7 - Mission en Chine (1)

VII – Mission en Chine (1)



Le Grand Khan m'a envoyé en mission dans l'ouest. A dix milles de Pékin, j'ai trouvé un grand pont de pierre sur une rivière qui va vers la Mer Océane. A trente jours de ce pont, vers l'ouest, à travers une région prospère, on arrive à Zhuoxian. Au delà, il y a une route vers l'ouest qui traverse la province de Catai, et une autre vers le sud-est qui va vers la province du Mangi. Par la route de l'ouest, on arrive en dix jours au royaume de Taianfu à travers une région riche. A mi-chemin, il y a la ville d'Akbalik, à la limite des chasses du Grand Khan. Au-delà, la chasse est libre. Comme l'empereur ne venait pas de ce côté, les lièvres se multipliaient au point de tout détruire jusqu'à ce que le Khan fasse une grande battue.

A Taianfu on fabrique des équipements militaires. C'est le seul endroit de Chine où il y a de la vigne et du vin. Il y a aussi beaucoup de mûriers et on fabrique de la soie. Encore sept étapes plus à l'ouest et on arrive à Pianfu. Deux jours plus tard on trouve le château de Caiciu bâti par le Roi d'Or. C'était un puissant seigneur vassal du Prêtre Jean mais qui se rebella contre lui, ne craignant rien car sa ville était très forte. Sept serviteurs du Prêtre Jean se firent passer auprès du Roi d'Or pour des transfuges et il les prit à son service. Au bout de deux ans, ils avaient entièrement gagné sa confiance. Un jour ils le capturèrent et l'amenèrent auprès du Prêtre Jean qui l'envoya garder ses moutons. Deux ans plus tard, il le remit sur le trône de Caiciu et, désormais, le Roi d'Or se montra un fidèle vassal.

Vingt milles à l'ouest de Caiciu on trouve le Fleuve Jaune. Il se jette dans la Mer Océane qui entoure le monde. Il est si large qu'il est impossible d'y bâtir un pont. Sur ses rives se trouvent beaucoup de villes actives. Dans la région, on produit du gingembre et de la soie. Les oiseaux abondent, ainsi que les bambous que les gens utilisent pour fabriquer des objets. Deux étapes au-delà du fleuve et on arrive à Cacionfu. C'est une grande ville idolâtre où se fait un important commerce d'épices. Encore huit jours vers l'ouest, à travers une région prospère, et on arrive à Quengianfu dont le seigneur est Mangalai, fils du Grand Khan. On y travaille la soie et le cuir. Le palais de Mangalai est à l'écart. Il est entouré d'une muraille et l'intérieur est orné d'or et d'azur, avec des colonnes de marbre.

Trois jours plus loin, on trouve la province montagneuse de Cuncun. Les habitants sont idolâtres et tirent leur subsistance des forêts, de la chasse et de l'agriculture. Le gibier abonde. On chevauche vingt jours dans une contrée hospitalière et on arrive dans la province d'Acbalec Mangi qui est plate. Les habitants sont idolâtres et vivent de commerce et d'artisanat. La terre y est très fertile et la province produit énormément de gingembre. Encore deux jours et on retrouve des montagnes que l'on traverse en vingt jours vers l'ouest. On arrive alors dans une autre marche du Mangi appelée Sindufu.

Sa capitale porte le même nom. Il y avait là autrefois de puissants rois. L'un d'eux, à sa mort, partagea ses Etats entre ses trois fils. La capitale elle-même fut partagée. C'est ainsi qu'il y a maintenant trois quartiers fortifiés à l'intérieur des murailles de la ville. Le Grand Khan s'empara de ces trois royaumes. Un fleuve passe dans la ville. On y trouve beaucoup de poissons. Il va jusqu'à la Mer Océane qui est bien à cent étapes de là. On l'appelle le Yangtzé. Ses rives sont très peuplées, de nombreux bateaux y circulent et il s'y fait un très important commerce. Le fleuve est franchi par un très grand pont couvert sur lequel sont installées de nombreuses échoppes qui sont démontées chaque soir. Les marchandises qui passent par le pont et qui y sont vendues sont taxées et cela rapporte beaucoup. Les gens de la région sont idolâtres.

En cinq jours, on arrive à une province dévastée par Mongu Khan et qui se nomme Tibet. On y trouve des bambous gigantesques. Les voyageurs en font du feu car les détonations produites par le bambou qui brûle écartent les bêtes sauvages très nombreuses car la région est presque vide d'hommes. Ceux qui ne sont pas habitués à ce bruit doivent se boucher les oreilles. Il faut également entraver les chevaux pour qu'ils ne s'enfuient pas à ce bruit. En vingt jours, on ne rencontre personne sinon des bêtes sauvages et il faut emporter des provisions. On trouve ensuite des villages accrochés aux pentes des montagnes.

Les habitants on une coutume étonnante. Les hommes ne veulent pas épouser de pucelles parce qu'ils les réputent mal vues de dieux. Alors quand des étrangers arrivent, les vieilles du village leur amènent les jeunes filles pour qu'ils couchent ensemble. Quand les étrangers repartent, les filles restent et les voyageurs leur laissent en souvenir une médaille qui prouve qu'elles ont déjà connu un homme. Les filles portent ces médailles en collier. Celle qui en a le plus est assurée de se marier facilement. Si une fille est enceinte, l'enfant sera élevé sans problèmes par le futur mari. Une fois réellement mariées, la fidélité est de mise. Ces gens sont idolâtres et ne considèrent pas comme un péché de voler.

Les bêtes à musc sont nombreuses et les gens ont des chiens dressés à les chasser. On se sert de sel comme monnaie et les gens sont vêtus assez grossièrement. La province du Tibet est très grande. On y trouve de l'or mais aussi du gingembre et de la cannelle. Le corail y est très recherché. Les enchanteurs sont capables de déclencher des orages ou de les faire cesser. On trouve de très grands chiens capables de chasser les bœufs sauvages.

On arrive ensuite dans la province de Gaindu qui appartient au Grand Khan. Il y a un lac où on trouve des perles blanches de forme irrégulière qui sont réservées à l'empereur. On trouve aussi des turquoises. Les hommes encouragent les voyageurs à coucher avec leurs femmes, voyant là un signe de faveur divine. Le Grand Khan a essayé en vain d'interdire cette coutume. Comme monnaie, ils utilisent des barres d'or pour les grosses sommes. Autrement, ils font bouillir de l'eau salée et forment avec le sel des demi-boules sur lesquelles le sceau du Khan est apposé. Cela leur sert de petite monnaie. Les marchands qui s'aventurent dans les villages reculés font de très bonnes affaires en échangeant ce sel contre de l'or. Il y a des bêtes à musc et du poisson. On trouve de la girofle, du gingembre et de la cannelle.

A dix étapes de là, on rencontre le fleuve Brius qui charrie de l'or et qui forme la limite de la province de Gaindu et de celle de Caragian, une grande province idolâtre soumise au Grand Khan. D'ailleurs le roi est son fils Esentemur. La principale ville s'appelle Iaci. Ses habitants sont idolâtres, musulmans, chrétiens nestoriens. La région est fertile mais l'air y est malsain. Les gens mangent du riz et font avec du riz et des épices une boisson qui enivre aussi bien que du vin. Ils payent avec des coquillages. On exploite aussi le sel qui est une importante source de revenu pour le roi. Il y a un grand lac dans lequel on pêche d'excellents poissons. Les gens mangent la viande crue hachée avec de l'ail.

A dix jours à l'ouest de Iaci se trouve la ville de Caragian dont le roi est un autre fils du Grand Khan. La région regorge d'or et on se sert de coquillages importés d'Inde comme monnaie. Il y a dans la région d'énormes serpents avec deux petites pattes griffues près de la tête. Ils restent sous terre quand il fait chaud et sortent le soir pour s'attaquer aux animaux. Une fois repus, ils se traînent vers les points d'eau en laissant une grande trace sur le sol. Les chasseurs dissimulent dans le sol des pieux acérés sur leur passage, dans des pentes, comme cela ces monstres entraînés par leur poids s'y empalent. On retire le fiel de leur ventre et on le vend très cher car il guérit de la rage, des furoncles et favorise les accouchements. La chair de ces serpents est également bonne à manger.

Dans cette province on élève des chevaux qui sont vendus en Inde. On leur retire quelques os de la queue afin qu'ils ne puissent la balancer, ce qui semble ici chose très laide. Les gens de la régions chevauchent avec les étriers bas, comme les Français, alors que les Tartares ont les étriers hauts parce qu'ils peuvent ainsi se dresser pour tirer à l'arc. Les gens mal intentionnés d'ici portent sur eux du poison pour échapper à la torture en cas de besoin mais les autorités le savent et ont toujours de la crotte de chien qui permet de faire vomir le prisonnier. Les habitants avaient autrefois l'affreuse coutume d'inviter chez eux les étrangers qui leur paraissaient bénis des dieux et de les tuer pour attirer sur leur maison les grâces du ciel. Heureusement le Grand Khan a fait disparaître cette habitude.

En cinq jours vers l'ouest on arrive à la province de Cardandan dont la capitale est Uncian. Les gens y sont idolâtres. Les hommes se couvrent les dents d'or. Ils ne s'occupent que de guerre et de chasse, les femmes faisant tout le reste. Après une naissance, le mari se met au lit quarante jours avec l'enfant et reçoit les visiteurs. On fait un excellent vin de riz aux épices. On se sert d'or comme monnaie et de coquillages pour les petites sommes. Il n'y a pas d'argent et les marchands qui en apportent font de gros profits. La religion consiste à adorer le chef de la famille. Les habitants n'ont pas d'écriture et vivent dans des lieux isolés. En été, l'air est si corrompu qu'il serait mortel pour des étrangers.

Quand ils passent un contrat entre eux, ils prennent un morceau de bois, le fendent en deux et chacun prend une moitié, le montant de la dette étant marqué par des encoches. Dans ces régions, quand les gens sont malades ils ont recours à leurs magiciens qui font de la musique, chantent et dansent jusqu'à ce que l'un d'eux tombe en transes. A ce moment les autres l'interrogent pour savoir quel esprit a été offensé par le malade. Ensuite ils implorent ledit esprit pour qu'il pardonne le malade. Si celui-ci est agonisant ils affirment que sa faute a été trop grave. Autrement ils indiquent les animaux qu'il faut sacrifier pour obtenir sa guérison et la famille du malade organise une fête comme il lui a été indiqué. C'est une pratique courante chez les riches idolâtres.

En 1272, le Grand Khan a envoyé le prince Nasreddin dans les royaumes d'Uncian et de Caragian. Les rois de Birmanie et du Bengale rassemblèrent leurs armées. Ils avaient deux milles éléphants, soixante mille cavaliers et de nombreux fantassins. Avec ces forces, ils marchèrent contre l'armée de Nasreddin. Celui-ci n'avait que douze mille cavaliers sous ses ordres. Il plaça ses hommes près d'une forêt. Le roi de Birmanie marcha contre lui. Les chevaux des Tartares eurent peur des éléphants birmans. Voyant cela, les hommes de Nasreddin mirent pied à terre et attaquèrent les éléphants avec leurs arcs. Blessés, les éléphants se retournèrent contre les troupes du roi qu'ils désorganisèrent. Alors les Tartares reprirent leurs montures et attaquèrent. Le roi essaya de se défendre mais ses troupes s'enfuirent. Avec l'aide de prisonniers, les Tartares réussirent à capturer deux cents éléphants et c'est depuis lors que le Grand Khan a des éléphants dans son armée. Et il soumit la Birmanie et le Bengale à son autorité.

Partant de Cardandan, on descend pendant trois jours. Sur la route, il y a un endroit où les marchands viennent acheter de l'or. On arrive ensuite vers le sud en Birmanie, aux confins de l'Inde, que l'on traverse en quinze jours par de grandes forêts où abondent les éléphants, les unicornes et d'autres bêtes sauvages. On arrive alors à la cité de Mien, la capitale de la région. Les gens y sont idolâtres et ont une langue particulière. Il y avait autrefois là un puissant roi que tout le monde aimait. Il avait fait construire sur son tombeau deux tours, l'une recouverte d'or, l'autre d'argent. Chacune était surmontée d'une coupole avec des clochettes qui sonnaient au vent.

A l'époque où le Grand Khan envisageait la conquête de la Birmanie, il y avait à sa cour un grand nombre de baladins qu'il désirait éloigner. Il leur commanda de former une armée et c'est cette armée de baladins qui réussit à s'emparer de la région. Ils n'osèrent pas toucher aux deux tours sans la permission du Grand Khan et celui-ci leur ordonna de les respecter. Ce n'est pas étonnant car les Tartares ne touchent pas aux choses ayant appartenu à un mort, craignant quelque malédiction divine. Le Bengale est une autre province vers le sud que le Grand Khan n'avait pas encore conquise en 1290 quand j'étais à sa cour mais ce fut fait peu après.

Les habitants sont idolâtres et ont leur propre langue. Ils font garder leurs épouses par des eunuques. Leurs bœufs sont aussi grands que des éléphants. Ils cultivent du riz et du coton. Ils produisent également beaucoup de poivre et de gingembre. Les hommes qu'ils capturent sont châtrés et vendus comme eunuques. Ils en vendent beaucoup en Inde ainsi que des filles esclaves. Leurs femmes portent des pantalons.

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