3 - Les Tartares

III – Les Tartares



Au début, les Tartares vivaient vers le nord dans une grande plaine dépourvue de villes mais où les pâturages étaient bons. Ils n'avaient pas de maître mais payaient tribut au Prêtre Jean qu'ils appelaient dans leur langage Uncan. Quand le Prêtre Jean vit les Tartares se multiplier, il eut peur qu'ils ne deviennent trop puissants et voulut les disperser. Mais ils partirent et cessèrent de lui verser le dixième de leurs biens.

En 1187, ils prirent pour chef Gengis Khan. Celui-ci gouverna sagement et rassembla tous les Tartares. Alors il voulut quitter les lieux désertiques où ils vivaient. En peu de temps, avec ses hommes habiles à l'arc, il s'empara de nombreuses provinces. Ses conquêtes étaient bien traitées et son armée s'en trouvaient encore agrandie. Alors il envoya des messagers au Prêtre Jean pour lui demander sa fille comme épouse, sachant que le Prêtre Jean refuserait. C'était en 1200. Le Prêtre Jean se mit en colère, cria que Gengis était son serf, le menaça de mort et expulsa les ambassadeurs. Indigné, Gengis décida de se venger. Il rassembla une grande armée et fit savoir au Prêtre Jean qu'il allait marcher contre lui. Celui-ci prit cela à la plaisanterie mais rassembla lui aussi son armée.

Gengis consulta des astrologues chrétiens et musulmans sur l'issue de la guerre. Les musulmans ne surent quoi dire mais les chrétiens prirent un roseau, le coupèrent en deux dans le sens de la longueur, écrivirent Gengis Khan sur un morceau, Prêtre Jean sur l'autre et mirent les deux moitiés à quelque distance l'une de l'autre. Après quelques enchantements, les deux bouts de roseau bougèrent et celui sur lequel était écrit Gengis monta sur l'autre, signe d'une victoire prochaine. Gengis conçut une grande estime pour les chrétiens. Deux jours plus tard, les deux armées s'affrontèrent. Gengis Khan remporta la victoire et le Prêtre Jean fut tué. Gengis s'empara de ses domaines et prit sa fille pour épouse.

Il régna encore six ans après cette bataille, poursuivant ses conquêtes. Puis, lors d'un siège, il fut blessé et mourut quelques jours plus tard. Kubilai Khan est son cinquième successeur, le plus puissant de tous. D'ailleurs tous les rois du monde ensemble ne seraient pas aussi puissant que le Grand Khan Kubilai qui a régné soixante ans. Tous les Grands Khans descendants de Gengis Khan sont inhumés sur une montagne appelée Altaï. Le convoi qui apporte le corps du Khan sur l'Altaï tue tous ceux qu'il rencontre en chemin en leur disant d'aller rejoindre leur maître dans l'autre monde. Il en fait autant avec les chevaux. D'ailleurs il est coutume de tuer les meilleurs chevaux et les meilleurs chameaux du mort pour qu'ils l'accompagnent dans l'au-delà. A la mort du prédécesseur de Kubilai Khan, vingt mille personnes furent ainsi tuées.

Les Tartares sont nomades et élèvent des vaches, des chevaux et des brebis. Ils passent l'hiver dans des plaines chaudes où ils trouvent des pâturages et vont en été dans des régions froides de la montagne où il y a aussi des pâtures mais où on ne trouve pas de mouches. Le nombre de leurs bêtes les force à se déplacer souvent. Ils ont des tentes rondes faites de longues perches couvertes de feutre. Quand ils se déplacent, ils les portent sur des chariots à quatre roues. Quand ils dressent leur tente, la porte est toujours vers le sud. Ils ont aussi des charrettes à deux roues tirées par des bœufs ou des chameaux pour leur famille et leurs provisions.

Les dames tartares ne sont pas à la charge de leur mari pour leurs dépenses. Leurs ouvrages leur rapportent beaucoup. Elles sont très organisées pour l'entretien de la famille et leur mari leur laisse tout le soin de la maisonnée. Ils ne se soucient que de chasse et de guerre, comme les seigneurs de chez nous. Ils ont les meilleurs chiens et les meilleurs faucons du monde. Ils vivent de viande, de lait et de gibier. Ils mangent même de la viande de cheval et de chameau, de même qu'ils boivent du lait de jument ou de chamelle.

Les hommes tartares sont fidèles à leurs épouses et celles-ci sont vertueuses. Même quand elles sont plusieurs, il n'y a jamais de disputes entre elles. Elles ne se préoccupent que de leur commerce et de leurs enfants, souvent nombreux. Elles sont dignes de louanges, à la grande confusion des dames chrétiennes d'Europe. Les Tartares peuvent avoir autant d'épouses qu'ils veulent s'ils peuvent les entretenir. L'homme donne un douaire à la femme et à la mère de celle-ci, et la femme n'apporte aucune dot. Leur première épouse et ses enfants sont mieux considérés que les autres. Les Tartares ont même le droit d'épouser les femmes de leur père à la mort de celui-ci, sauf leur propre mère.

Les Tartares disent qu'il y a un grand dieu céleste qu'ils prient chaque jour pour lui demander la santé. Par ailleurs, Natigai est un dieu terrien qui garde leurs familles et leurs biens. Ils fabriquent une représentation en tissu de ce dieu, de sa femme et de ses fils et la mettent chez eux. Ces idoles reçoivent leur part des repas familiaux. Les Tartares boivent du lait de jument qu'ils apprêtent comme du vin blanc et qu'ils appellent kimiz. Les riches se vêtent de drap d'or et de soie et de fourrures.

Ils sont armés d'arcs, d'épées et de masses, parfois de lances. Mais ils préfèrent l'arc et sont d'excellents archers. Ils portent une armure de cuir très épais. Ce sont de très bons soldats qui font peu de cas de leur vie et ils sont très cruels. Quand l'armée est en campagne, ils font les corvées sans rechigner. Chaque homme peut tenir un mois avec du lait de jument et du gibier pour nourriture, et son cheval se contente de l'herbe qu'il trouve. Pas besoin de s'encombrer de provisions. Ils peuvent rester deux jours et deux nuits à cheval sans en descendre et sont capables de supporter de grandes fatigues.

Quand un seigneur tartare part en guerre, il emmène cent mille cavaliers. Il y a des chefs pour dix, cent, mille et dix mille hommes. Si bien que le seigneur n'a à discuter qu'avec les dix chefs de dix mille hommes. Les chefs de dix hommes obéissent aux chefs de cent hommes qui eux-mêmes obéissent aux chefs de mille hommes. Chacun sait la tâche qui lui incombe et l'obéissance est absolue. Dans leur langue, un groupe de cent mille homme est appelé un tough et un de dix mille est un touman.

Le chef de l'armée envoie toujours deux cents hommes en éclaireurs en avant et place des groupes similaires à gauche, à droite et en arrière. Chaque homme a avec lui dix huit chevaux et juments. Il change de monture quand la première est fatiguée. Il n'emporte pas de provisions sinon deux outres contenant le lait qu'il boit. Chacun a un pot en terre pour cuire la viande. Quand ce pot manque, il tue un animal, détache son poitrail dont il se sert comme d'une marmite pour faire bouillir sa viande sur le feu et mange le contenu comme le contenant. Ils emportent aussi de petites tentes en feutre pour se prémunir de la pluie. En cas de nécessité, ces hommes peuvent se contenter de lait desséché. Parfois ils piquent une veine d'un de leurs chevaux et boivent de son sang.

A la bataille, ils gagnent aussi bien par la fuite que par l'attaque. Il n'est pas honteux pour eux de reculer. Ils galopent çà et là autour de leur ennemi en tirant leurs flèches et font semblant de s'enfuir pour l'attirer là où ils veulent. Leurs chevaux sont très bien dressés et obéissent au doigt et à l'œil Quand ils fuient, ils peuvent tirer leurs flèches en arrière. Quand l'ennemi les croit vaincus, c'est là qu'il est perdu. Ils se retournent tout à coup tous ensemble et chargent. C'est ainsi qu'ils ont déjà remporté un nombre considérable de batailles. Mais maintenant beaucoup de Tartares sont abâtardis. Ceux qui vivent en Chine se comportent souvent selon les usages des idolâtres et ceux qui sont en Orient font comme les musulmans dont ils ont souvent adopté la religion.

En matière de justice, ils n'ont pas de pitié pour un meurtrier. Celui qui blesse ou menace un autre d'une arme perd la main. Si un homme a volé un objet, il reçoit sept coups de baguette. Pour deux objets, c'est dix-sept coups, vingt-sept pour trois, jusqu'à cent-sept. Beaucoup meurent de cette bastonnade. Si un homme a volé quinze bœufs ou un cheval, il est coupé en deux. Mais s'il peut payer, il doit donner neuf fois la valeur de ce qu'il a volé et sauve ainsi sa vie. Chaque propriétaire marque ses chevaux, ses chameaux et ses bœufs puis les laisse paître sans gardiens. Chacun reconnaît ces marques et on retrouve facilement son bien. Les moutons et les chèvres sont gardés. Les troupeaux sont immenses et les bêtes superbes.

Quand deux hommes ont eu l'un un fils, l'autre une fille, et que ces enfants sont morts très jeunes, ils peuvent les marier de façon posthume au moment où ils auraient eu l'âge de le faire vraiment. L'acte de mariage est brûlé, la fumée monte vers le ciel et ils disent que leurs enfants sont mariés dans l'autre-monde. Alors ils font la noce. Ils fabriquent une image de garçon et une autre de fille, les promènent en grande pompe et finalement les brûlent en implorant les dieux que ce mariage soit heureux. Ils font aussi des images en papier de tout ce qu'ils auraient donné en dot à leurs enfants et les brûlent. Après cette cérémonies, les deux familles se considèrent comme alliées comme si les jeunes mariés étaient vivants.

En partant de Karakorum et des monts Altaï vers le nord, on traverse pendant plus d'un mois une région presque déserte habitée par les Merkit. Ils sont sauvages et vivent de chasse. Ils capturent de grands cerfs et les montent comme des chevaux. Ils attrapent des oiseaux qui perdent leurs plumes en été et ne peuvent alors plus voler. Ils n'ont ni blé ni vin. Ils appartiennent au Grand Khan et leurs coutumes sont proches de celles des Tartares. Après cela, on arrive à la mer Océane.

Il y a sur la côte une haute montagne où nichent des faucons, des autours et des perdrix des neiges. Quand le Grand Khan désire de jeunes faucons, il envoie des gens en capturer à cet endroit. Mais ils lui sont réservés. Dans les îles, on trouve de nombreux gerfauts. Les Européens qui disent apporter des gerfauts au Grand Khan racontent des fables car il n'en a nul besoin. Ils se contentent de les vendre dans le Levant. On est là dans des régions très au nord. Mais revenons à la province de Ganzhou pour reprendre la route vers la résidence du Grand Khan.

On traverse pendant cinq jours une région peuplée d'esprits qu'on entend parler dans l'air puis on trouve le royaume de Lianghzou qui appartient au Grand Khan et fait partie de la province de Tangut. Il y a des nestoriens, des idolâtres et des musulmans. De là, vers le sud, on pénètre en Catai. On passe par la ville de Xining. On trouve dans la région des bœufs sauvages blancs et noirs, grands comme des éléphants et poilus sauf sur le dos. C'est de la laine blanche plus fine que la soie. J'en ai rapporté à Venise et elle a été trouvée merveilleuse par tout le monde. Certains de ces bœufs sont domestiqués et ils ont la force de deux animaux de chez nous.

On trouve aussi du musc. Il y a un petit animal qui ressemble à une gazelle sans cornes qu'on appelle gudderi en tartare. Les chasseurs attrapent ces bêtes à la pleine lune et trouvent sous leur ventre une grosseur qu'ils découpent et font sécher au soleil. C'est le liquide qu'elle contient que l'on nomme le musc. La chair de cette bête est également bonne à manger. Les gens de la région vivent de commerce et d'artisanat. La province est fertile et giboyeuse. On y trouve des faisans gros comme des paons de chez nous.

Les gens sont idolâtres. Ils sont généralement grands et gros, avec un petit nez, des cheveux noirs et n'ont quasiment pas de barbe. Les femmes n'ont de cheveux qu'au sommet de la tête. Elles sont belles et les hommes peuvent avoir autant d'épouses qu'ils peuvent. D'ailleurs ils préfèrent une belle femme pauvre à une femme de bonne famille mais laide. L'importance de la dot versée par le prétendant dépend de la beauté de la fille.

A huit étapes vers l'est, on arrive à la province de Ning-Hia. Les habitants sont idolâtres mais il y a aussi des musulmans et des nestoriens. On est là dans les Etats du Grand Khan. On y fabrique un beau tissu de poil de chameau appelé camelot. On arrive plus à l'est dans la province de Tenduc, autrefois possession du Prêtre Jean mais maintenant dépendant du Grand Khan. Le roi de la province est un descendant du Prêtre Jean et est lui-même prêtre. Il s'appelle George. La plupart des habitants sont chrétiens. Depuis la mort du Prêtre Jean, les Grands Khans descendants de Gengis qui avait épousé sa fille donnent toujours leurs filles comme épouses à ces rois, également descendants du Prêtre Jean.

C'est dans cette région qu'on trouve le lapis-lazuli. Les gens vivent d'agriculture, d'élevage et d'un peu d'artisanat. Ce sont d'habiles commerçants. George est le sixième successeur du Prêtre Jean. Nous appelons les provinces où il règne Gog et Magog et les gens du pays Ung et Mongul. En Mongul se trouvent des Tartares. C'est pour cela qu'on confond parfois les mots tartare et mongol. En sept étapes vers l'est, on traverse une région aux populations variées où l'on produit de beaux tissus de soie et d'or. A Xuanhua, on fabrique des harnachements pour l'armée. Dans les montagnes; il y a une mine d'argent.

Trois jours plus loin, on arrive à Tchagan-Nor, ce qui veut dire Bassin Blanc, où se trouve un très beau palais où réside parfois le Grand Khan. Il y vient pour la chasse parce qu'on trouve autour des lacs des cygnes, des grues, des faisans et des perdrix. Il y a cinq espèces de grues. Les unes sont grosses et noires, d'autres sont blanches avec la tête rouge et des yeux dorés sur la queue, un peu comme les paons, les troisièmes ressemblent à celles qu'on a en Italie, les quatrièmes sont petites, rouge et bleu, et les dernières sont grises, avec la tête blanche, rouge et noire. Près de là, le Grand Khan possède un élevage de grandes perdrix. On sème du millet dans les environs pour leur nourriture. Quand il vient chasser, il ne manque jamais de gibier. Et en hiver, il s'en fait apporter à dos de chameau.

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