Ibn Batouta - Voyage en Irak, au Yémen et en Afrique orientale

Voyage en Irak

 

Je suis ensuite allé à Zeidan où on peut voir les tombeaux de deux compagnons du Prophète. Parmi les habitants de Zeidan, il y avait un juriste qui était allé jusqu’en Inde. Il y était devenu qadi et avait même épousé la sœur du roi de l’endroit. Je suis aussi passé par Koufa qui est l’une des villes d’Irak où a séjourné Ali. Elle est en grande partie ruinée et les environs sont infestés de brigands. On trouve dans la région surtout des dattes et du poisson. Dans la mosquée, on montre un endroit où la tradition dit qu’Abraham aurait eu un oratoire. On voit aussi le mihrab devant lequel Ali a été frappé par le maudit ibn Moldjam. Près de la mosquée, on visite la maison de Noé et on voit l’endroit où a été construite l’arche du déluge. Près du cimetière de la ville, il y a une place toute noircie. C’est la tombe d’ibn Moldjam. Les gens de Koufa y allument du feu. Je ne suis pas entré à Bir Mallahah car les habitants sont tous des hérétiques extrémistes. A Hillah, sur l’Euphrate. Il y a un pont de bateaux. Les habitants sont des chiites duodécimains. Il y a aussi des Kurdes et des Arabes et la discorde règne entre eux tous. On peut y voir une mosquée fermée d’une tenture en soie et que les gens appellent le « sanctuaire du maître de l’époque ». Chaque jour, des habitants armés se rendent au sanctuaire et jouent de la musique militaire jusqu’au soir en suppliant le « dernier imam » d’apparaître. Ils prétendent que Mohammed ibn al-Hassan al-Askari est l’imam qu’ils attendent et qu’il est caché dans la mosquée. Je suis allé après cela à Kerbela, le lieu de sépulture de Hussein fils d’Ali. La ville est elle aussi ruinée à cause des divisions qui règnent entre les habitants.

Enfin, je suis arrivé à Bagdad. La ville possède deux ponts de bateaux. On y trouve onze grandes mosquées, huit du côté ouest et trois du côté est. Les autres mosquées sont très nombreuses. Malheureusement, beaucoup de medersas sont en ruine. Les hammams également sont nombreux. Leurs murs sont enduits de poix, une espèce de goudron qui vient de la région entre Koufa et Bassora. A l’intérieur des bâtiments, le bas des murs est lui aussi couvert de poix noire et le haut de plâtre blanc. Dans chaque cellule individuelle, on dispose d’un bassin, d’un robinet d’eau chaude et d’un autre d’eau froide. C’est la partie ouest de la ville qui est la plus ancienne. Elle est en partie ruinée. Il y reste cependant treize quartiers, chacun étant lui-même grand comme une vraie ville. On peut y voir plusieurs mausolées dont celui du neuvième imam. Le côté oriental de la ville est très beau. Les quatre rites orthodoxes sont représentés à Bagdad. Des trois mosquées cathédrales du côté oriental, l’une est la mosquée du calife, adossée au palais. Dans le mois de radjab 727 (juin 1327), j’y ai entendu expliquer un ouvrage par un cheikh qui avait lui-même reçu cet enseignement remontant à l’auteur par plusieurs intermédiaires fiables, dont une femme. La deuxième est la mosquée du sultan. La troisième est la mosquée ar-Rossafah. Là sont les tombes des trente-deux califes abbassides. Le dernier est al-Mostasim, celui que les Mongols ont égorgé quand ils sont entrés à Baghdad en 656 (1258).

Non loin se trouvent les tombeaux de l’imam Abou Hanifa et d’Ahmed ibn Hanbal. On raconte que la coupole de ce dernier a été plusieurs fois détruite par Dieu lui-même. La plupart des habitants de Bagdad suivent son rite. Les jardins sont plutôt à l’ouest de la ville. Quand je suis arrivé à Bagdad, le roi de l’Irak y était également. C’était Abou Said, fils du sultan Mohammed Khodhabendeh, ce roi mongol qui s’était converti à l’Islam. Khodhabendeh veut dire la même chose qu’Abdallah en arabe, c‘est-à-dire « esclave de dieu ». Ce roi s’appelait en réalité Kherbendeh, l’ânier, car les Tartares ont pour coutume de donner comme nom à un enfant celui de la première personne qui apparaît après la naissance. Ainsi son frère s’appelait Kazghan, c’est-à-dire chaudron. Abou Said est devenu roi très jeune. Son ministre était le fils d’un Juif converti. J’ai aperçu un jour le roi en barque sur le Tigre, en compagnie du fils de l’émir Djouban qui exerçait réellement le pouvoir. Des barques de chanteurs et de musiciens les entouraient.

Quand Abou Said est devenu roi, l’émir Djouban a en effet accaparé le pouvoir. Son fils Dimachk poussait l’insolence et l’inconvenance jusqu’à passer la nuit avec les veuves de l’ancien roi Khodhabendeh. Un jour que Djouban était en voyage, Abou Said organisa une embuscade pour se débarrasser de son fils et Dimachk fut tué. Djouban et trois de ses fils marchèrent alors contre Abou Said mais au dernier moment les troupes tartares passèrent du côté du sultan. Djouban et son fils cadet s’enfuirent vers le Sidjistan. Le roi d’Hérat leur fit couper la tête. Deux autres se réfugièrent auprès du sultan du Kharezm mais ils se conduisirent si mal qu’il les fit lui aussi tuer. Le quatrième s’enfuit en Egypte. Il se conduisit également d’une telle façon que le roi Nacir envoya sa tête à Abou Said. Devenu son propre maître, celui-ci obligea son cousin Hassan à se séparer de sa femme, Bagdad hatun, pour l’épouser lui-même. Les femmes des princes turcs et mongols ont un sort particulièrement enviable. Elles signent même les ordres royaux. Mais un jour Abou Said s’éprit d’une autre femme et Bagdad hatun fut jalouse. Elle empoisonna le roi son mari qui mourut sans héritier. Un eunuque grec assomma ensuite Bagdad hatun alors qu’elle était dans son bain et les émirs se partagèrent les provinces du royaume.

J’ai quitté Bagdad avec la suite du roi Abou Said. Les Mongols ont l’habitude de partir dès l’aube et de s’arrêter avant midi. Chaque émir arrive avec soldats, drapeaux et tambours et se met à un emplacement prévu à l’avance. Quand tout le monde est arrivé, le roi monte à cheval, la musique retentit, les émirs saluent le roi, les musiciens à cheval jouent du tambour et de la ghaita, une sorte de hautbois. Pendant la marche, les émirs, qui sont une cinquantaine, entourent le sultan qui est suivi par les drapeaux et la musique. On enlève une chaussure aux traînards, on la remplit de sable et on la leur accroche au cou. Quand ils arrivent à l’étape, ils sont menés devant le sultan et reçoivent vingt-cinq coups de fouet, qu’ils soient puissants ou non. Les hatuns, c’est-à-dire les princesses en turc, disposent chacune de son imam, de ses muezzins et de ses lecteurs du Coran. Les émirs se rendent à l’audience du sultan après la prière de l’après-midi et en reviennent après la dernière prière du soir. Au départ, on bat le grand tambour, puis celui de la hatun-reine, puis ceux des autres hatuns, puis celui du vizir, puis ceux de tous les émirs ensemble. L’émir d’avant-garde part d’abord avec les hommes de son détachement. Il est suivi par les hatuns et les bagages du sultan. Un autre émir les suit. Après cela marche le reste de l’armée.

J’ai voyagé pendant dix jours avec l’armée puis je suis allé à Tabriz en compagnie de l’un des émirs. Il a fallu pour cela encore dix jours. J’ai été logé dans un ermitage situé près du tombeau de Kazan, un ancien roi d’Irak. Dans la ville, il y a un très beau marché où chaque profession dispose d’un emplacement bien précis. J’ai admiré en particulier le bazar des joailliers. J’ai aussi vu le marché du musc et de l’ambre gris. La mosquée du vizir Ali shah Djilan est très belle. Dès le lendemain de notre arrivée, le sultan a fait rappeler l’émir que j’accompagnais et je n’ai pas eu le temps de rendre visite aux ulémas, c’est-à-dire aux savants juristes et théologiens de Tabriz. C’est à cette occasion que l’émir m’a présenté au sultan qui m’a fait cadeau d’un vêtement et d’une monture. L’émir lui ayant dit que je souhaitais retourner en Arabie, le sultan y a ajouté des provisions pour la route, un chameau et une litière. Il a écrit en ce sens à l’émir de Bagdad. Mais comme la caravane du Hedjaz ne partait que deux mois plus tard, j’ai voulu avant cela aller visiter la ville de Mossoul.

J’ai commencé par remonter le cours du Tigre et j’ai campé près de la ville de Samarra qui est belle mais elle aussi en partie ruinée. De Bagdad à Mossoul, les cultures sont ininterrompues. A Alkayyarah, on voit des sources de poix. On dirait une argile très noire. Je suis arrivé à Mossoul qui est une ville grande et ancienne et dont la forteresse est imprenable. La cité est entourée d‘un rempart double, avec des tours nombreuses. Les murailles sont si épaisses qu‘il y a des salles aménagées à l‘intérieur, pour les soldats et les provisions. Il n’y a qu’à Delhi, en Inde, que j’ai vu d’autres murailles de ce genre. Il y a aussi un grand faubourg au bord du Tigre avec une grande mosquée. Dans la ville elle-même, il y a deux autres grandes mosquées. On peut voir à Mossoul la « colline de Jonas » et la fontaine où Jonas se purifia avec son peuple. A côté, il y a de grandes ruines dont on dit que c’était autrefois Ninive, la ville de Jonas, il y a très longtemps. Sur la colline, il y a une zaouia où l’on montre ce qui fut sa cellule.

Après Mossoul, je me suis rendu à Djeziret Ibn Omar, une grande ville entourée par le Tigre et elle aussi en partie ruinée. A mon arrivée, j’ai pu voir la montagne sur laquelle s’est arrêtée l’arche de Noé après le déluge. Nissibin est également une ville ancienne et en partie ruinée. On y fabrique de l’eau de rose. Elle est irriguée par un fleuve venu de la montagne. Sindjar est peuplée de Kurdes. La ville est belle et sa mosquée a une très grande réputation de sainteté. J’y ai rencontré un cheikh dont on disait qu’il ne rompait le jeûne qu’après quarante jours avec seulement un demi-pain d’orge. Il m’a donné une somme d’argent que j’ai gardée longtemps avec moi jusqu’à ce qu’elle me soit volée en Inde. Je suis allé après cela jusqu’à Mardin qui est une belle ville. On y confectionne des étoffes en poil de chèvre. Son roi était particulièrement généreux avec les poètes et les derviches. Il entretenait plusieurs médersas et des zaouias. Son vizir était un imam qui avait auparavant enseigné à Tabriz. Le qadi de la ville était très modestement vêtu. Un jour, une femme qui le cherchait s’adressa à lui sans le reconnaître. Elle lui expliqua que son mari la battait, qu’il avait pris une deuxième épouse et qu’il ne respectait pas ses droits. Elle était trop pauvre pour faire des cadeaux aux serviteurs du qadi et attirer leur bienveillance. Il la suivit sans se faire connaître. Mais quand il fut chez elle à discuter avec le mari, il fut enfin reconnu par des gens et la confusion mari fut complète.

J’ai retrouvé la caravane à destination des lieux saints à Mossoul. Il y avait là une dame pieuse, descendante des califes, qui était entourée de derviches. Je me suis mis moi aussi sous sa protection mais malheureusement elle mourut peu de temps après, au cours du voyage. A Bagdad, j’ai trouvé les autres pèlerins en pleins préparatifs. Le gouverneur de la ville exécuta sans discuter les ordres du sultan me concernant et me recommanda au chef de la caravane. Malheureusement, j’ai été malade depuis Koufa jusqu’à La Mecque. J’ai même dû faire les prières assis et les tournées à la Kaaba à cheval. Je n’ai été soulagé qu’en redescendant d’Arafat. Je me suis alors établi durablement à La Mecque. J’ai passé toute l’année à des exercices de piété. Au mois de dhoul qaada, sont arrivés en ville des habitants de Tanger, ma ville natale. Je suis ainsi resté trois ans à La Mecque, jusqu’après le pèlerinage de 730 (1329 ou 1330). En 729 (1328 ou 1329), Abou Said, roi d’Irak, a envoyé à la ville sainte des présents magnifiques et l’émir Romaithah a fait citer son nom à la prière avec celui du roi Nacir d’Egypte et celui du sultan du Yémen.

En 730, il y a eu un incident extrêmement grave entre l’émir Athifah et l’émir turc Aidemour qui commandait les gardes du sultan. Des marchands yéménites avaient été victimes d’un vol et s’étaient plaints auprès d’Aidemour qui avait alors demandé à Mobarec, le fils d’Athifah, de lui amener les voleurs. Mobarec avait fait remarquer à l’émir que les Yéménites étaient sous son autorité. Alors Aidemour l’avait insulté et même frappé. Les serviteurs de Mobarec tuèrent alors l’émir turc. Les autres Turcs prirent aussitôt les armes mais les chefs religieux de la ville réussirent à imposer la paix en portant des Corans devant eux. Le roi Nacir envoya des troupes pour rétablir l’ordre. L’émir Athifah s’enfuit. Son frère Romaithah se présenta devant le commandant des troupes tenant son linceul à la main en signe de soumission totale. Mais on lui livra la ville et les troupes égyptiennes repartirent. C’est à ce moment que j’ai quitté La Mecque pour le Yémen.

 

Voyage au Yémen et en Afrique orientale

 

Je me suis d’abord rendu à Djeddah, le port sur la Mer Rouge. On raconte que la ville a été fondée autrefois par des Persans. Nous étions à une époque de grande sécheresse et il fallait faire venir l’eau douce de loin. Un mendiant aveugle qui ne me connaissait pas m’interpella par mon nom et me demanda où était ma bague. Or, j’avais donné cette bague auparavant en aumône. Il me conseilla de la rechercher parce qu’elle portait une inscription qui contenait, dit-il, de grands secrets. Je fus très intrigué. A Djeddah il y a une mosquée célèbre pour sa grande sainteté. Le qadi était de rite chaféite. Chaque vendredi, le muezzin avait l’habitude de compter les habitants de la ville présents à la mosquée et le prédicateur ne faisait son discours que s’ils étaient au moins quarante, sans tenir compte des gens venus d’ailleurs.

Je me suis embarqué sur un bateau qui était fait de planches assemblées avec des fibres de cocotier et qui appartenait à un Ethiopien. Le chérif Mansour, frère des deux émirs de La Mekke, m’avait proposé de monter sur le sien mais j’ai eu peur parce qu’il y embarquait aussi des chameaux. C’était la première fois que je traversais la mer et j’étais inquiet. Des marchands yéménites étaient eux aussi prêts pour la traversée. Le chérif Mansour fit confisquer un sac de farine pris au hasard sur un de leurs navires. Ils vinrent alors me voir, catastrophés, car dans le sac était dissimulée une très grosse somme d’argent. J’ai suggéré au chérif de prendre un autre sac à la place du premier. Trouvant l’argent, il l’a honnêtement restitué aux marchands en me disant toutefois que son neveu Adjlan, fils de son frère Romaithah, n’aurait rien rendu à sa place. En effet, quelques jours auparavant Adjlan était entré chez un marchand et lui avait tout volé. De nos jours, Adjlan est devenu émir de La Mecque et a heureusement changé de conduite.

Nous avons eu d’abord deux très belles journées de navigation et puis le vent a tourné et j’ai eu très peur. Nous avons finalement réussi à aborder sur la côte africaine entre Aidhab et Sawakin. J’ai vu là une cabane de roseaux en forme de mosquée. Il y avait de l’eau douce conservée dans des coquilles d’œufs d’autruche. Nous avons loué des chameaux à des noirs de la région et nous avons ainsi pu atteindre la ville de Sawakin. La viande et les laitages qui y sont produits sont exportés jusqu’à La Mecque, de même qu’une sorte de millet. Le sultan de Sawakin était un autre frère des chérifs de La Mecque. Là, nous nous sommes embarqués pour aller au Yémen. Dans ces parages, on ne navigue que de jour à cause des nombreux récifs. En six jours, nous sommes arrivés à Hali. J’ai pensé un moment m’établir avec les derviches de cette ville mais ça ne s’est finalement pas réalisé.

J’ai repris la mer pour Sardjah, une petite ville peuplée de négociants yéménites. Je suis ensuite allé jusqu’à Zebid qui la plus grande ville du Yémen après Sana qui est située, elle, à l’intérieur des terres. La ville est belle, les hommes y sont aimables et les femmes très jolies. Elles acceptent facilement d’épouser des étrangers mais refusent absolument de quitter leur pays. A l’époque où les dattes sont mûres, toute la population sort de la ville pour faire la fête dans les palmeraies. Taiz est la résidence du roi. Les gens y sont particulièrement hautains. L’aïeul du sultan avait été envoyé au Yémen comme simple émir par un calife abbasside. Le qadi m’a présenté au sultan. Ses audiences sont réglées de façon très stricte. Il s’assied sur une estrade, entouré de ses gardes. Les assistants ont une place bien précise et personne ne s’assoit avant d’en avoir reçu l’autorisation. On apporte des plats pour les invités de marque et d’autres plus simple pour la foule des visiteurs. J’ai assisté au même cérémonial en Inde. Je ne sais pas si cet usage est allé du Yémen en Inde ou le contraire.

J’ai continué ma route jusqu’à Sana, l’ancienne capitale, qui est une ville belle et agréable. En Inde, en Ethiopie et au Yémen, il pleut au moment des grandes chaleurs, surtout dans l’après-midi. Les rues de Sana sont pavées et la pluie les nettoie. De Sana, je me suis rendu à Aden qui est située au bord du grand Océan. C’est une grande ville dépourvue d’eau douce et où il fait généralement extrêmement chaud. C’est là qu’abordent les navires indiens. Les marchands de la ville sont particulièrement orgueilleux. On raconte que deux d’entre eux se sont un jour disputés un bélier jusqu’à accepter de le payer un prix exorbitant pour l’emporter. Malgré cela, ce sont de bons musulmans, hospitaliers pour les voyageurs. Le qadi d’Aden était le fils d’un esclave.

Après cela, en quatre jours de mer, je suis arrivé sur la côte africaine à Zeila, la capitale des Berberah, des noirs musulmans de rite chaféite. Leur pays est désertique. La ville est très sale à cause du poisson et des chameaux qu’on égorge dans la rue. Voyant cela, j’ai préféré rester à bord du navire. Quinze jours plus tard, nous sommes arrivés à Mogadiscio, une grande ville où l’on fabrique des étoffes qui sont ensuite exportées jusqu’en Egypte. Quand un bateau arrive, la coutume est que des jeunes gens l’abordent avec des barques. Ils apportent de la nourriture qu’ils présentent aux marchands en les invitant chacun chez son maître. C’est l’hôte du marchand qui s’occupe des transactions commerciales à la place de celui-ci. Toute autre façon d’agir serait mal vue. Quand un de ces jeunes gens voulut m’inviter, on lui dit que je n’étais pas marchand mais juriste. Alors il décida que je devais être l’hôte du qadi et me conduisit auprès de lui.

Je fus accueilli par le qadi qui m’emmena aussitôt chez le sultan qu’on appelle ici simplement le cheikh. Il s’appelait Abou Bakr et savait l’arabe. Il recevait les voyageurs les plus importants. Un eunuque nous distribua des feuilles de bétel à mâcher et du faoufel. Il m’aspergea d’eau de rose et me fit conduire à la medersa où j’ai été logé. Dans ce peuple on mange habituellement du riz cuit avec du beurre et un ragoût de poulet, de viande, de poisson et de légumes. Les gens cuisent des bananes dans du lait. Ils servent également des citrons confits, des grappes de poivre au vinaigre et des mangues également confites au vinaigre. Les habitants de la région mangent beaucoup et en particulier de ces salaisons dont ils sont très friands. Ils sont généralement très gros. Le vendredi, on m’a apporté un vêtement neuf et je suis allé à la mosquée où j’ai pu saluer le sultan. Comme au Yémen, la coutume est de le saluer en touchant la terre puis sa tête de son index. Le sultan était installé sous un dais et accompagné de musiciens. Nous sommes ensuite allés à son palais pour l’audience proprement dite.

Je suis reparti ensuite de Mogadiscio en bateau en longeant la côte d’Afrique en direction du pays des Sawahils et de la ville de Couloua au pays des noirs que l’on appelle les Zendjs. En deux jours, nous sommes arrivés à l’île de Manbassa. On y trouve des bananiers, des citronniers et le djambou qui ressemble à une olive. Les gens du pays se nourrissent surtout de bananes et de poisson. Ce sont des musulmans chaféites pieux. Nous sommes ensuite allés à Couloua dont les habitants sont des zendjs au teint très sombre qui portent des scarifications sur la figure. Un marchand m’a dit qu’il y avait quinze jours de marche de Couloua à Sofala puis encore un mois jusqu’à Youfi au pays des Limin. C’est de là que vient la poudre d’or. Couloua est une belle ville. Les maisons y sont faites en bois et couvertes de joncs. Le pays ne manque pas de pluie. Les habitants sont continuellement en djihad, la guerre sainte, contre les Zendjs infidèles. Le sultan mène des expéditions contre eux et dépense le butin ainsi obtenu conformément aux préceptes du Coran. J’étais avec lui à la sortie de la prière quand un derviche s’est approché et lui a demandé ses vêtements. Le sultan est aussitôt rentré dans la mosquée pour se changer et lui a donné les vêtements demandés. Son fils les a ensuite échangés contre des esclaves auxquels le sultan lui-même ajouta de l’ivoire. Dans ce pays on fait plutôt cadeau d’ivoire que d’or.

Nous sommes ensuite repartis pour Zhafar, au Yémen, la région d’où on exporte des chevaux vers l’Inde. Le marché de la ville est extrêmement sale. On y vend énormément de sardines. Même les bêtes de somme et les brebis en mangent. On fait aussi pousser du millet et une sorte d’orge. Le riz, lui, est importé de l’Inde. La monnaie en usage est un alliage de cuivre et d’étain qui ne sert que là. Quand un navire arrive, les serviteurs du sultan local apportent des vêtements et des chevaux au capitaine et au secrétaire qui sont les invités du palais. Les autres voyageurs sont nourris à bord du bateau. Les habitants portent des vêtements en coton indien. Ils fabriquent de la soie, du coton et du lin. Ils sont souvent atteints d’éléphantiasis et ont les pieds gonflés. On raconte que quand quelqu’un s’approche de la ville avec de mauvaises intentions, celles-ci se retournent contre lui. On rapporte qu’ainsi des vents se sont déchaînés contre le sultan d’Ormuz et qu’un mur est tombé sur le chef des troupes yéménites qui voulaient attaquer. Les gens du pays ressemblent beaucoup aux Maghrébins dans leurs habitudes. On entend les mêmes noms qu’en Afrique du nord. Les gens sortent tête nue. Le chef de famille prie sur une natte. Ils mangent du millet. Tout cela comme au Maghreb. Cela confirmerait la tradition selon laquelle les Sanhadjas marocains viendraient du Yémen. Il y a non loin de là une zaouia qui sert de lieu d’asile et où même le sultan n’oserait pas intervenir. On dit qu’un homme y est réfugié depuis des années. J’y ai logé. Après le repas, un des cheikhs de la zaouia a bu l’eau qui avait servi à me laver les mains pour me faire honneur.

On produit à Zhafar des bananes, du bétel et des noix de coco. Le bétel est un arbre que l’on plante comme de la vigne ou qu’on fait pousser contre le tronc des cocotiers. On recherche particulièrement ses feuilles. Les Indiens en font grand cas et c’est chez eux un cadeau très apprécié. On prend d’abord de la noix faoufel que l’on mâche. On mâche ensuite les feuilles de bétel. Cela parfume l’haleine et aide la digestion. Ca rend joyeux et c’est un aphrodisiaque. La noix de coco est la noix de l’Inde. L’arbre est comme le palmier dattier et sa noix ressemble à une tête d’homme. On fait avec ses fibres des cordes qui remplacent les clous pour la fabrication des navires. On trouve de ces noix également aux îles Maldives. On raconte souvent une anecdote. Un médecin indien et un vizir étaient ennemis jurés. Le médecin dit un jour au roi que si on coupait la tête du vizir et qu’on l’enterrait, il en pousserait des dattes. Il ajoutait que si c’était faux, on pourrait lui couper la tête à lui aussi. Le roi fit donc couper la tête du vizir et le médecin l’enterra avec un noyau de datte à l’intérieur. L’histoire est sans doute fantaisiste mais elle très célèbre en Inde.

La noix de coco donne de la vigueur. Quand le fruit est vert, il procure une eau fraîche. On mange ensuite sa chair. On en tire aussi de l’huile, du lait et miel. Pour cela, on coupe des rameaux qui s’égouttent dans des chaudrons. On fait le miel en cuisant ce liquide. On obtient le lait en faisant macérer dans de l’eau la chaire de la noix. L’huile est réalisée en cuisant la chaire desséchée. Cette huile sert pour l’éclairage, pour la cuisine et aussi pour les soins des cheveux des femmes. Le sultan de Zhafar est le cousin du roi du Yémen mais il s’est rendu indépendant. Il ne sort jamais de son palais sauf pour la prière du vendredi. Quand il veut monter à cheval, on amène sa monture hors de la ville et il la rejoint dans une litière fermée portée par un chameau. Personne ne doit le regarder sur le chemin.

Nous nous sommes ensuite embarqués pour l’Oman et nous avons abordé à Hacic où l’on trouve l’arbre à encens. On incise ses feuilles et il en goutte le liquide qui devient ensuite l’encens. A l’île des oiseaux, déserte mais peuplée d’une espèce de gros moineaux, les marins ont pris des œufs et ont mangé des oiseaux sans leur avoir coupé la gorge, ce qui m’a beaucoup choqué. Je me suis contenté de dattes et de poisson. Nous avons célébré en mer la fête du sacrifice et nous avons subi une tempête. Un autre navire a même coulé. Nous avons fait escale à l’île de Massira dont les habitants se nourrissent surtout de poisson. Je ne suis pas descendu à terre parce que je ne supportais plus la compagnie de ces marins impies. Nous sommes enfin arrivés à Sour d’où l’on aperçoit la ville de Kalhat. En compagnie d’un autre pèlerin, un Indien, j’ai loué les services d’un matelot qui devait nous guider jusqu’à cette ville. Mais en chemin il a voulu voler nos bagages. J’étais heureusement armé mais nous avons dû passer la nuit dehors. Nous sommes arrivés en ville le lendemain, complètement épuisés. L’émir nous a accordé l’hospitalité. Les gens de la ville ont l’habitude de rôtir le poisson sur des feuilles et de le manger accompagné de riz. Ils vivent du commerce avec l’Inde. Ce sont des Arabes d’origine mais ils parlent mal la langue arabe. Ils sont chiites mais ils sont sous l’autorité du sultan sunnite d’Ormuz. Thiby, le bourg voisin, exporte des bananes.

Nous sommes repartis vers l’Oman en passant par le désert. L’Oman est un pays fertile et riche en fruits. Je suis arrivé à sa capitale, Nazoua. La coutume des habitants est de prendre leurs repas en commun dans la cour des mosquées. Ce sont des hérétiques Ibadites. Ils ne prononcent jamais les noms d’Othman ni d’Ali et vénèrent au contraire Ibn Moldjam le maudit, l‘assassin du calife Ali. Leurs femmes sont de mœurs légères. Le sultan donne audience hors du palais, sans l’aide d’un vizir, et chacun peut d’adresser directement à lui. Les habitants pensent qu’on a le droit de manger de l’âne. L’Oman est sous l’autorité d’Ormuz vers laquelle je suis reparti. Il y a en fait deux villes. L’ancienne est située au bord de la mer. La nouvelle est sur une île dont la capitale se nomme Djeraoun. C’est un entrepôt pour le commerce de l’Inde. Les marchandises indiennes en repartent vers l’Irak, le Fars et le Khorasan et c’est là que vit le sultan.

L’île produit en abondance du sel dont on fait des vases d’ornement. Les habitants mangent surtout du poisson. L’eau de pluie y est une denrée rare et précieuse. J’y ai vu la tête d’un poisson dont les yeux étaient aussi grands que des portes. Nous avons rendu visite à un ermite. C’était un riche marchand qui avait complètement changé de mode de vie au retour d’un pèlerinage à La Mecque. Le sultan était à cette époque en guerre contre ses propres neveux. Un jour, son frère s’était révolté. Le sultan s’était réfugié à Kalhat et avait réussi à faire empoisonner son frère par une de ses femmes. Ses neveux étaient alors partis dans l’île de Kais où se trouvent des pêcheries de perles et interceptaient les convois de l’Inde. Le vizir m’a conduit au palais. J’y ai trouvé un vieil homme pauvrement vêtu. C’était le sultan en personne. Il m’a interrogé sur mes voyages.

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