13 - Afrique et Arabie

XIII – Afrique et Arabie



Il y a encore quelques îles qui dépendent de l'Inde. L'île Mâle est à cinq cents milles vers le sud à partir de Kesmacoran. Ses habitants sont chrétiens. Les femmes n'habitent pas dans cette île. Elles sont dans une autre qu'on appelle l'île Femelle. Les hommes passent les mois de mars, avril et mai dans l'île Femelle et les femmes ne vont jamais dans l'île Mâle. Les hommes sont de très bons pêcheurs et l'île vend de l'ambre grâce au grand nombre de baleines capturées. Ils n'ont pas de seigneur mais un évêque lui-même soumis à l'archevêque de Scotra. Les enfants restent avec leur mère dans l'île Femelle. Les garçons rejoignent l'île Mâle à quatorze ans. Lors de leur passage, les hommes ensemencent des champs que les femmes cultivent ensuite.

Cinq cents mille séparent ces îles de celle de Scotra. Les gens y sont chrétiens. L'île produit beaucoup d'ambre. Les gens pêchent des thons qui leur servent ensuite pour attirer les baleines. Les hommes partent sur de petites embarcations. Quand ils voient la baleine, attirée par l'odeur du thon, ils lui en jettent quelques morceaux. Quand elle les a mangés, elle est comme ivre. Alors quelques hommes montent dessus et enfoncent dans sa tête un harpon auquel est fixée une longue corde reliée à l'embarcation. Quand la baleine se réveille, elle entraîne la barque derrière elle mais elle s'épuise et meurt peu de temps après. Alors, on la remorque jusqu'à une île. On trouve l'ambre gris dans le ventre de la bête et sa tête fournit de l'huile.

L'archevêque de Scotra n'a rien à voir avec le pape de Rome. Il dépend d'un archevêque qui réside à Baghdad et qui sert de pape à cette Eglise. Si l'archevêque de Scotra meurt, il faut qu'un autre soit envoyé par Baghdad ou bien que le nouveau choisi sur place soit confirmé par le Catolic. Les pirates des environs viennent à Scotra vendre le produit de leur brigandage. Les chrétiens de l'île achètent volontiers sachant que ces choses ont été dérobées à des musulmans et à des idolâtres. Malgré les remontrances de leur clergé, les habitants de l'île sont souvent enchanteurs et nécromanciens. Si un pirate cause des dommages à l'île, ils le retiennent par magie. Ils peuvent calmer la mer ou faire naître une tempête.

Mogedaxo est une île située à mille milles de Scotra vers le sud-ouest. Ses habitants sont musulmans. Elle est gouvernée par quatre esceqq. Ses habitants vivent d'artisanat et de commerce. On y trouve beaucoup d'éléphants et il ne se vend nulle part plus de défenses d'éléphants qu'à Mogedaxo et dans l'île de Canghibar. On ne mange que de la viande d'éléphant et de chameau. Il y a des arbres de santal et de l'ambre. Le gibier est abondant. Les navires d'autres pays viennent avec des marchandises qu'ils échangent contre les production de l'île. Ils ne vont pas plus au sud qu'à cette île et celle de Canghibar car les courants sont tels qu'ils ne pourraient pas revenir vers le nord. Les navires de Maabar mettent trois semaines à l'aller mais peinent pendant trois mois pour rentrer.

Les gens qui sont allés dans les îles où les bateaux ne peuvent aller disent qu'on y trouve des oiseaux griffons qui viennent du sud en certaines saisons. On raconte en Europe qu'ils sont mi-oiseaux, mi-lions. En fait, ceux qui les ont vus disent qu'ils ressemblent à de gigantesques aigles. Ils sont si grands qu'ils peuvent emporter un éléphant en l'air. Ils le laissent tomber et dévorent l'animal fracassé. Le Grand Khan envoya des messagers se renseigner sur ces contrées. Ils lui rapportèrent une plume de l'oiseau qu'on appelle le Roc. Je l'ai vue, elle était longue de quatre-vint dix travers de main. Ils rapportèrent aussi d'énormes dents de sanglier sauvage. L'une d'elles pesait quatorze livres. Ces sangliers seraient grands comme des buffles. Les messagers ont dit qu'il y avait aussi de nombreuses girafes et des ânes sauvages. Les gens de l'île appellent ce gigantesque oiseau le Roc.

Canghibar est également une très grande île. Ses habitants sont idolâtres. Ils sont grands, gros et très forts. Ils peuvent porter la charge de quatre hommes normaux. Mais ils mangent bien la ration de cinq. Ils sont noirs et vivent nus, se couvrant seulement le sexe qui est très gros. Ils ont les cheveux crépus, une grande bouche, le nez retroussé et aplati comme celui des singes et les narines épaisses. Leurs lèvres sont aussi très épaisses. Ailleurs on les prendrait pour des diables mais ce sont de bons commerçants.

Il y a beaucoup d'éléphants et ils font commerce de leurs dents. Ils ont des lions différents des autres. D'ailleurs toutes leurs bêtes sont différentes de celles du reste du monde. Les moutons sont blancs avec la tête noire. Il y a des girafes. Leur corps est court, avec des jambes arrière plus petites que celles de l'avant. Leur cou est très long et leur tête est bien à trois pas au-dessus de la terre. Elles sont rouge et blanc et ce sont des animaux inoffensifs. Quand un éléphant veut couvrir sa femelle, il creuse une fosse dans la terre et la femelle s'y met sur le dos, comme une femme. Les femmes de cette île sont très laides et ont des mamelles énormes.

Les gens vivent de riz, de viande, de lait et de dattes. Ils font un vin de riz et d'épices qui enivre très bien. Il se fait un grand commerce avec des navires étrangers qui viennent surtout acheter des dents d'éléphants. Il y a aussi de l'ambre. Les seigneurs de l'île se font parfois la guerre et les hommes sont de bons soldats. Ils combattent sur des chameaux ou des éléphants sur lesquels ils fixent une sorte de fort où peuvent tenir quinze à vingt hommes. Ils ont un bouclier en cuir, des lances et des épées. Avant la bataille, ils font boire du vin aux éléphants pour les exciter.

Je vous ai parlé des principales régions de l'Inde majeure qui va de Maabar à Kesmacoran. L'Inde mineure va de Ciamba à Mutifili et comporte huit royaumes. La région d'Abasce, qu'on appelle aussi Ethiopie, est une très grande province de l'Inde médiane, sur la terre ferme. Le principal roi de cette province est chrétien. Les autres rois, trois chrétiens et trois musulmans, lui sont soumis. Les chrétiens de la régions portent trois signes marqués au fer rouge sur le front et les joues lors de leur baptême. Il y a aussi de nombreux juifs qui portent deux signes, un sur chaque joue. Les musulmans n'ont qu'un signe sur le front. Le roi demeure au centre de la province et les musulmans sont plutôt vers Aden. St Thomas prêcha dans cette région avant de se diriger vers Maabar.

Les hommes sont de bons guerriers et de bons cavaliers. Ils sont souvent en guerre contre le soudan d'Aden et celui de Nubie. En 1288, le roi d'Abasce voulut aller en pèlerinage à Jérusalem. Pour cela, il lui fallait passer par la province d'Aden où les chrétiens sont détestés. Ses proches lui conseillèrent d'envoyer plutôt à sa place un évêque porteur d'une offrande. L'évêque parvint à Jérusalem, adora le tombeau du Christ et fit des offrandes. A son retour, il fut capturé par le soudan d'Aden qui voulut l'obliger à se faire musulman. Sur son refus, il fut maltraité mais finalement il put rentrer auprès du roi.

Apprenant ce qui s'était passé, le roi voulut se venger du soudan d'Aden. Il mit sur pied une grande armée et marcha sur son ennemi. Le soudan appela à son aide d'autres souverains musulmans de la région et s'apprêta à résister. Les musulmans furent défaits. le roi d'Abasce pénétra sur le territoire d'Aden et le ravagea pendant un mois. Abasce est une province où tout est en abondance. Les gens vivent de riz, de viande, de lait et de sésame. Ils ont des éléphants qu'ils font venir d'Inde. Les girafes sont nombreuses, ainsi que toutes les bêtes sauvages. Il y a des autruches aussi grandes qu'un âne. La province est également riche en or et on y fabrique de beaux tissus.

La province musulmane d'Aden possède un beau port où arrivent les bateaux de l'Inde qui apportent le poivre et les épices. De là, d'autres marchands les transportent jusqu'à Alexandrie. Sur des navires plus petits, ils commencent par remonter un fleuve pendant une semaine, arrivent à un port où ils débarquent leurs marchandises qui sont transportées à dos de chameau pendant un mois jusqu'au Nil. Là, elles sont chargées sur des embarcations qui descendent le fleuve jusqu'au Caire et atteignent Alexandrie par un canal. En sens inverse, les navires repartent d'Aden pour visiter les îles et rapportent en Inde des chevaux arabes de grande valeur. Le soudan d'Aden tire un très grand profit de ce commerce. C'est un des rois les plus riches du monde. En 1291, quand le soudan de Babylonie assiégea et prit Acre, il était assisté de troupes venant d'Aden.

Les navires d'Aden, du Curmos et de Chisci sont fragiles et font souvent naufrage. Si la mer était aussi difficile que la nôtre, aucun n'arriverait à destination. Les marchands qui s'y embarquent prennent avec eux des outres de cuir. Quand ils voient que le temps se gâte, ils y mettent leurs objets de valeur et des provisions. Ensuite ils les réunissent en une sorte de radeau sur lequel ils montent quand le navire coule. Ils sont vite poussés vers quelque terre par les vents mais les marchandises volumineuses sont perdues.

Scier est une ville musulmane de la province d'Aden. Son roi soumis au soudan d'Aden. C'est un très bon port et le commerce avec l'Inde y est important. On trouve dans cette province de l'encens et des dattes. On doit faire venir du riz d'ailleurs. Les habitants sont d'habiles pêcheurs qui prennent surtout des thons. Le bétail du pays est habitué à manger du poisson car l'herbe manque à cause de la sécheresse. On lui donne de petits poissons que l'on prend en quantité entre mars et mai et que l'on fait sécher. Les gens confectionnent des biscuits à partir de farine de poisson. Le roi achète l'encens et le revend quatre fois plus cher pour le compte du soudan d'Aden.

A cinq cents milles de Scier on trouve la ville de Dufar dont les habitants sont musulmans et qui appartient également au soudan d'Aden. C'est aussi un port actif. L'encens vient de petits arbres dont on entaille l'écorce pour récolter ce qui suinte. On trouve aussi de nombreux dattiers. A six cents milles de Dufar, on trouve la grande ville de Calatu, sur le golfe du même nom. Là aussi les gens sont musulmans mais ils dépendent du mélik de Curmos. Quand celui-ci est en guerre contre un ennemi plus fort que lui, il vient s'installer à Calatu qui est une place imprenable. C'est un bon port et le commerce avec l'Inde y est très développé, en particulier pour l'exportation de chevaux arabes.

La ville commande l'entrée du golfe. Quand le mélik de Curmos refuse de payer une taxe imposée par son maître le soudan de Cherman et que celui-ci veut l'y obliger en envoyant son armée, il se réfugie à Calatu et bloque tout le commerce, ce dont souffre beaucoup le soudan de Cherman et ce qui le pousse à négocier. Les gens du pays vivent de dattes et de poisson salé. A trois cents milles de Calatu, on arrive à Curmos. C'est une grande ville au bord de la mer. Les habitants sont musulmans. Il y règne une très forte chaleur. Les maisons sont équipées de sortes de cheminées destinées à capter le moindre vent pour les aérer.

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