10 - Japon et Indonésie

X – Japon et Indonésie



Les bateaux indiens sont pontés et ont une soixantaine de cabines confortables pour les marchands. Ils ont un gouvernail et quatre mâts, avec quatre voiles. On peut parfois en rajouter deux, selon le temps. Les plus grands navires sont divisés en plusieurs compartiments ce qui fait que, si la coque est abimée en un endroit par un rocher ou par une baleine, le navire peut être réparé et les marchandises ne sont pas perdues en totalité. Ces bateaux sont faits de planches doubles fixées par des clous en fer. On ne connait pas la poix dans ces régions mais on utilise de la cendre mêlée à du chanvre haché et à de l'huile pour enduire les coques. Les équipages peuvent atteindre trois cents hommes.

Ces navires sont plus grands que les nôtres. Ils étaient plus grands autrefois mais ne pouvaient pas accoster partout. On les a donc construits plus petits. Ils peuvent transporter jusqu'à six mille paniers de poivre. Ils sont parfois mus à la rame. Ces navires sont généralement suivis de deux grandes barques, à rame et à voile, qui servent parfois à les remorquer, et possèdent une dizaine de petits canots embarqués pour les manœuvres et la pêche. Chaque année, les navires sont réparés. Cela signifie qu'on fixe une nouvelle épaisseur de planches par-dessus les autres. Quand on atteint six planches l'une sur l'autre, on réserve le navire pour de petits trajets et on finit par le démolir. Avant d'entreprendre un voyage, les marins attachent une claie d'osier à des cordes. Un homme, qui ne peut qu'être ivre ou fou, monte dessus un jour de grand vent et on s'en sert comme d'un cerf-volant. Si elle monte bien droit, c'est bon signe. Si cela ne marche pas, personne ne veut s'embarquer et le navire reste au port.

Il y a de nombreuses îles dans la Mer Océane Cipingu est l'une d'elle, très grande, à l'est, à mille cinq cents milles des terres. Ses habitants sont blancs, idolâtres et ne dépendent que d'eux-mêmes. Ils ont beaucoup d'or dans leur pays mais ne savent qu'en faire car l'île est trop éloignée de la terre ferme et n'a presque pas de contacts avec les autres pays. On dit que le seigneur de cette île a un palais couvert de plaques d'or comme chez nous on utilise le plomb. Et l'intérieur est également entièrement décoré avec de l'or. On y trouve aussi des perles rouges. Les morts sont soit brûlés soit enterrés mais on met dans la bouche de ceux qui sont enterrés une de ces perles. C'est une île très riche.

Kubilai y a envoyé un jour deux généraux avec une flotte. Ils débarquèrent dans l'île mais y a peu de bons ports. Un jour, une tempête se leva. L'armée dut rembarquer et s'éloigner. Mais le vent se renforça. Une partie des navires se brisèrent les uns contre les autres. Ceux qui échappèrent au naufrage furent dispersés. Un certain nombre de naufragés débarquèrent sur une île voisine. Quand le calme revint, les deux chefs récupérèrent une partie des naufragés mais il resta trente mille hommes sur l'île.

Quand les gens de la grande île apprirent cela, ils vinrent avec des navires pour capturer les survivants. Mais ceux-ci, après avoir fait semblant de fuir dans les montagnes, réussirent à s'emparer de la flotte de leurs ennemis. Avec celle-ci, il allèrent à leur tour à la grande île. Les gardes de la capitale leur ouvrirent les portes croyant avoir affaire aux leurs. Les hommes du Grand Khan prirent donc la ville et en chassèrent la population, sauf les plus belles femmes. Les Tartares restèrent là sept mois, assiégés par les habitants et cherchant en vain à prévenir le Grand Khan. Quand ils n'eurent plus de vivres ils se rendirent, eurent la vie sauve, mais durent rester dans l'île.

Cela se passait en 1269. Le Grand Khan fit décapiter le chef qui avait fui et envoya l'autre dans l'île déserte de Ciorcia. Quand il envoie quelqu'un dans cette île, il lui fait coudre de la peau de buffle fraîche autour des mains. En séchant, cette peau rétrécit. La victime ne peut plus se servir de ses mains et agonise lentement faute de pouvoir se nourrir. Lors de l'attaque de l'île, les Tartares avaient capturé huit hommes qu'il fut impossible de tuer. On s'aperçut qu'ils portaient une certaine pierre cousue dans la peau sous un bras. Elle les rendait invulnérables au fer. Il fallut les assommer.

Les idolâtres de ces îles ont des idoles à tête de bœuf, de chien, de mouton. Certaines ont quatre visages, ou trois têtes, ou des bras nombreux. Quand on leur demande pourquoi toutes cela, ils répondent que ce sont leurs ancêtres qui leur ont laissé ces idoles. Je ne raconterai pas tout sur ces idoles car ce serait inadmissible pour des chrétiens. Quand les habitants de ces îles capturent un homme qui ne peut payer une rançon, ils le font cuire et le dévorent en famille.

La mer dans laquelle se trouve cette île s'appelle la mer de Cin. Elle borde la Mangi. D'ailleurs, les gens de cette île parle de Cin pour nommer le Mangi. Cette mer est très grande et les marins disent qu'elle comporte sept mille quatre cent quarante huit îles, la plupart habitées. On y trouve des denrées précieuses comme le bois d'aloès, le poivre blanc et noir. Le poivre blanc est introuvable ailleurs et il n'en vient pas jusqu'en Europe car ces îles sont difficiles d'accès. Le poivre noir est plus aisé à récolter à moindres frais. On trouve aussi en grande quantité de l'or, des pierres précieuses et des perles. Les bateaux de Quinsai et de Caiton qui y vont font de très gros profits. Ils y vont en hiver et ne rentrent qu'en été, les vents changeant de direction en cours d'année. Cette mer de Cin n'est qu'une partie de la mer Océane Je ne dirai rien de plus de ces îles car je n'y suis pas allé.

Quand on part de Caiton vers le sud-ouest, sur mille cinq cents milles, on traverse le golfe de Cheynam pendant deux mois. Il y a beaucoup d'îles habitées. On trouve de la poussière d'or à l'embouchure des rivières. On trouve aussi du cuivre et du laiton. Après cela, on arrive à un royaume nommé Ciamba. Ces gens ont leur langage mais leur roi paye au Grand Khan un tribut en éléphants et en bois d'aloès. En 1278, Kubilai Khan envoya une armée contre ce roi. Celui-ci disposait de villes fortifiées mais le plat pays fut ravagé. Alors il négocia la paix contre vingt éléphants par an ainsi que du bois d'aloès. Kubilai Khan eut pitié de ce roi âgé et accepta.

Dans ce royaume, aucune jeune fille ne peut se marier sans l'accord du roi. Et s'il la trouve à son goût, il la garde pour lui. Autrement il lui donne une dot. Je suis passé là en 1285 et le roi avait alors trois cent vingt six enfants. On trouve aussi dans ce royaume de l'ébène dont on fait des pièces de jeu d'échec et des encriers. Partant de Ciamba, on parcourt mille cinq cents milles vers le sud et on arrive à la très grande île de Java. Les marins qui la connaissent disent que c'est la plus grande île du monde. Ses habitants sont idolâtres et ont leur roi qui ne paye tribut à personne. L'île est riche. On y trouve du poivre, de la muscade, du nard, du galanga, du cubèbe et de la girofle. Les marchands qui y vont font de gros bénéfices. Jamais le Grand Khan n'a pu s'en emparer car elle est trop loin.

Sept cents milles après Java vers le sud, on atteint les îles désertes de Sondur et Condur. Encore cinq cents milles et on arrive à la province de Lochac, sur la terre ferme. Les habitants sont idolâtres, ont leur langue et leur roi, et ne payent tribut à personne. Le bois de brésil y est cultivé en grande quantité et on trouve de l'ébène et du musc. Il y a aussi de l'or. C'est de là que viennent les coquillages qui servent de monnaie dont j'ai plusieurs fois parlé. Le roi ne veut pas d'étrangers dans son royaume pour préserver son trésor.

A cinq cents milles vers le sud, on arrive à l'île montagneuse de Pentan. L'endroit est sauvage mais on y trouve beaucoup de bois odoriférants et du camphre. Après cela, il y a soixante milles difficiles à passer car la profondeur est faible. Ensuite, trente mille plus loin, on arrive dans une île dont la capitale est Malaiur. On y trouve des épices en abondance. Encore cent milles et on arrive à Java la Mineure. Dans cette île, il y a huit royaumes. Je suis allé dans ceux de Ferlec, Basman, Sumatra, Dagroian, Lambri et Fansur. Chacun a son langage.

L'île est riche en épices, en nard, en aloès, en ébène et en bois de brésil. On y trouve même des épices inconnues chez nous. On est tellement au sud que l'étoile pôlaire n'apparaît pas. Les gens de Ferlec étaient autrefois idolâtres mais ont été convertis à l'Islam par les marchands musulmans. Les habitants des campagnes mangent de la chair humaine et adorent la première chose rencontrée le matin. A Basman, on se réclame de la suzeraineté du Grand Khan mais on ne lui paye rien à part des autours transmis parfois par quelque marchand. On trouve des unicornes qui ont le poil du buffle, le pied de l'éléphant et une grosse corne noire au milieu du front. Leur langue est couverte d'épines. Ils séjournent dans la boue.

Les singes sont nombreux. Les gens qui rapportent en Europe des restes de petits hommes d'Inde sont des menteurs. En fait il y a dans cette île une variété de singes qui ont un visage presque humain. Les gens les capturent, les font bouillir et leur ôtent les poils, ne laissant qu'une barbe et les poils de la poitrine, puis leur donnent une teinte qui fait penser à la peau humaine. Ils font ensuite sécher ces corps et les conservent avec des épices. Nulle part je n'ai vu de vrais hommes aussi petits.

Après Basman, on arrive au royaume de Sumatra. J'y suis resté cinq mois à cause du mauvais temps. On n'y voit pas du tout l'étoile polaire. Les habitants sont des idolâtres sauvages qui ont leur roi mais se réclament du Grand Khan. Ayant dû débarquer, nous avons établi sur le rivage des fortins en bois protégés par des fossés pour nous protéger des bêtes et des indigènes anthropophages. Mais ceux-ci s'habituèrent à notre présence et nous pûmes faire des échanges avec eux. On trouve d'excellents poissons. Les gens font du vin en coupant les branche d'un certain arbre et en récupérant le liquide qui s'en échappe. C'est très bon et cela guérit la toux, la mélancolie et l'hydropisie. Il y en a du rouge et du blanc et la récolte est abondante. On trouve aussi de grosses noix d'Inde qui contiennent un très bon liquide.

Le royaume suivant est celui de Dragoian. Ses habitants se réclament également du Grand Khan et sont très sauvages. Quand l'un d'eux tombe malade, sa famille consulte les magiciens pour savoir s'il va guérir ou mourir. S'ils prétendent qu'il va mourir, on étouffe le malade et on le fait cuire. Et toute la famille se réunit pour le dévorer joyeusement. Ils ne laissent que les os en affirmant qu'un peu de chair ferait apparaître des vers qui ensuite mourraient de faim. Et la mort de ces vers retomberait sur le défunt. Les os eux-mêmes sont réunis dans une boîte et suspendus dans des cavernes, hors de portée des bêtes. Il leur arrive aussi de tuer et de manger des voyageurs.

Le royaume du Lambri a également un roi qui se réclame du Grand Khan. Il possède beaucoup de bois de brésil, du camphre, de la girofle et d'autres épices précieuses. J'ai rapporté des plants de brésil à Venise mais cela n'a rien donné. Dans les montagnes, il y a des hommes qui ont une queue comme celle d'un chien. Il y a encore le royaume de Fansur où se trouve le meilleur camphre qui se vend au poids de l'or. Les gens se nourrissent de riz et de lait, et font du vin à partir des arbres. Il y a aussi une espèce de gros arbre qui contient de la farine qui donne des pains qui ont l'aspect de pains de seigle. J'en ai rapporté un peu à Venise. Le bois de cet arbre est dur comme du fer et les gens du pays en font des armes.

En repartant de Java la Mineure sur cent cinquante milles, on atteint une petite île qui s'appelle Necuveran. Ses habitants vivent comme des bêtes, complètement nus et s'accouplant n'importe où. Leurs forêts sont pleines de santal, de noix du Pharaon, de pommes du Paradis, de girofliers et de brésil. Ils achètent aux marchands des toiles de couleur pour décorer leurs maisons. A cent quarante lieues vers l'ouest, on rencontre l'île d'Angaman. Ses habitants vivent également comme des bêtes et ont une tête de chien. Ce sont des cannibales. Ils possèdent beaucoup d'épices précieuses mais les courants sont très forts et les navires qui s'approcheraient seraient entraînés vers une baie d'où ils ne pourraient repartir.

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