6 - L'administration du Grand Khan

VI – L'administration du Grand Khan



Il n'y a pas de ville au monde où arrivent autant de marchandises. De l'Inde, viennent des pierres précieuses, des perles, de la soie et des épices. Il y a aussi les productions chinoises. C'est à cause de la présence de la cour et des troupes du Grand Khan. La ville est pour cela très bien située. Plus de mille charrettes chargées de soie y entrent chaque jour car on n'en produit pas beaucoup sur place. Le pays a peu de coton ou de lin et la soie y est abondante et bon marché. Les gens viennent de villes situées jusqu'à deux cents milles à la ronde pour acheter des denrées à Pékin, ou en vendre.

C'est à Pékin qu'est fabriquée la monnaie du Grand Khan. On récolte l'écorce des mûriers. On prend la mince peau qui se trouve entre le bois et l'écorce. On en fait une sorte de papier noir que l'on découpe et ces morceaux de tailles diverses ont chacun une valeur précise. Ces feuilles portent le sceau du Grand Khan et leur fabrication est surveillée par de nombreux officiers. Cette monnaie est acceptée comme nos pièces d'or. Ceux qui voudraient l'imiter seraient punis de mort jusqu'à la troisième génération.

Le Grand Khan fait tous ses paiements avec cette monnaie qui ne lui coûte rien. C'est la seule monnaie en usage dans ses Etats et la refuser entraînerait une condamnation à mort. Plusieurs fois par an des marchands apportent des marchandises précieuses à l'empereur. Celui-ci désigne douze seigneurs chargés d'estimer ces marchandises et de payer les marchands qui acceptent sans difficulté la monnaie qu'on leur donne car ils savent qu'ils n'obtiendraient nulle part un meilleur prix. Ils sont payés comptant et ils peuvent avec ces feuilles acheter toutes les marchandises qu'ils veulent pour les remporter.

Plusieurs fois dans l'année, ceux qui ont de l'or, de l'argent, des perles ou des pierres précieuses doivent les apporter aux services du Grand Khan et sont payés de la même manière. De cette façon, le Grand Khan est le seul à posséder ces richesses. Quand ces feuilles de monnaie s'abiment, malgré leur résistance, on peut les rapporter aux services de la Monnaie et on en reçoit de neuves moyennant une taxe de trois pour cent. Si un homme veut acheter de l'or ou des pierres précieuses pour quelque fabrication, il va à la Monnaie et paye avec les feuilles. Les soldats et les fonctionnaires sont payés avec cette monnaie. Nulle part on ne paye avec des métaux précieux.

Les douze grands seigneurs qui s'occupent des affaires militaires forment un conseil appelé le Thai. Douze autres s'occupent de l'administration des trente-quatre provinces. Ils résident dans un grand palais à Pékin. Pour chaque province il y a un juge et de nombreux rédacteurs. Ces douze conseillers choisissent les gouverneurs qui sont ensuite nommés par le Grand Khan. Ils s'occupent des finances et de tout ce qui ne touche pas l'armée. Ils forment la plus haute autorité de la cour et ont un pouvoir étendu. Leur groupe s'appelle le Scieng. Le Thai et le Scieng forment les principaux rouages de l'Etat, mais le Thai est considéré comme le plus important.

Beaucoup de routes partent de Pékin en direction des provinces. Tous les vingt-cinq milles, les messagers trouvent un relais de chevaux. Là, il y a de quoi loger très convenablement. Les messages y changent de montures. L'empereur a attribué plusieurs centaines de chevaux à chacun de ces relais. Dans les régions éloignées et peu peuplées, le Grand Khan a fait aménager des postes semblables mais parfois plus distants les uns des autres. Plus de deux cent mille chevaux se trouvent dans ces relais qui sont plus de dix mille.

On peut s'étonner qu'il y ait assez de gens pour tout cela. Mais les idolâtres et les musulmans ont chacun de nombreuses épouses et un très grand nombre de fils alors que chez nous un homme qui aurait une épouse stérile n'aurait pas de descendance. Ils se nourrissent essentiellement de riz qui est de grand rendement. Ils ne font pas de pain mais font bouillir le riz avec du lait et de la viande. Le blé est moins abondant et ils ne le consomment que sous forme de macaroni. Toutes les terres labourables sont cultivées et les animaux se reproduisent en nombre. On peut donc comprendre qu'ils soient si nombreux et qu'ils vivent si bien.

Sur les grandes routes, il y a tous les trois milles un hameau où vivent des coureurs des messageries du Grand Khan. Ces hommes portent une ceinture garnie de grelots. Pour envoyer un message, le Khan remet une lettre à un coureur. L'homme parcourt trois milles en courant. Au hameau, on l'entend arriver de loin et un autre coureur se prépare, de jour comme de nuit. De cette manière, on couvre de grandes distances en peu de temps. Le Grand Khan obtient ainsi en un jour et une nuit des nouvelles d'événements qui se sont passés à dix jours de lui. Ces messagers peuvent apporter des objets. Il arrive qu'on cueille des fruits à Pékin et que, le soir même, ils soient parvenus au Grand Khan à Ciandu.

Dans chaque poste, un secrétaire note tout. Ces coureurs sont exemptés d'impôt et très bien payés. Ce sont les villes de la région qui approvisionnent les relais en chevaux. Le Grand Khan ne se charge que des relais isolés. Pendant qu'une partie des chevaux est au relais, l'autre est au pâturage. Et on alterne tous les mois. Pour traverser les cours d'eau, les villes tiennent des bateaux toujours prêts. Quand c'est un désert, la localité voisine fournit les montures et les provisions nécessaires mais reçoit pour cela l'aide de l'empereur.

Pour des nouvelles urgentes, les cavaliers peuvent couvrir jusqu'à deux cent cinquante milles en une journée. Le messager reçoit alors la tablette marquée d'un gerfaut qui lui permet de réquisitionner toute monture rencontrée en cas de besoin. Personne n'oserait refuser. Les messagers s'enveloppent le torse de bandelettes et partent au grand galop. A l'approche du relais, ils sonnent de la trompe pour qu'on leur prépare une nouvelle monture. Si nécessaire, ils chevauchent même de nuit. S'il fait trop sombre, des hommes du poste les accompagnent à pied en portant des lanternes. Ces messagers qui peuvent supporter de si grandes fatigues sont très estimés et sont très bien payés.

Chaque année, le Grand Khan se renseigne dans toutes les provinces pour savoir s'il n'y a pas eu quelque calamité comme des vols de sauterelles ou une sécheresse. Si c'est le cas, il suspend l'impôt et, si nécessaire, il fait porter du grains de ses entrepôts. Si des troupeaux ont souffert d'épidémies, il fait donner des bêtes qu'il reçoit d'autres province au titre de la dîme. Si la foudre frappe un troupeau, il remet l'impôt pendant trois ans. Si c'est un bateau, il ne lève pas de taxes parce que la foudre est un signe de colère divine et que le Grand Khan ne veut pas que des objets ainsi touchés entrent dans ses trésors. L'empereur fait planter des arbres le long des grandes routes. Cela fait qu'on les repère facilement et que les voyageurs peuvent se reposer à l'ombre. Dans les régions où des arbres ne pousseraient pas, il y a des repères en pierre. Les astrologues assurent que planter des arbres assure une longue vie.

Les gens de la province de Catai font une excellente boisson de riz et d'épices qui enivre plus que le vrai vin. Dans cette région, il y a des pierres noires que l'on extraie des montagnes et qui brûlent comme des bûches. Elles assurent la cuisson mieux que le bois et peuvent maintenir le feu toute la nuit. Elles ne font pas de grandes flammes mais se transforment en braises et chauffent bien. On brûle aussi du bois mais il ne suffirait pas à toute cette population et au grand nombre de bains et d'étuves. Car il n'est personne qui n'aille à l'étuve au moins trois fois dans une semaine, et même tous les jours en hiver. Les riches ont une étuve chez eux. Ces pierres qui brûlent font faire de grandes économies.

Quant le Grand Khan voit que les grains abondent, il en fait acheter de grandes quantités pour ses greniers. Ils peuvent y rester quatre ans sans se gâter. Quand la disette menace, l'empereur vend son grain à bas prix. Il aide également les familles pauvres de Pékin. Quand une famille honorable risque de tomber dans la misère, le Khan l'aide en nourriture et en vêtements. Comme les artisans doivent travailler pour lui un jour par semaine, il dispose de toute ce qu'il faut. Autrefois, les Tartares ne pratiquaient pas l'aumône. Ce sont les idolâtres qui ont appris cet usage au Grand Khan en lui disant que cela plaisait aux dieux. N'importe qui peut aller à la cour pour obtenir du pain et un bol de riz gratuitement. Tous les jours, trente mille pauvres se nourrissent ainsi. Le peuple considère le Grand Khan comme un dieu bienfaisant.

A Pékin, il y a cinq mille astrologues musulmans, chrétiens ou chinois entretenus par le Grand Khan. Ils étudient le mouvement des planètes pour prévoir les récoltes, les tremblements de terre, les orages, les pestes, les guerres. Ils écrivent sur de petites feuilles ce qui doit se produire dans l'année et les vendent. Ceux qui ont la meilleure réputation sont très honorés. Si une personne veut entreprendre une action quelconque, elle consulte un astrologue qui lui répond en fonction du moment précis de sa naissance. Les Tartares comptent les années de douze en douze, chacune étant marquée d'un signe comme le lion, le bœuf, le dragon ou le chien. Si bien qu'on peut dire qu'on est né en l'année du lion, à telle date et à telle heure. Les pères notent ces renseignement dans un livre à chaque naissance. Quand le cycle de douze ans est fini, on recommence avec les mêmes signes. Les devins prédisent l'avenir en fonction de tout cela et peuvent indiquer les moments favorables ou non à telle ou telle entreprise.

Les gens de la province de Catai ont de belles manières et s'appliquent à l'étude. Ils sont aimables et parlent bien. Ils ont un grand respect pour leurs parents. Il y a même un tribunal chargé de punir les fils ingrats. Les malfaiteurs emprisonnés, s'ils n'ont pas été exécutés, sont libérés tous les trois ans par le Grand Khan mais sont marqués sur la mâchoire. L'empereur a interdit les jeux qui étaient très répandus en disant qu'il avait conquis la région et que les gens jouaient ce qui était à lui. Pour se présenter devant le Grand Khan, les gens se tiennent silencieusement à un demi-mille de sa résidence. Ils portent un petit vase pour pouvoir cracher et mettent pour être reçus des pantoufles blanches qu'ils ont apportées tout exprès.

Ces gens sont idolâtres. Pour honorer leurs dieux, ils ont chez eux une statue ou simplement le nom du grand dieu du ciel. Ils l'adorent en brûlant de l'encens, en levant les mains et en grinçant des dents. Ils lui demandent une longue vie heureuse et une bonne santé. Par terre, ils ont la statue du dieu Natigai qui ne s'occupe que des affaires terrestres. C'est à lui qu'ils demandent des enfants et de bonnes récoltes. Ils pensent que l'âme est immortelle et que, quand un homme meurt, elle passe dans un autre corps, meilleur si le défunt s'est bien conduit pendant sa vie, ou pire, même dans un corps de chien, s'il s'est montré mauvais.

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