9 - Mission en Chine (3)

IX – Mission en Chine (3)



La ville a bien cent milles de tour. Ses rues et ses canaux sont longs et larges. Il y a de vastes places carrées pour les marchés. Elle est située entre un lac et un grand fleuve qui se dirige vers l'océan. Ce fleuve emporte les immondices de la ville. A cause de cela, l'air est très salubre. Il y a bien douze mille ponts, en pierre pour la plupart. Ceux qui enjambent les principaux canaux sont assez hauts pour qu'un bateau sans mât puisse passer dessous. De l'autre côté, la ville est bordée par un fossé rempli d'eau. Les anciens rois l'ont fait creuser pour la défense de leur ville et pour limiter les risques d'inondation.

Sur chacune des dix places majeures de la ville se réunissent trois fois par semaine au moins cinquante mille personnes pour le marché. Il y a du gibier, de la viande de boucherie, du poisson, des légumes et des fruits. Ces places carrées sont entourées de grandes maisons dont les rez-de-chaussée sont occupés par des boutiques. Un peu plus loin, il y a les prostituées qui sont très nombreuses. Dans d'autres rues, on trouve les médecins et les astrologues qui enseignent aussi à lire et à écrire. Sur ces grandes places, il y a les palais de ceux que l'empereur a nommés pour assurer la sécurité de la ville. Dans les grandes rues, on voit des palais, des jardins, des maisons d'artisans. Il y a toujours beaucoup de monde.

Dans la ville, il y a douze corporations considérées comme plus importantes que les autres. Chacune compte douze mille établissements et, dans chacun d'entre eux, il y a au moins dix hommes du métier, parfois plus. Il y a aussi de très riches marchands. Les personnages importants, les patrons d'ateliers, les grands marchands, ne font rien eux-mêmes et vivent comme des rois. L'ancien roi de Quinsai avait ordonné que chacun perpétue la profession de son père mais le Grand Khan a aboli cette tradition estimant que si un artisan est devenu riche au point de pouvoir abandonner son métier, c'est le signe d'une faveur divine contre laquelle il ne faut pas aller.

Les habitants ont de belles maisons. Ils sont d'un naturel pacifique et honnête. L'amitié entre voisins est la règle, sans jalousies. Ils témoignent d'un grand respect aux femmes et sont accueillants pour les étrangers. En revanche, ils n'aiment pas les soldats et regardent ceux du Grand Khan comme ceux qui les ont privés de leurs rois. Au sud de la ville il y a un grand lac autour duquel on voit de belles demeures qui appartiennent aux notables de la ville. Il y a aussi des monastères idolâtres. Au milieu du lac, il y a de riches palais sur deux petites îles. Quand on veut donner une fête, on y trouve tout le nécessaire. Il y a de la place pour tout le monde. On peut aussi se réunir jusqu'à une vingtaine sur une embarcation de plaisance pour passer un bon moment. Les gens aisés de la région apprécient particulièrement ce genre de divertissement. Ils sont idolâtres, généralement beaux, souvent vêtus de soie et mangent du cheval et du chien.

Il y a en ville des tours dans lesquelles les gens mettent à l'abri leurs biens en cas d'incendie. Six mille gardes protègent la ville du feu car cela arrive souvent, les constructions en bois étant nombreuses. Après la prise de la ville par le Grand Khan, on décida de placer une garde de cinq hommes nuit et jour sur la plupart des ponts pour prévenir les délits et s'assurer de la fidélité de la population. Chaque corps de garde possède une horloge et les gardes frappent les heures sur un gong. Certains circulent pour vérifier qu'il n'y a pas de lumières allumées hors des heures permises. Les contrevenants sont punis. Ceux qui circulent la nuit sont arrêtés.

Les pauvres et les invalides sont envoyés dans des hôpitaux. On oblige les autres à travailler. Quand les gardes aperçoivent un incendie, ils préviennent la population par des coups sur le gong et mettent en sûreté les biens menacés avec l'aide des autres corps de garde. Il y a plusieurs tours où l'on monte la garde. Dès qu'une incendie ou une agitation quelconque est repéré, le garde frappe une planche avec un maillet. Aussitôt les corps de garde voisins interviennent. Le Grand Khan tient à maintenir l'ordre et la sécurité dans cette très grande ville.

Les rues sont pavées de pierres et de briques. On peut y circuler en toutes saisons. C'est la même choses pour les grandes routes de la province de Mangi. Comme le pays est bas et plat, il est très boueux lors des pluies. On ne pourrait circuler sans ces chaussées pavées. Mais on laisse un chemin en terre à côté pour les courriers à cheval du Grand Khan. Au milieu des grandes rues de la ville, il y a des conduites qui mènent les eaux de pluies aux canaux, si bien que le sol est toujours sec. On voit de longues voitures bâchées qu'utilisent les gens qui vont vers les jardins ou les lieux de plaisir. Il y a au moins quatre mille bains à Quinsai. Les gens y vont plusieurs fois par mois car ils sont très soigneux de leur personne. Ils sont si grands que plus de cent personnes peuvent s'y baigner à la fois.

A vingt-cinq milles de Quinsai, vers l'Océan, Gampu est un excellent port où arrivent les marchandises de l'Inde. Entre Gampu et Quinsai le trafic de bateaux est ininterrompu. Après la conquête, le Grand Khan a divisé le Mangi en neuf royaumes qui ne sont en réalité que des provinces et dont les rois lui rendent des comptes chaque année. Il y a bien mille deux cents cités dans le Mangi et dans chacune il y a une garde du Grand Khan. Les plus petites garnisons comptent mille hommes mais il y en a de beaucoup plus fortes.

Quinsai a une garnison de trente mille hommes. La plus grande part des revenus tirés des villes est consacrée à l'entretien de ces soldats. Si une cité se rebelle, les garnisons voisines interviennent immédiatement. Il serait trop long de faire venir une armée de plus loin. Les soldats ne sont pas tous des Tartares. Il y a aussi des homme du Catai, qui sont bons soldats. Les Tartares sont surtout des cavaliers et stationnent près des villes en terrain sec. Parmi tous ses sujets, le Grand Khan fait enrôler chaque année ceux qui paraissent aptes au métier des armes. Les soldats originaires du Mangi sont envoyés hors de leur province. Ces hommes restent quatre ou cinq ans sous les armes puis sont remplacés par d'autres.

Dans le Mangi, à la naissance d'un enfant, on inscrit la date et l'heure de l'événement et les astrologues établissent son horoscope. Une fois adulte, il lui est facile d'aller les consulter avant d'entreprendre quoi que ce soit. L'astrologue approuve ou demande à l'intéressé de remettre son projet à plus tard. Les fiançailles et les mariages sont décidés de la même façon. C'est pourquoi les astrologues sont très nombreux.

Quand un homme riche meurt, toute sa famille accompagne le corps en faisant de la musique. Tous découpent des figurines de chevaux, de chameaux, d'esclaves et d'objets divers en papier. Ils brûlent ensuite le corps avec ces images en pensant que cela apportera la prospérité au mort dans l'autre monde. Les gens ne craignent pas la mort et les suicides sont nombreux. Quand un homme a été offensé par une personne trop puissante pour espérer une vengeance, il se tue à la porte de l'offenseur et l'opinion publique oblige celui-ci à assister à l'incinération du mort.

Le palais de l'ancien roi Facfur est superbe. Il est carré, a dix milles de tour et est entouré d'une muraille crénelée. A l'intérieur de l'enceinte se trouvent de beaux jardins avec des fontaines et des lacs. Le palais lui-même comprend une immense salle toute décorée d'or et de bleu, avec des personnages et des dragons peints. Il y a bien vingt salles dans lesquelles dix mile hommes pourraient manger. Il y a aussi mille chambres.

J'étais à Quinsai quand on a présenté au Grand Khan le compte des revenus et le nombre des habitants. Je sais donc qu'il y a un million six cent mille maisons dans la ville. Il n'y a qu'une seule église nestorienne pour tout ce monde. Il est écrit à la porte de chaque maison le nom de ses habitants, même des esclaves, ainsi que le nombre des chevaux. Quand il y a un décès, on enlève le nom du mort. En cas de naissance, on en ajoute. Cela se fait dans tout le Mangi, et aussi dans le Catai. Ceux qui tiennent des auberges doivent inscrire le nom de tous leurs clients et la date de leur passage. Les pauvres vendent leurs enfants à des riches qui peuvent les élever.

J'ai étudié les comptes des douanes de Quinsai. Il en ressort qu'on y consomme chaque jour quarante-trois charges de deux cent vingt-trois livres de poivre. On peut en déduire la quantité des autres aliments utilisés, ce qui est considérable. En même temps que le roi Facfur quittait sa ville, une foule de gens s'enfuyaient en bateau sur la rivière. Mais celle-ci s'assécha d'un coup et Baian obliga les habitants à rentrer chez eux. On découvrit, couché en travers de la rivière, un poisson de cent pas de long et poilu. Beaucoup de ceux qui en mangèrent en moururent. J'ai vu la tête de ce poisson exposée dans un temple idolâtre.

C'est l'exploitation du sel qui rapporte le plus. Le commerce du sucre, taxé lui aussi, rapporte également de grosses sommes. Il y a aussi les épices, le vin de riz et le charbon. Les marchands qui importent ou exportent des denrées payent environ un trentième de leur valeur en taxe. Mais ceux qui importent des marchandises de contrées éloignées comme l'Inde payent jusqu'à dix pour cent. Le dixième des produits de l'élevage et de l'agriculture est également réservé au gouvernement. Sur la soie, la taxe se monte aussi à dix pour cent.

J'ai plusieurs fois été mandaté par le Grand Khan pour examiner tous ces comptes. En mettant à part les revenus du sel, toutes ces taxes rapportent une somme énorme, quinze millions sept cent mille saggi d'or. Et ce n'est que pour la province de Quinsai, c'est-à-dire une seule des neuf provinces du Mangi même si c'est la plus importante. C'est pour cela que le Grand Khan prend grand soin de cette région. Il dépense l'essentiel de ces revenus à entretenir les armées qui protègent la région et à lutter contre la pauvreté.

A une étape de Quinsai, on trouve la ville de Tanpigiu. Trois jours plus tard, on est à Vugiu. La campagne est si peuplée qu'on a l'impression de sans cesse traverser un village. On y trouve des bambous énormes. Encore deux jours et on arrive à Ghiugiu. Les lions sont nombreux dans la campagne. Ceux qui veulent les chasser prennent une boule de poix et un couteau. Ils jettent la poix à l'animal et le frappent avec le couteau pendant qu'il l'attrape dans sa gueule. Il n'y a pas de moutons dans le Mangi mais on trouve beaucoup de chèvres, de vaches et de porcs.

En quatre jours on atteint Cianscian sur une colline au milieu d'un fleuve qui va vers l'Océan. Au bout de trois journées, on est à Cugiu. C'est la dernière ville de la seigneurie de Quinsai. Après cela commence le royaume de Choncha qui fait aussi partie du Mangi et dont la principale ville est Fugiu. C'est une province peuplée et riche dont les habitants sont idolâtres. Ils vivent de commerce, d'artisanat et d'agriculture. On y trouve du gingembre et du galanga en abondance. On trouve aussi une plante qui ressemble au safran. Les guerriers se coupent les cheveux jusqu'aux oreilles et se font peindre en bleu un fer d'épée sur le visage. Ils combattent à pied, sont armés de lances et d'épées et dévorent ceux qu'ils tuent.

Sur la route de Fugiu, on passe par Quenlinfu. Les femmes y sont très belles. On m'a dit qu'on trouvait des poules sans plumes couvertes d'un pelage noir. On passe ensuite par Vuguen où l'on produit le sucre qui est consommé par la cour. Avant la conquête du pays par le Grand Khan, le sucre produit dans la région était inférieur à celui de Babylonie. Après la conquête, des gens venus de Babylonie présents à la cour apprirent aux habitants à le raffiner. Encore quinze milles et on arrive à Fugiu. Beaucoup de troupes stationnent dans la région car les révoltes sont fréquentes. En effet, les habitants ne craignent pas la mort et le relief montagneux favorise les rebellions.

Un grand fleuve très fréquenté passe par cette ville. On le franchit par un pont de bateaux. On fabrique beaucoup de sucre et le commerce des perles et des pierres précieuses est actif grâce aux nombreux bateaux qui viennent de l'Inde. Il y a de nombreux lions que l'on capture avec des pièges. On creuse deux fosses côte à côte et on attache entre les deux un petit chien blanc qui attire le lion par ses aboiements. En voulant sauter sur sa proie, le lion tombe dans les fosses. Là, il est tué. Les gens mangent sa viande et sa peau est vendue très cher.

Il y a aussi des animaux nommés papiones qui ont la taille d'un renard et font des dégâts dans les plantations de canne à sucre. Ils volent tout ce qu'ils peuvent dans les campements de voyageurs. On les capture au moyen de calebasses ouvertes à une extrémité dans lesquelles on met un peu de nourriture. L'animal entre sa tête à l'intérieur et ne peut l'en retirer. On mange sa viande et on vend sa peau. On élève de très grosses oies.

Fugiu est proche d'un port sur l'Océan où abordent les navires indiens. Un jour, on m'a parlé de certaines personnes à la religion mystérieuse. Je suis allé les voir. Ils craignirent d'abord de me parler me croyant envoyé par le Grand Khan pour leur interdire leur religion. Et puis ils se sont habitués à moi et j'ai compris qu'ils étaient chrétiens. Il me dirent qu'ils tenaient leur religion de leurs ancêtres. Dans leur temple, il y avait l'effigie des trois apôtres qui leur avaient enseigné le christianisme il y a sept cents ans. Ils n'osaient pas pratiquer ouvertement leur culte de peur des idolâtres. Sur mes conseils, ils s'adressèrent au chef des chrétiens à la cour du Khan. Le chef des idolâtres voulut contrecarrer leur projet mais, finalement, le Grand Khan décida de leur reconnaître la qualité de chrétiens avec les privilèges qui allait avec . Cela concernait sept cent mille familles à travers tout le Mangi.

Après Fugiu, on traverse une région où l'on trouve des arbres à camphre. En cinq jours, on atteint le ville de Caiton, un grand port où abordent les navires indiens avec des cargaisons coûteuses. Ces navires doivent verser au Grand Khan le dixième de leur valeur. Les marchands doivent aussi payer entre trente et quarante-cinq pour cent de la valeur de la cargaison pour le bateau. Ce qui fait qu'ils versent en tout bien la moitié de ce qu'ils apportent. Néanmoins ils font de très gros profits avec la moitié qui reste. La région est riche, ses habitants sont paisibles et adeptes du farniente.

Des gens viennent de l'Inde pour se faire tatouer par les maîtres locaux. Le fleuve qui passe en ville se divise en plusieurs bras ce qui fait que les ponts sont très longs. Dans cette province, à Tingiu, on fabrique de superbes plats en porcelaine qui sont exportés dans toutes les directions. Sur place, ils sont bon marché. On les fabrique avec une sorte de vase dont on fait un gros tas qu'on laisse quarante ans à l'extérieur sans y toucher. Dans toute la province du Mangi on utilise une langue et un type d'écriture mais il y a des dialectes nombreux. Cependant, les gens se comprennent d'une région à l'autre. Ce royaume de Fugiu est celui dont le Grand Khan tire le plus de revenus après la région de Quinsai. Je laisserai de côté tout ce que je sais des autres royaumes du Mangi. Ce serait trop long. Je veux maintenant parler de l'Inde que je connais très bien.

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