4 - Kubilai Khan

IV – Kubilai Khan



Encore rois jours et on arrive à Chang-Tou, une cité que Kubilai Khan a fait bâtir. Il y a là un grand palais de marbre superbement aménagé. L'intérieur est doré et décoré de fresques. Une muraille partant du palais isole un immense parc. Le Grand Khan y entretient des cerfs et des chevreuils pour nourrir les faucons et les gerfauts. Il s'y promène parfois à cheval avec en croupe un léopard apprivoisé qu'il laisse souvent chasser. Au milieu du parc, il a fait aménager un palais en bambou doré et verni avec des chapiteaux en forme de dragons qui soutiennent la toiture. Ce palais de bambou est conçu pour être aisément démonté et déplacé. Et il est maintenu par des cordes de soie car le bambou est léger. Le Grand Khan demeure là, entre le palais de marbre et celui de bambou, en juin, juillet et août pour échapper à la chaleur. Quand le Grand Khan n'est pas là, le palais de bambou est démonté.

Le Khan possède un haras de chevaux blancs. Il possède également des vaches blanches. Le lait des juments blanches est réservé à sa famille. La tribu des Oirat partage cet honneur avec lui en récompense d'une victoire passée. Ces animaux blancs sont bien connus et personne n'oserait y toucher. Les astrologues ont dit au Grand Khan qu'il devait répandre dans l'air et sur la terre un peu du lait de ces animaux à la fin du mois d'août pour le partager avec les esprits afin que ceux-ci favorisent ses entreprises. Le jour de la cérémonie, l'empereur lui-même en verse ici et là.

Quand le mauvais temps menace, les astrologues vont sur le toit du palais et ordonnent aux nuages de partir. Ces enchanteurs viennent du Tibet et du Cachemire. Ces idolâtres savent commander aux démons. Ils font croire aux gens qu'ils réussissent tout cela par leur sainteté mais ce sont des sciences diaboliques. Ils se moquent de leur aspect et restent sales et mal vêtus. Quand un homme est condamné à mort, on le leur donne, ils le font cuire et le mangent. Ces moines idolâtres peuvent faire que les plats et les coupes parviennent seuls, par enchantement, à la table du Grand Khan quand il est en banquet, devant des milliers de témoins. Les magiciens de chez nous affirment que c'est possible.

Lors de la fête des idoles, ces moines vont trouver le Grand Khan et lui demandent de leur donner tout ce qui est nécessaire pour les cérémonies. Il le leur donne pour ne pas contrarier les esprits. Le jour de la fête, les moines chantent, prient, allument des lumières, brûlent de l'encens, déposent des plats devant les idoles et répandent du lait et du bouillon. Le peuple est persuadé que cela écarte les dangers et assure sa prospérité. Chaque idole a son jour, comme les saints chez nous.

Il y a de très grands monastères, avec jusqu'à deux mille moines consacrés au service de l'idole. Ils ont la tête et la barbe rasées. Certains ont le droit d'avoir des épouses. D'autres ne se nourrissent que de semoule et de son comme celui que nous donnons aux cochons. Ils jeûnent plusieurs fois par an, ne boivent que de l'eau et prient beaucoup. Ils adorent parfois le feu. Les autres religieux les considèrent comme des hérétiques. Ils ont des habits bleus et noirs, généralement en toile grossière, et dorment sur des nattes. Leurs idoles portent des noms de femmes.

Kubllai Khan descend en ligne direct de Gengis Khan, premier seigneur de tous les Tartares. Il est le sixième Grand Khan. Il a commencé à régner en 1256, malgré la rivalité de ses frères. Nous sommes en 1298, son règne dure donc depuis quarante-deux ans. Il a quatre-vingt cinq ans. Il avait donc quarante-trois ans au début de son règne. Avant cela, il s'était fait connaître comme un grand chef de guerre. Une fois empereur, il n'est plus allé en personne à la guerre qu'une seule fois, en 1286.

Nayan, oncle de Kubilai, était un jeune seigneur à la tête d'une grande et riche province. Il se rebella. Il envoya des messagers à Caidu, le neveu rebelle du Grand Khan qui régnait sur la Grande Turquie. Celui-ci lui promit son aide. Ils réunirent une armée mais le Grand Khan en fut informé. Il fit ses préparatifs militaires en trois semaines seulement en grand secret. Il rassembla des troupes dans la région où il était et laissa ses autres armées à la garde des provinces et des frontières. Dans toutes les provinces se trouvent des sujets qui se révolteraient s'ils le pouvaient. C'est pourquoi des armées stationnent près des grandes villes, prêtes à intervenir. Elles vivent de la solde versée par le Grand Khan sur les revenus de la province, mais aussi de leurs troupeaux.

Kubilai Khan fit venir ses astrologues. Ils l'assurèrent de la victoire. Il s'en réjouit et partit à la tête de l'armée, marchant nuit et jour. Seulement trois semaines plus tard, il vit l'armée de Nayan. Pas un ennemi ne se doutait de son arrivée. Nayan était au lit avec sa femme. Ses hommes étaient dispersés sans armes quand l'armée du Khan se montra, à l'aube. Kubilai était dans une sorte de bastion en bois porté par quatre éléphants avec des archers et des arbalétriers. L'enseigne royale avec le soleil et la lune se voyait de loin. Son armée encercla rapidement le camp de Nayan. Chaque cavalier des premiers rangs portait en croupe un fantassin armé d'une lance.

Alors on entendit de la musique et des chants. En effet, les Tartares ont coutume de chanter en attendant que les tambours donnent le signal du combat. Enfin, on entendit les tambours du Grand Khan et ceux de Nayan répondirent. Nayan était chrétien et portait une croix sur son enseigne. La mêlée fut furieuse. Finalement, les troupes de Nayan se rendirent et celui-ci fut pris. Il fut enroulé dans un tapis et traîné en tous sens jusqu'à ce qu'il meure parce que les Tartares ne veulent pas que le sang de la lignée impériale soit répandu sur la terre, ni que ses cris parviennent au ciel.

Les musulmans, les idolâtres, les juifs et ceux qui ne croient pas à un dieu se moquèrent des chrétiens en leur disant que leur dieu ne leur avait pas donné la victoire. Finalement, les chrétiens s'en plaignirent auprès du Grand Khan qui convoqua tous les chefs religieux et dit devant eux que le dieu chrétien n'aidait pas un traître et avait montré sa justice. Les chrétiens le remercièrent et tout rentra dans l'ordre. Le Grand Khan rentra à Pékin en novembre et donna des festivités jusqu'en mars pour fêter sa victoire.

A ce moment, il apprit que Pâques est une des principales fêtes chrétiennes. Il demanda qu'on lui apporte les évangiles. Il embrassa respectueusement le livre et désormais respecta cette habitude à Pâques et à Noël. Il en fit autant aux grandes fêtes musulmanes, juives et idolâtres. Il expliquait qu'il y avait eu quatre grands prophètes, Jésus, Mahomet, Moïse et Bouddha, et qu'il convenait de les respecter tous les quatre. En réalité il tenait Jésus pour le plus grand mais ne supportait de voir une croix parce qu'il était mort dessus.

Kubilai expliqua un jour à mon père pourquoi il ne devenait pas ouvertement chrétien. Les chrétiens de ses Etats représentaient peu de chose. Au contraire, les idolâtres avaient des pouvoirs magiques. S'il se convertissait au christianisme, beaucoup de ses lieutenants ne le comprendraient pas et il craindrait pour son autorité. Il demandait au pape de lui envoyer des prêtres savants qui prouveraient aux idolâtres qu'ils avaient les mêmes pouvoirs mais que c'étaient des pratiques diaboliques. Alors ils se ferait baptiser. Après les festivités il renvoya ses troupes. Caidu, apprenant la défaite de son allié, resta prudemment chez lui.

Douze seigneurs sont chargés des affaires militaires et font des rapports. Après la bataille, les chefs qui s'étaient bien comportés eurent de l'avancement. Tel qui était chef de mille hommes devint chef de dix mille. Le Khan leur donna également de la vaisselle précieuse, des pierreries et des chevaux. En signe de son grade, chacun reçut une tablette en argent pour les chefs de cent hommes, en argent doré pour ceux de mille hommes, en or avec une tête de lion pour ceux de dix mille hommes. Chacun reçut aussi un diplôme sur papier. Le chef de cent mille hommes ou le seigneur d'une province reçoit aussi ce genre de tablette. Celle qui porte l'image d'un gerfaut est réservée aux grands personnages et aux ambassadeurs qui peuvent réquisitionner les chevaux de n'importe qui.

Kubilai Khan est de taille moyenne, ni gras, ni maigre. Son visage est blanc et rose et ses yeux sont noirs. Il a quatre épouses légitimes et son fils aîné doit lui succéder à sa mort. Chacune de ces femmes a sa propre cour dans son propre palais. Chacune est entourée de trois cents jeunes filles et de nombreux eunuques. La cour de chacune rassemble bien dix mille personnes. Quand le Grand Khan veut coucher avec une de ces quatre femmes, il la fait venir ou bien se rend chez elle. Mais il a aussi de nombreuses concubines. Il y a une tribu de Tartares appelés Onggirat dans laquelle les femmes sont particulièrement belles. Tous les deux ans, les cent plus belles jeunes filles sont amenées au Grand Khan.

Il garde les trente ou quarante plus belles et les confie à de vieilles femmes qui vérifient qu'elles sont bien pucelles, qu'elles sont propres, qu'elles ne ronflent pas et qu'elles n'ont pas mauvaise haleine. Seules les meilleures restent à la cour. Tous les trois jours, six de ces jeunes filles sont de service auprès du Grand Khan pour réaliser tous ses désirs. Les moins belles sont occupées à des travaux variés. Toutes épousent des compagnons de l'empereur qui leur donne un douaire. Les hommes de la tribus des Onggirat voient là un honneur et sont heureux de donner leurs filles au Grand Khan.

De ses quatre véritables épouses, le Grand Khan a eu vingt-deux garçons. Le premier né de la première épouse s'appelait Djinkim et devait succéder à son père mais il est mort avant lui. Cependant il a eu lui-même un fils, nommé Timur, qui est un homme vaillant et c'est lui qui doit régner après Kubilai Khan. Celui-ci a également eu au moins vingt-cinq fils de ses concubines. Des fils qu'il a eu de ses épouses, sept sont rois de grandes provinces qu'ils gouvernent avec sagesse, ce qui est bien normal puisque Kubilai est lui-même un excellent souverain.

Le Grand Khan passe trois mois par an à Pékin, en décembre, janvier et février. Il a dans cette ville un grand palais carré entouré d'un mur doublé d'un fossé. Il y a une porte sur chacun des quatre côtés. Après ce mur, il y a un grand espace vide dans lequel sont des soldats. Après cela, il y a un nouveau mur carré. Les côtés sud et nord ont chacun trois portes dont la plus grande est celle du milieu. Elle est toujours fermée et ne sert qu'au Grand Khan lui-même. A chaque angle et au milieu de chaque côté il y a un palais, il y en a huit au total. On y conserve les équipements du Grand Khan. A l'intérieur, il y a une nouvelle muraille peinte en rouge et blanc. Elle abrite elle aussi huit palais qui contiennent les affaires du Khan. La face sud a cinq portes, celle du milieu ne servant qu'à l'empereur. Il y a encore une dernière enceinte à l'intérieur de laquelle se trouve le palais du Grand Khan.

Ce palais est une merveille. Il n'a pas d'étage mais son sol est surélevé de dix pieds. Les murs des chambres sont couverts d'argent et d'or avec des scènes ciselées. Le palais est entouré d'un mur de marbre portant une terrasse d'où l'on peut voir l'intérieur. La grande salle est si vaste que six mille hommes peuvent y manger en même temps. Il y a quatre cents chambres. Les toits, vus de l'extérieur, sont de toutes les couleurs et resplendissent de loin. Entre les murailles d'enceintes se trouvent de vastes jardins. Il y a des arbres fruitiers d'espèces diverses et des bêtes, des cerfs, des chevreuils, des daims en grand nombre.

A un angle du palais se trouve un lac où l'on entretient de nombreux poissons, alimenté par une petite rivière où vont boire les animaux. Il y a aussi une colline artificielle couverte d'arbres toujours verts. Quand le Grand Khan apprend qu'il existe quelque part un très bel arbre, il le fait transporter sur cette colline. Au sommet, il y a un joli palais tout vert, à l'intérieur comme à l'extérieur. Tout cela est merveilleux à voir et réconforte le Grand Khan. A côté de ce palais, il y en a un autre semblable où réside Timur, son petit-fils et héritier. Un pont jeté sur la rivière les fait communiquer.

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