12 - En Inde (2)

XII – En Inde (2)



A mille milles au nord de Maabar se trouve le royaume de Mutifili. Il est gouverné par une reine. Son mari le roi est mort depuis quarante ans et elle ne s'est pas remariée. Elle dirige son pays avec justice et est très aimée de ses sujets. Ces gens sont idolâtres et ne payent tribut à personne. Il y a dans le royaume des montagnes où l'on trouve des diamants. Quand il pleut, l'eau entraîne des débris de terre et de sable dans lesquels les habitants vont ensuite chercher les diamants. Les chercheurs de diamants habitent au pied des montagnes. Ils supportent de très grandes chaleurs et doivent affronter des serpents très dangereux.

Ils ont une autre façon de récupérer les diamants. Ceux-ci s'accumulent dans une vallée encaissée. Les hommes y jettent des morceaux de viande qui se collent sur les pierres précieuses. Il y a dans ces montagnes des aigles blancs qui chassent les serpents. Quand ces oiseaux voient la viande, ils l'emportent dans leur nid. Les hommes interviennent alors et prennent les diamants pendant que l'aigle s'est éloigné. Il leur arrive aussi de trouver des diamants dans la fiente des aigles. Parfois ils capturent un aigle et trouvent des pierres dans son ventre. Il n'y a que là qu'on trouve des diamants mais il y en a tant qu'on n'en manque pas. Les plus beaux sont achetés par le Grand Khan et les rois de la région. Ce ne sont que les autres qui parviennent jusqu'en Europe.

Le corps de l'apôtre Thomas est enterré dans une petite ville éloignée où les marchands ne vont pas car il n'y a rien qui les intéresse. Mais les chrétiens y vont en pèlerinage. Les musulmans s'y rendent aussi et affirment qu'il était musulman. Les chrétiens qui gardent l'église font du vin d'arbres et produisent des noix du pharaon. On se sert de leurs fibres, on mange leur chair et on boit l'excellente eau qu'elles contiennent. Pour chaque arbre, les chrétiens payent une taxe au roi de la région. Ceux qui viennent en pèlerinage rapportent un peu de terre dans leur pays, la mélangent à de l'eau et en donnent à boire aux malades qui ont la fièvre. Cela les guérit. J'en ai rapporté à Venise et plusieurs personnes ont ainsi été guéries.

Un miracle eut lieu en 1288. Un seigneur idolâtre du pays avait beaucoup de riz et l'entreposait dans les maisons qui devaient servir à loger les pèlerins. Les gardiens de l'église lui demandèrent de le mettre ailleurs mais il refusa. Alors St Thomas lui apparut une nuit et le menaça d'une fourche. Le seigneur eut très peur. Dès le lendemain matin, il fit libérer les maisons des pèlerins et expliqua pourquoi il agissait ainsi. Les chrétiens en furent remplis de joie. Le saint fait également des guérisons. J'ai entendu les gens raconter que l'apôtre priait dans la forêt entouré de paons, qui sont nombreux dans la région, quand il fut tué d'une flèche par un chasseur gavi qui visait un oiseau. La légende raconte autre chose. Avant d'arriver ici, il avait évangélisé la Nubie. Je le raconterai plus loin.

Les enfants naissent avec la peau noire mais ensuite on les enduit chaque semaine d'huile de sésame pour assombrir encore plus leur peau. Plus on est noir, plus on est trouvé beau par les autres. Les idoles sont représentées noires et les diables en blanc. Quand les hommes vont à la guerre, comme ils adorent le bœuf, ils portent sur la tête un chapeau en poil de bœuf sauvage. Les cavaliers nouent de ces poils à l'encolure et aux pieds de leur monture. Les fantassins en mettent à leur bouclier et dans leurs cheveux. Ils croient qu'ainsi ils seront préservés. Cela fait que ces poils de bœuf coûtent très cher.

Quand on part de l'église de St Thomas vers l'ouest, on arrive assez vite dans la province de Lar. C'est de là que viennent les Braaman. Ce sont les plus honnêtes des marchands. Ils disent toujours la vérité. Quand un marchand étranger vient dans cette contrée et qu'il ne connaît pas les usages, il va trouver un de ces Braaman, lui confie son argent et ses marchandises, et lui demande de mener les affaires à sa place. Le Braaman fait fructifier les affaires de l'étranger sans demander de rétribution. Généralement, on lui fait quand même un cadeau pour le récompenser.

Les Braaman ne mangent pas de viande ni ne boivent de vin. Ils s'abstiennent de tout ce qu'ils considèrent comme un péché. Ils se reconnaissent à un fil de coton qu'ils portent sur une épaule et qui leur barre la poitrine. Leur roi est très riche. Il achète des perles du royaume de Soli en payant aux marchands le double de ce qu'elles leur ont coûté. Ces Braaman sont idolâtres. Ils ont coutume quand ils mènent une affaire de vérifier la longueur de leur ombre pour savoir si l'affaire peut être faite ou non. Ils observent également le mouvement des tarentules dans les maisons. Un éternuement, le vol d'un oiseau peut être un bon ou mauvais présage. Ils ont tant de signes à respecter que c'est un vrai casse-tête.

Les Braaman vivent plus longtemps que les autres hommes. Ils ne se saignent jamais et mâchent une certaine herbe qui les fait digérer et leur donne de belles dents. Ils ont des moines qu'ils appellent ciugi qui peuvent vivre deux cents ans tout en restant en pleine forme. Ils attribuent cela à leur nourriture saine. De plus, ils boivent deux fois par mois un mélange de mercure et de soufre dans de l'eau et disent que c'est ce qui augmente leur vie.

Il y a dans la région les fidèles d'une autre religion, qu'on appelle également ciugi, qui vivent complètement nus. Ils adorent le bœuf et portent son effigie au milieu du front. Ils font des onguents à base de bouse et s'en enduisent le corps. Ils mangent sur de grandes feuilles sèches. Ils se gardent de tout péché. Ils ne tuent aucune créature vivante et ne mangent aucun végétal qui ne soit pas sec car pour eux il a une âme tant qu'il est vert. Ils ne veulent rien laisser qui ferait apparaître des vers qui ensuite mourraient. C'est pour cela qu'ils brûlent les cadavres. Ils dorment nus sur la terre nue et se nourrissent de pain et d'eau. Ils ont des sortes de moines. Pour les éprouver, on fait venir des filles qui cherchent à les exciter. Seuls ceux qui ne réagissent pas sont acceptés.

Je reviens à l'île de Seilan pour dire qu'il y a une montagne presque inaccessible sinon grâce à des chaînes qui y ont été fixées. Il y a à son sommet le monument d'Adam. Les musulmans disent que c'est son tombeau. Les idolâtres disent que c'est celui de Bouddha. Ce Bouddha est le premier homme dont on fit une idole. C'était le fils d'un roi mais lui-même ne voulait pas être roi. Son père lui donna un superbe palais et l'entoura de nombreuses filles pour le détourner de son dessein. Mais aucune ne parvint à l'entraîner à la luxure. Jeune homme n'étant jamais sorti du palais de son père, il n'avait rien vu de triste.

Un jour, il sortit et rencontra un mort dont on faisait les funérailles. Il vit ensuite un vieil homme tout courbé par les ans. Il rentra songeur au palais. Une nuit, il partit secrètement et s'installa dans les hautes montagnes, menant une vie telle qu'il serait un saint s'il avait été chrétien. Quand il mourut, on rapporta son corps à son père qui en eut un immense chagrin. Il fit faire des effigies de son fils et les envoya dans toutes les parties de son royaume pour qu'elles soient adorées. On raconte qu'il vit encore, qu'il est mort quatre-vingt quatre fois, devenant d'abord un bœuf, puis un cheval, puis un singe. A chaque fois il serait devenu un animal différent et, la dernière fois, il est devenu un dieu.

Les idolâtres viennent en pèlerinage ici de très loin comme les chrétiens vont sur le tombeau de St Jacques en Galice. Ils montrent ses dents, ses cheveux et son écuelle. Mais les musulmans disent que sont celles d'Adam. Pour les chrétiens Adam se trouve ailleurs. En 1281, le Grand Khan apprit l'existence de ces reliques et voulut les avoir. En 1284, il envoya une ambassade au roi de Seilan qui accepta de donner deux grosses molaires, quelques cheveux et l'écuelle de porphyre vert. Le Grand Khan et la population de Cambaluc accueillirent avec dévotion ces reliques comme étant celles d'Adam. On dit que lorsqu'on met dans cette écuelle de la nourriture pour un homme, cinq peuvent s'en nourrir aisément.

Cali est une grande ville qui appartient à Asciar, un des cinq rois frères de Maabar. Tous les navires qui viennent de l'ouest abordent en cette ville. Ce roi est très riche. Il maintient son royaume en paix et apprécie particulièrement les marchands étrangers. Ce roi a plus de trois cents femmes. Quand une discorde survient entre les cinq frères, leur mère ramène la paix en menaçant de se tuer. Le danger de guerre entre eux sera grand quand elle sera morte. Les gens de cette ville, comme partout en Inde, mâchonnent des feuilles de tambur et crachent leur salive. Ces feuilles sont faites de camphre et d'autres épices. On dit que cela maintient en bonne santé. Ce sont surtout les nobles qui font cela.

Quand on veut insulter quelqu'un, on lui jette sa chique à la figure. L'insulté va alors trouver le roi pour lui demander la permission de se venger. Cela donne des batailles rangées de clan à clan, ou des duels d'homme à homme, selon l'insulte proférée. Le roi assiste à la bataille et fait arrêter le combat quand il juge qu'il y a déjà trop de victimes. En cas de duel, chacun trace une cercle à la craie blanche sur le corps noir de son adversaire en annonçant qu'il le touchera à cet endroit. Ils combattent jusqu'à la mort de l'un d'eux.

Le royaume de Coilum est à cinq cents milles de Maabar. Ses habitants sont idolâtres mais il y a aussi des chrétiens, des musulmans et des juifs. Son roi ne paye tribut à personne. Il y pousse du brésil, du gingembre et du poivre qui est récolté entre mai et juillet. Les arbres à poivre sont plantés en hiver et sont souvent arrosés. Le poivre n'est pas séché au four comme on le croit chez nous. On trouve aussi de l'indigo. Il est fait de la sève d'une herbe que les gens mettent sans ses racines dans de l'eau. L'herbe se dissout et la sève reste dans l'eau. Ils la laissent ensuite au soleil. Cela devient une pâte que l'on étend et que l'on découpe en morceaux.

Il fait si chaud dans ce pays qu'on peut à peine y tenir. On pourrait faire cuire un œuf dans une rivière quand le soleil est au plus haut. Les navires marchands viennent là du Mangi et d'Arabie. Il y a dans ce royaume beaucoup de bêtes étranges. Il y a des lions noirs. Il y a plusieurs espèces de perroquets certains blancs, d'autres rouge et blanc, d'autres encore très petits. Il y a des paons et des poules plus grands que chez nous. Il n'y a que du riz. On fait un vin de palme qui enivre plus vite que le vrai vin. Il y a de bons médecins et astrologues. Les gens sont noirs et vont nus, à part un pagne. A Comari, on commence à revoir l'étoile pôlaire. La région est plutôt sauvage. Les singes sont nombreux.

Trois cents milles à l'ouest de Comari on arrive au royaume d'Eli. On s'approche de lieux plus civilisés. Le seul port est l'embouchure d'un grand fleuve. Le poivre et le gingembre sont abondants. Le roi est riche. Si un navire s'arrête par hasard à l'embouchure du fleuve, les gens s'emparent de sa cargaison. Si au contraire il est là volontairement, il est reçu avec honneurs. Cela se fait un peu partout en Inde. Les navires du Mangi, et d'ailleurs, viennent en été et chargent le plus rapidement possible car le mouillage est médiocre. Vers l'ouest, il y a le grand royaume de Mélibar. Ce sont des idolâtres. On voit de mieux en mieux l'étoile polaire.

De ce royaume, ainsi que du voisin, le Goçurat, proviennent de nombreux navires pirates. Ils partent en famille sur ces navires qui se disposent en lignes de vingt à trente pour intercepter les navires marchands. Les pirates prennent tout mais ne font pas de mal aux gens. Les navires marchands ne se déplacent qu'en groupes fortement armés et ont souvent le dessus. Le poivre, le gingembre, la cannelle, la noix d'Inde et la plante médicinale qu'on appelle turbit abondent. On trouve aussi dans le pays d'excellents tissus. Les marchands étrangers apportent de l'est du cuivre, de la soie, des draps d'or, de l'or, de l'argent, du nard. Les navires qui vont ensuite vers Aden et Alexandrie sont beaucoup moins nombreux.

Dans le royaume de Goçurat, non seulement il y a des pirates en mer, mais les routes ne sont pas sûres. Les voyageurs sont souvent attaqués et volés, mais aussi rançonnés et torturés. Les marchands avalent souvent des perles ou des pierres précieuses pour les dissimuler mais les voleurs leur font boire un puissant laxatif pour les récupérer. Il y a là beaucoup de poivre, de gingembre, d'indigo et de coton. Jusqu'à douze ans, les arbres donnent du coton bon à filer. Au-delà, le coton n'est plus bon qu'à rembourrer les coussins. On fabrique également du cuir en grande quantité qui est exporté jusqu'en Arabie. On fait même des nattes de cuir très décorées sur lesquelles les musulmans dorment.

Quand on quitte Goçurat vers l'ouest en bateau, on arrive dans le royaume de Tana. On n'y trouve pas d'épices mais de l'encens. Il y a là aussi de nombreux pirates qui agissent avec l'assentiment du roi avec lequel ils partagent le fruit de leurs larcins. En particulier il se réserve les chevaux. Les autres marchandises reviennent aux pirates. Cambaet est un autre royaume de l'Inde vers l'ouest. Il s'y fait un grand commerce d'indigo, de tissus et de cuir. Là, il n'y a pas de pirates. Le royaume de Semenat, encore vers l'ouest, vit également de son artisanat et de son commerce, sans piraterie. Dans le royaume de Kesmacoran, la plupart des gens sont musulmans. On est ici aux limites de l'Inde.

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