5 - Pékin

V - Pékin



Sur une rivière de la province de Catai, il y avait une grande ville. Les astrologues du Grand Khan lui apprirent que cette ville allait un jour se rebeller. Alors il la fit détruire, construisit une nouvelle ville de l'autre côté du fleuve et déplaça les habitants. Pékin est une ville carrée, chaque côté mesurant six milles. Elle est entourée par un mur de terre crénelé et blanc. Sur chaque face de ce carré il y a trois portes. A chaque porte correspond un palais et il y en a aussi aux quatre coins du carré. Ces palais abritent les soldats qui gardent la ville. Le plan de la ville est tracé au cordeau. Les rues principales sont larges et droites.

Il y a partout des boutiques, des auberges et de belles maisons. La ville est divisées en lots carrés qui ont été distribués aux chefs de famille et qui sont entourés par des rues. Le tout ressemble à un échiquier. Au milieu de la ville se trouve un grand palais avec une cloche qui sonne trois fois au début de la nuit. Après cela, nul n'a le droit de sortir, sinon les sages-femmes et les médecins qui doivent alors être munis d'un lanterne.

De nuit, chaque porte de la ville est gardée par mille hommes, non de peur d'une attaque mais par honneur pour le Grand Khan et contre les voleurs. Les dires des astrologues font aussi qu'on se méfie de la population. Les gardes chevauchent sans cesse à travers la ville, par groupes des quelques dizaines d'hommes. S'ils rencontrent quelqu'un dehors après les trois coups de la cloche, ils l'arrêtent. Le lendemain, le contrevenant est jugé et puni d'un nombre plus ou moins important de coups de baguette, dont il peut mourir. C'est le mode courant d'exécution car les religieux estiment qu'il est mauvais de faire couler le sang humain.

Parmi les conseillers du Grand Khan, il y avait un musulman nommé Ahmed qui avait une grande influence sur lui. C'était lui qui distribuait les postes importants et qui punissait les malfaiteurs. Quand il voulait du mal à quelqu'un, il le dénonçait, à tort ou à raison, au Grand Khan qui le laissait libre d'agir à sa guise. Tout le monde le craignait. Il prenait pour épouses les filles qui lui plaisaient et obligeait les femmes mariées à lui céder. Ses sbires allaient trouver le père de la jeune fille qu'il convoitait et lui promettait un poste important s'il acceptait de la lui donner. Par crainte et par ambition, tous acceptaient.

Il avait vingt-cinq fils qui tous occupaient des charges importantes et agissaient comme leur père. Il était très riche de tous les pots de vin qu'il recevait. Il régna ainsi sans partage pendant vingt-deux ans. Finalement, les habitants se rebellèrent. Un homme nommé Cenchu, qui commandait mille hommes et dont la mère, la femme et la fille avaient été forcées par Ahmed, prit la tête de la conspiration. Il s'entendit avec un nommé Vanchu, chef de dix mille hommes. Il voulait agir quand le Grand Khan, après ses trois mois passés à Pékin, repartirait pour Chan-Tou avec son fils alors qu'Ahmed restait sur place.

Ils prévinrent d'autres personnes et d'autres villes de ce qu'ils comptaient faire. A une date fixée, tous ceux qui portaient la barbe devaient être tués, puisque les gens de Catai sont naturellement imberbes alors que les musulmans, les tartares et les chrétiens sont barbus. Les Chinois haïssaient le gouvernement du Grand Khan parce qu'il leur avait donné des gouverneurs étrangers, musulmans le plus souvent. A la date prévue, les conjurés entrèrent de nuit dans le palais. Vanchu s'assit sur un trône et fit venir Ahmed. A son arrivée, celui-ci s'agenouilla, croyant avoir affaire au fils du Grand Khan, et Vanchu en profita pour lui couper la tête d'un coup de sabre.

Mais Cogatai, un tartare capitaine des gardes, le tua d'une flèche et fit arrêter Cenchu. Le complot ayant échoué, les Chinois restèrent chez eux. Le lendemain, Cogatai mena son enquête et fit exécuter un grand nombre de conjurés. Quand le Grand Khan revint à Pékin, il découvrit qui était réellement son conseiller Ahmed. Il confisqua sa fortune à son profit. Son corps fut exhumé et livré aux chiens. Sept de ses fils qui avaient imité sa conduite furent écorchés vifs. Le Grand Khan se méfia désormais des musulmans et leur imposa l'observation des coutumes tartares. J'étais présent lors de ces événements.

Le Grand Khan se fait garder nuit et jour par douze mille cavaliers qu'on appelle kechiktan, c'est-à-dire fidèles du seigneur. Ils sont divisés en quatre compagnies, avec chacune son capitaine. Une compagnie réside au palais pendant trois jours et trois nuits. Après cela, elle est relevée par une autre. Dans la journée, les neuf mille hommes qui ne sont pas de garde sont néanmoins présents au palais mais ils rentrent dormir chez eux.

Pour les repas, la table du Grand Khan est surélevée. Il fait face au sud et sa première épouse se tient à sa gauche. A sa droite, mais plus bas, sont ses fils et les membres de la famille impériale. Viennent ensuite les différents dignitaires de l'empire. C'est la même chose pour les femmes. Chacun sait à quelle place il doit s'asseoir selon son rang. Les tables sont disposées de manière à ce que le Grand Khan puisse voir tout le monde. Les simples chevaliers n'ont pas de tables mais mangent sur les tapis. Avec les autres salles latérales, il arrive que dans ces banquets soient nourries plus de quarante mille personnes.

Ceux qui viennent de loin arrivent avec des présents et des curiosités pour le Grand Seigneur. Il y a aussi de nombreux bouffons. Au milieu de la grande salle où se tient le Khan se trouve un piédestal qui ressemble à un coffre carré orné de ciselures dorées. Il contient un grand pichet en or qui contient autant qu'un gros tonneau et dans lequel il y a du vin. Tout autour, il y a quatre vases plus petits qui contiennent des boissons épicées. L'un est rempli de lait de jument, une autre de lait de chamelle. Tous ces breuvages sont servis dans des bols d'or qui suffiraient chacun à huit ou dix hommes. Un bol est placé entre deux hommes ou deux femmes assis à table. Chaque convive a une coupe et puise dans le bol. Le Grand Khan possède une grande quantité de vaisselle d'or et d'argent.

Des gens sont chargés de placer à table les étrangers qui ne connaissent pas les coutumes. Et ils s'assurent qu'ils ne manquent de rien. A chaque porte, se tiennent deux gardes armés d'une baguette. On n'a pas le droit de toucher le seuil de la porte. Il faut allonger le pas pour passer par dessus. Si quelqu'un enfreint cette règle, les gardes lui retirent ses vêtements et il doit payer s'il veut les récupérer. Autrement, il reçoit un certain nombre de coups de baguette. Les étrangers sont avertis de cette coutume. Toucher le seuil est considéré comme portant malheur. Rien n'est prévu pour la sortie, car les convives sont alors souvent ivres.

Les gens qui font le service des plats et des boissons sont voilés de soie et d'or pour ne pas gâter de leur souffle les mets du Grand Khan. Quand celui-ci boit, tous les instruments de musique résonnent et toute l'assistance s'agenouille. C'est la même chose quand arrive à table une nouvelle viande. Les convives doivent venir au banquet avec leur première épouse qui va manger avec les dames. Quand le repas est terminé, les harpistes se mettent à jouer et la salle est envahie par les saltimbanques de toutes sortes. Ensuite, chacun rentre chez soi.

Les Tartares ont coutume de fêter leur anniversaire. Kubilai Khan est né le vingt-huitième jour de la lune de septembre. Tous les ans, à cette date, ont lieu de grandes festivités, les plus grandes après celles du jour de l'An, qu'ils placent au mois de février. Pour son anniversaire, le Grand Khan revêt ses plus beaux habits et douze mille de ses compagnons s'habillent de la même façon. Ces vêtements, c'est le Khan qui les leur donne. Les perles et les pierreries qui les ornent sont de grande valeur. Aux treize fêtes rituelles que font les Tartares à l'occasion des lunes de l'année, le Grand Khan distribue ces vêtements à ses douze mille proches, ce qui représente cent cinquante six mille costumes de grand prix. Chaque occasion est distinguée des autres par sa couleur. Les Tartares de toutes les provinces font la fête et envoient des présents. Ceux qui sollicitent quelque seigneurie apportent également des cadeaux. Ce jour-là tous, idolâtres, chrétiens, musulmans, prient pour le Grand Khan.

Les Tartares ont une autre grande fête qu'ils appellent fête blanche au début de leur année, en février. Ce jour-là, tous s'habillent en blanc parce que ça porte bonheur. Les vassaux du Grand Khan lui apportent de l'or, de l'argent, des pierres précieuses, des perles. Les gens s'offrent entre eux des choses blanches en se souhaitant une bonne année. Plus de cent mille chameaux et chevaux blancs sont donnés à l'empereur. Ses éléphants, qui sont bien cinq mille, sont rassemblés, portant de riches caparaçons. Chacun a sur le dos deux écrins qui renferment la vaisselle d'or et d'argent du Grand Khan et tout ce qui est nécessaire à la fête. Les personnage de quelque importance se rassemblent en tellement grand nombre que le palais est rempli et qu'il y a foule à l'extérieur.

Quand ils sont installés, sur l'ordre donné par un vieux sage, tous se prosternent et adorent le Grand Khan comme s'il était un dieu, quatre fois de suite. Ils se tournent ensuite vers un autel sur lequel est placée une tablette qui porte le nom de l'empereur et que l'on encense. Après cela, chacun retourne à sa place. Le Khan reçoit ses cadeaux et on l'adore encore une fois. Ensuite, on se met à table comme je l'ai décrit plus haut. Après le banquet, les saltimbanques envahissent la salle et chacun retourne chez soi après le spectacle. Lors de cette fête, on conduit devant le Grand Khan un lion apprivoisé qui se couche devant lui sans la moindre chaîne.

Quand le Grand Khan réside à Pékin, à soixante milles à la ronde les gens doivent chasser. Toute grosse bête prise doit lui être apportée. Ils chassent avec des chiens et surtout à l'arc. Les animaux tués sont vidés et envoyés à la cour jusqu'à trente jours de distance. Pour ceux qui viennent de plus loin, on n'envoie que les peaux. Le Grand Khan possède des léopards dressés pour la chasse ainsi que des loups-cerviers. Il a aussi des lions, plus grands que ceux que nous connaissons et au pelage rayé roux et noir. Ils sont également dressés pour la chasse. Ils sont portés dans des cages, sur des charrettes, en compagnie d'un petit chien qui a été élevé avec eux. Il y a aussi des aigles qui prennent des loups, des renards, des lièvres. Ceux qui prennent des chevreuils sont très grands.

Deux frères nommés Baian et Mingan gardent les chiens de l'empereur. Chacun commande dix mille hommes vêtus les uns de bleu, les autres de rouge. Deux mille de chaque groupe gardent chacun quelques chiens. Quand le Grand Khan va à la chasse, un des frères, avec dix mille hommes et cinq mille chiens, se tient à droite, l'autre, avec autant d'hommes et de chiens, se tient à gauche. L'empereur et sa cour sont au milieu, les chiens sont lâchés et peu de gibier leur échappe. Tout ce monde occupe une place considérable et c'est un spectacle merveilleux. Les deux frères sont tenus de fournir chaque jour à la cour mille bêtes d'octobre à fin mars, et le plus possible de poissons.

En mars, le Grand Khan quitte Pékin et part vers le sud jusqu'à la Mer Océane, à deux jours de route. Il a avec lui dix mille fauconniers et au moins cinq cents gerfauts et faucons, ainsi que des autours destinés à chasser en rivière. Toute la région est surveillée par des hommes munis d'un appeau et d'un capuchon. Ils peuvent ainsi appeler et retenir les oiseaux. Lorsque le Grand Khan ou ses compagnons ont lâché leurs oiseaux, il n'est pas nécessaire de les suivre puisque la région est quadrillée par ces hommes. Les oiseaux portent, fixée à une patte, une tablette qui porte le nom de leur propriétaire. Les gens qui les trouvent doivent les rapporter. Il y a d'ailleurs des gens chargés de retrouver à qui sont les choses ou les animaux que l'on trouve. On doit les leur rapporter sinon on est considéré comme voleur.

Le Grand Khan se déplace dans une chambre en bois portée par quatre éléphants, couverte de peaux de lions. Il y reste lors de ses chasses parce qu'il souffre de la goutte. Il a toujours avec lui douze gerfauts. Quelques seigneurs lui tiennent compagnie et d'autres chevauchent autour des éléphants. Ces cavaliers le préviennent lorsqu'ils voient passer des oiseaux intéressants. Alors il fait découvrir sa chambre. Il peut voir le ciel et lâcher ses oiseaux de proie. Il aime beaucoup ce spectacle. Après avoir ainsi chassé pendant quelques heures, il retrouve son campement. La tente où il tient sa cour est assez grande pour accueillir mille hommes. D'autres tentes communiquent avec elle. Elles sont soutenues par trois piliers en bois ouvragé et revêtues à l'extérieur de peaux de lions. A l''intérieur on trouve des fourrures de grand prix. Les cordes sont en soie. Un petit roi ne pourrait payer tout cet équipement. Tout autour, il y a beaucoup d'autres tentes. C'est une véritable ville.

Le Grand Khan reste là pour chasser jusque vers Pâques. Personne, dans un rayon de vingt milles, n'oserait posséder des oiseaux ou des chiens pour la chasse. Même les gens importants ne se permettraient pas de chasser sans l'autorisation du Grand Seigneur. Dans les autres provinces c'est permis mais personne ne chasserait entre mars et octobre afin que les bêtes puissent se multiplier. Celui qui ne respecterait pas cet ordre du Grand Khan s'en repentirait amèrement. Et, de fait, le gibier abonde. Après ce séjour de chasse, l'empereur retourne à Pékin. Il n'y reste que trois jours et y donne une grande fête puis il repart pour la ville de Ciandu et son palais de bambou où il reste tout l'été à cause des chaleurs. Il retourne ensuite à Pékin où il reste six mois, de septembre à février.

Pékin est très peuplée. Il y a autant de faubourgs que de portes et elles sont douze. Ces faubourgs sont étendus et se rejoignent. Ils comptent plus d'habitants que la ville elle-même. C'est là qu'habitent les marchands et ceux qui viennent pour affaires. Chaque peuple y a un caravansérail. Les maisons y sont aussi belles qu'en ville. Les morts sont brûlés ou enterrés hors de la ville et de ses faubourgs. Il n'y a aucune prostituée en ville. Elles restent des les faubourgs. Elles sont très nombreuses à cause du passage continuel de voyageurs. Elles sont organisées avec un capitaine général qui doit fournir gratuitement des femmes aux ambassadeurs qui rendent visite au Grand Khan. C'est là l'impôt qu'elles payent à l'empereur.

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