14 - Russie et récits variés

XIV – Russie et récits variés



Mais nous avons déjà parlé de cela. Je veux évoquer maintenant des régions situées plus au nord. Le roi de Grande Turquie se nomme Caidu. C'est un neveu du Grand Khan car il est petit-fils de Ciagatai qui était lui-même le frère du Grand Khan. Il est tartare et ses gens sont des Tartares, donc de bons guerriers. Il n'a jamais été en paix avec le Grand Khan. La Grande Turquie est située entre le fleuve de Gion et les Etats du Grand Khan. Caidu voulait sa part des conquêtes dans le Mangi mais le Grand Khan avait répondu qu'il accepterait si Caidu venait à sa cour quand on le lui demandait et s'il se montrait obéissant.

Mais Caidu se méfiait de son oncle. Il voulait bien se montrer docile, mais dans ses domaines. Il y a eu plusieurs batailles sanglantes entre les troupes du Grand Khan et celles du roi de Grande Turquie. Le Grand Khan doit entretenir des troupes à ses frontières pour protéger ses territoires des incursions de l'armée de Caidu mais celui-ci réussit régulièrement à ravager les terres de son oncle. Il peut aligner cent mille hommes et a avec lui des descendants de Gengis Khan. Lors d'un combat, les guerriers tartares doivent emporter soixante flèches, trente petites pour tirer de loin, et trente au fer plus large pour un usage plus rapproché. Quand ils n'ont plus de flèches, ils utilisent l'épée et la masse d'armes.

En 1266, Caidu et son cousin Jesudar assemblèrent une grande armée et tombèrent sur deux vassaux du Grand Khan. Caidu remporta la victoire. Cela renforça son orgueil. Deux ans plus tard; il partit en expédition contre Caracorom où se trouvaient Nomogan, fils du Grand Khan, et George, fils du Prêtre Jean. Les deux armées étaient de forces égales. La bataille fut terrible mais ne donna rien. Le lendemain, Caidu apprit que le Grand Khan rassemblait une armée contre lui et rebroussa chemin. Nomogan et George ne purent le suivre et il retourna dans ses Etats, à Samarcande.

Caidu avait une fille nommée Aigiaruc, ce qui signifie lune brillante. Elle était très forte et refusait d'épouser un homme qui ne pourrait pas la battre à la lutte. Caidu accepta de ne pas la marier contre sa volonté. Alors elle organisa des compétitions qui avaient lieu au palais en présence du roi et de la reine. La princesse devait épouser l'homme qui réussirait à la vaincre. En revanche, le candidat battu devait donner cent chevaux. Le bruit courait qu'elle avait déjà gagné dix mille chevaux. En 1280, le fils du roi de Pumar se présenta et proposa un enjeu de mille chevaux. Tous souhaitaient le voir vainqueur car il était très beau mais la fille remporta l'épreuve et il repartit honteux. A la guerre, cette princesse était un combattant redoutable.

Les terres d'Abaga, seigneur du Levant, de la lignée de Gengis Khan, jouxtaient les Etats de Caidu en direction de l'Arbre Seul. Le fleuve Gion formait la frontière. Argon, le fils d'Abaga, gardait cette frontière avec une armée. Caidu rassembla des forces importantes, les confia à son frère Barac et les envoya contre Argon. Celui-ci remporta la bataille et Barac fut repoussé. Abaga mourut peu de temps plus tard. Il fallut quarante jours à Argon pour retourner à la cour. Pendant ce temps, un frère d'Abaga nommé Acmat Soldan, un musulman, s'empara du pouvoir. Une tentative de négociation eut lieu alors que les deux armées étaient face à face. Elle fut vaine. La bataille fut terrible. Acmat l'emporta et Argon fut capturé.

Le vainqueur le laissa à la garde de l'armée qui devait rentrer à petites étapes et regagna rapidement sa capitale. Or il se trouva qu'un chef tartare prit pitié d'Argon. Il gagna à sa cause les autres chefs tartares et, ensemble, ils délivrèrent Argon qui devint leur chef. Il ordonna de marcher séance tenante sur la capitale pour prendre Acmat. Apprenant ce retournement, celui-ci s'enfuit pour chercher secours auprès du sultan de Babylonie. A six jours de là, il arriva à une passe. Le voyant en fuite, le chef du poste le captura. Acmat fut livré à Argon et fut exécuté. Argon retrouva donc sa seigneurie en 1286 et il régna six ans.

Il envoya son fils Caçan protéger la frontière de l'Arbre Seul. L'usurpation d'Acmat avait duré deux ans. Au bout de six ans, Argon mourut. Certains disent qu'il fut empoisonné. A sa mort, son oncle Quiacatu prit le pouvoir. Caçan refusa de l'admettre mais ne put rien faire. Quiacatu régna deux ans et mourut, peut-être empoisonné. A sa mort, son oncle Baidu, qui était chrétien, prit le pouvoir. C'était en 1294. Caçan marcha contre lui. Une partie des troupes de Baidu passèrent du côté de Caçan qui remporta la victoire. Caçan règne encore de nos jour. Son grand-père Agaba était le fils d'Hulagu, conquérant de Baghdad et frère de Kubilai.

Vers le nord, il y a un roi tartare nommé Conci. Ces Tartares sont idolâtres. Ils ont un dieu qui s'appelle Natigai et son épouse. Ils les fabriquent en feutre. Ce sont les dieux de la terre. Conci n'est soumis à personne. Il descend de Gengis Khan et est parent du Grand Khan. Il n'a pas de villes. Son peuple et lui vivent sous la tente entre les plaines et les montagnes. Ils vivent des produits de leurs troupeaux. C'est un roi pacifique. Il y a dans la région de gigantesques ours blancs, de grands renards noirs, des ânes sauvages, des belettes et des hermines qui fournissent de précieuses fourrures.

A la frontière de ce pays, il y a une zone de marais souvent gelés. Cette région est inhospitalière mais on y trouve beaucoup d'animaux à fourrure. Les habitants attirent les marchands étrangers en organisant des gîtes d'étapes confortables où l'on trouve de gros chiens de traîneau. On utilise en effet dans cette région des traîneaux légers sans roues, au bout relevé comme ceux qu'on trouve dans les montagnes chez nous. Les chiens savent rejoindre le relais suivant. Les indigènes sont de grands chasseurs qui piègent quantité d'animaux à la fourrure précieuses comme les zibelines et les hermines. Leurs maisons sont souterraines pour résister au froid.

Encore au-delà de cette région vers le nord se trouve une province appelée la Vallée de l'obscurité. Le soleil n'y apparaît pas. La plus grande partie de l'année il y fait aussi sombre que chez nous au crépuscule à cause d'une brouillard que rien ne vient chasser. Les gens y sont sauvages et n'ont pas de seigneur. Les Tartares leurs voisins y vont parfois voler des bêtes. Pour retrouver leur chemin dans cette obscurité, ils viennent avec des juments et leurs poulains. Ils laissent les poulains à la frontière avec des gardiens. Au retour, les juments sentent la présence de leurs petits et retrouvent leur chemin malgré l'obscurité. Les fourrures de cette région sont supérieures à celles des Tartares. C'est pourquoi ils pillent. Les gens du pays de l'obscurité viennent en été vendre leurs peaux aux marchands étrangers qui en tirent un grand profit. Ces gens sont grands et bien faits mais toujours très pâles.

Certaines peaux arrivent aussi dans la province de Rosie qui jouxte cette région. La Rosie est une très grande région vers le nord dont les habitants sont chrétiens de rite grec. Ils ont leur propre langue et plusieurs rois. Ils sont généralement beaux, blancs et blonds, mais également assez sauvages. Ils payent tribut à un roi tartare de l'ouest qui s'appelle Toctai dont ils sont voisins. Ce n'est pas une région de commerce bien qu'ils possèdent de très belles fourrures, de la cire et de l'argent. Dans une province voisine appelée Lac et dont les habitants sont chrétiens et musulmans on trouve aussi de bonne fourrures.

En Rosie, il fait extrêmement froid. Les gens en mourraient s'il n'y avait pas un grand nombre d'étuves que font bâtir les riches comme chez nous ils font construire des hôpitaux. Tout le monde peut s'y précipiter, à tout moment. Quand un homme en quitte une, bien réchauffé, il est progressivement gelé en avançant vers une autre dans laquelle il se précipite. Il va ainsi, d'étuve en étuve, jusqu'à destination. Les gens sont d'ailleurs toujours pressés. Il arrive qu'un homme tombe gelé avant d'avoir pu atteindre l'étuve suivante. Il mourrait si les passants ne l'y portaient pour se réchauffer. Ces étuves sont en bois et hermétiquement calfeutrées. Il y a un trou dans le toit pour que s'échappe la fumée du foyer. Il y a toujours une grande provision de bûches. Les maisons riches ont leur propre étuve.

Les gens font avec du miel et du panic un vin qu'on appelle cervoise et avec lequel ils font de grandes beuveries. Ils se réunissent en groupe, hommes et femmes, surtout les nobles, et vont chez l'aubergiste pour une journée de beuverie qu'ils appellent straviza. Le soir l'aubergiste fait ses comptes et chacun paye sa part. Pour payer, ils se font parfois avancer de l'argent sur leurs enfants par des marchands de Gaçarie et de Soldanie. C'est ainsi qu'ils vendent leurs enfants pour boire. Pendant ces beuveries, les dames se soulagent discrètement sur des éponges que les servantes glissent sous leurs robes. Un fois, une femme est restée collée à l'herbe par le gel pour s'être accroupie à l'extérieur et son mari est resté lui aussi collé à l'herbe par la barbe pour avoir voulu l'aider. Des gens ont dû les dégager.

La monnaie est faite de barres d'or pour les grosses sommes ou de têtes de martres pour les plus petites. La province s'étend jusqu'à la mer Océane. Dans les îles de cette mer, on trouve des gerfauts et des faucons qu'on exporte. La Rosie est proche de Noroech mais le grand froid rend la route difficile. Revenons maintenant vers la Grande Mer à l'entrée de laquelle il y a une montagne nommée Far, vers le détroit de Constantinople. Mais cette région est très connue. Laissons-la pour parler des Tartares de l'ouest.

Leur premier seigneur s'appelait Sain. Il conquit une partie de la Rosie, la Comanie, l'Alanie, Lac, Mengiar, Cic, Gutia et la Gaçarie. Avant cela, ces terres appartenaient aux Comans. Après Sain, il y eut Batu, puis Berca, puis Mongutemur, puis Totamongu et enfin Toctai qui règne actuellement. En 1261, la guerre éclata entre Hulagu, seigneur des Tartares du Levant, et Berca, roi des Tartares du Ponant, à cause d'une province frontalière. Tous deux étaient de la lignée de Gengis Khan. Les deux armées se rencontrèrent près de la mer de Saray. La bataille fut terrible et Hulagu fut victorieux. Plus tard, Mongutemur, roi du Ponant, mourut en laissant le trône au jeune Tolobuga. Mais celui-ci fut tué par Totamongu qui s'empara du pouvoir avec l'aide du roi tartare Nogai.

Il ne régna pas longtemps et Toctai fut désigné comme roi. Mais les deux fils de Tolobuga avaient grandi. Ils se rendirent à la cour de Toctai pour demander justice contre Nogai. Toctai convoqua Nogai à sa cour pour qu'il rende des comptes mais celui-ci refusa. Toctai envoya de nouveaux messagers pour le menacer de lui faire la guerre. Nogai refusa encore et Toctai rassembla ses forces. Les deux armées s'affrontèrent dans la plaine de Nerghi. Nogai l'emporta. Mais Toctai et les fils de Tolobuga s'en sortirent. Toctai rassembla plus tard la totalité de ses forces et réussit à tuer en bataille Nogai et ses quatre fils. Voici tout ce que je puis raconter.

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