosquée, le mausolée du Prophète s’y est trouvé intégré. Le roi Kalaoun a fait construire un bassin à ablutions rituelles. La qibla, ce mur qui indique la direction dans laquelle on fait la prière, a été établie par Mohammed lui-même guidé par l’ange Gabriel. On raconte que, pendant que le prophète la construisait, Gabriel avait ordonné aux montagnes de s’abaisser de façon à ce que l’on puisse voir la Kaaba. La qibla avait d’abord été orientée en direction de Jérusalem puis on l’a établie en direction de La Mecque. La tradition rapporte que le prophète prêchait près d’un palmier dans la mosquée. Quand on a construit la chaire, le palmier s’est mis à gémir. Alors le prophète l’a embrassé et le palmier s’est tu. Lorsque Moawiya a voulu faire transporter cette chaire à Damas la population s’y est fermement opposée.

L’ancien imam du mausolée était un égyptien. Il était resté quarante ans à Médine puis avait souhaité retourner au Caire mais le Prophète le lui interdisait toujours en songe. Il est parti quand même un jour et est mort à peine arrivé à Suez, sans avoir atteint son but. Son adjoint était originaire de Tunis. Les serviteurs de la mosquée sont des eunuques éthiopiens. Parmi les habitants de la mosquée, il y avait, lors de mon passage, un cheikh originaire de Grenade, en Espagne. Il avait été le serviteur d’un cheikh qui lui confiait sa famille lorsqu’il partait en voyage. Un jour la femme du maître tomba amoureuse du serviteur. De peur de céder, celui-ci s’était mutilé lui-même. Une fois guéri, il était devenu muezzin à Médine. Il y avait aussi un autre cheikh qui multipliait les dévotions à La Mecque même par les plus fortes chaleurs, nu-pieds même lorsque l’eau versée sur les dalles brûlantes s’évaporait immédiatement. Un jour que j’ai voulu l’imiter, je n’ai pu réussir qu’avec un extrême effort à atteindre la pierre noire tant la chaleur était grande. Il y avait encore un cheikh marocain originaire de Meknès. Plus tard il s’est établi à La Mecque. Un jour, il s’est égaré sur la montagne de Hira. Il a été heureusement recueilli et sauvé par un bédouin mais il est resté un mois entier sans pouvoir tenir debout.

Il y a de très nombreux sanctuaires autour de Médine. Il y a en particulier un cimetière où sont les tombes de très nombreux parents et compagnons du Prophète. A la mosquée de Koba, on peut voir l’emplacement où la chamelle de Mohammed s’est agenouillée et le premier endroit où le Prophète s’est prosterné pour prier. On peut aussi visiter les maisons d’Abou Bakr, d’Omar, de Fatima, la fille du Prophète, et d’Aicha, l’épouse de ce dernier, ainsi que le puits dont l’eau est devenue douce lorsque le prophète a craché dedans. Il y a aussi dans les environs la pierre dont on dit que de l’huile a coulé pour le Prophète. On voit la montagne d’où Satan a crié que Mohammed avait été tué, lors du combat d’Ohod contre les gens de La Mecque. Ohod est la montagne sacrée où sont les tombes de ceux qui sont tombés dans la guerre contre les impies. On peut aussi voir la mosquée Fath à l’endroit où le chapitre du Coran appelé la « sourate de la conquête » est descendu pour le Prophète.

Lors de ce premier voyage, je n’ai séjourné que quatre jours à Médine, passant toutes mes nuits à la mosquée. Depuis mon départ de Damas, j’avais eu pour compagnon un homme originaire de Médine qui m’a reçu chez lui et que j’ai revu plus tard à Alep et à Bokhara. Il y avait aussi un derviche originaire de Grenade qui, lui, est resté à Médine. Je l’ai retrouvé beaucoup plus tard en Inde, à Delhi. Je l’ai alors présenté au roi de l’Inde qui a été charmé de ses récits et lui a fait de riches présents. Mais le derviche a été dépouillé par ses propres esclaves. De dépit, il a cessé de s’alimenter. Quand le roi de l’Inde a envoyé un messager pour lui promettre un dédommagement, on l’a trouvé mort dans sa maison.

Après ce court séjour, j’ai repris ma route pour La Mecque en passant par la mosquée où le Prophète s’est mis en état de pénitence. A l’oued al-Akik j’ai retiré mes vêtements cousus habituels et j’ai revêtu l’ihram des pénitents pour accomplir le petit pèlerinage, la umra. Je suis passé ensuite par Rawha, où Ali a combattu les démons, puis à Safra et à Bedr où Dieu a donné la victoire à Mohammed contre les incroyants. Le puits où furent jetés les idolâtres est devenu un jardin. La montagne où sont descendus les anges est à gauche et en face il y a celle « des tambours ». Les habitants de la région affirment qu’on entend le son des tambours toutes les nuits du jeudi au vendredi. Une mosquée a été construite à l’endroit où s’était accroupie la chamelle du Prophète. Après Bedr, il y a une région désertique et puis on arrive à la vallée de Rabigh. Là commence le pèlerinage pour les gens qui viennent d’Egypte et de Mauritanie. Je suis passé par le « défilé du séwik ». A cet endroit, les pèlerins boivent du séwik qu’ils ont apporté avec eux. On raconte que Mohammed avait donné à ses compagnons dépourvus de provisions du sable qui s’était transformé en séwik, c’est-à-dire une boisson à base de farine d’orge. Je suis enfin arrivé à Bathn Marr mais j’en suis reparti le soir même pour pouvoir arriver dès le matin à La Mecque.

Mes compagnons et moi-même, nous nous sommes immédiatement précipités à la Kaaba pour faire les tournées rituelles, embrasser la pierre noire, prier et boire l’eau du puits de Zemzem. Nous avons ensuite couru entre Safa et Marwa. La Mecque se trouve dans une vallée. On ne voit apparaître la ville qu’au tout dernier moment. Les hauts lieux du pèlerinage comme Mina, Arafa et Mozdalifa sont situés à l‘extérieur. La ville a trois portes. La route de Médine aboutit à Bab Chobeica. Mais c’est par la porte du sud qu’est entré Khalid ibn al-Walid le jour de la conquête. La vallée de La Mecque est stérile. Pourtant on y trouve, grâce au commerce et à la bénédiction d’Abraham, toutes les meilleures denrées du monde. La mosquée est en plein centre de la ville et la Kaaba est au beau milieu de la mosquée. Elles sont absolument merveilleuses de beauté. La Kaaba est un édifice carré fait de pierres sombres et recouvert d’argent. On l’ouvre tous les vendredis après la prière ainsi que pour la fête du mouloud, le jour anniversaire du Prophète. On installe alors un escalier à sa porte et le chef de la tribu des Banu Chaibah l’ouvre. Il entre seul, referme la porte derrière lui et reste à l’intérieur le temps de faire la prière. Ensuite les autres Chaibites en font autant. Enfin, le peuple lui-même peut entrer.

L’intérieur de la Kaaba est pavé en marbre et les colonnes y sont en bois précieux. Les tentures sont faites de soie noire et portent des inscriptions argentées. Elles recouvrent tout le monument. Des foules innombrables peuvent y entrer en même temps. C’est miraculeux. On ne cesse jamais de tourner autour d’elle, ni le jour, ni même la nuit. On croit que toutes les prières qu’on y fait sont exaucées. Il y a là les tombeaux d’Ismaël et de sa mère Agar, en marbre vert. La pierre noire est encastrée dans l’angle oriental, à hauteur d’homme. Elle est faite de quatre fragments réunis, maintenus par une armature en argent. Elle attire une foule énorme et il est très difficile de l‘atteindre. Le lieu où se déroulent les processions est pavé de dalles noires et le reste du sanctuaire est couvert de sable blanc.

Le puits de Zemzem est situé juste en face de la pierre noire. Il y a un bassin pour les ablutions entouré d’une banquette circulaire. Il y a aussi la « coupole de la Boisson » où l’on trouve des jarres pour l’eau que les gens boivent. C’est là également qu’on enferme les Corans du sanctuaire. On y trouve en particulier le Coran copié par Zaid ibn Thabit dix-huit années seulement après la mort du Prophète Mohammed. Quand les habitants de La Mecque souffrent de quelque calamité, ils sortent ce Coran, ouvrent la porte de la Kaaba, le déposent sur le seuil et implorent la clémence de Dieu. La mosquée a dix-neuf portes. La porte de Safa est la plus grande et débouche sur la grand’rue. C’est par là que l’on sort pour suivre le même chemin que Mohammed. La porte des Banou Chaibah est celle par laquelle entraient les califes et par laquelle les visiteurs aiment encore entrer dans la mosquée. Celle-ci a cinq minarets.

Juste à côté de la mosquée se trouve le collège fondé par al-Mozhaffar, le roi du Yémen qui fournissait autrefois les tentures de la Kaaba jusqu’à ce que le roi d’Egypte al-Mansour Kalaoun lui reprenne ce droit. Beaucoup de maisons ont des terrasses depuis lesquelles on peut voir le toit de la mosquée. Certaines permettent même d’accéder directement à la mosquée, comme celle de Zobeida, l’épouse du commandeur des croyants Haroun ar-Rachid. Dans la maison de Khadidjah, la mère des croyants, il y a le « dôme de la révélation divine ». A la mosquée, il y a une chapelle qui marque l’endroit où est née Fatima. On voit aussi une pierre que le peuple vénère parce qu’elle saluait le Prophète sur son passage. C’est entre Safa et Marwa qu’a lieu la course. Entre ces deux collines, il y a un cours d’eau près duquel se tient en permanence un marché. Les pèlerins ont du mal à passer à cause de la foule mais c’est le seul marché régulier de la ville. Le cimetière rassemble les tombes de nombreux compagnons du Prophète mais beaucoup de ces mausolées sont maintenant en ruine. On y voit quand même la tombe de Khadidjah, la mère des fils de Mohammed, à part Ibrahim.

Dans les environs, on peut visiter d’autres lieux remarquables comme la route par laquelle le Prophète est entré dans la ville lors de son dernier pèlerinage, le pèlerinage d’adieu. Depuis la montagne d’Abou Kobais, on domine la Kaaba. On dit que c’est la première montagne qui a été créée par Dieu, qu’il y a déposé la pierre noire lors du déluge et que c’est là que se trouve la tombe d’Adam, le premier homme. Au nord de la ville se trouve le mont Hira où Mohammed avait l’habitude d’aller faire ses dévotions et où a commencé la révélation divine. Au mont Thaour, sur la route du Yémen, on voit la caverne où il s’est réfugié en compagnie d’Abou Bakr quand ils ont dû fuir les idolâtres de La Mekke, lors de l’Hégire. Une fois qu’ils furent entrés dans la grotte, une araignée tissa sa toile à la porte et une colombe y pondit ses œufs. Les poursuivants, voyant cela, pensèrent qu’il n’y avait personne à l’intérieur. Les gens viennent maintenant prier devant cette caverne. Certains essayent même d’y entrer. Mais on raconte que seuls ceux qui sont nés d’un mariage légitime peuvent pénétrer sans difficultés. Deux de mes amis ont voulu la visiter. Ils se sont perdus et se sont retrouvés sans eau dans la montagne. L’un des deux ne pouvait plus marcher. L’autre l’a laissé et a réussi à regagner La Mecque. Il est aussitôt venu me prévenir. Plusieurs habitants de la ville sont alors partis à la recherche du disparu. Il était d’abord resté à l’abri d’une pierre puis il avait réussi à se traîner jusqu’à une tente de nomades. Des bédouins l’avaient ramené en ville. Il était tellement changé qu’on l’aurait cru sorti du tombeau.

Quand je suis arrivé à La Mecque pour la première fois, les émirs de la ville étaient deux frères, les chérifs Romaithah et Athifah. Les habitants de la ville sont particulièrement généreux. Ils invitent souvent les derviches sans ressources à leurs festins. Ils partagent également leur pain avec les pauvres qui attendent à côté des fours. Les petits orphelins ont coutume d’aller au marché avec des couffins. Celui qui vient de faire ses achats les met dans ces paniers et l’enfant les livre chez lui pendant que l’acheteur va faire ses dévotions en toute confiance. L’orphelin reçoit alors quelques pièces de monnaie pour ce service. Les habitants de La Mecque sont généralement très bien habillés. Ils portent surtout des vêtements blancs et font usage de parfums. Les femmes de la ville sont belles mais d’un maintien modeste. Elles font le tour de la mosquée les nuits de jeudi à vendredi et laissent leur parfum après elles.

L’imam des fêtes était originaire du Maghreb. Je l’ai vu une nuit en songe jurer au Prophète de ne jamais renvoyer aucun pauvre de chez lui sans lui avoir fait un don. Le lendemain, je suis allé le lui raconter et il en fut très ému. De fait, je ne l’ai jamais vu rencontrer un pauvre sans qu’il l’assiste. Quant à moi, il me faisait porter un repas chaque après-midi. C’est d’ailleurs le seul repas que prennent les habitants de La Mecque. L’imam hanéfite était particulièrement honoré par les Turcs. L’imam hanbalite, lui, était réputé violent. Il remplaçait un certain Takieddin. On racontait qu’un jour où l’émir avait condamné un voleur à avoir la main tranchée, conformément à la loi, ce Takieddin, qui était alors inspecteur des marchés, avait insisté pour que l’exécution soit faite en public afin que le voleur ne soit pas soustrait discrètement à la justice. Le voleur attendit ensuite plusieurs années mais finit par réussir à tuer Takieddin pour se venger. Beaucoup de gens se consacrent nuit et jour à la prière et à la visite des lieux saints. Un Tangérois ami de mon père enseignait les sciences et vivait dans un couvent voisin. Malgré les deux jours de voyage nécessaires pour venir à La Mecque, les gens de Taif portent les fruits de leurs vergers à ce couvent en pensant que sans cela leur récolte suivante serait mauvaise.

Le cheikh Said était un Indien. A son retour en Inde, il fut attaqué par des pirates mais réussit malgré tout à rejoindre Aden. Il avait entendu le roi de l’Inde dire qu’il reconnaissait la suzeraineté des califes Abbassides. Alors cheikh Said se rendit au Caire où le calife Abou l’Abbas lui remit un diplôme concédant officiellement la vice-royauté au roi de l’Inde. Il repartit ensuite en passant par le Yémen où il acheta des robes et s’embarqua pour Cambaie, en Inde. Le roi de l’Inde reçut Said avec de grands honneurs et revêtit une des robes présentées comme des cadeaux du calife. Cheikh Said entra même à Delhi sur un éléphant. La ville avait été magnifiquement décorée en son honneur. Le diplôme du calife devait être lu chaque vendredi à la mosquée. Ensuite le roi renvoya Saïd auprès du calife avec des cadeaux. Mais le roi de l’Inde avait envoyé entre temps un vrai ambassadeur au calife. Quand cet ambassadeur revint, il dénonça l’imposture de Said mais le roi de l’Inde ne le crut pas. Said resta en Inde comblé d’honneurs et de richesses. C’est là que je l’ai rencontré en 748 (1347 ou 1348).

Le maghrébin Hassan le fou, lui, avait été à l’origine le serviteur d’un homme qui venait d‘Ispahan, en Perse. La nuit, il faisait les tournées autour de la Kaaba et rencontrait souvent à cette occasion un derviche qui en faisait autant. Un soir, ce derviche lui annonça que sa mère voulait le voir. Il lui ordonna de tenir son vêtement et de fermer les yeux. Quand Hassan les rouvrit, il était chez lui, à Safi, au Maroc. Il passa quinze jours en compagnie de sa mère puis il demanda à retourner auprès de son maître, en Arabie. Ils firent comme à l’aller. Ils retournèrent ensemble à La Mecque et Hassan jura au derviche de ne jamais dire à personne ce qui s’était passé. Mais son maître insista tellement qu’il lui raconta quand même son aventure. Le maître voulut alors absolument rencontrer le derviche. En colère, celui-ci toucha alors la bouche d’Hassan qui devint muet et perdit l’esprit. Il faisait depuis lors les tournées autour de la Kaaba nuit et jour, sans même prier. Les gens l’entretenaient et le considéraient comme une sorte de bénédiction divine. Finalement, un émir le ramena avec lui en Egypte.

Les habitants de La Mecque sont de rite chaféite. C’est leur imam qui commence la prière. Les imams malékites et hanbalite prient ensuite en même temps. C’est l’imam hanéfite qui arrive le dernier. Les quatre imams font ensemble la prière du coucher du soleil. Le vendredi, on place une chaire contre la Kaaba. Le prédicateur, vêtu de noir, arrive entre deux drapeaux noirs portés par des muezzins. Il est précédé par un serviteur qui agite la farka, un bâton terminé par une lanière qui fait du bruit quand on l’agite et avertit ainsi de son arrivée. Il embrasse d’abord la pierre noire et prie. Le muezzin de Zemzem lui donne ensuite une épée et il en frappe chaque marche de la chaire en montant pour attirer l‘attention de la foule. Une fois qu’il est installé, les muezzins lancent tous ensemble l’appel à la prière. Après cela a lieu le discours au cours duquel le prédicateur multiplie les bénédictions. Il prie pour le roi Nacir d’Egypte et pour les chérifs, mais il ne prie plus pour le sultan de l’Irak.

Le premier jour du mois, l’émir, vêtu de blanc, fait les tournées autour de la Kaaba. Il fait de même quand il part en voyage ou qu’il en revient. Le 1 radjab, il fait battre tambour et sort de la ville suivi de la population en armes. Les habitants joutent les uns contre les autres. Le 1, le 15 et le 27 du mois de radjab sont particulièrement célébrés. Les rues sont alors encombrées de litières et de chameaux. On fait les processions autour de la Kaaba puis on court entre Safa et Marwa. Les femmes font le trajet dans leurs litières. La ville est illuminée et les festivités durent toute la nuit. Les habitants de la région assistent au petit pèlerinage de radjab et apportent des provisions à cette occasion. Alors les prix baissent en ville. Sans cela, la vie serait difficile. Mais s’ils n’apportaient rien leurs champs deviendraient stériles. Ce sont même leurs femmes qui les poussent à aller à La Mecque. La région est riche en raisin et en grains. Ses habitants sont de bons croyants qui mettent beaucoup de zèle à l’accomplissement des rites. Ils sont forts et portent des peaux de bêtes. Personne n’oserait les attaquer. Le Prophète leur a rendu hommage en disant un jour que la foi était originaire du Yémen.

Pour le début du jeûne du ramadan, on bat tambour et la foule se presse à la mosquée. Le muezzin de Zemzem avertit la population au moment de prendre le dernier repas avant l‘aurore. Des lanternes sont alors allumées. Dès la première lueur du jour, elles sont éteintes, on avertit les gens de cesser de manger et l’appel à la prière est lancé. Les nuits impaires des dix derniers jours de ramadan, les autorités assistent à la lecture complète du Coran. La principale nuit est celle du 27, la « Nuit du Destin » lors de laquelle le Coran a été révélé. La première nuit du mois de shawal, les habitants de La Mecque allument des lanternes pour la fin du jeûne. Les muezzins chantent toute la nuit et la population se partage entre processions et prières. Le lendemain matin, tout le monde va à la mosquée. Les Banou Chaibah ouvrent la Kaaba, l’émir de la ville fait les tournées et le prédicateur fait un discours. Les assistants se demandent ensuite mutuellement le pardon de leurs fautes puis entrent dans la Kaaba et vont visiter le cimetière d’Almala. Le 27 du mois de dhoul qaada, on relève les voiles de la Kaaba. Elle ne sera plus ouverte avant le jour de la station d’Arafat, douze jours plus tard.

Le 1 dhoul hidjah, on joue du tambour pour les prières et on le fait jusqu’au jour d’Arafat. Le 7, le prédicateur fait un discours pour le début du grand pèlerinage, le hadj. Le 8, la population se rend à Mina. Le 9, on va à Arafat. C’est une grande plaine à l’extrémité de laquelle se trouve la « Montagne de la Miséricorde ». Il ne faut surtout pas en repartir avant le coucher du soleil bien que les chameliers y encouragent les gens, leur faisant ainsi rater le bénéfice de leur pèlerinage. Au moment du retour, l’imam fait un geste et la foule se précipite en avant, faisant trembler le sol. Ma première station à Arafat a eu lieu en 726 (1326). Nous sommes ensuite retournés à Mozdalifa. Le lendemain matin nous sommes allés à Mina. Les gens avaient ramassé de petits cailloux à Mozdalifa. A Mina, les pèlerins jettent ces cailloux sur une des trois petites stèles qui symbolisent le diable. Ils sacrifient des chameaux et des moutons et se rasent la tête. C’est le jour du sacrifice que la caravane égyptienne apporte le voile de la Kaaba. Le troisième jour, les Banou Chaibah le mettent en place. Il est en soie noire avec des inscriptions brodées en blanc. C’est le roi Nacir qui le fournit et qui a l’honneur de subvenir aux besoins de la mosquée. La caravane irakienne reste quatre jours après le départ des autres. La Kaaba reste ouverte spécialement pour elle. Ses pèlerins distribuent de telles aumônes que cela fait baisser le cours de l’or à La Mecque.

 

Voyage en Perse

 

Après ce premier court séjour dans la ville sainte, j’ai quitté La Mecque le 20ème jour de dhoul hidjah 726 (17 novembre 1326) en me joignant à la caravane qui partait à destination de l’Irak. Après une dernière tournée d’adieu à la Kaaba, nous sommes partis pour Bathn Marr. Des réserves d’eau et des provisions étaient prévues pour les voyageurs pauvres. De la nourriture leur était même distribuée aux étapes et il y avait des chameaux disponibles pour ceux qui ne pouvaient pas marcher. Tout cela était possible grâce à la générosité du sultan d’Irak Abou Said. Nous marchions tôt le matin et dans la soirée pour éviter les plus grosses chaleurs. Nous sommes repassés à Médine puis nous avons traversé le désert du Nedjd grâce aux dépôts d’eau organisés sur les ordres de Zubeida, l’épouse de l’ancien calife Haroun ar-Rachid.

Les gens de la région de Samira ont l’habitude d’échanger leurs produits d’élevage contre des cotonnades. Les pèlerins venant d’Irak laissent une partie de leurs provisions au château de Faid à l’aller et les retrouvent au retour. La tradition pour les pèlerins est d’y arriver en ordre de bataille afin d’impressionner les habitants. Nous sommes passés devant la « tombe du lapidé ». On raconte que c’était un chiite qui s’était un jour pris de querelle avec un Turc sunnite et s’était laissé aller à insulter un compagnon de Mohammed. Il avait été tué à coups de pierre et, depuis, les passants ont gardé l’habitude de lancer des pierres contre sa tombe. A Machkouk, les pèlerins reconstituent leurs provisions d’eau fraîche. Le « défilé de Satan » est le seul passage un peu montagneux et difficile de toute la route. Les habitants de Koufa s’avancent jusqu’à Wakiça pour saluer l’arrivée de la caravane. Nous sommes également passés par Qadissiyah, le lieu où s’est livré le combat lors duquel les Musulmans ont vaincu les mages persans adorateurs du feu.

Nous sommes arrivés à Mechhed Ali. C’est une des plus belles villes irakiennes. Ses murailles sont couvertes de carreaux de faïence. Près de la porte al-Hadhrah on arrive dans un collège de la secte d’Ali. Les visiteurs doivent en baiser le seuil pour entrer. Dans la chapelle, qui est décorée de soie, d’or et d’argent, il y a des tombeaux que les gens du pays présentent pour être ceux d’Adam, de Noé et d’Ali. Le visiteur se passe de l’eau de rose et du musc sur le visage. Les habitants de la ville sont tous chiites et les miracles accomplis dans ce mausolée leur font penser qu’il contient réellement la tombe d’Ali. Dans la nuit du 27 radjab, qu’il appellent « la nuit de la vie », la coutume est d’amener au sanctuaire les paralytiques d’Irak qui viennent parfois de très loin. On les installe sur le tombeau et on attend qu’ils se lèvent d’eux-mêmes, ce qui se produit généralement avant la fin de la nuit. Je ne l’ai pas vu moi-même mais je l’ai entendu raconter par des personnes dignes de foi. J’ai en revanche rencontré trois paralytiques qui étaient arrivés trop tard qui attendaient sur place l’année suivante. Les habitants de la ville sont des marchands tout à fait honnêtes et généreux mais qui perdent toute mesure quand il s’agit d’Ali. Ils font des dons importants au mausolée qui se trouve ainsi très riche. Il n’y a dans la ville ni impôts, ni gouverneur. C’est le principal chérif qui exerce l’autorité au nom du roi d’Irak.

Parmi les habitants remarquables de Mechhed Ali, il y avait un certain chérif Abou Ghorras. Quand il était jeune, cet homme habitait Médine et se consacrait entièrement à l’étude. Il s’installa par la suite en Irak et y fut nommé premier chérif par le sultan. Mais il abandonna alors la dévotion et fit un mauvais usage de ses richesses. Le sultan en fut informé et Abou Ghorras préféra s’enfuir en Inde avec quelques compagnons. Là, il se présenta comme le chef de l’Irak qui allait rendre visite au roi de l’Inde. Malgré son escorte modeste, il faisait battre tambour et déployer les drapeaux sur son passage. Le roi de l’Inde en fut irrité. Abou Ghorras entra dans la capitale indienne alors que le roi en sortait. Celui-ci fit cadeau d’une somme symbolique au chérif, en lui laissant le choix entre repartir d’où il venait, rester dans la capitale indienne ou l’accompagner en voyage. Dépité par cet accueil réservé, le chérif choisit de voyager avec le roi. Il se lia alors d’amitié avec le vizir et finalement le roi accorda à Abou Ghorras deux villages et leurs revenus. Il resta huit années en Inde et s’y enrichit considérablement. Ensuite il voulut rentrer chez lui en Irak. Le sultan lui donna encore une très grosse somme en or. Comme il était extrêmement avare, Abou Ghorras dormait sur son sac d’or. Il attrapa ainsi du mal et en mourut au moment où il allait enfin pouvoir repartir. Il avait un frère qui habitait Grenade et qui mourut en martyr à Algeciras dans la guerre contre les chrétiens.

La caravane repartit de Mechched Ali en direction de Bagdad mais moi je voulais aller d’abord à Bassorah. Je l’ai donc quittée pour me joindre à une troupe de gens du pays qui s’y rendaient. Nous avons longé l’Euphrate à travers une région de roseaux où il y a de nombreux brigands chiites. Quelques derviches qui s’étaient imprudemment écartés du groupe se sont faits détrousser. Nous sommes passés par Wacith qui est une belle ville entourée de vergers. Les cheikhs y sont réputés pour leur manière de lire le Coran. Il y a un collège toujours plein d’étudiants qui viennent spécialement pour cela. La caravane y est restée trois jours pour faire du commerce. J’en ai profité pour aller à Oum Obeida. J’y ai vu des derviches danser au son des tambourins. Le soir, ils ont allumé des feux et se sont roulés dedans. Certains mettaient même des tisons dans leur bouche et mordaient des serpents. Une fois, en Inde, un fakir m’a emprunté une tunique, s’est roulé dans le feu avec elle et me l’a rendue sans qu’elle porte la moindre trace de brûlure. Après cela, nous sommes arrivés à Bassorah.

La ville de Bassorah a été bien plus grande autrefois que maintenant. C’est quand même une très belle ville entourée de jardins et de vergers. La région est particulièrement riche en dattes dont on fait un miel excellent. Il y a trois quartiers distincts. Leurs chefs m‘ont fait cadeau de vêtements, d’argent et de dattes. La mosquée d’Ali conserve l’exemplaire du Coran que le calife Othman lisait au moment où il fut assassiné. J’y ai assisté à la prière et j’ai eu la surprise d’entendre le prédicateur faire des fautes d‘arabe. Le qadi m’a avoué que plus personne ne connaissait correctement la grammaire dans la ville alors que celle-ci avait été réputée autrefois pour la qualité de sa langue. La mosquée a sept minarets et les gens affirment que l’un d’eux s’agite à l’évocation du nom d’Ali. J’y suis monté avec un habitant de la ville. Il y avait une poignée en bois dans le mur. Il l’a secouée en prononçant le nom d’Ali et la tour a bel et bien bougé. Mais j’en ai fait autant en prononçant le nom d’Abou Bakr et le minaret a remué tout autant, au grand étonnement de mon compagnon. Les gens de Bassorah sont des sunnites. Je n’aurais pas pu agir de la même façon à Mechhed Ali où ils sont tous chiites et où le nom d’Abou Bakr est exécré. On peut voir à Bassorah le mausolée de Halimah, la nourrice du Prophète. Il y a aussi les tombes de nombreux martyrs de la Journée du Chameau, quand Aïcha, la veuve du Prophète, voulut, avec ses partisans, renverser le calife Ali. La ville est au bord du Tigre et de l’Euphrate réunis et le flux d’eau de mer se fait sentir exactement comme à Salé, au Maroc.

De Bassorah, j’ai pris un bateau pour Obollah. C’était autrefois une ville importante mais elle n’est plus actuellement qu’une modeste bourgade. De là, je me suis embarqué sur le golfe de la mer de Perse. Partis le soir, nous sommes arrivés le lendemain matin à Abadan dont le territoire est totalement inculte. On m’a signalé la présence d’un saint homme dans la région. Je l’ai trouvé qui priait dans une mosquée en ruine et il m’a béni. Mes compagnons ont voulu eux aussi le voir mais il avait disparu entre temps. Le soir, il m’a fait porter un poisson en cadeau. Mon but était d’aller jusqu’à Bagdad sans avoir à revenir sur mes pas. Nous avons donc repris la mer pour Matchoul. Là, j’ai loué une monture à des marchands et nous avons traversé ensemble une région peuplés de Kurdes nomades. A chaque étape il y avait un ermitage où le voyageur trouvait des vivres. Nous sommes ainsi arrivés à Toster, au pied des montagnes. C’est une grande et belle ville, entourée par le Nahr al-Azrak que l’on traverse par un pont de bateaux. J’y ai passé deux semaines, logé dans une medersa. Les gens avaient l’habitude de jeter au cheikh de cette medersa des bouts de papier portant des questions écrites. C’est la mode persane. Il y répondait toujours avec beaucoup de science. A Toster, je fus repris par les fièvres et plusieurs de mes compagnons furent également atteints. L’un d’eux en mourut même et le cheikh se chargea de le faire inhumer.

Je suis ensuite reparti à travers les montagnes jusqu’à Idhedj, dans le pays des Lours. C’est la résidence du sultan qu’on appelle ici du mot turc atabeg. Je me suis encore logé chez le cheikh responsable d’un de ces ermitages que les Persans appellent des medersas. J’y suis resté plusieurs jours. Nous dormions sur la terrasse. Le sultan d’Idhedj était à cette époque l’atabeg Afraciab, fils de l‘atabeg Ahmed. Ce dernier était un homme extrêmement pieux. Il avait coutume de partager les ressources de ses Etats en trois parts égales. L’une était destinée à l’entretien des ermitages, une autre était pour celui de l’armée et la dernière part revenait à sa famille. Et c’est sur ce dernier tiers qu’il envoyait des présents au roi d’Irak. Reconnaissant, celui-ci lui remit un diplôme par lequel il s’engageait à ne jamais lui réclamer de cadeau. Quand Ahmed mourut, il fut remplacé par son fils Youssef qui régna dix ans et qui, lui-même, fut remplacé par son frère Afraciab.

Je voulais rencontrer l’atabeg. Or, son fils unique tomba malade juste au moment où je suis arrivé à Idhedj. Un soir, un des serviteurs de l’atabeg vint nous voir avec des offrandes et des musiciens et demanda que les religieux dansent pour la santé du fils du sultan. Nous avons bien prié pour l’enfant mais il est quand même mort dans la nuit. Le lendemain, je suis allé au palais présenter mes condoléances. La salle d’audience était pleine d’hommes vêtus en deuil d’étoffes grossières, pleurant ou faisant semblant de pleurer. La coutume veut que le deuil ici dure quarante jours et l’atabeg offre un habit neuf à tous ceux qui sont restés vêtus de loques pendant tout ce temps. Beaucoup se frappaient eux-mêmes en se lamentant. Je me suis assis à côté d’un inconnu et nous nous sommes salués. Voyant la façon dont les gens me regardaient, j’ai compris que c’était lui l’atabeg. Quelques jours plus tard, il m’a fait chercher. Il m’a interrogé sur mon pays, sur le roi Nacir, sur l‘Arabie et les lieux saints. Il montrait des signes manifestes d’ébriété et je lui en ai fait le reproche. Quand je suis reparti, un cheikh de son entourage m’a suivi pour me féliciter de ce que j’avais osé dire au sultan.

J’ai ensuite poursuivi ma route en passant par Firouzan où j’ai vu un enterrement accompagné de musiciens qui jouaient des airs joyeux et je suis arrivé à Ispahan, une grande et belle ville. Une partie de la cité est malheureusement en ruine à cause des luttes continuelles entre les sunnites et les hérétiques chiites. On y trouve d’excellents abricots que l’on fait sécher, des coings, du raisin et des melons à écorce verte et chaire rouge qui rendent malades ceux qui n’y sont pas habitués. Les habitants de la ville sont d’un naturel généreux. Ils ont coutume de s’inviter les uns les autres à partager « le pain et le lait aigre », disent-ils, mais en réalité ils s’offrent mutuellement les mets les plus recherchés. Chaque profession a un chef et les confréries rivalisent entre elles. Je suis resté deux semaines auprès d’un cheikh qui m’a fait cadeau d‘une tunique de derviche. Je lui ai alors demandé de me coiffer de son bonnet, comme il l’avait été par son père. C’était le 14 jumada thani 727 (7 avril 1327). Cet honneur se transmettait depuis plusieurs générations et remontait à Ali.

Je suis ensuite reparti d’Ispahan pour Chiraz. Il y a dix jours de marche. A Yezdokhas il y a un beau caravansérail et on fabrique un excellent fromage. Chiraz est une belle ville qui m’a rappelé un peu Damas. Elle est au milieu d’une plaine couverte de vergers. La grande mosquée est belle. Le marché aux fruits dépasse même en qualité celui de Damas. Les gens y sont très pieux. Les femmes sont soigneusement voilées. Elles vont à la mosquée le lundi, le jeudi et le vendredi pour écouter le prédicateur. J’ai voulu rencontrer le qadi Medjdeddin. Il est arrivé pour la prière, soutenu par ses neveux car il était déjà très âgé. Il m’a embrassé et nous avons prié ensemble. Puis il m’a interrogé sur les pays que j’avais traversés. J’ai été logé dans sa medersa. Le lendemain, j’ai vu un envoyé du roi d’Irak lui-même ôter son bonnet devant le cheikh, lui baiser le pied et s’asseoir en tenant son oreille comme le font les chefs tatars en présence de leurs supérieurs en signe de respect.

Le roi d’Irak Mohammed Khodhabendeh, quand il était encore idolâtre, avait un ministre chiite. Sur les conseils de ce dernier, le sultan se fit musulman en suivant l’hérésie. Mais les habitants de Bagdad, qui étaient sunnites, refusèrent d’obéir. Ceux de Chiraz et d’Ispahan en firent autant. Le roi fit amener devant lui les qadis des trois villes. Il ordonna de jeter Medjdeddin en pâture à des chiens féroces. Mais ceux-ci ne lui firent aucun mal. Alors, voyant ce prodige, le sultan se prosterna devant lui, renonça au chiisme et adopta la doctrine sunnite. Il donna au qadi cent villages de la vallée de Djemkan. La moitié de cette région est très froide, il y neige fréquemment et le noyer y pousse. L’autre partie, en direction d’Ormuz, est au contraire très chaude et on y trouve des palmiers. J’ai revu le juge Medjdeddin quand je suis revenu de l’Inde, en 748 (1347).

Le sultan, à l’époque de mon arrivée, était Abou Ishak. Son armée était forte de 50.000 hommes, des Turcs et des Persans. Un nommé Mohammed shah avait été gouverneur de Chiraz pour le compte du roi d’Irak Abou Saïd. A sa mort, ce dernier le remplaça par un autre émir appelé Hussein qui voulut emmener en Irak la famille de Mohammed shah pour pouvoir s’emparer de ses richesses. Mais, en plein milieu du marché, la veuve de Mohammed shah s’était mise à appeler la population à son secours. Les habitants ont alors tué beaucoup de soldats, ont pillé le produit de l’impôt et ont délivré les prisonniers. Le roi d’Irak renvoya Hussein contre Chiraz révoltée avec une armée plus nombreuse pour punir la ville. Les habitants demandèrent alors au qadi Medjdeddin de faire quelque chose pour eux. Il intercéda en leur faveur auprès du roi et Hussein put entrer en ville dans le calme. Mais après la mort d’Abou Said, il préféra repartir et Abou Ishak, le fils de Mohammed shah, devint le maître de Chiraz, d’Ispahan et du Fars. Il entreprit même de conquérir les contrées voisines.

Abou Ishak voulut un jour faire construire un portique comme celui de l’ancien roi perse Khosro. J‘ai pu voir cette construction haute déjà de trois coudées. Les fondations ont été faites par les habitants de la ville eux-mêmes mais, par la suite, ce sont de vrais maçons qui ont poursuivi l‘ouvrage. Cela utilisait la plus grande partie du produit des impôts. Abou Ishak voulait également se montrer aussi riche, puissant et fastueux que le roi de l’Inde. Mais celui-ci faisait des cadeaux beaucoup plus importants. Ainsi, à un derviche qui lui avait apporté un présent de la part d‘un prince, le roi de l’Inde dit un jour de prendre dans le trésor tout l’or qu’il pourrait porter. Le derviche en remplit treize sacs et s’écroula sous leur poids. Une autre fois, il donna son poids d’or à un émir malade afin qu’il fasse des aumônes pour retrouver la santé. Ces anecdotes sont pour montrer que, même très généreux, Abou Ishak ne pouvait rivaliser avec le roi de l’Inde.

Chiraz est une des villes où on trouve le plus de chérifs, ces descendants du Prophète. Mille quatre cents d’entre eux perçoivent une pension. On peut voir à Chiraz le mausolée d’Ahmed, un descendant de Hussein, le petit-fils de Mohammed, et celui d’Abou Abdallah qui découvrit le chemin de la montagne de Serendib à Ceylan. On dit qu’il s’était dirigé un jour vers cette montagne avec d’autres derviches. Ils s’étaient perdus dans une région déserte et avaient souffert de la faim. Malgré l’interdiction du cheikh, ses compagnons les derviches s’étaient attaqués à un éléphant. Pendant leur sommeil, les autres éléphants les avaient tous tués mais avaient épargné le cheikh lui-même. L’un d’eux l’avait même hissé sur son dos pour le porter jusqu’à une région habitée. Les habitants, surpris, l’avaient alors conduit à leur roi. C’étaient des infidèles. Je suis allé à Ceylan plus tard. Les gens y sont toujours idolâtres mais ils ont beaucoup de respect pour les derviches musulmans et leur donnent facilement l‘hospitalité alors qu’ailleurs en Inde ils refusent tout contact au point de laisser perdre de la nourriture qui aurait été touchée par un musulman.

J’ai entendu le cheikh Medjdeddin expliquer des ouvrages comme celui du fils d’Al-Chafii. Les explications lui avaient été transmises par plusieurs intermédiaires dignes de foi qui remontaient à l’auteur lui-même. La plupart des tombeaux sont à l’intérieur de la ville. Quand quelqu’un meurt dans une maison, on a l’habitude de l’ensevelir dans une pièce qui est ainsi transformée en mausolée. Un jour, en passant dans un marché, j’ai remarqué une belle mosquée. A la fenêtre d’un ermitage voisin on voyait un cheikh qui lisait le Coran. Je l’ai rejoint. Il m’a appris qu’il avait lui-même fondé cette mosquée, qu’il y avait ajouté par testament une somme importante et que l’ermitage devait être sa dernière demeure. Il m’a montré l’emplacement prévu pour son tombeau sous des planches couvertes d’un tapis. Il m’a aussi montré dans une caisse le linceul et les aromates déjà préparés pour son propre enterrement. Parmi les mausolées situés à l’extérieur de la ville, il y a celui du cheikh Saadi qui fut un grand poète en langue persane. Les gens de Chiraz ont l’habitude d’aller laver leurs vêtements aux sources voisines.

J’ai quitté Chiraz en direction de Cazeroun, à deux jours de marche. Le premier soir, j’ai campé dans le pays des Chouls qui sont des Persans. Un jour, à Chiraz, un Choul m’a fait cadeau d’un Coran. A Cazeroun, j’ai logé dans l’ermitage du cheikh Abou Ishak. On y sert traditionnellement aux voyageurs un hachis de viande et de blé. La coutume est de rester trois jours sur place et les derviches de l’ermitage prient pour vous pendant ces trois jours. Abou Ishak était vénéré jusqu’en Inde et en Chine. Ceux qui voyagent en mer ont l’habitude de promettre de l’argent ou des objets à Abou Ishak pour qu‘il éloigne d’eux les dangers. Les derviches de son ermitage attendent les navires dans les ports et se font remettre les sommes et les objets ainsi promis. Quand un derviche sollicite une aumône, on lui remet une lettre portant le sceau d’Abou Ishak qui demande à toute personne ayant fait un vœu de remettre telle ou telle somme au porteur. Celui-ci alors rédige la décharge au dos de la lettre. Un jour le roi de l’Inde avait promis 10.000 dinars. Un derviche de Cazeroun était allé jusqu’en Inde et en était revenu avec la somme.

 

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