Ibn Batouta - Voyage en Chine et retour au Maghreb

Voyage jusqu’en Chine

 

Entre Hinaour et Facanaour, le bateau sur lequel je m’étais embarqué a été attaqué par des navires infidèles et les idolâtres se sont emparés de tout ce que je possédais. Ils nous ont abandonnés à terre en caleçon. J’ai quand même réussi à atteindre Calicut où on m’a donné un vêtement décent. J’y ai appris qu’aux Maldives le vizir Abdallah avait épousé la sultane Khadidjah et que j’avais eu un fils d’une des femmes que j’avais laissées à mon départ. J’ai eu envie d’y retourner malgré l’inimitié qui régnait entre Abdallah et moi. Il a été informé de mon retour et m’a reçu correctement. J’ai pu voir mon fils mais j’ai compris qu’il valait mieux pour lui rester dans les îles. Je suis alors reparti. Après quarante-trois jours de mer, je suis arrivé au Bengale, une région riche en riz mais particulièrement brumeuse. La vie y est très bon marché. Je m’y suis acheté une jolie esclave. Je suis allé à Sodcawan, une ville située près de l’embouchure du Gange et du Brahmapoutre. Le sultan du Bengale était réputé aimer les derviches étrangers mais je ne suis pas allé le saluer parce qu’il était révolté contre le sultan de l’Inde et je ne voulais pas me compromettre. Je suis reparti vers les montagnes de Camarou qui touchent à la Chine et au Tibet. C’est là que l’on trouve les gazelles qui donnent le musc. Les habitants de la région sont aussi forts que les Turcs et pratiquent la magie.

Je voulais voir un certain cheikh à qui on attribuait de nombreux miracles. On le disait très vieux et il jeûnait presque continuellement. Il avait converti les habitants des montagnes à l’Islam. On m’a raconté qu’il avait prévu la date de sa mort. Sans même me connaître, il avait prévu mon arrivée et avait envoyé des disciples à ma rencontre. Quand je l‘ai vu, il portait une robe en poil de chèvre dont il m’a fait cadeau. Ses compagnons m’ont dit après qu’il ne portait jamais cette robe mais qu’il savait à l’avance que je la désirerais. Il savait aussi qu’elle me serait un jour prise par un souverain idolâtre qui ensuite la donnerait au cheikh Borhaneddin. Cette prédiction s’est réalisée. Quelque temps plus tard, à Khansa, en Chine, le souverain local a échangé ma robe contre dix vêtements d’honneur sans que je sois en mesure de refuser. L’année suivante, j’ai rencontré le cheikh Borhaneddin à Khan Balik. Il portait la robe en question. Tout s’était passé selon la prédiction. Je suis ensuite allé à Habank, sur le Fleuve bleu. Les habitants de la ville sont des idolâtres soumis aux musulmans. Après deux semaines sur le fleuve, je suis arrivé à Sonorcawan.

Là, je me suis embarqué sur une jonque en partance pour Java. Quinze jours plus tard, j’étais au pays de Barahnagar. Dans ce pays, les hommes n’ont aucune religion, ils sont complètement nus et ne portent qu’un étui pénien. Leur bouche ressemble à la gueule d’un chien. En cas d‘adultère, l‘homme est mis en croix et la femme livrée à la population jusqu‘à ce que mort s‘ensuive. Pourtant chaque homme a au moins trente femmes. Quelques musulmans venus du Bengale et de Java habitent chez ces gens. Les indigènes font du commerce avec les étrangers sur le rivage. Le sultan local est venu nous voir monté sur un éléphant. Il portait des peaux de chèvre et des foulards de soie. Nous lui avons fait présent de poivre, de gingembre, de cannelle, de poisson des Maldives et d’étoffes du Bengale. Il a l’habitude de prélever une part des cargaisons des bateaux qui s’arrêtent chez lui. Si les marchands refusent, il déclenche par magie des tempêtes contre eux. Pendant notre escale, un esclave du capitaine a été surpris avec la femme d’un notable. Il a été châtré et crucifié. Mais le roi a donné à la place un autre esclave au capitaine. Vingt-cinq jours plus tard, nous sommes arrivés à Sumatra.

L’île de Sumatra est belle et verdoyante. Le commerce s’y fait au moyen de morceaux d’étain ou d’or chinois non fondu. Les plantes aromatiques se trouvent plutôt dans la partie de l’île occupée par les infidèles. Les habitants sont venus selon leur coutume nous offrir des fruits et du poisson. Le sultan a envoyé des notables à ma rencontre. Je suis ainsi entré dans la ville de Sumatra. Ce roi était un musulman chaféite et il menait le djihad contre les infidèles. Avant le palais, on voit des lances plantées dans le sol. C’est là qu’on doit descendre de cheval. J’ai salué le lieutenant du roi. Ici on se salue en se touchant la main. On nous a donné des vêtements, du riz, de la bière et du bétel et nous avons été conduits dans une maison. Un émir que j‘avais connu à Delhi m’a dit que la coutume locale était de ne rencontrer le roi que trois jours après l’arrivée dans le pays. Trois jours plus tard en effet j’ai rencontré le sultan à la mosquée en train de débattre avec un groupe de juristes. Après cela, il a ôté ses vêtements de religieux et remis ses habits royaux pour retourner au palais sur son éléphant. Nous l’avons suivi à cheval. Il y a eu audience au palais puis le sultan, toujours sur son éléphant, a assisté à une revue au cours de laquelle j’ai vu des chevaux danser. J’avais déjà vu faire cela devant le roi de l’Inde. Ce sultan de Sumatra avait confié une province à un neveu qui était tombé amoureux de la fille d’un émir. Mais le sultan avait épousé lui-même cette fille. Lors d’une absence du sultan, le neveu s’est emparé de Sumatra, a pris le plus possible de richesses ainsi que la femme convoitée et s’est enfui à Java chez les infidèles.

Je suis resté quinze jours à Sumatra. Ensuite, le vent de mousson nous étant favorable, je suis reparti. En trois semaines, nous sommes arrivés à Java, en plein pays infidèle. L’île produit de l’aloès. A Sumatra, on produit l’encens, ou benjoin, le camphre et un peu de girofle. Tout cela se retrouve aussi à Java. L’arbre à encens est petit et fait penser à l’artichaut. L’encens est une résine qui se trouve dans les rameaux. Les arbres à camphre sont des roseaux. Le camphre se trouve dans leurs tuyaux. Il faut sacrifier un animal à leur pied sinon il n’y a pas de camphre. Le meilleur, celui qui pourrait tuer un homme rien qu’en congelant sa respiration, est celui au pied duquel un être humain ou à la rigueur un jeune éléphant a été tué. L’aloès indien ressemble au chêne. Le principe aromatique de la plante se trouve dans ses racines. Les girofliers sont des arbres très gros et très vieux. Ils poussent à l’état sauvage. On récolte l’écorce et la fleur qui tombe. Les gens du pays brûlent l’aloès comme du simple bois de chauffage. Ils l’échangent également contre des vêtements de coton avec les marchands étrangers. Les transports se font à dos d’éléphants. Le sultan de Java est un infidèle. Il m’a questionné sur le sultan de l’Inde. J’ai vu lors d’une audience un esclave se couper lui-même la tête avec une faucille. On m’a expliqué qu’il agissait ainsi par amour du sultan. Les notables ont ensuite assisté à la cérémonie lors de laquelle son corps a été brûlé et sa famille a été très honorée. On m’a rapporté que le père de cet esclave s’était lui-même sacrifié pour le père du sultan, et le grand-père également.

Après encore trente-quatre jours de mer, je suis arrivé dans le Pacifique, dont les eaux sont de couleur rougeâtre. Sur cette mer très calme, chaque jonque chinoise est accompagnée de trois bâtiments qui servent à la remorquer à la rame quand il n’y a plus de vent. Nous y sommes restés trente-sept jours et nous sommes enfin arrivés à Thaoualicy, une vaste et riche contrée qui est souvent en guerre contre les Chinois. Ses habitants sont des infidèles et ressemblent un peu aux Turcs dont ils ont la forte stature. Ils ont le teint cuivré et sont très courageux. Les femmes montent à cheval et combattent comme les hommes. Nous avons débarqué à Cailoucary. Le pays était alors gouverné par une femme, la princesse Ordoudja. Elle nous a conviés à un repas de bienvenue. J’ai voulu refuser, ne voulant pas manger la même nourriture que des infidèles, mais elle m’a fait chercher. J’ai trouvé la princesse assise sur son trône, entourée de ses gens. Elle s’est adressée à moi en turc et m’a montré qu’elle savait écrire la shahada en arabe. Quand je lui ai dit que je venais de l’Inde, qu’elle-même appelait le « pays du poivre », elle m’a répondu qu’elle voulait la conquérir. Elle m’a fait cadeau de vêtements, de riz, de buffles, de brebis, de sirop et de vases pleins d’un mélange de gingembre, de poivre, de citron et de mangue salé. Le capitaine du navire m’a dit qu’Ordoudja avait des femmes dans son armée et qu’elle-même participait en personne aux combats. Un jour que ses soldats fléchissaient, la princesse s’est précipitée sur le roi ennemi et lui a coupé la tête. Le capitaine a ajouté que la princesse ne voulait épouser qu’un homme qui pourrait la vaincre et que personne n’osait l’affronter.

Dix-sept jours plus tard, nous sommes enfin arrivés en Chine. C’est un très grand pays riche en fruits, en céréales, en or et en argent. Il est traversé par le fleuve Sarou qui vient des montagnes proches de la capitale, Khan Balik. Ce fleuve traverse la Chine jusqu’à Canton entouré de vergers et de marchés comme le Nil en Egypte. On trouve en Chine du sucre qui est aussi bon que celui d’Egypte, et des prunes encore meilleures que celles de Damas. Tous les fruits que nous connaissons en Occident se trouvent également en Chine. On fabrique de la porcelaine à Canton. Elle y vaut le prix de la vulgaire poterie de chez nous. Elle est exportée jusqu’au Maghreb. Les poules sont ici plus grosses que nos oies. Au contraire les oies chinoises sont petites. Les coqs sont aussi gros que des autruches. Les Chinois adorent des idoles et brûlent leurs morts. Leur roi est un mongol descendant de Gengis Khan.

Dans chaque ville chinoise, il y a un quartier réservé aux musulmans. Les infidèles mangent du porc et du chien. Ils sont généralement riches mais ne soignent ni leur nourriture ni leur habillement. Ils aiment posséder des vases d’or et d’argent et marchent en s’aidant d’un bâton ferré. La soie est extrêmement abondante. Elle est utilisée par les religieux pauvres et les mendiants. En effet, en Chine un vêtement en coton vaut le prix de plusieurs vêtements en soie. Les négociants chinois fabriquent des lingots avec l’or qu’ils possèdent et les exposent au-dessus de leur porte d’entrée pour bien montrer leur richesse. Les Chinois n’utilisent pas de pièces d’or ni d’argent mais, à la place, de simples morceaux de papier, de la taille de la main, qui portent la marque de leur sultan. Les billets abîmés sont remplacés. Les gens chargés de cette fabrication sont payés par le sultan. Les pièces de métal précieux ne sont même pas acceptées. Les Chinois emploient comme charbon une sorte d’argile.

Ils ont beaucoup d’habileté pour les arts, et en particulier pour la peinture. Lors de mon arrivée à Pékin, vêtu à la mode irakienne, j’ai trouvé le soir même mon portrait, très ressemblant, au marché des peintres. C’est une habitude chinoise de faire le portrait des gens qui passent. Cela sert parfois à les rechercher s’ils ont commis un méfait. Avant le départ d’une jonque, on note le nom des différents membres de l’équipage. Cette liste est contrôlée au retour et le commandant doit s’expliquer s’il y a des différences. On fait aussi l’inventaire de ce que contient le navire. Si les douaniers trouvent quelque chose qu’on leur a caché, le navire est aussitôt saisi par les autorités. Je n’ai vu cette sévérité qu’en Chine. Quand un marchand musulman arrive en Chine, il peut se rendre chez un autre musulman. La somme d’argent qu’il apporte avec lui est soigneusement notée et confiée à l’hôte qui devra en rendre compte au départ du marchand. Il peut aussi aller dans une hôtellerie et il sera fait de la même façon. Il est très facile d’acquérir une esclave en Chine et de se marier mais le libertinage est strictement interdit. Les routes sont très sûres. Dans chaque localité il y a un poste militaire. Le commandant de ce poste prend note des voyageurs qui descendent à l’auberge et les fait accompagner par des soldats jusqu’au poste suivant.

Nous avons débarqué à Zeitoun. C’est une grande ville où on fabrique du satin et du velours. C’est aussi le plus grand port que je connaisse. Dans toutes les villes chinoises, les maisons possèdent un jardin. C’est pour cela que ces villes sont si étendues. Les musulmans vivent dans un quartier séparé. Le magistrat de la ville a informé le roi de mon arrivée en tant qu’envoyé du roi de l’Inde. En attendant la réponse du roi de Chine, j’ai demandé qu’on me fournisse un guide pour pouvoir aller visiter Canton. J’y suis allé par le fleuve. Ici, les marins rament debout au milieu du navire et les passagers se tiennent à la proue et à la poupe. Il m’a fallu vingt-sept jours de voyage. Canton est une très belle ville. On y fabrique de la porcelaine. On peut y visiter un très beau temple. Les aveugles et les infirmes sont nourris aux frais du temple. Il y a aussi un quartier musulman avec sa mosquée. Je suis resté deux semaines sur place. Il n’y a pas d’autres villes au-delà de Canton qui elle-même se trouve à soixante jours de marche de la grande muraille de Gog et Magog. On raconte qu’il y a là des païens nomades et anthropophages. Mais personne à Canton n’a vraiment vu cette fameuse muraille. J’ai entendu parler d’un très vieux cheikh. Je lui ai rendu visite. Il m’a révélé que c’était lui que j’avais un jour rencontré dans un temple idolâtre en Inde, qui m’avait fait comprendre qu’il était musulman et qui m’avait donné dix pièces d’or. Il a ensuite disparu. Le qadi local m’a dit que c’était son habitude, qu’on ne savait pas exactement la religion qu’il professait, qu’il faisait des cadeaux aux gens qui venaient le visiter mais que sa grotte était vide. On m’a rapporté également qu’il maudissait le nom de Moawiya.

De retour à Zeitoun, j’ai trouvé l’ordre de l’empereur me conviant en sa capitale, à ses frais. Je suis parti par le fleuve. En dix jours, je suis arrivé à Kandjenfou. On se serait cru dans la campagne de Damas. J’ai été reçu avec faste. La ville a quatre murailles. Entre la première et la deuxième, il y a les gardes. Entre la deuxième et la troisième, il y a les cavaliers. Entre la troisième et la quatrième, il y a les musulmans. A l’intérieur de la quatrième vivent les Chinois. On m’a présenté un notable musulman nommé Sebti, ce qui signifie originaire de la ville de Sebta (Ceuta) et qui a évidemment attiré mon attention de Marocain. Il était bel et bien originaire de Ceuta, sur le détroit de Gibraltar. Je me suis d’ailleurs rappelé l’avoir vu auparavant à Delhi, encore jeune étudiant qui voulait justement se rendre en Chine. Il y était devenu riche. Plus tard, j’ai rencontré son frère en Afrique. Je suis reparti après deux semaines passées à Kandjenfou.

Le séjour en Chine me troublait beaucoup et j’évitais le plus souvent de sortir pour ne pas voir des scènes qui me choquaient. Dix-sept jours plus tard, je suis arrivé à Khansa. C’est une très grande ville. Il faut au moins trois jours de marche pour la traverser complètement. Elle est en réalité formée de six villes agglomérées et chacune possède sa propre muraille. Il y a la ville de la garnison, celle des Juifs, Chrétiens et Turcs adorateurs du soleil et celle des Musulmans, où je suis resté deux semaines. La quatrième ville est celle de l’émir Korthai. Elle est traversée par trois cours d’eau. Les artisans sont des esclaves. Après dix ans de travail enchaînés, ils peuvent choisir soit de continuer à travailler librement dans la ville, soit d’aller s’établir ailleurs dans les Etats du khan. A l’âge de cinquante ans, ils peuvent, comme presque tout le monde en Chine, cesser de travailler et ils vivent alors aux frais de l’Etat.

L’émir Korthai est le principal commandant en Chine. Il nous a invités à un banquet et nous a reçus avec faste. Un jongleur est venu nous montrer des tours. Il a jeté en l’air une boule de bois, si haut que je ne la voyais plus. Il a fait ensuite monter un enfant à une lanière venant de cette boule. L’enfant aussi a disparu. Le jongleur est monté à son tour avec un couteau et a commencé à jeter à terre l’enfant découpé en morceaux. Enfin il est redescendu, a rassemblé les membres de l’enfant et lui a redonné vie. J’ai été si ému de ce spectacle que j’en ai eu des palpitations cardiaques et qu’il a fallu me donner un médicament. Le qadi m’a expliqué qu’il n’y avait eu en réalité ni disparition, ni découpage, mais uniquement des illusions. La cinquième ville est celle des Chinois. On y fabrique des étoffes et des assiettes faites de roseaux et vernies, si fines qu’on dirait une seule assiette quand il y en a dix empilées. Dans la sixième ville, il y a ceux qui vivent de la navigation. Nous avons ensuite quitté Khansa qui est la dernière ville de Chine pour arriver en Catay. Le Catay est un pays très bien cultivé. Il y a même un impôt sur les terres en friche. On y produit des céréales, des fruits et de la canne à sucre. On met soixante-quatre jours pour aller de Khansa à Khan Balik, la capitale du sultan des Chinois qui commande le Catay et la Chine, et nous sommes enfin arrivés à destination.

Suivant l’usage, nous nous sommes arrêtés avant d’entrer dans la ville et les responsables ont signalé aux autorités la nouvelle de notre arrivée. Khan Balik est une très grande ville. Contrairement à ce qui se passe dans les autres villes chinoises, les jardins sont situés à l’extérieur. Le palais du sultan est en plein centre. Le mot khan désigne le souverain. Le nom personnel du khan qui régnait lors de mon arrivée était Pachai. Son royaume est le plus grand du monde. Son palais est fait de bois sculpté. A la première porte se tiennent les chambellans. A la deuxième, il y a les archers. A la troisième, des lanciers. A la quatrième, des porteurs de sabres. A la cinquième on trouve les bureaux du vizir. A la sixième porte enfin se tient la garde du khan. Au moment de notre arrivée, celui-ci était parti pour combattre un cousin qui s’était révolté dans la province du Karakorum, à trois mois de marche de la capitale. Les émirs voulaient déposer le khan parce qu’il avait violé les lois de Gengis khan. Il a été tué à la bataille. Ces nouvelles sont arrivées à Khan Balik pendant notre séjour. Il y a eu un mois de réjouissances.

Le khan Pachai a été inhumé dans un vaste caveau avec ses armes, la vaisselle d’or et d’argent du palais, quatre jeunes filles esclaves et six mamelouks. Ensuite le tombeau a été recouvert de terre et on a sacrifié quatre chevaux sur la tombe. Les autres morts importants ont été traités de la même façon, avec moins de chevaux sacrifiés. Toute la population a assisté à la cérémonie vêtue de blanc, la couleur du deuil en Chine. Les dames sont restées pendant quarante jours dans des tentes près des tombeaux. Je ne connais pas d’autres peuples qui pratiquent ces coutumes. En Chine et en Inde les païens brûlent les morts. Nulle part on n’enferme des vivants avec le cadavre. Pourtant, on m’a quand même raconté qu’à la mort du roi de Nigritie, en Afrique noire, on enferme avec lui des personnes à qui on a brisé les pieds et les mains. Un notable de la tribu des Messoufah qui vivait chez les nègres de Couber m’a dit avoir dû un jour racheter son fils qui était destiné à être enterré vivant avec un sultan mort. Firouz, le cousin qui s’était révolté contre le khan de Chine, a pris le pouvoir et a installé sa capitale à Karakorum, plus près de ses parents les rois de Turkestan et de Transoxiane. Mais d’autres émirs se sont révoltés à leur tour et ça a été le désordre dans l’empire. Voyant cela, des notables musulmans m’ont poussé à repartir pour l’Inde sans attendre. Par le fleuve, j’ai regagné Zeitoun.

 

Retour au Maghreb

 

A Zeitoun, j’ai trouvé un navire qui partait pour l’Inde. Il appartenait au roi de Sumatra et son équipage était musulman. Je m’y suis embarqué. Nous avons subi une épouvantable tempête et nous avons passé six semaines sans vraiment savoir où nous étions. Un jour nous avons aperçu une montagne vers laquelle le vent nous poussait. On voyait le jour entre la montagne et la mer. Les marins, désespérés, nous ont expliqué que ce n’était pas une vraie montagne mais le Rokkh et que, s’il nous voyait, il nous tuerait tous. Mais, grâce à Dieu, un vent favorable nous a permis de nous en éloigner. Je n’ai donc pas pu voir la forme de cet animal fabuleux. Deux mois plus tard nous étions à Sumatra. Le roi rentrait d’expédition. Il m’a fait cadeau de deux filles et de deux garçons captifs. J’ai assisté au mariage de son fils avec sa cousine. La mariée est arrivée du palais à pied et le visage découvert ainsi que toutes les dames de sa suite. Cela ne se fait qu’à l’occasion des noces. Le marié est arrivé ensuite monté sur un éléphant. Il y avait de la musique et des chants. On a jeté des pièces d’or et d’argent dans la foule. On a apporté la noix d’arec et le bétel. Le garçon a mis un peu de noix d’arec dans la bouche de la fille qui en a fait autant avec lui. Il a mis ensuite une feuille de bétel dans sa bouche puis l’a mise dans celle de la fille, qui en a fait autant. On a enfin recouvert la mariée d’un voile et on a porté les deux époux au palais. Et il y a eu un banquet.

Deux mois plus tard, j’ai pris place sur une jonque à destination de Caoulem. Le sultan de Sumatra m’a donné en cadeau de l’aloès, du camphre, du girofle et du bois de santal. J’ai assisté à Caoulem à la fête de fin du ramadan. Après cela je me suis rendu à Calicut. J’ai songé un moment retourner à Delhi auprès du sultan Mohammed shah mais, finalement, j’ai repris un autre bateau et j’étais un mois plus tard à Zhafar. C’était au mois de muharram 748 (printemps 1347). Le sultan était le fils de celui que j’avais rencontré lors de mon voyage de l’aller. Je suis ensuite passé par Mascate et Ormuz. Abou Ishak régnait encore à Chiraz. Il était absent mais j’ai revu le qadi Medjeddin, désormais très vieux. Je suis ensuite passé par Ispahan, Bassorah, Mechhed Ali et Hillah. Un émir de cette ville avait interdit aux gens de se rendre sur le tombeau du « dernier imam ». Mais comme cet émir était mort peu après avoir donné cet ordre, cela avait renforcé la ferveur des chiites qui voyaient dans cette mort une punition surnaturelle. Je suis arrivé à Bagdad en janvier 1348. J’y ai rencontré par hasard un Maghrébin qui m’a appris le désastre de Tarifa en Espagne où les Musulmans avaient été battus par les chrétiens et la perte d’Algeciras par les Musulmans. Le sultan de Bagdad était alors cheikh Hassan, le cousin et successeur du sultan Abou Said que j‘avais connu autrefois. Je suis reparti ensuite vers la Syrie en passant par Sakhnah dont les habitants sont des chrétiens, et Palmyre, la ville construite dans le désert par les génies pour le roi Salomon.

Je suis arrivé à Damas que j’avais quittée vingt ans auparavant. J’y avais laissé à l’époque une épouse enceinte. L’imam malékite de la ville m’a appris qu’elle avait donné naissance à un garçon qui était mort depuis déjà douze ans. Un cheikh tangérois m’a aussi informé de la mort de mon père quinze ans auparavant. Je suis resté à Damas jusqu’à la fin de l’année. Les vivres manquaient et on devait quotidiennement distribuer du pain à la population. Un jour, les indigents s’en sont emparés de force. Le gouverneur Arghoun shah en a fait arrêter un grand nombre, coupables ou non, et leur a fait couper mains et pieds. J’ai poursuivi ma route en passant par Homs, Hamah et Alep. Au début du mois de rabia awwal 749 (juin 1348), on a appris que la peste avait éclaté à Gaza. Je suis alors retourné à Homs mais l’épidémie y était déjà. A Damas, j’ai trouvé la population en prières. La peste a semblé régresser. Je suis alors allé à Jérusalem. Là, la peste avait complètement disparu. Le prédicateur Izzeddin m’a invité à un banquet. Il avait fait le vœu pendant l’épidémie de donner un festin le premier jour où il n’aurait pas à prier sur le moindre mort. Presque tous les notables que j’avais rencontrés autrefois à Jérusalem avaient disparu. Je suis reparti vers Hébron et Gaza, presque déserte après le passage de l‘épidémie.

J’ai atteint Alexandrie dont la population avait elle aussi été beaucoup touchée. Je suis ensuite allé au Caire, également très meurtrie par l‘épidémie. Le roi était Nacir Hassan, fils du roi Nacir que j‘avais connu à mon premier passage. Il a été plus tard renversé par son frère. La caravane d’Arabie était partie pour le pèlerinage emportant la peste avec elle mais la maladie a miraculeusement disparu à l’approche de La Mecque. Je suis allé en Haute Egypte jusqu’à Aidhab où je me suis embarqué pour Djeddah. Je suis arrivé à La Mecque le 22 shaban 749 (16 novembre 1348). Après y avoir passé tout le ramadan et effectué encore une fois le pèlerinage, je suis reparti avec la caravane de Syrie. Je suis repassé à Médine, à Jérusalem et à Hébron et je suis retourné au Caire. C’est là que j’ai appris l’arrivée au pouvoir au Maroc du sultan Abou Inan. Poussé par le souvenir du pays et de la famille, j’ai décidé de rentrer dans mon pays natal. En safar 750 (mai 1349), un navire tunisien m’a débarqué à Djerba. De là, je me suis rendu à Gabès où j’ai passé la fête du Mouloud, l‘anniversaire du Prophète. Je suis ensuite allé par mer jusqu’à Sfax et par voie de terre, et difficilement, jusqu’à Tunis qui était alors assiégée. Le sultan Abou l’Hassan m’a reçu et m’a interrogé sur l‘Arabie, l’Egypte et le roi de l’Inde. J’ai séjourné cinq semaines à Tunis.

De Tunis, j’ai repris la mer sur un navire chrétien catalan et j’ai abordé en Sardaigne. C’est une île entièrement peuplée de chrétiens. J’ai fait le vœu de jeûner deux mois de suite si nous réussissions à en repartir car j’avais appris que les habitants voulaient nous capturer. Mais, dix jours plus tard, nous arrivions sans encombres à Tenès, sur la côte africaine. Ensuite ce furent les villes de Mostaganem et de Tlemcen. J’étais déjà à Taza quand j’ai appris que ma mère était morte de la peste. Je suis arrivé à Fès le vendredi de la fin de shaban 750 (8 novembre 1349). J’y ai été reçu par le sultan Abou Inan en personne et j’ai décidé de rester, réalisant que le Maroc était le meilleur de tous les pays. Les fruits y sont abondants. Les produits que l’on apprécie en Egypte ne manquent pas au Maghreb et on y trouve aussi la viande, le beurre et le miel en abondance. Les fruits sont même nettement moins chers au Maghreb qu’en Syrie. Mais le principal avantage du Maghreb vient des bienfaits du sultan Abou Inan lui-même. C’est un souverain juste, miséricordieux, courageux au combat, lettré et attiré par les sciences. Ses aumônes et les ermitages construits sous ses ordres sont nombreux. Il a aboli les péages. Il aide les habitants de l’Andalousie dans leur guerre sainte contre les chrétiens. C’est lui qui a fait construire la nouvelle mosquée de Fès.

Je suis allé à Tanger voir la tombe de ma mère et j’ai passé plusieurs mois à Sebta. De là, je suis allé en Espagne pour prendre part au djihad. Je suis arrivé en Andalousie juste après la mort du tyran chrétien Alphonse XI, celui qui avait assiégé Gibraltar. Il était mort de la peste alors qu’il pensait enlever aux musulmans leurs derniers territoires en Espagne. J’ai vu Gibraltar, puis Ronda, dont le qadi était mon cousin. Après cela, je suis allé à Marbella. A Sohail, des cavaliers qui m’avaient précédés sur la route de Malaga ont été enlevés par des galères ennemies. Je suis quand même parvenu à Malaga. Le raisin, les grenades, les figues et les amandes abondent dans la région. On y fabrique aussi de la poterie qu’on exporte au loin. Je suis ensuite allé à Velez, puis à Alhammah où il y a des sources chaudes, puis à Grenade. De là, je suis retourné à Gibraltar où j’ai pris un bateau pour Sebta. Je suis resté quelques mois à Asilah puis je suis allé à Salé et à Marrakech où j’ai visité la Koutoubia, la mosquée des libraires. Ensuite, je suis reparti pour Meknès, une ville entourée de jardins et d’oliviers, et Fès où j’ai pris congé du sultan Abou Inan avant d‘entreprendre un nouveau voyage en direction du pays des nègres.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site