2 - De Perse en Asie Centrale

II – De Perse en Asie Centrale



Après cinq étapes en terrain plat puis une descente difficile, on arrive dans la plaine d'Ormuz où l'on trouve de l'eau, des fruits et du gibier. On y fait un pain très amer et on y trouve des sources chaudes excellentes pour la santé. Ormuz est un bon port. Les bateaux indiens y apportent des épices, des pierres précieuses, des perles, des tissus précieux et des défenses d'éléphants. Des marchands les leur achètent et repartent vers le monde entier. La ville est soumise au royaume de Kerman. Il y fait très chaud et l'air est malsain. Quand un marchand meurt, le roi s'empare de ce qu'il possédait. On fait ici un vin de dattes et d'épices purgatif pour ceux qui n'y sont pas habitués. Les gens se nourrissent de thon salé, d'oignon et de dattes.

Ils ont des bateaux de mauvaise qualité. Les planches sont chevillées et cousues avec des fibres de noix de coco. Ils ont une voile et un gouvernail. Avec cela, ils mènent marchandises et chevaux en Inde. Ils n'ont pas d'ancre en fer et coulent à la moindre tempête alors que la Mer d'Inde est dangereuse. Faute de poix, les coques sont graissées à l'huile de poisson et calfatées à l'étoupe.

Les habitants sont noirs et musulmans. Pendant les grandes chaleurs de l'été, ils quittent la ville pour leurs jardins où il y a de l'eau. Chaque jour d'été, dans la matinée, souffle un vent de sable brûlant. Pour y résister, les gens se mettent dans l'eau, sous un toit de fortune. Lors de mon passage, le gouverneur d'Ormuz n'ayant pas payé son tribut, le roi de Kerman envoya une armée contre lui. Elle fut anéantie par ce vent brûlant. On sème les céréales en novembre et la récolte est faite en mars. Après cela, tout est brûlé par le soleil, sauf les dattes qui tiennent jusqu'en mai. Quand un homme meurt, les dames le pleurent une fois par jour pendant quatre ans. Ce qui fait qu'elles sont toujours en deuil. Il y a des pleureuses professionnelles.

A partir de Kerman, la route est difficile. C'est un désert avec un peu d'eau malsaine. On emporte des provisions mais les bêtes boivent cette eau et parfois en crèvent. Le quatrième jour, on trouve une rivière souterraine qui apparaît par endroits et où on peut se ravitailler. Il y a aussi un village où on peut se reposer. Au-delà, on retrouve le désert pendant quatre jours. Le royaume de Kerman se termine et on arrive à Kuhbonan, une ville musulmane où l'on travaille le métal. On traverse ensuite un nouveau désert pendant huit jours. Les animaux acceptent l'eau amère mélangée à un peu de farine.

Après cela on arrive aux confins de la Perse vers le nord. Il y a une grande plaine où se trouve l'Arbre Seul que les Chrétiens appellent l'Arbre Sec. Il est très grand. Ses feuilles sont vertes d'un côté et blanches de l'autre. Il produit des noix vides. On fait un baume de son bois. Les gens du pays racontent que c'est là qu'eut lieu la bataille entre Alexandre le grand et le roi perse Darius. La région est tempérée, ses habitants sont musulmans et les femmes y sont très belles.

Mulecte est la région où habitaient autrefois le Vieux de la Montagne et ses assassins. Les habitants sont des musulmans hérétiques. Le Vieux s'appelait Aladin. Il faisait croire qu'il était prophète. Il habitait une très vallée dans laquelle il avait fait aménager un superbe jardin et des palais où vivaient de charmantes jeunes femmes. Il faisait croire à ses hommes que c'était là le paradis tel que Mahomet l'avait promis.

Quand le Vieux projetait un mauvais coup, il droguait quelques jeunes gens qu'il transportait dans cet endroit paradisiaque. Quand ils se réveillaient, ils étaient émerveillés. Quelques jours plus tard, on les endormait de nouveau et on les portait au château du Vieux. Ils étaient désespérés d'avoir quitté le paradis et racontaient à tous les délices qu'ils avaient quitté. Ainsi le Vieux inspirait le désir de mourir pour aller au paradis, ou pour y retourner. Il envoyait ses tueurs contre tel ou tel grand personnage désigné. Personne ne pouvait échapper aux Assassins et certains rois préféraient payer le Vieux pour ne pas risquer un attentat. Deux autres Vieux le secondaient au Kurdistan et en Syrie. En 1262, Hulagu envoya des troupes contre le château du Vieux. Le siège dura trois ans, le Vieux et ses Assassins furent exterminés et le château rasé.

Après cela, on traverse pendant six jours des plaines et des collines fertiles. Les armées d'Hulagu y séjournent souvent. La population est musulmane. On arrive à Shebergan où l'on trouve d'excellents melons que l'on découpe en lanières et qu'on laisse sécher au soleil, si bien qu'ils deviennent doux comme du miel. On en exporte beaucoup. Balkh est une grande ville mais les Tartares l'ont en partie ruinée. Les gens disent que c'est là qu'Alexandre épousa la fille de Darius. La population est musulmane. Le domaine des Tartares du Levant s'étend jusque là. On est à la frontière de la Perse.

Ensuite on chevauche douze jours vers l'est à travers une plaine fertile mais dévastée par les armées et les brigands. Les habitants se sont réfugiés dans les montagnes. On arrive à Taloqan où l'on exploite des montagnes de sel. On vient de loin pour en acheter. On trouve aussi des amandes et des pistaches. Pendant encore trois jours on traverse une région riche mais les habitants sont des bandits. Ils s'habillent de la peau des bêtes qu'ils chassent, portent un turban et passent leur temps en beuveries. Après cela on arrive à Ishkashem où passe un grand fleuve. Il y a beaucoup de porcs-épics dans la région. Quand on les chasse, ils se mettent en boule et lancent leurs épines sur les chiens et les chasseurs. Dans la montagne, les gens creusent des habitations dans la terre. On traverse ensuite pendant trois jours une zone inhabitée et on arrive dans le Badakhstan.

Les habitants sont musulmans. Les rois descendent d'Alexandre et de la fille de Darius. La province produit des rubis de grande valeur. Ils sont réservés au roi qui s'en sert pour faire des cadeaux ou pour payer tribut. Il en vend parfois à des marchands étrangers mais fait en sorte que ses rubis restent rares et gardent une grande valeur. On trouve aussi des saphirs, du lapis-lazuli, de l'argent, du cuivre et du plomb. La région est froide. On y trouve de très bons chevaux qui vont sur des pentes où pas un autre n'irait. Il y avait autrefois dans cette contrée des chevaux descendants de Bucéphale, le cheval d'Alexandre. Ils avaient une corne et une étoile sur le front. Ils appartenaient à un oncle du roi qui refusa un jour d'en donner à celui-ci. Le roi le fit tuer et sa veuve, de rage, anéantit les derniers survivants.

On trouve aussi dans ces montagnes d'excellents faucons pour la chasse. La région est fertile et giboyeuse. On fabrique de l'huile de sésame et de noix. Le royaume est protégé par les montagnes et les villes sont perchées. En altitude, il y a des plateaux avec des arbres, de l'herbe et des sources où l'on trouve des truites. L'air y est très pur et guérit les maladies. J'en ai fait l'expérience. Certaines eaux sont sulfureuses. Il y a des troupeaux de brebis sauvages. Les habitants sont bons chasseurs. Les tissus de laine sont très chers et on se vêt de peaux. Les dames portent des pantalons comme les hommes. Et elles ont l'habitude de les rembourrer car les plus grosses sont les plus séduisantes pour les hommes de ce pays.

A dix jours vers le sud se trouve la province du Nuristan. Il y fait chaud. Les habitants sont bruns et idolâtres. Les hommes portent des bijoux à l'oreille. Ils se nourrissent de riz. Ils sont cruels et pratiquent les arts diaboliques. Le Cachemire est également une région d'idolâtres qui pratiquent la magie. Les hommes y sont bruns et maigres. Les femmes sont très belles. C'est une région tempérée. Elle est si difficile d'accès qu'ils vivent en paix sous l'autorité de leurs rois. Il y a de nombreux ermites qui vivent de telle façon qu'on les appellerait saints s'ils étaient chrétiens. Ils vivent très vieux. Il y a de nombreux monastères et les frères y sont tonsurés somme en Europe. Les gens ne tuent pas les animaux. S'ils veulent manger de la viande, ils demandent à des musulmans de s'en charger.

En douze étapes, nous arriverions en Inde, que je décrirai plus tard. En repartant vers l'est, on traverse pendant plusieurs jours un pays de guerriers musulmans. On arrive en quinze jours à une région que l'on dit être la plus haute du monde. Il y a là un lac entouré de pâturages. Une bête maigre y devient grasse en dix jours. Il y a beaucoup de moutons sauvages qui ont de grandes cornes. Les bergers en font des écuelles et même des huttes. Les loups aussi sont nombreux et on trouve quantité d'ossements sur la route. On en fait des tas pour montrer le chemin en cas de neige. On chevauche ensuite pendant douze jours à travers un désert nommé Pamir. Le froid est vif et le feu brûle mal. Il faut emporter des provisions. Après cela, on trouve des habitations. Mais il faut encore voyager quarante jours vers l'est à travers un pays très accidenté. Là vivent des chasseurs idolâtres sauvages.

Kashgar est un royaume musulman soumis au Grand Khan. La terre est fertile mais les gens vivent chichement. Il y a une minorité de Turcs chrétiens nestoriens qui vivent là comme les Juifs le font en Europe. Samarcande est une grande et belle ville. Il y a des chrétiens et des musulmans. Ils dépendent de Kaidou, neveu et ennemi du Grand Khan. Autrefois Tchagatai, le frère du Grand Khan, se fit chrétien. Les chrétiens de la ville en furent heureux et bâtirent une église ronde dédiée à St Jean-Baptiste. Le pilier central reposait sur une pierre en marbre que Tchagatai lui-même avait prise à des musulmans. A sa mort, il fut remplacé par un fils qui n'était pas chrétien. Les musulmans en profitèrent pour réclamer leur pierre. Alors un miracle eut lieu. La colonne se souleva, dégageant le bloc de marbre, et tint en l'air sans support. On vient de loin voir cela.

Yarkand est une province musulmane. Elle appartient aussi à Kaidou. On y cultive le coton. Les gens ont un pied plus long que l'autre, les jambes enflées et une bosse sur le gosier à cause de l'eau qu'ils boivent. Hetian, vers l'est, appartient au Grand Khan et les habitants sont musulmans. Ils sont artisans et commerçants, peu portés sur la guerre. Plus loin, Yutian est une province musulmane qui appartient aussi au Grand Khan. Dans un fleuve, on trouve des pierres précieuses, du jaspe et de la calcédoine. Les gens sont commerçants et artisans. Le coton vient en abondance. Ici, quand un mari part en voyage, sa femme prend un autre mari pendant son absence. Les hommes peuvent en faire autant. Toutes ces provinces font partie du Turkestan.

Qiemo est une région du Turkestan autrefois riche mais dévastée par les Tartares. On y trouve des pierres précieuses. La province est en partie couverte de sable. Quand une armée tartare passe, elle dévaste tout. Alors les habitants se réfugient là où ils savent trouver de l'eau dans le désert et le vent efface leurs traces. Ils rentrent chez eux après le départ de l'armée. Quand c'est une armée amie qui passe, ils ne s'enfuient pas mais cachent quand même leurs bêtes car les Tartares ne payent pas ce qu'ils prennent. Ils cachent aussi leurs récoltes dans le désert.

A partir de Qiemo, il y a cinq jours à travers le désert avant d'arriver à Lop. C'est une ville à la limite du désert du même nom. Elle appartient au Grand Khan et la population est musulmane. Les gens qui veulent traverser le désert doivent s'y reposer une semaine, eux et leurs bêtes. Ils doivent également se munir de vivres pour un mois. Si les provisions s'épuisent avant qu'ils ne soient ressortis du désert, ils mangent les bêtes. On préfère les chameaux pour cette traversée parce qu'ils sont résistants et portent de lourdes charges. Il faut un mois pour traverser ce désert à l'endroit le moins large. Il est tout en montagnes et en plaines de sable. On raconte que des esprits y habitent. Quand un voyageur se sépare de ses compagnons et veut les rejoindre, il entend des voix qui l'égarent et il disparaît. Il faut prendre des précautions infinies pour ne pas se perdre. On attache des clochettes au cou des animaux pour ne surtout pas s'endormir.

Après avoir traversé le désert, on arrive à Cha-Tchéou, une ville qui appartient au Grand Khan. Les habitants sont idolâtres et vivent d'agriculture. Les monastères sont nombreux. Chaque année, les chefs de famille sacrifient un mouton et l'idole a sa part dans le banquet. Tous les idolâtres du monde sont brûlés à leur mort. Les familles dressent sur le parcours du convoi funéraire de petites maisons richement décorées. Le convoi s'arrête devant chacune et on offre au mort du vin et de la viande. Les gens pensent que cela lui ouvre l'autre monde. Ils découpent des images de serviteurs, de chevaux, de monnaies et les jettent dans le feu pour que le mort dispose de tout cela dans l'autre monde. Le cortège est accompagné de musiciens.

On fait aussi venir les astrologues. On leur communique les dates de naissance et de décès du défunt et ils déterminent quand doit avoir lieu la cérémonie. Il arrive que cela ne puisse se faire que beaucoup plus tard et la famille doit de conserver le mort chez elle pendant ce temps. Pour cela, elle le met dans un cercueil épais couvert d'épices. Chaque jour, la famille lui apporte une part des repas. Il arrive aussi que les astrologues affirment que le mort ne peut pas sortir de la maison par la porte habituelle. Il arrive même qu'il faille percer un mur. La superstition est tellement forte que les gens obéissent de peur qu'il n'arrive quelque malheur.

Khamil est la capitale de la province du même nom. Les habitants sont idolâtres et vient de l'agriculture. C'est une population pacifique qui aime danser et faire de la musique. Ils aiment aussi lire et écrire. Quand un étranger vient loger chez un habitant, celui-ci s'en trouve très honoré. Il quitte sa maison pendant quelques jours et laisse sa femme à l'hôte de passage. Ils sont persuadés que cela fait plaisir à leur idole et attribuent à cette coutume leur prospérité. Quand le seigneur tartare Mongka régnait, il voulut interdire cette pratique. Les gens obéirent à contrecœur. Au bout de trois ans, ils constatèrent que les affaires périclitaient. Ils demandèrent au roi de revenir sur son interdiction. Celui-ci essaya en vain de les détourner de leur coutume puis finalement accepta qu'ils vivent comme ils l'entendaient, à la grande joie de tout le peuple.

L'Ouigouristan appartient aussi au Grand Khan. Sa capitale est Turfan. La population est idolâtre mais il y a aussi des musulmans et des chrétiens nestoriens. Les gens disent que leur premier roi était né d'un champignon. Il y a du blé et de la vigne mais l'hiver est particulièrement froid. Non loin, se trouve une autre province qui appartient au Grand Khan. Elle est bordée au nord par une montagne riche en minerai de far. On en extrait également de l'amiante. C'est un matériau qui ne brûle pas quand on le met au feu. Il est faux de croire qu'il s'agit du poil d'un animal qui vivrait dans le feu comme on le pense en Europe. J'ai connu un marchand turc qui avait vécu dans la région, chargé par le Grand Khan de surveiller les mines. Il m'a expliqué, et je l'ai vu moi-même, comment on produisait l'amiante.

Quand on trouve la veine d'amiante, on l'extrait, on la fait sécher au soleil, on la pile dans un mortier et on la lave à l'eau. Il surnage des filaments semblables à de la laine et les déchets de terre tombent au fond du récipient. Ce fil est filé et tissé. On en fait les tissus que nous appelons salamandre. Ils sont à l'origine bruns. Pour les blanchir, on les met au feu et ils en ressortent complètement blancs. On en fait autant pour les nettoyer quand ils sont sales. Ici on ne parle absolument pas du serpent salamandre qui vivrait dans le feu. Mon père et mon oncle ont rapporté une de ces toiles à Rome de la part du Grand Khan et on y a mis le Saint Suaire.

Après dix jours de voyage vers l'est à travers une région déserte, on arrive à la ville de Suzhou. La plupart des habitants sont idolâtres et appartiennent au Grand Khan. Dans les montagnes de la région on trouve une rhubarbe très fine. Les voyageurs n'osent pas aller dans ces montagnes sans montures natives du pays car il s'y trouve une herbe empoisonnée qui leur fait perdre leurs sabots. Les animaux du pays savent la reconnaître. Il n'y a ni commerce ni artisanat. Les gens vivent de l'agriculture. Cette région, comme les deux précédentes, fait partie de la province de Tangut. Ganzhou est également une ville de Tangut. Les gens y sont idolâtres mais il y a quelques chrétiens nestoriens et des musulmans.

Les idolâtres ont de nombreux temples et des monastères qui renferment beaucoup d'idoles différentes. Les grandes sont couchées avec plusieurs plus petites debout autour d'elles. Les religieux vivent très honnêtement même si pour eux aller avec des femmes n'est pas un péché. Ils ont un calendrier lunaire qui indique les fêtes et les époques où il est interdit de manger de la viande comme en Europe pour le carême. Les moines, eux, s'en abstiennent toute l'année. Un homme peut prendre jusqu'à trente femmes s'il est assez riche pour les entretenir. Il ne reçoit pas de dot de ses épouses mais leur attribue des bêtes et des esclaves. La première épouse occupe un rang supérieur aux autres. Un homme peut répudier une vieille épouse pour se marier avec sa sœur plus jeune. D'ailleurs il peut épouser n'importe quelle femme.

J'ai vécu presque un an avec mon père et mon oncle à Ganzhou pour affaires. En allant vers le nord à partir de là, on atteint en douze jours Ejinaqi, à la limite du désert. Les gens y sont idolâtres. Ils vivent d'élevage et d'agriculture. Là, on se ravitaille pour quarante jours afin de traverser vers le nord une zone désertique à cause du froid mais où on trouve quand même du poisson et du gibier. Après cette traversée, on atteint Karakorum. C'est une ville de bois et de terre, et ce fut la première capitale des Tartares quand ils quittèrent leur pays d'origine.

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