8 - Mission en Chine (2)

VIII – Mission en Chine (2)



La province de Caugigu se trouve à l'est. Ses habitants sont idolâtres et ont leur langue. Ils payent tribut au Grand Khan. Son roi a bien trois cents femmes et il épouse les plus belles. Elle produit de l'or et des pierres précieuses ainsi que des épices mais comme elle est loin de la mer elles sont vendues bon marché. Les hommes et les femmes sont tatoués sur tout le corps de lions, de dragons et d'autres images. Ils font cela à l'aiguille. Quand le dessin est esquissé, on lie les pieds et les mains du patient et des assistants le maintiennent car les aiguilles le font beaucoup souffrir. Mais ils font cela pour respecter les traditions. Certains en meurent car ils perdent beaucoup de sang. Les plus tatoués sont très considérés.

Vers l'est, la province d'Annam appartient aussi au Grand Khan. Les gens y vivent de l'agriculture. Les hommes comme les femmes y portent des bracelets d'or et d'argent aux bras et aux jambes. Ils vendent des chevaux aux Indiens. Ils ont aussi beaucoup de buffles. D'Annam à Caugigu, il y a quinze étapes et de celle-ci au Bengale, il y en a trente. Dans la province de Toloman, vers l'est, les gens sont idolâtres et appartiennent au Grand Khan. Ils sont très beaux, grands et bruns. Ils brûlent les morts et rassemblent ce qui reste des ossements pour les suspendre dans les cavernes de la montagne. Ils ont de l'or mais leur petite monnaie est faite de coquillages. Les marchands sont peu nombreux mais très riches.

Partant de Toloman vers l'est, on atteint Cuigiu en douze jours en longeant un fleuve. Ses habitants sont idolâtres et dépendant du Grand Khan. Ils vivent de commerce et d'artisanat. On arrive là dans le domaine où le papier-monnaie du Grand Khan est utilisé. Les lions sont nombreux et dangereux dans la région. Pour passer la nuit en sécurité, les bateaux doivent rester au milieu du fleuve pour éviter que ces lions ne les atteignent à la nage. Mais il y a aussi de très gros chiens qui attaquent les lions. Un chasseur et un couple de ces chiens viennent à bout d'un lion. Le chasseur peut tirer à l'arc pendant que le lion se protège des chiens.

En remontant le fleuve pendant douze jours on arrive à Sindufu, dont j'ai déjà parlé. Et en chevauchant encore soixante-dix jours on revient à Giogiu. Quatre jours plus tard, on est à Cacanfu, dans la province de Catai. Cacanfu est une grande ville idolâtre. Il y a quelques chrétiens qui ont une église. On y fabrique des draps d'or et de soie et le commerce avec Cambaluc est facile grâce aux nombreux canaux qui ont été aménagés. Trois jours plus au sud, on atteint Cianglu. C'est une ville où l'on produit du sel. On fait des tas d'une terre très saumâtre et on les arrose avec beaucoup d'eau. On récupère ensuite cette eau et on la fait bouillir pour récupérer un sel très fin. Ils en font un important commerce et le Grand Khan en tire de gros revenus. On trouve aussi de très grosses pêches.

Cinq jours plus au sud, il y a Ciangli, une ville très commerçante. Après encore six jours on arrive à Tundinfu. C'est une grande ville que le Grand Khan a conquise par les armes. On y trouve de la soie en grande quantité. En 1272, le Grand Khan avait envoyé dans cette province un gouverneur avec quatre-vingt mille cavaliers. Mais ce gouverneur se rebella. L'empereur envoya contre lui cent mille cavaliers. Le rebelle fut vaincu et tué, les principaux meneurs furent exécutés mais la population fut pardonnée et se montra fidèle par la suite.

Les filles de la province de Catai sont très vertueuses. Elles gardent les yeux baissés et parlent peu. Les garçons eux-mêmes se montrent réservés. La pudeur est telle que deux personnes n'iront pas au bain ensemble. Pour les mariages, les pères s'accordent. La fille doit être vierge, ce que des femmes des deux familles vérifient. Si elle ne l'est pas, son père est puni pour tentative de tromperie. Les gens de la province de Mangi observent les mêmes coutumes alors que les Tartares se montrent plus libres.

Les idolâtres du Catai ont quatre-vingt quatre idoles. Ils disent que le dieu suprême a donné à chacune un pouvoir particulier. Chacun connaît le nom et la fonction de toutes ces idoles. Celles qui font retrouver les choses perdues sont représentées comme deux jeunes garçons. Une vieille femme s'occupe de leur temple. Quand quelqu'un a perdu un objet, ou se l'est fait voler, il va la trouver. Le demandeur encense les idoles et elle les interroge. Elles répondent par une sorte de sifflement sourd. La femme les remercie en levant les mains et en grinçant des dents. Ensuite elle indique où se trouve la chose perdue, et c'est généralement véridique. Ou bien elle dit quel est le voleur. Si un voleur nie, il lui arrive des malheurs. Comme les gens le savent, les voleurs rendent sans difficultés ce qui a été pris. On remercie les idoles en leur offrant des mesures de beaux tissus. J'ai moi-même retrouvé un anneau comme cela, mais je n'ai pas prié les idoles !

En allant trois jours vers le sud par une contrée peuplée et active on arrive à Singiu Matu. Des travaux sur le grand fleuve qui passe par la ville fait que l'on peut atteindre en bateau aussi bien le Catai que le Mangi et cela entraîne un important commerce. Encore huit jours vers le sud et on arrive à Lingiu. Ses habitants sont de bons guerriers mais la ville est également très active en commerce et en artisanat. On trouve dans cette province des jujubes deux fois plus grosses que des dattes et les gens en font du pain. Après trois jours on arrive à Pingiu, à l'entrée du Mangi. On y trouve de la soie et la cité est d'un gros rapport pour le Grand Khan. Deux étapes plus loin, on est à Ciugiu et, après encore trois jours, on atteint le fleuve Caramoran qui vient de la contrée du Prêtre Jean.

Il est large, profond et poissonneux. Le trafic fluvial est intense et il y a sur le fleuve, répartis entre les principales villes, quinze mille navires du Grand Khan prêt à transporter ses armées vers les îles de la mer qui n'est qu'à une journée de là. Chacun de ces bateaux, manœuvré par vingt matelots, peut transporter quinze cavaliers, leurs montures, leur équipement et leurs provisions. Il y a deux villes à l'embouchure du fleuve, face à face, Coigangiu et Caguy. L'une est grande, l'autre est petite. En passant le fleuve, on est désormais dans la province de Mangi. Cette province est la plus riche de tout l'Orient.

En 1269, son roi s'appelait Facfur. Il était extrêmement riche mais peu attiré par les affaires militaires. Il ne se plaisait qu'avec les femmes et son gouvernement était pacifique. Il n'avait ni chevaux, ni soldats. Il pensait que son royaume était naturellement fortifié car toutes les villes étaient entourées d'un large fossé d'eau et qu'on n'y pouvait entrer que par un pont. Sans cette absence d'armée, il n'aurait jamais perdu son domaine. Un astrologue lui avait prédit qu'il ne perdrait son royaume qu'à cause d'un homme qui aurait cent yeux. En 1268, Kubilai Khan envoya un des ses généraux qui s'appelait Baian Cingsan, ce qui veut dire Baian Cent Yeux.

Baian arriva dans le Mangi avec de très nombreux cavaliers, des fantassins et des bateaux. Il demanda successivement à cinq villes de se rendre, ce qu'elles refusèrent. Alors il s'empara par force de douze autres dont il massacra la population. Il se dirigea ensuite vers la capitale, Quinsai. Le roi prit peur et, quand il apprit le surnom de Baian, il préféra s'enfuir en bateau avec ses richesses dans une île de la mer Océane, laissant la reine défendre seule la ville. Mais, quand elle apprit à son tour ce nom de Cent Yeux, elle se rendit. Après cela, toutes les villes de Mangi se livrèrent au Grand Khan, sauf Saianfu qui résista pendant trois ans.

Le roi détrôné était riche et généreux. Chaque année il faisait recueillir les vingt mille enfants abandonnés par les femmes pauvres et les faisait nourrir. Les gens qui n'avaient pas d'enfants pouvaient les adopter. Il faisait apprendre un métier à ceux qui restaient à sa charge, les mariait et leur donnait de quoi vivre. Quand il voyait une maison pauvre, il donnait de l'argent pour qu'elle soit aussi belle que les autres. Il régnait une telle justice dans son royaume que la sécurité y était totale. La reine fut conduite auprès du Grand Khan qui la traita avec honneur. Quant au roi Facfur, il resta dans son île le reste de ses jours.

Coigangiu est une grande ville commerçante qui rapporte beaucoup au Grand Khan. On en sort par une route empierrée entre mer et marais. C'est la seule voie d'accès terrestre au Mangi. Il y a donc beaucoup de monde sur cette route. Un jour plus tard, on est à Paughin. Ses habitants sont idolâtres mais il y a aussi quelques chrétiens nestoriens qui ont une église. La région appartient au Grand Khan et on y utilise son papier-monnaie. La soie y est abondante. Encore un jour et on est à Cauyu où le gibier et le poisson abondent. Les faisans en particulier sont très nombreux. Une petite étape nous mène à Tigiu, ville moyenne mais très prospère. On est à trois jours de l'Océan et la région produit beaucoup de sel, en particulier la grande ville de Cingiu. On continue vers Yangiu où réside un gouverneurs du Grand Khan. J'ai moi-même été gouverneur de cette ville. On y fabrique des équipements pour les cavaliers.

Vers l'ouest, faisant partie du Mangi, il y a la province de Namghin. C'est une province riche dont le Grand Khan tire d'importants revenus grâce aux taxes sur le commerce. Il y a beaucoup de lions. Saianfu est une grande ville idolâtre du Mangi. Elle résista trois ans au Grand Khan car elle pouvait être ravitaillée par bateau. C'est moi-même, avec mon père et mon oncle, qui avons indiqué au Grand Khan le moyen de s'en emparer. Nous avions avec nous un Allemand et un chrétien nestorien, bons techniciens. Nous leur avons fait construire trois catapultes à la mode européenne. C'était la première fois que l'armée tartare voyait de telles choses. Après quelques jours de bombardement, la ville se rendit.

Yangiu est à quinze milles de Singiu, ville moyenne située sur le plus grand fleuve du monde, le Quian. Il peut atteindre dix milles de largeur par endroits et sa longueur est bien de cent vingt journées. Ce fleuve est au centre de tout un réseau de cours d'eau navigables et le trafic y est intense. A Singiu, j'ai vu un jour au moins quinze mille bateaux en même temps. La principale denrée transportée sur ce fleuve est le sel. Il est apporté du rivage et redistribué partout dans le pays. On transporte aussi du fer. En descendant le fleuve, c'est du bois, du charbon et du chanvre qui sont apportés vers la côte. Les câbles de halage des bateaux sont faits en roseau. Chaque embarcation est tirée par douze chevaux pour remonter le courant.

Caigiu est une petite ville au bord du fleuve. Chaque année y sont regroupées d'énormes quantités de grains qui sont ensuite acheminées vers Cambaluc par voie fluviale. Le Grand Khan a fait aménager des canaux entre les lacs et les cours d'eau pour permettre le ravitaillement de Cambaluc et de sa cour. Cette voie fluviale est doublée d'une chaussée terrestre. Il y a une île dans le fleuve en face de Caigiu et sur cette île un très important monastère idolâtre qui tient un peu lieu d'archevêché pour eux.

Cinghianfu est une grande ville du Mangi. En 1278, le Grand Khan y a nommé gouverneur un chrétien nestorien qui a fait construire deux églises. Ciangu est une ville active. Lors de la conquête du Mangi par le Grand Khan, le général Baian envoya à Ciangu des Alains chrétiens. La ville fut prise pacifiquement mais les conquérants s'enivrèrent et les habitants en profitèrent pour les massacrer. Baian reprit la ville et fit passer sa population au fil de l'épée. Sugiu est une grande ville très peuplée où l'on travaille la soie. Son nom signifie Terre.

Les habitants de Mangi sont si nombreux que, s'ils étaient bons à la guerre, il feraient sans difficulté la conquête du monde. Mais ils sont plutôt d'habiles marchands, des artisans expérimentés et d'excellents médecins. Ils ont aussi des magiciens et des devins. Il y a bien six milles pont dans la ville de Sugiu. Dans les montagnes pousse une excellente rhubarbe. Le gingembre est abondant et bon marché. A une journée de là, il y a Vugiu, puis Vughin et Ciangan, toutes cités très actives. A trois jours de Ciangan, on arrive à la grande ville de Quinsai dont le nom signifie Ciel. On s'y croirait au paradis.

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